Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
IV - Chronique Quotidienne. L'aile Droite, L'arête Occidentale
IV
CHRONIQUE QUOTIDIENNE. L'AILE
DROITE, L'ARÊTE OCCIDENTALE
La onze mille trois cent soixante-quatorzième pierre fut mise en place durant la seconde lune après l'éclipse. Il fallut, pour la poser, un peu plus de temps que pour la précédente, mais elle provoqua moins de morts. Comme si elle n'avait rien eu de plus pressé que de compenser le lot de morts qu'avait épargnés sa devancière, la onze mille trois cent soixante-quinzième fit des ravages parmi ses porteurs. C'est ainsi que tour à tour tombèrent sans raison les maçons Moumba, Rou, Thoutse et neuf autres manœuvres sans nom ; le Crétois Astix fut frappé d'apoplexie; tous les Libyens de la relève, ainsi que les frères Tour-Tour, soit quatorze individus au total, furent écrabouillés par un glissement inopiné du bloc. Lorsque la pierre eut été solidement fixée et que la série de morts parut close, succombèrent le contremaître adjoint, suivi de trois sculpteurs de Nubie. Ils étaient restés allongés sur une pierre pour se reposer un brin et l'on ne découvrit qu'ils avaient cessé de respirer que lorsque le surveillant, le fouet à la main, se futapproché, paraît-il, pour les châtier de cette trop longue pause. La onze mille trois cent soixante-seizième pierre, en dépit de l'espoir souvent déçu d'une diminution des morts après une hécatombe récente, se révéla tout aussi meurtrière que la précédente et expédia dans l'autre monde le même contingent d'âmes. La onze mille trois cent soixante-dix-septième se montra plus clémente, le nombre de morts qu'elle causa ne dépassa pas celui des doigts d'un pied ou d'une main. Les trois pierres suivantes purent être considérées comme s'en étant tenues à des limites raisonnables pour le nombre de morts qu'elles avaient provoquées. A l'exception de la destitution du contremaître Ounas, expédié à la carrière pour avoir permis que les jambes des deux sculpteurs écrasés par le bloc en cours d'ajustement demeurassent là où elles avaient été sectionnées, en dehors donc de cette sanction, il ne se produisit rien qui méritât d'être signalé. Le nombre des morts ne dépassa pas les prévisions et leurs causes étaient de celles qui interrompent généralement le cours de la vie humaine. Pour ce qui est des jambes emmurées des deux infortunés (leurs corps sans vie étaient déjà oubliés sous terre), on parvint à grand mal à soulever quelque peu le bloc de pierre pour les extraire par lambeaux à l'aide de longs crochets. Tout juste nommé, le contremaître qui surveillait ce travail expliqua à ses aides que les membres humains, en restant coincés entre deux blocs, risquaient, après leur décomposition, de laisser un vide, lequel pouvait provoquer un glissement qui, si minime fût-il, était absolument inconcevable dans la majestueuse architecture de la pyramide. Accompagnée de miasmes pestilentiels fut hissée la onze mille trois cent quatre-vingt et unième pierre. Le bruit courut que les gens travaillant dans sa lointaine carrière d'origine lui avaient transmis leur mal. Et ce devait être vrai, car à son contact, on se trouvait aussitôt couvert d'horribles pustules. On attendit avec impatience la onzemille trois cent quatre-vingt-deuxième pierre qui, devant lui être accolée, contiendrait peut-être la nocivité de sa voisine. Mais cela n'y remédia que fort peu, la majeure partie de la pierre infectée demeurant à découvert. Outre les morts qu'elle provoqua de ce fait, à l'occasion de sa pose perdirent également la vie l'un après l'autre les Pélasgiens Teut et Bardhylis, tous deux à la chevelure blonde, le premier de la piqûre d'un scorpion, le second de désespoir. A cette même pierre fut imputé le meurtre, on ne peut plus insolite, du Sumérien Ninourtakoudouriousouri par un esclave sans nom. Pendant un certain temps, ce dernier refusa de révéler le mobile de son acte, jusqu'à ce que, par une nuit d'été, il finît par l'avouer au moment précis où on s'était convaincu qu'il serait vain de le torturer davantage. Il y avait été poussé par la jalousie pour son nom, car lui-même, en esclave qu'il était, n'en possédait point. Pensant que le seul moyen de s'en procurer un était de le soustraire à un autre, naturellement en le laissant sans vie (apparemment, il s'était dit que c'était le seul moyen de s'approprier un patronyme), il avait estourbi l'autre et, dans le même temps, consommé sa propre perte. En fait, par le passé, on avait déjà connu des rixes à ce propos, et même assisté à un certain commerce de noms entre ceux qui en possédaient un et les innommés que ce manque tourmentait, déséquilibrait spirituellement, obsédait au point de leur ôter le sommeil, plus encore qu'un avare hanté par son magot. Malgré tout, les choses n'étaient jamais allées jusqu'au meurtre, à moins que cela ne se fût produit avant la dix millième pierre, voire plus en amont encore. Bien que, pour prévenir toute confusion, la vente, le prêt ou le legs de noms fussent rigoureusement prohibés, ces pratiques n'en avaient pas moins cours de manière clandestine. L'arrivée de la onze mille trois cent quatre-vingt-troisième pierre estompa, puis effaça tout à fait le souvenir de cet assassinat. C'est au moment de l'installationde ce bloc que les cas de folie se multiplièrent puis, dans la foulée, les morts par insolation. Le fait, disait-on, s'était déjà produit auparavant, au cours de la pose de la dix mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuvième pierre, qui n'était pas près de s'effacer des mémoires en ce qu'elle avait été l'une des rares à éclater à cause de l'exceptionnelle chaleur. On crut donc d'abord à un accès de démence, mais il apparut qu'il n'en était rien, pour le plus grand malheur de l'infortuné Thébain Siptah, quand celui-ci se mit à faire des croquis dans le sable en s'évertuant à deviner les dimensions de l'ouvrage en construction. On lui brisa les os à coups de meule, sort réservé généralement à ceux qui posaient des questions déplacées. La onze mille trois cent quatre-vingt-quatrième pierre était encore loin dans le désert torride quand parvint à son sujet une rumeur de mauvais augure ; cette pierre et les six autres qui la suivaient, toutes de la carrière d'Abousir, étaient frappées par le mauvais sort. Était-ce un pouvoir maléfique des veines qui les parcouraient, ou bien leur était-il inhérent, cela, nul n'aurait su le dire. Au fur et à mesure que les porteurs se rapprochaient (ceux-ci s'étaient résignés ; se jugeant déjà perdus, ils étaient délivrés de toute crainte, considérant chaque nouveau jour de vie comme un don inespéré), à mesure donc que les pierres se rapprochaient, plus sèche, suffocante et sans remède devenait l'angoisse générale. Ceux qui les avaient déjà vues (pour trente-six raisons, il se trouvait toujours des voyageurs ou des messagers qui arpentaient le désert), ceux donc qui avaient déjà eu l'occasion de les apercevoir affirmaient que ces blocs, de prime abord, paraissaient normaux, sauf qu'ils étaient parcourus de veines très sombres, pareilles à cette sorte de signe qu'un individu peut arborer sur le front et qui, à lui seul, confère un aspect patibulaire à l'ensemble de sa physionomie. En réalité, comme toujours quand une attente anxieuse se prolonge à l'extrême et que l'événementattendu, une fois advenu, ne paraît pas aussi terrible qu'on l'imaginait, l'arrivée des pierres suscita chez tous un relatif soulagement. Certes, il y eut des morts, et même davantage que pour les blocs précédents, mais peut-être fut-ce l'attente angoissée plutôt que la présence même de ces pierres qui incita la mort à faire un plus large usage de sa faux. Telle fut la thèse répandue par la rumeur, encore que nul ne fût parvenu à connaître la vérité, car comment savoir si le mal qu'engendre un objet l'accompagne, le suit ou, au contraire, pareil à un chien courant, le précède ? Le onze mille trois cent quatre-vingt-onzième bloc, dont on attendait qu'il apportât le calme, puisque la série des pierres aux veines maléfiques était close, se borna à sécréter une atmosphère encore plus accablante, et c'est dans ce climat que périrent en silence, comme des mouches, un grand nombre de manœuvres pour la plupart dépourvus de nom. On était en train de mettre en place le onze mille trois cent quatre-vingt-douzième bloc, de la carrière d'El Bersheh, lorsqu'arriva l'inspecteur en chef de la pyramide, qui fouetta devant tout le monde le surveillant de la face ouest. Ce châtiment corporel, qui expédia avant l'heure le surveillant dans l'autre monde, était motivé, disait-on, par la lenteur des travaux. On eut tôt fait d'apprendre que de telles punitions avaient été pareillement infligées sur les trois autres faces, dans les grandes carrières, ainsi que sur les quatre chemins du désert qu'empruntaient les caravanes censées hâter aussi bien l'acheminement des pierres que leur déchargement, ce qui fut effectivement le cas. Mais ce qu'on n'avait pas prévu, c'était la sinistre rumeur engendrée précisément par l'accélération des travaux. Cette rumeur était vraiment parmi les plus noires, les plus annihilantes que l'on pût concevoir. Le bruit donc se répandit que cette hâte fébrile, cette impatience à terminer le tombeau royal attestait seulement ce que l'État s'était évertué jusque-là à dissimuler : une maladie du pharaon. Toute une gamme demesures répressives furent alors arrêtées : condamnations à mort, étranglements, tortures et jusqu'à l'envoi de crieurs publics dans tout le pays pour démentir la rumeur ; mais celle-ci, comme il arrive généralement en pareils cas, au lieu de s'atténuer, s'enfla de plus belle. Au cours de la pose des onze mille trois cent quatre-vingt-treizième et onze mille trois cent quatre-vingt-quatorzième pierres, toutes deux de la carrière d'Eléphantine, se créa en fait une situation on ne peut plus singulière. Les gens ne savaient plus quoi faire : hâter les travaux à un moment où tout zèle intempestif pouvait être interprété comme tendant à étayer la rumeur, ou bien se montrer nonchalants, bien que les marques de coups de fouet et autres sévices infligés justement pour ce motif zébrassent encore leurs corps. D'aucuns se disaient qu'il valait mieux continuer de travailler comme s'ils n'avaient été au courant de rien ; d'autres, au contraire, estimaient qu'entre les deux maux, le ralentissement des travaux était encore le moindre. Apparemment, la majorité donna raison à ces derniers, car partout on observa une indolence générale : la progression des blocs à travers le désert se ralentit de jour en jour, et leur pose de même. Les gestes des bâtisseurs se firent de plus en plus alanguis, pas seulement ceux se rattachant à leur travail, mais l'ensemble de leurs mouvements, jusqu'à leur façon de tourner la tête, de parler et même de respirer. C'était si manifeste que, parfois, la multitude donnait l'impression d'être sur le point de s'assoupir. La onze mille trois cent quatre-vingt-quinzième pierre et la suivante devaient ainsi être évoquées comme les pierres du relâchement. Sans doute contremaîtres et surveillants le remarquaient-ils en se morfondant, mais nul n'osait plus lever son fouet pour réclamer davantage de zèle au travail sans risquer de le voir retourner contre soi. Ainsi se perpétua cet état de relative apathie qui, contrairement aux apparences, n'en recélait pas moins une réelle inquiétude. Plusqu'on ne l'avait jamais fait jusqu'alors, on parlait de la pyramide, de ses dimensions imposantes, de sa forme, de l'énorme quantité de blocs qu'elle engloutirait. On avait du mal à décider si ces thèmes de discussion puisaient leur origine dans la rumeur générale circulant dans l'orbite brûlant de ses quatre faces, si ces éléments étaient donc déjà connus de tous, ou si, au contraire, refoulés dans les consciences par l'insoutenable fatigue, la chaleur et la crainte des châtiments, ils n'étaient jusque-là jamais venus au jour. Que ces dizaines de milliers d'êtres dussent passer leur vie entière à construire un tombeau, cela, tout le monde le savait fort bien, en Égypte et hors d'Égypte, et pourtant la prise de conscience de cette réalité n'avait jamais été mise en mots, encore moins en paroles étirées par une de ces mélodies dont l'audition éveille des sentiments ambigus, du genre : Bonne mère, dire que je vais finir mes jours en construisant une tombe ! Etc.. D'aucuns, curieux, s'enquéraient : Et qu'adviendra-t-il une fois la pyramide achevée ? - interrogation à laquelle tel autre répondait : Et que t'importe, malheureux, ce qu'il adviendra après elle, tu ne seras plus là pour le voir ! Un autre encore expliquait qu'après cette pyramide, on en érigerait une nouvelle pour le fils du pharaon, puis une autre encore pour son petit-fils, et ainsi de suite, perpétuellement, jusqu'à la fin des temps. Cette représentation de la vie comme une interminable succession de pyramides engendrait chez la plupart un profond accablement ; chez d'autres, moins nombreux, une vague rancœur. C'était peut-être ce dernier sentiment, plus que le ralentissement des travaux, qui contrariait surveillants et contremaîtres. Ils avaient entendu de leurs prédécesseurs, et ceux-ci de leurs propres devanciers, que ce phénomène n'était pas nouveau, qu'un pareil relâchement avait déjà été observé jadis, avant la sept millième pierre, peut-être même avant la quatre millième, et les choses en étaient même arrivées au point queplusieurs blocs avaient été fracassés. Voilà ce qui s'était produit, mais, après cela, des mesures avaient été prises, les bouches s'étaient réfrénées, et à leur suite les esprits, et tout était rentré dans l'ordre, avait retrouvé sa place à l'instar des pierres à jamais insérées dans la pyramide. Persuadés que ce relâchement finirait lui aussi par passer, surveillants et contremaîtres attendaient leur heure avec confiance, puisque tout ce qui se produisait autour de la pyramide revêtait un caractère cyclique et était voué de ce fait à passer. Une autre époque viendrait, avec d'autres pierres, et tout reprendrait son visage d'autrefois. Entre-temps, à en croire la rumeur publique, des rapports sur les événements en cours étaient parvenus jusqu'au pharaon, on avait attendu en vain une intervention de sa part, puis, finalement, tout avait été laissé en l'état. Apparemment, on avait fermé les yeux et fait la sourde oreille pour souligner à quel point on était certain que le pharaon vivrait longtemps, très longtemps, et qu'il n'y avait donc aucun motif de s'inquiéter du ralentissement de la construction de sa sépulture. Le raisonnement avait même été poussé si loin qu'il s'était trouvé, disait-on, parmi les gens du gouvernement, un malheureux pour proposer, en bonne logique, de rompre avec la tradition et d'arrêter tout à fait là construction de la pyramide pour bien montrer que le pharaon était immortel. Or, comme toute initiative outrée qui mène souvent à l'opposé du but qu'elle recherche, son audace coûta la vie à ce dignitaire. On le scia tout vif, en commençant par la langue qui avait proféré cette proposition, pour continuer par la gorge, les poumons, les mains dont les gestes avaient accompagné ses paroles, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ne restât pratiquement plus rien de son corps. Ce découpage marqua un brusque tournant. Dans la capitale, on avait découvert une nouvelle conspiration. Aucun avis, aucun ordre n'étaient encore parvenus jusqu'aux chantiers quand on y flaira les premières boufféesde peur. La situation vira alors du tout au tout. Une tension qui allait parcourir comme un frisson les quatre faces de la pyramide se fit aussitôt sentir, apportant avec elle une accélération des mouvements autour des blocs, l'assourdissement des voix, l'abaissement des regards en direction du sol. Les rouspétances et tous propos en général se raréfièrent. Et non seulement les mots, mais aussi les idées qui les engendraient tendirent à se tarir. C'est ainsi que s'annonçaient les grandes sécheresses : les treuils ramenaient chaque jour moins d'eau, ce qui prouvait l'assèchement des puits. Un vent sec qui, plus qu'il ne soufflait, comprimait les tempes, s'employait à extirper les souvenirs trompeurs. Chaque jour qui passait s'enfonçait dans l'oubli, et l'époque de la onze mille trois cent quatre-vingt-quinzième pierre et de la suivante, la onze mille trois cent quatre-vingt-seizième, où l'on avait coupablement parlé, espéré, rêvé, faisait à présent figure de bonheur maudit. (Par la suite, en fouettant les punis, longtemps les surveillants devaient se goberger : Alors, vous avez cru que l'époque de la quatre-vingt-quinzième et de la quatre-vingt-seizième était revenue ? eh bien, chantez maintenant !) Sur ces entrefaites, lourde, sourde, identique à des milliers et des milliers d'autres qui avaient désormais pris place à la base de la pyramide, arriva la onze mille trois cent quatre-vingt-dix-septième pierre. Symbole de l'ordre rétabli, elle fit pousser un soupir de soulagement aux surveillants et contremaîtres. Le temps et les jours s'identifiaient au temps et aux jours d'antan et les morts, les piqûres de scorpion, les cas de démence ou d'insolation, et jusqu'aux noms des victimes étaient quasi inchangés. La onze mille trois cent quatre-vingt-dix-huitième pierre, de la carrière de Saqqarah, provoqua plus ou moins le même nombre de morts et de mutilations que la précédente. La veille de sa mise en place, un serpent roulé en boule avait dormi dessus, mais nul n'aurait su dire si c'était là un présage, encoremoins si l'on devait y voir un signe de bon ou de mauvais augure, car personne ne nourrissait plus aucune espèce de perspective. Cette pierre, comme ses devancières, fut mise en place cependant qu'au loin, un nuage de sable annonçait l'arrivée d'une autre, la onze mille trois cent quatre-vingt-dix-neuvième, puis d'autres encore, et ainsi de suite, sans désemparer, jusqu'à la fin des siècles, ô Ciel !
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