Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 22 sur 36

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Perle de Lune

Chapitre 21

 

Hôtel les Alizés

Jeudi 2 septembre 1993

 

Pour la deuxième fois consécutive, Maylène et Allison rentrèrent aux Alizés à la même heure. Aujourd’hui comme hier, Maylène avait l’air d’une gravure de mode malgré la pluie, et aujourd’hui comme hier la chevelure d’or rouge d’Allison, ruisselante, se faisait le baromètre du temps qui régnait sur Hong Kong.

– J’arrive tout droit de Cat Street, expliqua Allison, tandis qu’elles traversaient le hall de l’hôtel en direction de l’ascenseur. Je t’autorise à faire comme si tu ne me connaissais pas.

Maylène sourit.

– Moi aussi, j’ai beaucoup marché ce matin. Le concierge a ostensiblement regardé ailleurs quand je suis rentrée. Tu avais raison, Allison, ajouta-t-elle, l’eau de pluie rend la chevelure très douce.

Comme l’ascenseur s’ouvrait à leur étage, elles se trouvèrent nez à nez avec le chef de la sécurité de l’hôtel. L’expression de celui-ci, déjà fort troublée, s’assombrit encore à la vue d’Allison et il renonça à emprunter l’ascenseur.

– Mademoiselle Whitaker…

– Qu’y a-t-il ? s’enquit Maylène qui, d’un coup d’œil, avait vu que la porte d’Allison était grande ouverte. Que s’est-il passé ?

– Un acte de vandalisme a été perpétré dans l’appartement de

Mlle Whitaker, expliqua l’homme en leur emboîtant le pas dans le couloir. C’est le maître d’hôtel qui s’en est aperçu voilà deux heures, en venant réapprovisionner la cuisine. Dès qu’il m’a prévenu, j’ai appelé M. Drake et la police.

– La police ?

– Ils n’ont rien trouvé de probant. Aucune empreinte. Le vandale portait des gants. Apparemment, vous n’êtes pas revenue chez vous depuis que le ménage a été fait ce matin, ajouta-t-il à l’adresse d’Allison.

– Non, en effet. Mais… qu’est-on venu saccager ?

Ce fut James qui répondit à la question inquiète d’Allison. Il apparut sur le seuil de l’appartement, élégant et sombre dans son smoking en soie noire.

– Vos photographies, Allison.

– Oh non, murmura la jeune femme en pénétrant dans le salon.

Là où elle avait déposé les cadeaux expédiés le matin même à sa famille, régnait un consternant désordre ; pellicules, photos, négatifs avaient été découpés avec méthode, témoignant d’un acte froid, prémédité, conçu pour nuire.

Ce saccage dans la salle de séjour n’était que l’aboutissement d’une destruction qui avait commencé dans la chambre noire. Allison s’avança lentement, à la recherche d’un cliché, un seul, qui eût été épargné. Tout avait été détruit. Les tiroirs des fichiers où les négatifs avaient été soigneusement ordonnés, protégés à la fois d’un peu probable incendie et des jets d’eau, béaient, grands ouverts, comme un cri muet devant le carnage.

– Oh, Allison, murmura Maylène au désespoir. Tu as envoyé des photos à ta famille ! se rappela-t-elle ensuite.

– Quelques-unes seulement, et sans les négatifs il est impossible de procéder à des agrandissements de qualité.

Soudain, Allison se mit à trembler de froid, incommodée par l’air conditionné qui succédait à son séjour sous la pluie, et en réaction à cette destruction méticuleuse.

– Vous êtes gelée, constata James. Si vous alliez prendre une douche bien chaude ? La police a bientôt terminé. Dès qu’elle sera partie je ferai venir le service de nettoyage. Tout sera rangé avant même que vous ne sortiez de la salle de bains.

– Non, prononça Allison d’une voix tremblante. Merci, James, mais je préfère nettoyer moi-même.

– Après une douche chaude.

Elle hocha la tête, et son mouvement projeta sur son visage une myriade de gouttelettes d’eau pareilles à des larmes glacées. Embarrassée, elle fixa le smoking de James et se rappela ce qu’il lui avait dit mardi soir, lors de leur dernier dîner aux chandelles.

– C’est ce soir que vous devez intervenir à la Chambre de commerce. Allez-y, vous êtes sans doute déjà en retard. Tout ira bien dès que je me serai réchauffée.

– Je reste avec toi, Allison, si tu veux, offrit Maylène. Je peux préparer du thé.

Les lèvres tremblantes d’Allison esquissèrent un sourire.

– Merci, Maylène, c’est très gentil.

 

Le temps que Maylène revienne dans le séjour avec la théière fumante, tout le monde était parti. La pièce était silencieuse, plongée dans la pénombre. La nuit tombait déjà sur la perle de l’Orient, à laquelle la pluie imposait un crépuscule précoce. Dans l’obscurité qui gagnait, Maylène distingua pourtant ce qui restait du magnifique travail de sa sœur, et à nouveau son cœur se serra douloureusement. Qui avait pu commettre cet acte gratuit et cruel ?

Ce fut alors qu’elle s’aperçut qu’elle n’était pas seule. Debout devant la fenêtre, James était d’une immobilité totale, comme une ombre crépusculaire, noire et froide. Seule sa chevelure d’encre accrochait quelque lumière du dehors. Maylène ne pouvait voir son visage, mais tout son être, tout son corps exprimait la rage. Une rage immobile et terrible. La panthère était prête à bondir… à détruire.

– Je vous croyais parti, fit doucement la jeune femme.

Si James ne fut pas surpris de l’entendre, il mit néanmoins un moment avant de se retourner vers elle, et quand il le fit, lentement, ce fut dans un mouvement d’une grâce inouïe malgré sa fureur. Bien que son visage restât en grande partie dans l’ombre, Maylène y vit flamboyer la colère. Le feu qu’il avait soin de toujours enfermer en lui projetait à présent dans ses yeux argentés un éclat infernal.

– J’ai besoin de parler avec Allison, dit-il d’une voix calme, nonchalante – dangereuse. Seul à seul.

Maylène comprenait sa rage, qu’elle partageait, mais pourquoi voulait-il s’entretenir seul avec Allison ? Pourquoi éprouvait-il le besoin de la congédier ?

Parce qu’il te tient pour responsable, évidemment, insinua en elle un fantôme affamé. Ses fantômes l’avaient harcelée toute la journée, raillant sa quête absurde de douceur sous la pluie glacée… raillant surtout ce désir plus fou encore qui l’avait saisie la nuit dernière : devenir l’amie d’Allison. C’est possible, rétorquait-elle aux provocations de ses spectres. Nous le souhaitons toutes les deux.

Tout au long du jour, elle avait livré cette bataille intérieure. Les réminiscences de son passé grondaient et livraient un combat impitoyable aux courageux murmures de l’espérance. Pourtant, le timide espoir, si faible, avait gagné… jusqu’à présent.

Les fantômes percevaient maintenant le goût du sang – et de la peur –, et ils ne lâcheraient pas avant que de l’avoir contrainte à écraser à jamais ses ridicules élans. Pas de doute possible, lui susurraient-ils, James se rappelle fort bien ton opposition véhémente à l’engagement d’Allison. Comment aurait-il pu oublier la scène que tu lui as faite ? Et il n’a pas échappé à l’œil sagace de James Drake que le saccage a été perpétré avec un soin méticuleux, imparable… qui te ressemble… comme si l’on s’était servi d’une sorte de cutter, l’outil de prédilection des architectes. Il sait aussi qu’il était près de midi lorsque tu es arrivée à la tour Drake, car aujourd’hui, exceptionnellement, il t’a laissé un message à neuf heures pour te demander de venir le trouver dès ton arrivée.

Plus grave encore, cet homme si familier de la rage – et de la cruauté qu’elle est capable d’engendrer – a deviné la rage et la cruauté qui t’habitent.

James te croit coupable de cet acte vicieux, et il va t’être fort difficile, pauvre folle, de lui prouver qu’il se trompe.

La toujours minutieuse Maylène Kwan a passé sa matinée à marcher sous la pluie, à la poursuite d’illusoires souvenirs d’amour. Oui, le concierge l’a vue rentrer, mais cela ne prouve absolument rien. Quelques minutes sous les trombes d’eau qui sont tombées aujourd’hui – le temps, par exemple, d’aller se débarrasser d’un cutter et d’une paire de gants – auraient suffi à la tremper jusqu’aux os. Et si un éventuel témoin l’avait aperçue ce matin, en quête d’une illusion sous la pluie, il l’aurait prise pour une démente – d’autant plus susceptible par conséquent d’avoir commis cet acte de vandalisme délibéré.

Maylène tremblait maintenant, glacée de peur. Mais peut-être se trompait-elle. Un soir de juin, James avait exprimé une foi si surprenante en elle, la tenant pour absolument capable de se dominer, et même de vaincre ses propres démons. Cette confiance n’existait donc plus ?

La rage flamboyait dans le regard argenté. Mais était-elle dirigée contre elle ou contre le mystérieux vandale ? Comme elle ne pouvait avoir aucune certitude dans la pénombre, elle pressa d’une main tremblante l’interrupteur de la lampe la plus proche.

Mais l’éclat fut trop vif et l’aveugla comme si elle était le principal suspect, interrogé sous le feu blafard d’un projecteur dans une petite pièce sinistre.

– Ce n’est pas moi, James, plaida-t-elle doucement, sans voir son interlocuteur. C’est vrai, au début je ne voulais pas qu’Allison travaille pour le Palais de jade. Mais c’était avant de la rencontrer. Je croyais que ses photos seraient ou trop anglaises ou trop chinoises, c’est tout. Cela n’avait rien à voir avec elle. Vous avez dû croire…

Maylène s’interrompit net en sentant une nouvelle présence dans la pièce, et fit volte-face vers le seuil du salon. Dans cette partie-là, il n’y avait plus d’ombres, seulement sa sœur, éclairée par la lampe.

Allison portait un peignoir serré autour de la taille et ses cheveux d’or rouge étaient encore humides. Image délicate, hymne à la jeunesse, et aussi à l’espoir, n’était son regard, encore bouleversé par ce qu’elle avait vu tout à l’heure.

– Maylène n’a pas détruit mon travail, James. Peut-être ne voulait-elle pas que ce soit moi qui prenne les photos pour le Palais, mais…

La voix d’Allison mourut. Elle était atterrée par ce qu’elle venait d’entendre. Finalement, elle avait raison. Les regards lourds et noirs que lui lançaient parfois les yeux de jade étaient bien dirigés contre elle. Mais la veille au soir, un fragile début d’amitié était né entre elles. A présent, Maylène la considérait avec espoir et gratitude, après l’avoir entendue prendre sa défense.

– Ce n’est pas Maylène qui a fait cela, conclut-elle d’une voix tout à fait assurée.

– Je sais, rétorqua tranquillement James, quittant l’ombre pour la lumière.

La rage s’était éteinte dans ses yeux, qui n’étaient plus que douceur pour les deux femmes qui se tenaient devant lui. Certes, il avait envisagé la possibilité que Maylène fût la coupable. Comment faire autrement ? Mais il avait écarté cette hypothèse et il s’apercevait combien il importait à Allison qu’il n’eût plus le moindre soupçon.

– Je n’ai jamais suggéré que c’était elle, reprit-il à l’adresse de la photographe. Et je ne l’aurais pas fait, précisa-t-il pour l’intéressée.

– Merci, murmura Maylène, éperdue de soulagement, de reconnaissance, envers James comme envers Allison.

James lui répondit par un sourire.

– Ne sois pas sotte ! gronda Allison, souriant à son tour.

Et pour refermer à jamais la porte sur le moindre doute à l’égard de Maylène, elle reprit :

– J’ai réfléchi sous la douche, et je me suis demandé qui pouvait avoir fait cela.

– Et alors ? interrogea James. Vous avez une idée ?

– Pas précisément. Mais il est évident que j’ai pris une photo que je n’aurais pas dû prendre. J’ai peut-être surpris un couple illégitime, ou un criminel en fuite.

– Vous m’avez dit que vous demandiez toujours la permission avant de photographier les gens.

– Certes, mais quelqu’un peut s’être trouvé dans mon champ, pas vraiment reconnaissable, mais qui a craint d’être identifié. Je ne vois que cette explication ; c’est la seule qui tienne.

– Sauf que tout votre travail a été détruit. Pas seulement un ou deux clichés.

– On aura voulu me donner une leçon ; qui aura d’ailleurs porté ses fruits. Désormais, je ferai encore plus attention, et je mettrai le double de mes négatifs dans le coffre de l’hôtel.

Allison se tut dans un frémissement. Quelque chose dans ce qu’elle venait de dire avait provoqué un changement soudain dans les yeux de James. Plus aucune douceur n’y brillait, seulement une rage noire, un tourment tel… Elle frissonna à nouveau.

– J’ai encore un peu froid. Le thé me fera du bien.

Le menaçant changement d’expression de James n’avait pas non plus échappé à Maylène, qui se rappela son souhait de s’entretenir seul avec Allison. Elle n’avait pas envie de partir ; elle aussi désirait un tête-à-tête avec Allison, afin de lui expliquer la conversation qu’elle avait surprise tout à l’heure, et s’assurer à nouveau de sa confiance.

Mais Maylène devait beaucoup à l’homme qui, dès le début, avait eu foi en elle – et qui n’avait pas laissé cette foi se consumer.

– Je vais vous laisser, s’entendit-elle déclarer. Je serai chez moi toute la soirée, Allison. Si tu veux que je vienne t’aider à ranger…

 

Après avoir raccompagné Maylène jusqu’à la porte, James revint au salon pour trouver Allison immobile au milieu du saccage qu’elle regardait fixement, comme si elle mesurait enfin tout ce qui était perdu, les irremplaçables images de cet été exceptionnel durant lequel l’humidité ambiante avait fait perler sur toutes choses un miroitement de larmes contenues.

C’étaient à présent les larmes d’Allison qui coulaient. James la prit dans ses bras. Malgré l’épaisseur de son peignoir, elle sentit toute sa chaleur, toute sa force. Lui aussi perçut sa chaleur, sa douceur délicieuse et, à l’étreindre plus étroitement, la palpitation de son cœur.

– Allison, chuchota-t-il, effleurant des lèvres sa chevelure humide.

Jamais Allison n’avait entendu son nom prononcé de cette façon, dans ce murmure vibrant, et quand elle releva la tête, quand elle vit briller le désir dans le regard argenté, ses lèvres tremblèrent de joie dans l’attente du baiser.

James ne l’embrassa pas. Elle vit le désir s’effacer, remplacé par un tourment plus violent encore.

– Je veux que vous quittiez Hong Kong, déclara-t-il d’une voix dure.

Elle ne sut pas si c’était lui qui l’avait lâchée ou si elle avait reculé sous le coup de la stupeur. Soudain, ils se trouvèrent à des lieues l’un de l’autre.

– Quitter Hong Kong, James ?

Te quitter ?

– Celui qui a fait cela, qui a commis cet acte froidement prémédité, est toujours dans les parages. Vous devez vous en aller, Allison. Il serait trop dangereux pour vous de rester.

– Il n’y a plus de danger ! Toutes les photos sont détruites.

James ne parut pas l’avoir entendue.

– Vous devez partir, répéta-t-il, et presque pour lui-même, il ajouta : s’il vous arrivait quelque chose…

Face à son angoisse manifeste, Allison éprouva, une fois de plus, l’impression qu’une force mystérieuse le tenait captif. Mais quelle force était donc capable d’emprisonner un homme tel que lui ? Si son cœur n’était prisonnier que des souvenirs d’un amour perdu, pourquoi cette rage qui dévorait les yeux gris ?

Un début de réponse vint à Allison :

– Vous vous tenez pour responsable de la mort de Gweneth ? Vous vous reprochez de n’avoir pu la sauver ?

– Oui, approuva James d’une voix dangereusement douce. Je me le reproche.

– Vous ne pouviez pas, James. Il n’y avait rien…

– Ce n’était pas un accident. Gweneth a été assassinée. C’est moi qui étais visé, c’est elle qui est morte.

– Oh, James, souffla Allison. Je ne savais pas. Ni Maylène ni Eve…

– Elles l’ignorent.

– Et le meurtrier n’a pas été arrêté, comprit-elle soudainement.

La panthère captive, féroce, affamée de vengeance, arpentait inlassablement sa prison dans l’attente du jour où elle tiendrait sa proie.

– Vous pensez qu’il est à Hong Kong, c’est cela ? Voilà pourquoi vous êtes ici vous-même.

– Oui, fit James.

Son oui sonna, lugubre, froid comme la mort.

– Qui est-ce, James ? Vous le savez ?

– Non, je n’en sais rien, avoua-t-il dans un cri d’impuissance. J’avais pensé que c’était un promoteur, quelqu’un qui se sentait menacé par mon installation à Hong Kong. Voilà quatre ans que je cherche à le pousser à se démasquer, mais il reste dans l’ombre.

– Peut-être n’est-il pas ici, suggéra Allison.

– Il est ici, scanda James, dardant un regard mortel sur un point invisible au-delà de la jeune femme.

– C’est pour cette raison que vous voulez que je parte ? interrogea-t-elle. Vous pensez que c’est lui qui a détruit mon travail ?

La question tira James de ses pensées, pourtant il s’écoula encore un moment avant qu’il ne réponde. Tout à l’heure, lorsqu’il était entré dans l’appartement pour découvrir les sinistres vestiges de l’extraordinaire travail de la jeune femme, une lame acérée lui avait déchiré le cœur. Et voilà que, pour la première fois, il se demandait si durant cette nuit terrible, Gweneth n’avait pas été la véritable cible du tueur. En la tuant, l’assassin l’avait tué lui aussi, de façon autrement plus douloureuse que l’eût été sa propre mort.

Le monstre avait-il fini par sortir de l’ombre, pour s’attaquer de nouveau à une femme qu’il aimait ?

Non, se dit James. Personne ne le savait amoureux d’Allison. Il s’était efforcé de cacher ses sentiments, y compris à lui-même.

Il finit par répondre à la femme qu’il aimait, celle à qui il devait dire adieu :

– A mon avis, ce n’est pas lui. Mais il est cependant beaucoup trop dangereux que vous restiez.

– Je n’ai pas peur, James.

A cet instant, il mesura l’étonnant courage d’Allison. Elle ne redoutait ni vandale ni assassin, et plus encore elle n’avait pas peur de James lui-même, de son cœur de glace, de sa rage ardente, de ses mains qui brûlaient de donner la mort.

– Oh, Allison, murmura-t-il.

L’émotion qui perçait dans sa voix raviva l’espoir de la jeune femme.

– Je reste, James.

Il avait cru jusqu’alors que personne à Hong Kong ne le savait amoureux d’Allison. Il s’était trompé. Elle savait. Le regard radieux lui avouait bravement que cet amour était réciproque, et il brillait de bonheur à la perspective de la joie qu’ils avaient à partager.

Dans un instant de faiblesse, de merveilleuse indulgence envers lui-même, James s’abandonna à cet avenir heureux.

Mais, trop vite, l’amour se trouva dévoré par les flammes de la mort. Et, lorsqu’il reprit la parole, ce fut sans une once d’émotion :

– Mme Leong va vous réserver une place sur le vol de onze heures demain matin pour San Francisco.

– Je regrette, James, contra Allison, j’ai un rendez-vous important demain à onze heures. Et tout de suite après, je me remets au travail, je recommence à prendre des photos. Cette fois, je mettrai les négatifs au coffre.

– Je n’exposerai pas vos œuvres au Palais de jade. Dès demain, cela se saura par voie de presse. Les journaux expliqueront que vous n’êtes plus liée à l’hôtel.

Ni à toi, cria le cœur d’Allison. Elle comprit que, même si elle restait à Hong Kong, plus rien ne serait pareil. Pour la protéger, dans l’hypothèse où la destruction de ses clichés avait quelque chose à voir avec lui ou avec le Palais de jade, James rompait leur relation professionnelle. Et leur relation personnelle ? Dans son regard, une froide résolution lui répondit avec une terrible franchise que l’enchantement prenait fin lui aussi.

Face à elle, James était pareil à un monolithe de granit et d’acier. Ses yeux étaient de glace mais, comme toujours, il émanait de lui une aura de chaleur. Désormais, Allison en connaissait la source, Tardent brasier de rage qui brûlait en lui.

Et si elle tentait de l’approcher ? L’atteindrait-elle par-delà l’invisible muraille de flammes ?

Non, comprit-elle en voyant les ombres que la détermination dessinait sur le beau visage. Pas maintenant. Pas encore.

– Vous n’êtes pas obligé d’utiliser mes photos, James, mais je vous les remettrai le 11 décembre, comme prévu. J’ai l’intention d’honorer mes engagements, vis-à-vis de vous comme de mon éditeur.

Il avait les traits si durs, le regard si noir qu’elle se demanda s’il l’avait entendue.

C’était le cas, car au moment de partir il murmura :

– Je vous en prie, faites attention à vous.

 

Après le départ de James, Allison resta à regarder ce qui restait de ses deux mois à Hong Kong : un amas de lamelles de celluloïd méticuleusement découpées, rien d’autre.

Non ! C’était vrai sans doute pour l’ancienne Allison, celle qui s’était contentée d’observer, celle qui, depuis l’enfance, avait considéré le monde avec un détachement rassurant. Son travail de photographe avait concrétisé, couronné cette distance. Certes, elle voyait et rendait le monde au travers de filtres roses, et elle avait su devenir un chroniqueur optimiste, doté d’une vision personnelle. Ses photos étaient autrement plus brillantes, plus vivantes, plus vibrantes et audacieuses qu’elle-même. Ces clichés étaient la preuve de sa passion, la preuve de son existence.

A présent, son travail sur l’extraordinaire été de Hong Kong était détruit, mais… mais il lui restait des souvenirs magiques. Il y avait encore autre chose, la raison principale pour laquelle elle était venue à Hong Kong : Allison Parish Whitaker avait déployé ses ailes.

En vérité, elle les avait déployées grâce à James et, grâce à lui encore, l’envol ne lui avait pas coûté d’efforts. Et maintenant qu’il était parti ? Le fragile papillon allait-il s’écraser à terre ?

Non, se jura Allison. Serment hardi, mais la nouvelle Allison savait qu’elle s’y tiendrait, parce que le merveilleux été avait porté plus de promesses encore que ses ailes timides. Toutes ces émotions puissantes s’éveillaient, palpitaient, réclamaient une chance d’exister…

James était parti, mais elle s’élancerait quand même pour un vol solitaire, et chaque jour la verrait devenir plus forte… jusqu’à ce qu’elle parvienne à franchir l’invisible muraille de flammes. Elle cheminerait jusqu’au cœur de James, et balaierait la fureur qui l’habitait.

Allison aurait pu nettoyer son appartement saccagé et passer le reste de la soirée à regarder tomber la pluie sur la ville illuminée. C’était une nuit pour être seule, une nuit pour se mettre en quête de sa force solitaire.

Cependant, Allison ne pouvait oublier le regard de Maylène au moment de son départ ; cette expression incertaine, presque craintive, à croire qu’elle avait peur qu’un doute subsistât dans son esprit. Elle n’oubliait pas non plus son souhait de devenir l’amie de l’architecte.

Elle se décida à téléphoner. Une voix hésitante répondit dès la première sonnerie.

– Maylène ? C’est Allison. Tu veux bien venir m’aider ?

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