Perle de Lune
Prologue
Katherine Stone
Perle de Lune
Traduit de l’américain par Valéry Dayre
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Prologue
Highland Park – Dallas, Texas
Samedi 5 juin 1993
– Finalement, nous n’allons pas nous marier, Stephen et moi.
D’une voix douce qui semblait s’excuser, Allison Parish Whitaker venait d’annoncer la stupéfiante nouvelle à sa famille bien-aimée réunie autour d’elle dans la vaste salle de séjour de la résidence des Whitaker. Son père et ses quatre grands-parents étaient présents car, avait-elle précisé, elle avait quelque chose d’important à leur dire.
Le moindre événement dans la vie d’Allison revêtait pour eux la plus grande importance. Dès sa venue au monde, elle avait été le centre de leur existence, l’unique objet d’un amour ardent et protecteur. Ils ne voulaient pour elle que ce qu’il y avait de mieux – amour parfait, bonheur sans limites, joie sans tache –, ne demandant en retour que fort peu de chose, simplement qu’Allison ne leur fût pas enlevée, comme l’avait été sa mère. Pourtant, en dépit de son affectueuse détermination à combler leur modeste vœu, la jeune femme avait plus d’une fois frôlé la mort en vingt-sept ans et demi.
Sans doute l’annulation de ses projets de mariage ne constituait-elle pas une question de vie ou de mort ; elle l’était cependant, d’une certaine façon. Ils pensaient que Stephen saurait l’aimer et la protéger quand ils ne seraient plus là et, plus important encore, qu’il n’exigerait d’elle rien qui pût causer sa mort dans les mêmes conditions que sa défunte mère. Les trois frères du fiancé sauraient fournir de nouveaux surgeons à l’arbre généalogique de la famille Gentry ; Stephen, pour sa part, n’éprouvant pas le besoin d’assurer son immortalité à travers une descendance, ne demanderait jamais à son épouse d’avoir un enfant.
La rupture des fiançailles entre Allison Parish Whitaker et Stephen Worth Gentry signifiait également qu’il n’y aurait pas d’alliance entre les quatre plus grosses fortunes de l’État du Texas. Mais cela ne portait pas à conséquence aux yeux des parents d’Allison ; les Parish comme les Whitaker savaient que les plus grandes richesses ne pouvaient garantir le bonheur.
– Que s’est-il passé, ma chérie ? s’enquit enfin Pauline Whitaker, brisant le silence d’un ton inquiet et affectueux. Est-ce Stephen qui a… ?
– Non, mamie. C’est moi qui ai rompu. Hier soir.
– Mais pourquoi, petite ?
La question venait de Douglas Whitaker, grand-père paternel d’Allison. Sur son visage bienveillant, l’expression de stupeur disait assez que Stephen Gentry représentait pour eux l’époux idéal.
Que faites-vous de l’amour ? faillit demander Allison. De l’amour, de la passion, des rêves partagés ?
Mais elle ne pouvait se résoudre à faire part à son grand-père de son aspiration romantique à être aimée pour elle-même, pas plus qu’elle n’était prête à admettre que Stephen avait paru autrement plus bouleversé de devoir renoncer à l’union de leurs fortunes que par la perte d’un amour.
– Je me suis rendu compte que je n’étais pas vraiment prête pour le mariage, se contenta-t-elle de répondre. Je suis désolée. Je sais que c’est embarrassant, surtout à une date aussi tardive, mais je ne pouvais pas.
– Etre saisi de crainte à l’approche du mariage est assez normal, suggéra Iris Parish. Es-tu certaine de vouloir annuler définitivement ?
– Absolument. Il ne s’agit pas d’un coup de tête. J’y songeais depuis quelque temps ; bien avant le coup de fil de mon éditeur.
– Un coup de fil ? questionna Robert Parish.
Puis, souriant tendrement à la petite-fille qui lui rappelait tant la fille qu’il avait perdue, il hasarda :
– Ils veulent que tu fasses un autre album de photos sur le Texas ?
– Un album, oui, mais pas sur le Texas.
En prononçant ces paroles, Allison baissa les yeux sur ses mains qu’elle avait croisées devant elle. Posture de jeune fille bien élevée, consciente de la tension qu’elle provoquait. Le bracelet d’argent à son poignet gauche n’était pas un simple bijou porté occasionnellement, mais bien une nécessité, et elle ne le quittait jamais.
Il s’agissait d’un bracelet d’alerte médicale, comme en témoignait le message gravé sur le métal précieux. Pour l’heure, les mots familiers inscrits en lettres rouge sang lui rappelaient une autre urgence : annoncer aux siens qu’elle annulait le mariage du siècle à Dallas, deux semaines avant le jour où elle aurait dû marcher vers l’autel, et c’était peu de chose comparé à ce qu’elle devait leur déclarer ensuite. Ce qu’elle envisageait en lieu et place d’une union terne mais sécurisante avec Stephen allait affoler sa famille…
Elle prit une profonde inspiration, releva la tête et se lança :
– On me demande un livre sur Hong Kong.
Ainsi qu’elle s’y attendait, Hong Kong provoqua un nouveau silence atterré. En revanche, elle n’avait pas prévu que les regards anxieux de ses grands-parents convergeraient avec un tel ensemble vers son père.
Aussi loin qu’elle s’en souvienne, ce genre de concertation familiale à son sujet avait toujours obéi à un rituel précis. Elle exposait son cas, après quoi ses grands-parents, gentiment mais fermement, lui faisaient part de leurs réserves et inquiétudes ; ensuite seulement, son père intervenait dans la discussion. De mémoire d’Allison, ni les parents ni les beaux-parents de Garrett Whitaker n’avaient jamais sollicité l’opinion de ce dernier avant d’avoir épuisé leurs propres arguments – et cela pour la bonne raison qu’il prenait presque toujours le parti de sa fille.
Or, voilà qu’à cet instant, tous quatre paraissaient l’implorer de faire chorus avec leur fervente prière qu’Allison ne devinait que trop : surtout, qu’elle ne parte pas à Hong Kong.
Pourquoi ? se demanda la jeune femme. Hong Kong avait-il pour lui une signification particulière ? Ou bien, comme pour ses grands-parents, était-ce trop proche du Vietnam ?
Incapable de lire les pensées de son père, elle comprit que, selon son habitude, Garrett Whitaker se garderait de tout commentaire jusqu’à ce que tous aient achevé de s’exprimer.
Néanmoins, le silence de ses grands-parents s’éternisant, elle reprit :
– En fait, il se trouve qu’un certain James Drake a téléphoné à mon éditeur. C’est un promoteur qui vit à Hong Kong, où il compte bâtir un nouvel hôtel, le Palais de jade. Il y a un mois, il est tombé par hasard sur Sérénade pour une étoile solitaire. Il aimerait que je fasse des photos de Hong Kong qui seraient exposées en permanence dans son hôtel.
Elle ne put poursuivre. Elle suffoquait soudain, non parce qu’elle manquait d’air, mais à cause de cet amour inouï qui l’entourait, l’entravait si bien dans son cocon protecteur qu’elle ne pourrait ouvrir les ailes qu’à la seule condition de le déchirer pour s’en libérer. C’était précisément ce qu’elle était en train de faire, un acte de rébellion quasi désespéré, presque coupable et traversé d’un espoir fou. Sa famille l’aimait si profondément… C’était merveilleux, mais… elle étouffait.
– James Drake, répéta enfin Robert Parish. Il y a un Anglais qui porte ce nom, un promoteur immobilier, en effet, qui a de gros intérêts dans le monde entier.
– C’est lui.
Comme sa confirmation provoquait sur les traits de son grand-père une surprise manifeste – surprise qu’un homme comme James Drake eût choisi Allison pour faire les photographies qui orneraient son nouvel hôtel –, la jeune femme eut un mouvement d’irritation inhabituel. Bien que les ventes de son album, Sérénade pour une étoile solitaire, eussent dépassé toutes les prévisions, ses proches continuaient à tenir son travail de photographe pour un hobby charmant, sans plus, et certainement pas pour un métier sérieux.
Elle réprima bien vite son agacement. Après tout, l’étonnement de son grand-père ne dépassait pas le sien lorsque son éditeur lui avait annoncé que le géant de l’immobilier l’avait choisie, elle. Et, comme son grand-père, sa surprise s’était rapidement muée en stupéfaction lorsque, avec sa permission, James Drake l’avait lui-même appelée, sur sa ligne personnelle, dans la luxueuse résidence où elle avait toujours vécu.
La voix grave à l’élégant accent britannique lui avait déclaré non seulement la vouloir pour son Palais de jade, mais avoir besoin d’elle. Il y avait bien autre chose dans son travail qu’une interaction originale entre couleurs et formes, avait-il expliqué ; elle savait immortaliser « l’essence », et c’était ce qu’il désirait pour son hôtel, des vues de Hong Kong qui sauraient en célébrer le cœur, l’esprit, l’âme même.
James Drake croyait en son talent ; il considérait ses photographies comme des œuvres d’art et envisageait de les exposer parmi les trésors inestimables qu’abriterait son Palais de jade. Si elle eut un instant la tentation de déclarer à son grand-père que James Drake faisait confiance à ses compétences, contrairement à lui, elle ravala une réplique aussi blessante. Elle l’aimait trop et savait qu’à défaut d’être pour lui une artiste très douée, elle n’en était pas moins un inestimable trésor.
Inestimable trésor qui part pour Hong Kong, pensait-elle tout en attendant l’imminent bombardement d’objections qu’elle était bien déterminée à contrer une à une, en toute affection. Voilà deux semaines qu’elle se préparait dans ce but. La chambre lavande et ivoire, encore récemment encombrée de revues pour future mariée, n’abritait plus maintenant qu’une abondante documentation sur Hong Kong.
James Drake avait su lui faire partager sa passion ; Allison était déjà fascinée par cette colonie britannique de la mer de Chine et, à mesure qu’elle visionnait des vidéos ou vagabondait au fil de quelque livre, son enchantement ne faisait que croître. Elle avait l’impression que ses ailes bataillaient pour s’ouvrir… et promettaient, une fois libres, de l’emmener jusqu’au bout du monde.
– Tu ne peux pas aller à Hong Kong, Allison.
Rompant le silence qui s’éternisait, Iris Parish ne lançait pas l’assaut attendu contre Hong Kong ; elle situait son objection sur un plan plus intime :
– Tes médecins sont ici. S’il t’arrive quelque chose ? Si tu as besoin d’une transfusion ?
La jeune femme eut mal de sentir cette peur dans la voix de sa grand-mère ; elle n’avait pas prévu que l’on soulèverait la question de sa santé. Elle était effectivement suivie à Dallas, mais, s’il lui arrivait quelque chose, qu’elle se trouve à Dallas ou à Hong Kong ne changerait rien. La médecine moderne n’avait rien à lui offrir. Du point de vue médical, sa famille non plus. Tous avaient subi des tests, et c’était avec une infinie tristesse, un terrible sentiment d’impuissance que son père, comme ses grands-parents, avait appris que son sang serait aussi nocif pour Allison que celui du premier étranger venu.
– Il ne m’arrivera rien, grand-mère, assura-t-elle gentiment. Je serai très prudente. Promis.
– Quand même, renchérit Pauline Whitaker, Hong Kong est une ville dangereuse.
– Dangereuse ?
– Il y a des ouragans là-bas, non ? Des ouragans épouvantables…
– C’est vrai, répondit Allison, soulagée de voir la conversation glisser vers un terrain moins douloureux. Là-bas, on les appelle des typhons. Mais Hong Kong sait y parer. Des satellites repèrent les tempêtes quand elles sont encore au large des côtes ; le temps qu’elles arrivent, les bateaux sont à l’abri. Quant aux immeubles, ils sont prévus pour résister aux ouragans les plus déchaînés.
– On ne peut jamais anticiper ou contrôler complètement une catastrophe naturelle, fit platement Douglas Whitaker. Et as-tu songé aux bouleversements politiques ? Rappelle-toi la place Tien’anmen.
– Je le sais aussi bien que ceux qui vivent à Hong Kong. Le territoire ne doit pas revenir à la Chine avant juillet 1997. En attendant, le gouverneur Patten s’efforce d’engager des réformes démocratiques, afin que la liberté dont a joui Hong Kong subsiste après la restitution.
Douglas ne put réprimer un fier et tendre sourire. La petite avait bûché !
– Rien ne garantit qu’il réussira, souligna-t-il.
– Tu as raison, admit Allison.
James Drake lui avait parlé de la même façon. Malgré la Déclaration conjointe, l’avenir de Hong Kong demeurait incertain. Des ravages inimaginables pouvaient se produire.
C’est pourquoi, avait ajouté la voix grave, le Palais de jade et les photos d’Allison étaient si importants. L’hôtel serait un symbole de l’harmonie unique que représentait Hong Kong, cette invraisemblable et spectaculaire alliance entre l’Orient et l’Occident, entre le dragon mythique et le lion majestueux. Le Palais de jade serait construit pour survivre, quel que soit le destin du « Port des parfums », en hommage éternel à la splendeur éteinte. Les photos d’Allison seraient à la fois des symboles durables et des témoignages authentiques.
– En attendant, Hong Kong est un endroit sûr et, pour bien des gens, c’est l’endroit le plus captivant et le plus cosmopolite du monde.
– C’est beaucoup trop loin, trancha Pauline.
Treize mille trois cent cinquante kilomètres par air ; quatorze heures et un jour de décalage horaire ; et, plus remarquable encore, quelques secondes seulement par téléphone ; la communication était d’une telle clarté que l’on avait l’impression de parler avec son voisin.
Mais Pauline ne calculait pas les distances de façon aussi conventionnelle ; elle mesurait avec son cœur et, dans ses yeux d’un vert si franc malgré les années, Allison devina toute l’anxiété de sa grand-mère.
Oh, mamie ! eut-elle envie de s’écrier, Hong Kong n’est pas le Vietnam. D’accord, six cent cinquante kilomètres seulement séparent leurs frontières respectives, c’est moins que de Dallas à La Nouvelle-Orléans, mais Hong Kong n’est pas le Vietnam, et pense à aujourd’hui, ne remonte pas vingt-huit ans en arrière, et puis…
– J’espère que vous viendrez tous me voir là-bas.
– Non, Allison. Si tu y vas, tu n’auras qu’à revenir le plus vite possible. Hong Kong est tout petit, n’est-ce pas ? Tu n’auras pas besoin d’y passer plus de quelques semaines.
– J’y resterai au moins jusqu’à l’ouverture de l’hôtel, la détrompa doucement la jeune femme.
Et puis, ajouta-t-elle en son for intérieur, si je n’ai pas tous les clichés nécessaires, je resterai plus longtemps encore.
– Jusqu’à l’ouverture de l’hôtel, répéta Iris, horrifiée. Quand aura-t-elle lieu ?
– A Hong Kong, tout va beaucoup plus vite qu’ici.
Allison ne faisait que répéter les paroles de James Drake, quand elle s’était étonnée qu’un hôtel aussi grandiose que le Palais de jade ne fût pas encore en chantier, alors que son achèvement était prévu moins de sept mois plus tard. Tout allait plus vite à Hong Kong parce que l’horloge invisible acheminait irrémédiablement la colonie vers sa destinée.
– Bien que le premier coup de pioche ne soit pas prévu avant deux semaines, l’hôtel sera inauguré au soir du Nouvel An… le jour de mon anniversaire.
– Tu ne seras quand même pas à Hong Kong pour Noël !
– Si.
James s’était légèrement excusé en lui expliquant que les finitions, y compris l’exposition de ses photographies, seraient faites pendant les fêtes de Noël. Bien sûr, sa présence n’était pas indispensable mais, si elle restait, elle pourrait superviser la disposition de ses œuvres, ainsi que les éclairages.
– Je serai à Hong Kong pour Noël, reprit-elle. Mais je pensais, j’espérais que nous y passerions les vacances ensemble. Je me suis renseignée, il existe des croisières merveilleuses dans le Pacifique Sud et en Extrême-Orient. Un paquebot part de Tahiti le 5 décembre pour atteindre Hong Kong le 24. J’ai le dépliant dans ma chambre, et je sais combien vous aimez ce genre de voyage.
C’était vrai. Ces dernières années, les couples Whitaker et Parish, qui s’étaient liés d’amitié avant la naissance du père d’Allison, s’étaient pris de passion pour les croisières. Ils étaient allés à peu près partout – sauf, évidemment, en Orient.
Hong Kong n’est pas le Vietnam, eut à nouveau envie de plaider Allison. S’il vous plaît, venez fêter Noël avec moi, et aussi l’inauguration du Palais de jade et mon anniversaire ! Je vous en prie, pour vous comme pour moi, oubliez votre douleur, votre colère, vos préjugés.
Allison savait qu’ils ne feraient aucune concession aujourd’hui. Jusqu’à son départ, ils s’entêteraient à croire qu’elle renoncerait, s’efforceraient inlassablement de la faire changer d’avis.
Par le passé, ne voulant pas leur causer de souci et comprenant que leurs inquiétudes tenaient à leur amour pour elle, elle avait toujours accédé à leurs requêtes.
Cette fois, c’était différent.
Cette fois, Allison Parish Whitaker allait agir à sa guise.
Il le fallait.
Comme un silence tendu s’installait, la crainte envahit la jeune femme. En dépit de son terrible besoin d’être libre, n’allait-elle pas leur céder, comme à chaque fois ? Car elle aussi les aimait profondément.
Une pensée audacieuse vint à son secours. James lui avait donné son numéro personnel à Hong Kong en lui assurant qu’elle pouvait l’appeler à n’importe quel moment, pour n’importe quelle raison. Elle lui confirmerait une nouvelle fois sa venue et, en réponse, la voix grave, paisible, élégante lui redirait sa satisfaction qu’elle eût accepté de participer à son projet le plus ambitieux.
Bien qu’elle brûlât de courir dans sa chambre pour passer ce coup de téléphone, elle n’en fit rien. Elle était trop bien élevée pour se livrer à ce genre de sortie précipitée, et elle les aimait trop pour accroître leur inquiétude par un acte si peu conforme à son caractère.
Le silence aurait pu s’éterniser, elle aurait pu étouffer, mais elle fut secourue par l’homme qui déjà l’avait maintes fois secourue, ce père qui était allé au Vietnam et qui avait peut-être souffert plus que les autres de ses deuils.
D’un seul mot, Garrett Whitaker pouvait dissuader sa fille d’aller à Hong Kong. Qu’il s’y oppose et, sans protester, elle resterait à Dallas. C’était sa réaction qu’Allison redoutait – et espérait – le plus. Bien qu’elle eût plusieurs fois frôlé la mort, il avait, par amour pour elle, réprimé ses propres peurs afin de la laisser mener sa vie le plus normalement possible.
C’était ce père qui lui avait appris à monter à cheval, à conduire une voiture, et même à piloter un avion.
– Allison et moi allons faire un petit vol, annonça-t-il.
– Quand comptes-tu partir ? lui demanda-t-il, après qu’ils eurent quitté le sol.
Il était aux commandes, comme du temps où il lui apprenait à piloter ; habitude qu’il avait gardée quand tous deux avaient à se parler seul à seul.
– Dans une semaine.
– Où descendras-tu ?
– Aux Alizés, un hôtel qui appartient à Drake. En plus des chambres ordinaires, il comporte plusieurs appartements. L’un d’eux m’est réservé. C’est au cœur du quartier des affaires, avec une clientèle internationale. Ce sera très agréable… et très sûr.
– Je n’en doute pas. Seulement je me dis que… tu risques de te sentir seule.
Peut-être, songea Allison. Mais elle qui n’avait jamais vraiment goûté à l’indépendance avait besoin de solitude pour déployer ses ailes… si tant est qu’elle eût des ailes.
– Je pourrai te téléphoner ?
– Bien sûr, répondit Garrett avec un sourire. Quand tu voudras, à n’importe quel moment.
– J’imagine que je ferai connaissance avec des gens.
Je vais rencontrer James. Cette pensée lui vint sans crier gare, s’attarda même : James, forcément aussi raffiné, élégant et passionné que le ton de sa voix… certainement marié et heureux… et qui, même s’il était célibataire, n’aurait aucune envie de gaspiller son temps avec un papillon encore engoncé dans sa chrysalide, une fille trop simple, ignorante du monde et limitée à son luxueux cocon. Elle s’efforça de chasser cette pensée troublante.
– Oh, j’oubliais de te dire que c’est Sam Coulter qui va construire le Palais de jade. Il a travaillé pour toi, non ?
– En effet. Je suis content qu’il aille à Hong Kong, ajouta Garrett après un silence. Il te plaira.
Bien que rien dans le ton de son père ne suggérât une pensée secrète, Allison le connaissait suffisamment pour deviner ce qu’il taisait.
– Je n’ai pas besoin d’un garde du corps, papa ! D’autant que Sam sera très pris. Il n’a que six mois pour construire le Palais de jade.
– Si quelqu’un peut y arriver dans un laps de temps si court, c’est bien Sam.
Durant un long moment, le père et la fille gardèrent le silence, contemplant droit devant eux le soleil qui déclinait en pluie d’or sur le Texas et qui déjà annonçait un nouveau jour à Hong Kong.
– Alors, tu es d’accord ? souffla Allison.
Garrett se tourna vers elle.
– J’ai l’impression que tu as besoin d’aller là-bas.
– Oui, avoua-t-elle, le cœur plein de l’amour qu’elle portait à son père.
Amour et inquiétude. Garrett Whitaker avait voué sa vie à sa fille et à la mémoire de son épouse. Aucun nouvel amour ne s’était présenté et, autant qu’Allison pût en juger, il ne l’avait pas cherché. Aux yeux du monde il semblait satisfait, comblé ; mais Allison savait que quelque chose le poussait à voler durant des heures, comme elle-même bien souvent – échappées solitaires dans les nuages, à la poursuite de rêves et d’arcs-en-ciel.
Il manquait quelque chose dans la vie de son père.
Allison craignait que ce ne fût le bonheur.
Peut-être que si je pars à Hong Kong, se dit-elle, si je prouve que je peux m’assumer, être heureuse, cela lui donnera l’occasion de trouver ce qui lui manque.
Mais soudain, elle s’aperçut qu’il n’avait pas encore donné son aval, et tandis qu’il fixait l’horizon, en direction de Hong Kong, des ombres soucieuses traversaient son visage.
– Il y a quelque chose à propos de Hong Kong ? questionna-t-elle. Quelque chose que j’ignore ?
Oh oui, il y avait quelque chose que personne ne savait, et bien différent de ce que s’imaginaient les parents et les beaux-parents de Garrett Whitaker. Pour eux, Hong Kong était le lieu où il se trouvait quand leurs cœurs s’étaient brisés. Ils blâmaient cet Orient lointain de l’avoir tenu loin d’eux, de le leur avoir ravi, caché, alors qu’ils avaient désespérément besoin de lui. Et naturellement, ils prêtaient à Garrett les mêmes sentiments.
Pour Garrett Whitaker, Hong Kong signifiait paradis.
– Es-tu allé à Hong Kong, papa ?
– Une fois, brièvement, il y a longtemps.
– Et ?
– C’était merveilleux, Allison. Magique.
– Alors tu es d’accord pour que je parte ?
Elle lui manquerait, il se ferait du souci pour elle, mais comment dire non ? C’était à Hong Kong qu’il avait vécu la semaine la plus heureuse de sa vie.
– Oui, bien sûr que je suis d’accord.
– Tu viendras me voir ?
– Nous verrons, répondit-il.
Avant de reporter son regard vert sombre sur l’horizon, il sourit pour ajouter doucement :
– Je l’espère.
Garrett ne pouvait promettre à sa fille qu’il viendrait la voir à Hong Kong… Il était tenu par une autre promesse, faite autrefois, et pour toujours, à Juliana.
Juliana… la femme qu’il avait aimée comme aucune autre.
Juliana… la mère de son autre fille, la demi-sœur d’Allison, l’enfant de l’amour qu’il avait laissée derrière lui.
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