Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 8 sur 36

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Perle de Lune

Chapitre 7

 

La lune de minuit filtrait à travers les nuages, transformant la mer en une nappe d’argent bosselé. La bise de mars était froide, et il courait, presque assourdi par le fracas du ressac. Pourtant, il entendit le bruit, pareil à un coup de tonnerre dans le lointain.

Il ne s’agissait pas du tonnerre, et bien qu’il n’eût aucune idée de ce que c’était, aucun moyen de savoir que le glas de ses rêves venait de sonner, il fit demi-tour et repartit, courant toujours, vers la maison… Le ciel à ce moment vira à l’orange vif, illuminé par l’enfer qui embrasait la terre.

Il courut plus vite, le cœur palpitant. A présent, la nuit résonnait du hurlement des sirènes. Peu importe, se dit-il, même si la maison a pris feu, il n’y a personne à l’intérieur. Elle est à Londres, elle dort tranquillement, bienheureuse.

Mais il avait beau tenter de se rassurer, ses efforts demeuraient étrangement vains, à croire qu’il savait déjà, comme s’il percevait maintenant, dans le souvenir de la voix aimée qui lui avait souhaité bonne nuit au téléphone, un message qu’il n’avait pas entendu plus tôt : elle allait le rejoindre ce soir. Il lui manquait trop pour qu’elle reste loin de lui, et même si sa grossesse la fatiguait, la joie de porter leur bébé lui donnait assez d’énergie pour parcourir la longue distance qui la séparait du pays de Galles.

Sa voiture était là, cruellement illuminée par le brasier qui dévastait leur maison en bord de mer. Les pompiers essayèrent de l’empêcher d’approcher. Mais son amour était plus fort que tout.

Ses poumons inhalèrent la fumée et il continua de s’avancer vers l’incendie, guidé par la voix affolée qui criait : « Au secours, James ! Au secours ! » A travers le rideau opaque de flammes et de fumée, il voyait sa silhouette, une ombre en feu, et il lui sembla même voir leur fils dans le ventre maternel, qui l’appelait lui aussi, qui comptait sur son père pour le sauver d’une mort atroce…

James s’éveilla brusquement, haletant, oppressé comme il l’avait été cette nuit-là, il y a longtemps. Il respirait un air pur maintenant, pourtant il suffoquait, étouffé par une douleur lancinante. C’était un rêve, le seul qu’il fît jamais, un cauchemar qui survivait même au jour le plus lumineux car, hormis l’ultime fin, ce n’était que la vérité, le souvenir indélébile de ses efforts désespérés pour sauver sa femme et son fils à naître.

Gweneth ne l’avait pas appelé au secours, leur bébé non plus. Tous deux étaient morts sur le coup, sans se réveiller, sans connaître la terreur. James n’aurait rien pu pour les sauver, personne n’aurait pu.

Lui avait failli y rester aussi, et n’eût été la sinistre révélation, il se serait laissé mourir de ses blessures.

– Ce n’était pas un accident, James, pas une simple explosion due à une fuite de gaz. Il y avait une bombe. Gweneth a été assassinée.

Ces paroles terribles venaient d’un ami, un camarade de promotion à Cambridge, qui travaillait à présent pour Scotland Yard, et qui était venu à l’hôpital afin de lui annoncer personnellement l’affreuse nouvelle.

Les cendres de la maison de campagne avaient livré peu d’indices, cependant il ne faisait aucun doute que c’était l’œuvre d’un « professionnel », un tueur à gages. L’explosif utilisé était ce qui se faisait de mieux dans les milieux terroristes, et le sabotage proprement dit avait été tellement discret qu’une investigation moins minutieuse n’eût pas permis de découvrir la vérité. L’homme de main s’était entouré de toutes les précautions pour déguiser son crime ; Scotland Yard décida de lui laisser croire qu’il avait réussi. A partir de cet instant, et tant que l’enquête resterait ouverte, pour la presse comme pour le meurtrier, la mort de Gweneth Drake serait le fait d’un tragique accident.

James passa des heures à se torturer l’esprit à la recherche de suspects. Évidemment, c’était lui qui était visé. Lui qui aurait dû se trouver dans ce lit. Seul. Son adorable épouse n’avait jamais eu d’ennemis. Lui non plus, jusqu’à présent. Il se connaissait des rivaux en affaires, d’ardents adversaires, car la compétition était rude pour acquérir des terres de valeur sur la surface du globe, mais que cette course pût devenir mortelle dépassait l’imagination – c’était pourtant ce qui s’était produit. Dans la mesure où il étendait son empire immobilier sur le littoral du Pacifique, et à Hong Kong en particulier, il était vraisemblable que son ennemi mortel se trouvait là-bas, un promoteur qui n’hésitait pas à tuer pour protéger le domaine que James s’apprêtait à envahir.

Les médecins avaient pensé que James Drake ne survivrait pas. Il n’avait ni la volonté de guérir ni assez de réserves physiques pour endurer la souffrance que lui causaient ses brûlures. Cependant, suite à la visite de son ami de Scotland Yard, il connut une guérison quasi miraculeuse.

Le lendemain de sa sortie d’hôpital, il s’envolait pour Hong Kong et se lançait dans un programme de construction bien plus ambitieux, bien plus offensif que tout ce qu’il avait envisagé du vivant de Gweneth. Si autrefois la majeure partie de son temps avait été consacrée à sa femme et à son fils, à présent chaque seconde de sa vie ne tendait qu’à un seul but : trouver – puis tuer – l’homme qui lui avait volé ses rêves. Comment débusquerait-il le monstre ? En empiétant systématiquement, en conquérant le domaine du tueur.

James Drake devint le promoteur le plus riche et le plus respecté de Hong Kong. Il affichait sa suprématie, érigeant des immeubles toujours plus magnifiques, s’accaparant les plus beaux terrains, les contrats les plus lucratifs. Voilà quatre ans que cela durait et l’assassin, le voleur de rêves, ne s’était pas manifesté. Certes, la lutte était souvent âpre entre adversaires, impitoyable parfois, mais jamais James n’avait senti poindre le moindre danger.

Il attendait, telle une bête en cage qui désespère d’une proie, plus affamée à chaque nouveau jour de captivité. Quatre ans – et toujours rien, sinon un immense succès, dépourvu de sens sans Gweneth, sinon des cauchemars, et ce feu rageur qui croissait chaque jour et le dévorait.

Aujourd’hui, au bout de quatre ans, il allait enfin bâtir le

Palais de jade – pour Gweneth, grâce à Gweneth. Elle avait toujours affirmé que cette idée d’un hôtel somptueux leur appartenait à tous deux, qu’ils l’avaient eue en même temps, mais James avait le souvenir que c’était elle qui y avait songé la première, elle en tout cas qui avait trouvé le nom. Ils étaient parfaitement d’accord quant au projet proprement dit : l’hôtel serait un symbole de Hong Kong, ce lieu enchanteur que James avait aimé dès l’enfance et que Gweneth, après quelques semaines seulement, s’était aussi mise à aimer.

Hong Kong… qui avait sauvé le cœur de James, son esprit, son âme… et lui avait fait le don le plus extraordinaire de tous : la capacité d’aimer. Grâce à Hong Kong, James Drake était devenu meilleur qu’il n’aurait dû l’être.

Eduqué en Angleterre, enfant unique isolé dans la vaste propriété familiale, James ne doutait pas qu’il serait devenu aussi froid et distant que ses parents. Ils s’étaient mariés uniquement dans l’intérêt de leurs familles respectives, et bien qu’ils aient éprouvé tous deux une certaine satisfaction – un soulagement peut-être – à voir leur union sans amour produire si promptement l’héritier mâle attendu, sa mère avait dû estimer que ses responsabilités envers son fils s’arrêtaient à l’accouchement. Quant à son père, il bornait son rôle d’éducateur à la plus sévère discipline.

James avait passé son enfance à Hong Kong. La demeure où il vivait, un imposant hôtel particulier sur Old Peak Road, si elle respirait l’opulence, était dépourvue de véritables richesses, d’émotion, d’amour. Et pourtant, au-delà des hauts murs gris qui cernaient le manoir, s’étendait un monde vivant, coloré, plein de trésors, et c’était dans ce monde que le garçon avait grandi véritablement, ce monde dont il s’était nourri – et qui l’avait sauvé. Il avait appris à parler couramment le cantonais, et dans cette atmosphère tropicale peuplée de divinités, de fantômes, d’esprits, de dragons, il s’était senti étrangement en sécurité. Le peuple de Hong Kong était devenu la seule famille qui comptât pour lui.

Et son cœur, destiné dès le berceau à devenir froid comme la glace, s’était réchauffé, empli d’affection et de gratitude pour le peuple et le lieu qui l’avaient sauvé. Malgré cela, James ne croyait pas qu’il tomberait un jour amoureux. Il lui semblait impossible d’échapper complètement à l’influence de ses géniteurs.

James Drake était pourtant tombé amoureux, et c’était avec une joie immense qu’il envisageait son retour à Hong Kong afin de partager les splendeurs de la ville avec sa femme et son fils, pour bâtir aussi le Palais de jade comme un tribut d’amour à la population à laquelle il estimait devoir son bonheur.

Si Gweneth avait vécu, le Palais de jade eût été sa première entreprise à Hong Kong. Le texte de l’appel d’offres destiné aux plus grands architectes avait été ébauché avec l’aide enthousiaste et précieuse de la jeune femme, quelques jours avant sa mort, et devait être envoyé dès leur installation à Hong Kong.

Aucun courrier n’avait été expédié. Et dans ce nouvel Hong Kong, où même les plus heureux souvenirs étaient désormais obscurcis par la menace rampante du meurtrier, où chaque jour qui pointait serait peut-être celui du combat à mort entre James et l’assassin, le rêve autrefois heureux avait sans cesse été remis à plus tard.

Mais James ne pouvait oublier les paroles de Gweneth : « Tu dois bâtir le Palais de jade, mon chéri, tu le dois. Avant 1997. Si le monde entier comprend quel trésor représente Hong Kong, peut-être son avenir sera-t-il moins compromis. » Pas plus qu’il ne parvenait à oublier l’engagement solennel qu’il avait pris envers la terre de son enfance. Pourtant, alors qu’il postait la lettre que Gweneth et lui avaient rédigée quatre ans plus tôt, il pensait sincèrement que leur rêve ne verrait jamais le jour. En attendant les réponses, il adressait des excuses silencieuses à sa femme adorée. Je n’y arrive pas, mon amour. Pas sans toi. Nous étions convenus que ce devrait être parfait, tu te rappelles ? Je n’ai pas le cœur d’aller au bout. Tu étais mon cœur… tu n’es plus là.

La proposition de Maylène Kwan le stupéfia. Bien sûr, elle ne ressemblait pas à ce que Gweneth et lui avaient imaginé, une célébration joyeuse du mariage harmonieux entre l’Orient et l’Occident. S’il y avait célébration dans le dessin de Maylène, il y avait aussi antagonisme – cette vision, comprit James, était bien plus riche et plus vraie que la leur. Hong Kong était né d’un conflit, et toute son histoire était ponctuée de luttes. Historiquement, le projet de Maylène était plus fidèle ; d’un point de vue sensible, il était étonnamment proche de ce que James éprouvait envers Hong Kong depuis qu’il avait perdu Gweneth : tourment, et néanmoins respect… émerveillement face à cette majesté enchanteresse, malgré l’obsession qui le rongeait.

Et si ce tableau de conflit et d’harmonie devait paraître trop dur ? L’effet serait atténué par la végétation de l’hôtel, les jardins embaumés et les œuvres d’art exposées à l’intérieur… ainsi que par les photographies de Hong Kong vu à travers l’objectif généreux d’Allison Parish Whitaker.

Il était cinq heures du matin. Dans quinze heures, la photographe qui savait regarder le monde avec tant d’optimisme et dont l’adorable voix douce trahissait une nature attachante arriverait à Hong Kong. De fait, au moment précis où James Drake quittait son lit afin de profiter de ce qui lui restait de nuit pour perfectionner sa pratique des arts martiaux, à San Francisco, Allison Whitaker montait à bord du DC-10 qui allait l’emmener à l’autre bout du monde.

 

Durant près de vingt-huit ans, Garrett Whitaker avait tenu sa promesse à Juliana. Malgré les élans impérieux de son cœur, jamais il n’avait essayé de retrouver la femme qu’il aimerait toujours et la fille qu’il ne connaîtrait jamais.

Après avoir reçu le coup de fil d’Allison qui lui annonçait son décollage imminent de San Francisco, il hésita un moment et empoigna le téléphone.

Il ne rompait pas sa promesse, pas véritablement. Même si l’opérateur à Hong Kong lui communiquait les numéros de Juliana et de Maylène, il n’appellerait pas. Il avait seulement besoin de savoir si elles étaient là. Certes, il eût aimé en savoir beaucoup plus : si elles étaient heureuses, et leur faire savoir qu’il les aimait toujours.

Comme il composait le numéro international, le souvenir de son ultime conversation téléphonique avec Juliana lui revint, et il s’y serait attardé si, au bout de quelques secondes à peine, une voix claire, agréable ne lui avait répondu. Vingt-huit ans s’étaient écoulés. Le monde avait changé. Téléphoner à l’autre bout de la planète était chose banale, et les voix ne se perdaient plus dans l’immensité des océans. Si ce n’était son accent britannique, l’opératrice des renseignements du Hong Kong moderne aurait pu se trouver à Dallas.

– Je n’ai pas de numéro personnel au nom de Juliana Kwan, fit-elle poliment. Mais j’ai beaucoup de J. Kwan. Connaissez-vous l’adresse de la personne ?

Vingt-huit ans s’étaient écoulés. Le monde avait changé. Juliana était probablement – certainement – mariée, Vivian Jong ne devait plus être en vie, et leur maison de la Vallée heureuse avait dû être abattue, remplacée par des immeubles…

– En revanche, j’ai un numéro professionnel pour Juliana Kwan, reprit l’opératrice dans un silence qui se prolongeait. C’est le grand couturier Juliana Kwan que vous recherchez ?

– Oui, souffla Garrett, oui, c’est elle.

– Je vous donne son numéro ?

– S’il vous plaît.

Une bande magnétique succéda à la voix de l’opératrice. C’était aussi bien : étouffé par l’émotion et par la joie, il n’aurait pu prononcer un mot de plus.

Juliana est vivante.

Et elle a réalisé son rêve.

Un long moment s’écoula avant que Garrett ait retrouvé suffisamment de voix pour appeler une deuxième fois les renseignements de Hong Kong. Obtiendrait-il un numéro de domicile pour sa fille ? Un numéro professionnel ? Etait-elle couturière, elle aussi ? La mère et la fille avaient-elles concrétisé ensemble le rêve de Vivian ?

Garrett ne rappela pas les renseignements. Alors qu’il imaginait la conversation avec l’opératrice, il fut submergé par une émotion telle qu’il se trouva incapable de parler.

Il avait passé vingt-huit ans à aimer une fille qu’il ne verrait jamais, à souffrir de son absence, à souhaiter son bonheur. Dans son cœur, elle était la Fille du Plus Grand Amour, et même s’il connaissait l’autre nom, unique et beau, que Juliana lui avait donné, il ignorait comment cette dernière orthographiait Maylène.

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