Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

XV - la Crânaille

XV

 

LA CRÂNAILLE

 

Son véritable premier avatar, elle l'avait projeté comme on renvoie une image au moyen d'un miroir, à des milliers de milles de distance et à une autre époque. Au fin fond de l'Asie, dans la steppe voisine d'Ispahan, le potentat nommé Timur le Boiteux avait lui aussi, à l'instar de Chéops, érigé une pyramide. Bien qu'elle fût faite de têtes coupées, elle ressemblait comme une sœur à la pyramide de pierres.

Tout comme l'égyptienne, elle avait été édifiée suivant un plan, elle comptait autant de faces que la première, et de même que les pierres de celle-ci avaient dû être extraites de diverses carrières, de même les soixante-dix mille têtes, n'ayant pu être rassemblées au prix d'une seule guerre ou d'un seul qatl i amm (massacre général), avaient dû être acheminées des champs de bataille de Tous et de Kara Tourgaj, ainsi que des carnages d'Aksaraj, de Tabriz et de Tatch Kourgan. Les contrôleurs, comme jadis, examinaient les têtes une à une, la pyramide ne devant comporter que des têtes d'hommes, encore que ceux qui les avaient charriées, mûs par l'âpreté au gain, eussent parfois cherché à faire passerpour telles des têtes de femmes en leur coupant les cheveux et en les plongeant dans la boue afin de les rendre méconnaissables. Bien que les maçons utilisassent le mortier, l'architecte Kara Houleg, craignant les intempéries de l'hiver ou les fauves de la steppe, ne s'en était pas contenté, il avait fait transpercer les crânes puis relier les uns aux autres ceux de chaque gradin, de sorte que ni les tempêtes ni les loups ne pussent les arracher. C'est ainsi qu'avaient tour à tour été construits les douze premiers gradins, suivis de vingt-deux autres, puis de deux dizaines couronnés enfin par les sept derniers. S'étant aperçus que les têtes venaient à manquer pour ériger le sommet de la pyramide, et les alentours se révélant déserts, les responsables furent contraints de hâter la découverte d'un groupe dont l'action ne pouvait encore être qualifiée de complot. Sans attendre d'avoir vérifié leurs soupçons, ils firent décapiter les présumés conspirateurs tout comme on coupe des fruits encore verts, et furent ainsi en mesure de parachever l'édifice. Que l'architecte Kara Houleg en savait plus long sur son prédécesseur Imhotep qu'on n'aurait pu le supposer, on s'en rendit compte quand il se mêla d'expliquer à son souverain qu'au faîte de la pyramide il convenait, selon la tradition, de placer un pyramidion. Tout en s'esclaffant, ils se mirent en quête d'un crâne de dimensions peu communes, mais, n'en découvrant aucun, on se souvint alors de Mongka, un débile à grosse tête, de ceux qui suivaient les caravanes militaires. On convoqua l'idiot, on lui dit: On va te faire prince, et, après lui avoir tranché la tête, à l'amusement général, on versa du plomb fondu sur le sommet du crâne avant de le planter tout en haut du monument.

Quand l'armée eut quitté Ispahan, la steppe, avec l'édifice effrayant dressé en son milieu, parut encore plus déserte. Choucas et corbeaux tournoyaient au-dessus de cette masse, puis fondaient sur elle pour becqueter les yeux des têtes que les maçons, conformément aux instructions de Kara Houleg, avaient eu soin de placer la face tournée vers l'extérieur.

Cette année-là, les gelées arrivèrent plus tôt que de coutume. Les pluies avaient depuis longtemps nettoyé toute tache de sang et le givre commença d'assez bonne heure à poudrer les flancs de la pyramide, surtout sa face nord. Les orages hivernaux ne lui causèrent aucun dommage, si ce n'est un jour la foudre, attirée, semble-t-il, par le crâne plombé du simple d'esprit. Sans causer, à l'étonnement de tous, le moindre bobo à cette tête, elle se borna à refondre le métal qui s'épancha en forme d'ailettes de part et d'autre des tempes et surtout, dégoulinant dans les orbites, lui conféra cette expression de vacuité brumeuse qu'arbore d'ordinaire le faciès des divinités.

Par deux fois la pyramide fut couverte de neige, puis, au sortir de l'hiver, quand les vents de mars la rendirent à sa couleur foncée, ses cheveux et ses pilosités réapparurent. Les pèlerins qui sillonnaient l'Asie étaient pour la plupart terrifiés à cette vue, mais ceux qui connaissaient l'histoire du monde affirmaient que ces poils ne devaient rien au hasard, car quatre mille ans auparavant, un prophète martyr avait prédit qu'un jour la pyramide se couvrirait de barbe. Telles étaient du moins les rumeurs que l'on entendait colporter. Il existait même des chants à ce sujet, sans que personne ne se doutât qu'un papyrus découvert fortuitement, sur lequel avait été consigné l'interrogatoire de Setka l'idiot par un juge d'instruction, avait été à l'origine de cette légende.

Cependant, les fauves de la steppe, après avoir rôdé la nuit autour de la pyramide, couraient, la gueule pleine de touffes arrachées, dans les hurlements du vent, sur le plateau turkmène, parmi les sables du Kandahar et, plus loin encore, à travers les steppes mongoles.

 

Il s'accoutuma à cette vue et dans chaque plaine où il établissait son campement, on lui dressait en hâte un tas detêtes. Puis, tout comme les pharaons, il autorisa ses fils et ses petits-fils à édifier eux aussi des pyramides, et, plus tard, accorda même cette faculté à tous les généraux de son armée. On en confectionna ainsi des centaines et la terreur qu'elles répandaient était telle qu'elles étaient devenues un élément indispensable de chaque campagne entreprise. Quand s'élevaient les nouveaux empilements, ceux que l'on appelait des têtailles et qui arboraient encore des milliers d'yeux, les autres, qui avaient été édifiés deux ou trois ans auparavant, étaient déjà passés à l'état de crânailles. Mais si les crânes avaient perdu leurs yeux dont ne subsistaient que les orbites, ils n'en conservaient pas moins leurs dents, conformément aux détails de la prophétie.

Sous les tentes innombrables de l'armée, mais davantage encore dans les cités et les États menacés par elle, on évoquait la pyramide d'Ispahan avec une telle horreur que beaucoup estimaient que si, par ses dimensions, le temps nécessaire à son édification et son caractère récent, elle ne faisait guère le poids, comparée à la pierraille de Chéops, la véritable pyramide était pourtant bien elle, tandis que l'amoncellement égyptien n'en était qu'une pâle réplique hypertrophiée.

C'était elle, la pyramide d'Ispahan, qui se dressait avec vivacité, droite et nette. Comme l'éclair, elle semait l'épouvante sans s'embarrasser de toutes sortes de rumeurs et de salamalecs, et tout aussi proprement elle engloutissait les têtes humaines en quelques heures, tant que durait le qatl i amn, sans faire traîner les choses en longueur, sur des années ou des dizaines d'années, avec accompagnement de dossiers et d'enquêtes sans nombre, de réduction des rations de pain, dans l'angoisse et la désespérance. C'était sa densité de diamant qui la rendait si éclatante, tout comme l'idée qui avait présidé à son édification, tant et si bien que les rhapsodes et, après eux, les savants de Samarkand en vinrent à proclamer que la première pyramide authentiqueavait vu le jour dans les steppes d'Ispahan et que son homologue égyptienne n'en était qu'une imitation tardive et grossière. Bien qu'au premier abord cette affirmation parût plutôt saugrenue, l'écoute attentive des ballades de chamans vous apprenait que, si nul n'était à même de dire dans quel sens s'écoulait le temps, on ne pouvait davantage définir l'âge des êtres et des choses, encore moins leur ordre de venue au monde, autrement dit qui était le père, qui le fils, et ainsi de suite.

Au cours d'une marche, Timur se souvint qu'Ispahan était située sur un des flancs de ses troupes et, mû par un pressentiment, il fut tenté de revoir une nouvelle fois sa pyramide. Elle paraissait quelque peu rabougrie, la tête en plomb du simple d'esprit était partiellement fêlée et les pilosités des gradins inférieurs avaient toutes été arrachées par les bêtes sauvages. Toutefois, les mâchoires étaient plus contractées que jamais. On eût dit que la pyramide menaçait ou raillait alternativement le reste du monde. Il contempla avec mélancolie les premiers signes de sa ruine et, quand on lui eut dit qu'elle pouvait encore tenir debout quatre à cinq ans, mais pas davantage, il soupira. Une coque vide, là-bas, quelque part en Égypte, perdurait depuis environ quatre millénaires et tiendrait encore quarante autres, tandis que ce joyau-ci, à la vie aussi brève que son fils Djahangjir, n'avait plus que quatre ans à vivre.

Il porta son regard dans la direction où était censée se trouver l'Égypte et hocha lentement la tête. Patience, se dit-il. Un jour, il se mettrait en marche pour balayer de la face du monde cet État en même temps que toutes ses pierrailles. Il les déferait, surtout la plus haute, celle de Chéops, et, à la place de cette construction grotesque, il érigerait la même masse de crânes afin de montrer au reste de l'univers laquelle des deux était la pyramide véritable, laquelle un simple décor de carton-pâte.

Mais, pour l'heure, il ne pouvait partir. Il avait en vue la campagne de Chine et l'hiver, cette année-là, était précoce. C'était l'année du Chien, qu'il n'avait jamais beaucoup aimée. Le Sir Daria était à moitié pris par les glaces et lui-même ne se sentait pas d'attaque. Son esprit se portait vers des entreprises impossibles, comme, quelques années auparavant, durant la campagne de Sibérie, quand, en dépit des prières terrifiées des magiciens, le soir ne parvenait toujours pas à tomber, car avait alors commencé ce qu'on appelait une aurore boréale. On était alors dans l'année du Rat et son esprit s'échinait à saisir les arcanes du calendrier alors que les jours et les nuits étaient devenus aussi mal formés que des avortons issus de croisements consanguins.

Il se sentait fiévreux, comme alors. Il aurait aimé concentrer son esprit sur des choses plus simples, penser par exemple à éviter que le premier affrontement n'ait lieu par temps de pluie, afin de ne pas en subir les mêmes conséquences qu'à la bataille de Sijabkir où les arcs mouillés avaient perdu de leur précision. Sa pensée était attirée par des dizaines d'autres sujets, concrets et bien visibles, mais la pile de têtes l'en écartait. Plus que par les denses reflets du plomb sur la tête de l'idiot, son esprit était obsédé par le fil de fer qui passait à travers les crânes, et surtout par la foudre qui, comme on le lui avait rapporté, avait zigzagué parmi eux, plus rapide qu'un reptile...

Une pensée qui se rattachait au fil passé à travers les crânes, à la foudre et à ses propres ordres, cherchait à prendre forme dans son cerveau, mais sans y parvenir, tout comme durant la campagne de Sibérie.

Pour sûr, il avait la fièvre. Il se dit que la mort l'attendait à Otrar, mais ce ne pouvait en être que le masque, la mort qu'il redoutait était autre, c'était celle qui le poursuivait d'ordinaire à la périphérie de l'empire, là où les terres incultes étendaient leurs superficies marécageuses et où les joncs comme les moines mongols se faisaient de plus en plus rares.

 

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