Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

XVI - Épilogue. De Verre

XVI

 

ÉPILOGUE. DE VERRE

 

Après les funérailles de Timur, nul ne songea plus à remettre en état ses entassements de crânes. On en dénombrait plus de neuf monceaux, faits de près d'un million de têtes, qui disparurent complètement au bout de quelques années. La décomposition des parties molles des têtes provoquait d'abord des fissures dans le mortier, puis les fils de fer se rouillaient, se rompaient, entraînant l'effondrement de la pile entière. Les vents d'hiver, mais surtout les bêtes fauves arrachaient l'un après l'autre les gradins jusqu'à ce qu'il n'en restât plus rien. Ainsi réduites à néant, ces constructions devinrent, dans la mémoire des hommes, d'autant plus hautes et effrayantes. C'est alors qu'on put mesurer tout ce qu'avait perdu la pyramide mère, celle de Chéops, à être épargnée.

Sous un soleil torride, celle-ci manifestait toujours sa fécondité, mais les rejetons qu'elle engendrait étaient indiscernables. Ils apparaissaient en d'autres pays et à d'autres époques, sous forme de régimes et de monuments historiques dont on avait du mal à croire qu'ilsavaient été conçus en plein coeur du désert. Toujours protégés par leur anonymat, ce n'est qu'en deux occasions seulement, comme quelqu'un qui ôte son masque terrifiant ou le laisse choir involatirement, qu'ils commirent l'erreur de se révéler au grand jour. Après les piles de crânes de Timur le Boiteux, leur seconde apparition eut lieu six cents ans plus tard sur la terre qui fut jadis celle des Illyriens, maintenant échue à leurs descendants sous le nom d'Albanie. Comme à l'issue d'un coït cosmique tel que les Anciens pouvaient l'imaginer, au cours duquel l'insouciante dispersion du sperme et des ovules engendrait une multitude de créatures ou de corps célestes, la vieille pyramide fit non pas des milliers, mais des centaines de milliers de petits. On les appelaient bunkers et chacun d'eux, si chétif fût-il, comparé à sa mère, communiquait toute la terreur que celle-ci avait inspirée, en même temps qu'il reflétait sa folie. Des tiges de fer passaient également à travers le béton selon le principe autrefois esquissé par Kara Houleg. Le mot Unité, souvent inscrit sur leur croupe, témoignait que ces bunkers entretenaient des rapports non seulement avec la pyramide mère, mais tout autant avec les piles de crânes, et que le vieux rêve de relier entre eux tous les cerveaux par une idée unique ne pouvait se réaliser concrètement qu'à travers ce fer qui, transperçant les crânes, les unissait.

Les apparitions pyramidiales se manifestaient de manière cyclique sans que l'on pût jamais déterminer le moment où elles voyaient vraiment le jour, nul n'étant à même d'établir à coup sûr si ce qui advenait était l'avenir ou simplement le passé qui se mouvait à reculons à l'instar des écrevisses. On finissait ainsi par se dire que peut-être ni l'un ni l'autre n'étaient tels qu'on se les figurait, puisque tous deux pouvaient changer de sens comme les rames de métro parvenues au terminus.

Un matin, un touriste blond qui photographiait la pyramide forma un vœu instant: qu'elle devînt transparente, de sorte que derrière ses faces de verre l'on pût distinguer tout ce qui se trouvait à l'intérieur, les sarcophages, les momies, l'indéchiffrable énigme. Le jour se levait, la pyramide se faisait de plus en plus vaporeuse et à chaque minute qui s'écoulait, il sentait son âme frissonner comme celui qui, au cours d'une séance de spiritisme, s'attend à photographier un fantôme.

Il développa le rouleau de pellicule le soir même et la pyramide ressemblait vraiment à une verrière, sauf qu'à l'un de ses angles, près du neuvième gradin de la face nord-est, on distinguait une sorte de déchirure. Il sortit la pellicule du bain, l'y replongea... à mille, deux mille, quatre mille ans de profondeur, mais, quand il l'en ressortit, la déchirure était toujours là. Ce n'était pas un défaut du film, ainsi qu'il l'avait d'abord pensé, mais une tache de sang dont aucune eau, aucune solution ne pourrait jamais venir à bout.

 

Tirana-Paris, 1988-1992.

 

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