Perle de Lune
Première Partie
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1
Port d’Aberdeen – Ile de Hong Kong
Juin 1960
A l’époque, elle ne s’appelait pas Juliana Kwan, pas plus qu’elle ne connaissait l’anglais, pas plus qu’elle n’était chez elle sur la terre ferme. A l’époque, quand elle avait treize ans, son nom chinois signifiait Mer paisible, elle ne parlait que le cantonais, et pas une fois son pied n’avait foulé le sol.
Elle vivait à bord de la Perle de lune> la jonque de son père, dans la cité flottante du port d’Aberdeen. Seuls les hommes allaient à terre ; parfois, ils ne faisaient qu’approcher du rivage, assez près pour vendre les poissons qui représentaient leur gagne-pain. On vendait également les objets fabriqués par les femmes et les filles, pendant que les hommes partaient en mer. Quelques familles amélioraient l’ordinaire de la pêche en assemblant des batteries, des boîtes à pilules émaillées, des fleurs en papier ou des poupées en plastique.
Chez Mer paisible, les femmes – sa mère, sa grand-mère, les cousines et les tantes qui vivaient sur des bateaux voisins – passaient des heures à orner des pièces de satin ou de soie de perles, de paillettes et de nacre. Les étoffes brodées, qui un jour deviendraient des robes élégantes et de romantiques robes de mariée, étaient vendues à une boutique de Queen’s Road West, de l’autre côté de l’île de Hong Kong, dans un monde qu’aucune des petites mains d’Aberdeen ne verrait jamais.
Mer paisible ne connaissait de la terre que ce qu’elle en voyait depuis le port. De là, l’île semblait immense, formidable. Les pics déchiquetés et verdoyants étaient, bien plus que des montagnes, les silhouettes de dragons assoupis. La fillette n’avait pas la moindre idée de la distance à laquelle se trouvait la boutique de vêtements, encore moins de la cité cosmopolite qui s’étageait sous les dragons, cité dans laquelle elle ne s’attendait pas à pénétrer un jour.
Néanmoins, elle avait une idée de la vie sur le proche rivage. Depuis le pont de la Perle de lune, elle apercevait le village de pêcheurs d’Aberdeen, les maisons roses et vertes nichées à flanc de colline, le flux permanent des voitures et des camionnettes qui cheminaient le long du rivage. Parfois, les autos amenaient des gens venus de l’autre côté de l’île, des riches qui abandonnaient momentanément leur Rolls Royce pour s’aventurer sur l’eau, acheminés en sampan vers les luxueux restaurants flottants ou vers les bateaux de plaisance amarrés dans la partie la plus abritée du port.
Mer paisible savait qu’elle ne connaîtrait jamais la vie du rivage. Dans quelques années, on la marierait au fils d’un autre pêcheur, et elle quitterait alors la Perle de lune pour habiter avec la famille de son époux. Elle aurait des enfants, des garçons pour pêcher, des filles pour nettoyer le poisson, cuisiner, coudre, qui un jour épouseraient des fils de pêcheur, et qui, comme elle, ne poseraient jamais le pied sur la terre ferme. II en allait ainsi depuis des générations. Ceux qui vivaient dans cette communauté d’esquifs et de clapotements salins dédaignaient tout autre style de vie. Si l’un rêvait de vivre à terre, il avait soin de taire son rêve, car c’eût été trahir la famille, la tradition, la destinée.
Mer paisible, pourtant, s’interrogeait sur la vie à terre, allait parfois jusqu’à imaginer le monde qui scintillait sous les dragons d’émeraude. Le remords de nourrir ces pensées interdites avait beau la tirailler, elle aspirait à voir le lieu où les belles étoffes qu’elle confectionnait devenaient des toilettes ravissantes, peut-être même à entrevoir l’une des radieuses futures mariées, et aussi…
Elle n’accordait que quelques instants à ses rêveries impardonnables avant de les bannir, sachant pourtant que celles-ci reviendraient la tenter, la provoquer.
Mon chez-moi est ici, se rappelait-elle. Je suis une enfant de la mer.
L’existence de Mer paisible était à la fois certitude et incertitude. Certitude qu’elle vivrait toujours sur l’eau, qu’elle épouserait un garçon choisi par ses parents ; et cependant, cette destinée toute tracée reposait sur l’imprévisible : la cité flottante courait le danger permanent d’être détruite. Une lampe à huile renversée ou un feu de cuisine négligé pouvait faire disparaître la flotte tout entière – ainsi que les familles qui y demeuraient. Mais si le danger du feu venait de l’homme, la mer représentait un péril plus grand encore.
Mer paisible avait entendu des histoires horribles sur les terribles tai-funs, les grands vents qui tuaient des milliers de personnes ; mais, depuis treize ans, Aberdeen avait été épargné. Oh, il y avait eu des tempêtes, oui, féroces à ses yeux d’enfant, mais qui n’étaient rien, lui assuraient les adultes, en comparaison d’un véritable typhon.
Sa famille croyait d’ailleurs que c’était grâce à elle, Mer paisible,
qu’Aberdeen avait été si tranquille. La naissance de la fillette, un 1er mai, avait coïncidé avec la célébration annuelle de Tin Hau, maîtresse des cieux et déesse de la Mer. En l’honneur de leur divinité protectrice, les pêcheurs décoraient leurs jonques de fleurs et de lanternes, puis, en flottilles colorées, voguaient jusqu’aux multiples temples de leur patronne dressés sur le rivage, afin de lui rendre hommage. Là, au milieu des bruyants coups de gong et des ruades des dragons de papier, ils allumaient des feux d’artifice, des bâtons d’encens et présentaient des offrandes à la déesse.
Mer paisible était née pendant que son père, son grand-père et ses oncles honoraient Tin Hau au temple de la baie Joss House. Selon la famille, cette naissance tenait sous un charme le vent et les vagues d’Aberdeen.
Mais, six semaines après le treizième anniversaire de Mer paisible, le sortilège se rompit brutalement. Les charmes sont-ils toujours destinés à se dissiper ? se demanderait-elle inlassablement. Avait-elle irrité Tin Hau avec ses rêveries de vie sur la terre ferme ?
Mer paisible vit sa famille entière périr sous ses yeux. Les bateaux, qui, l’instant d’avant, paraissaient si sûrs, se désintégrèrent. Elle ne doutait pas que la mort allait venir pour elle aussi. Bien qu’ayant toujours vécu sur l’eau, elle ne savait pas nager ; de toute fa ; on, c’eût été peine perdue dans cette mer déchaînée. Elle s’accrocha à une planche, tout ce qui restait de la Perle de lune, un morceau de teck aussi follement rebelle qu’elle-même ; et alors même que son cœur se déchirait face à tant de violence, et aussi de désespoir d’avoir perdu tout ce qu’elle connaissait, tout ce qu’elle aimait, elle ne lâcha pas prise.
La mort viendrait bien assez tôt. Il lui restait quelques instants avant de rejoindre ceux qu’elle aimait dans l’abîme sans fond, elle honorerait leur mémoire, les pleurerait, les conserverait vivants à travers elle aussi longtemps qu’elle le pourrait.
Elle s’éveilla sur la plage à l’aube. Le ciel était doré, l’air immobile, la mer pareille à du verre couleur d’émeraude. L’atroce scène de la nuit passée semblait un mirage, un cauchemar né de son imagination, un avertissement implacable et terrible à un esprit qui s’était trop laissé aller à rêver aux mondes interdits.
Mais, comme son regard glissait vers le port où elle avait vécu, elle comprit. Ni mirage, ni cauchemar, ni avertissement, c’était la réalité. Tout son univers avait disparu, englouti dans la mer d’émeraude. Plus une jonque au balancement languide, plus un sampan. Rien.
Quand, enfin, elle porta les yeux un peu plus loin, il lui sembla assister à un miracle. Là-bas, de l’autre côté du port, il y avait des bateaux, des flottes entières. Ceux-là avaient tenu, ainsi que les restaurants et la plupart des yachts luxueux. Des sampans allaient et venaient et, à distance, leur agitation paraissait presque normale. En vérité, au lendemain d’une catastrophe qui avait causé tant de morts, cette activité de ruche n’était destinée qu’à rechercher les disparus.
Mer paisible ne connaissait personne dans cette partie du port. Mais son père devait avoir des amis là-bas. Peut-être que le garçon auquel elle était destinée y vivait. Quand bien même elle ne connaissait pas encore son nom, il était possible que le mariage eût déjà été décidé par leurs pères respectifs.
Elle était vivante, peut-être l’était-il aussi. La vie pourrait continuer. Et même si aucun fiancé ne l’attendait, les habitants de ces embarcations lointaines accueilleraient l’orpheline, la rescapée. Il lui suffisait de se mettre en marche le long du rivage ; elle serait secourue, rendue aux odeurs de poisson, de mer, de teck, de fumée… aux certitudes de la tradition… et à la menace constante d’un autre typhon.
Non. La protestation jaillit de toutes les fibres de son être, des mille éclats meurtris de son cœur. Elle ne pouvait pas retourner là-bas. Elle n’irait pas. La mort l’avait épargnée ; plus encore : elle avait été rejetée sur la terre, ce lieu interdit vers lequel elle avait toujours été attirée.
Le destin en avait décidé. C’était sur la terre ferme qu’elle devait recommencer à vivre.
Ses jambes maigres connaissaient tous les rythmes de la mer, ses doux soupirs et ses bâillements paresseux, ses embardées traîtresses et ses houles hasardeuses. En treize ans, son pas n’avait jamais failli. Avec une grâce de danseuse, elle sautait de la proue de la Perle de lune à la jonque voisine, puis à l’autre encore, anticipant le moindre sursaut, bondissant et virevoltant au-dessus des vagues.
Mais ce fut avec une grande difficulté que Mer paisible se mit en marche sur la terre. Le sable était tellement dur, si différent du perpétuel mouvement fluide de l’eau. Son équilibre félin perdu, comme saisie de vertige, elle titubait. C’était du mal de terre dont se plaignaient son père et ses oncles, une autre raison pour eux de mépriser la vie sur le rivage.
Cela passera, se dit-elle, quittant en trébuchant la rudesse de la plage pour celle, pire encore, de Fu Lam Road. Il faut que ça passe. Je ne peux pas retourner à la mer. Je dois marcher jusqu’à l’autre côté de l’île, même si c’est très loin, et trouver la boutique. Voilà ma destinée désormais.
Sur Fu Lam Road, jonchée de feuilles de palmiers et des débris de bois des bidonvilles d’Aberdeen, la circulation était incroyable. Des gens étaient venus du nord de l’île pour voir de leurs yeux le sinistre, et il y avait les camions, les mêmes que chaque jour, qui emportaient à présent ce qui restait de la pêche de la veille. Oui, malgré les caprices terribles de la nature, on n’avait déjà plus le temps de pleurer, car aujourd’hui était là, et il fallait survivre.
En traversant Aberdeen, Mer paisible passa inaperçue. Malgré sa tunique et son pantalon noirs trempés, ses longs cheveux souillés et emmêlés, son joli visage décomposé par l’épreuve et le chagrin, elle était pareille à tous les autres rescapés, en deuil eux aussi.
Ce ne fut qu’après Aberdeen, sur la route venteuse qui sinuait à travers les montagnes des dragons, que la misérable enfant aux pieds nus, qui venait si évidemment de la mer, commença d’attirer les regards intrigués des passants. Certains ralentirent pour la dévisager, d’autres crièrent à la menue silhouette boitillante qu’elle allait dans la mauvaise direction.
Pour finir, le chauffeur d’un camion qui freina à sa hauteur voulut la mettre en garde, et comme il avait un bon visage qui rappela à Mer paisible son grand-père disparu, elle osa lui répondre :
– Non, je ne me suis pas trompée de sens ! Je vais à Queen’s Road West.
– Tu sais que c’est loin ?
– Tant pis !
– Où est ta famille ?
– Disparue… sauf ma tante. Elle tient une boutique de vêtements sur Queen’s Road West. Voilà pourquoi je vais là-bas, pour la retrouver.
Une expression sceptique passa sur le visage du camionneur, qui reprit pourtant :
– Monte, je vais te conduire. Je passe justement par Queen’s Road West.
Jamais elle n’aurait pensé grimper dans un quelconque véhicule avant d’avoir dompté son mal de terre.
– Merci, dit-elle à l’homme qui ressemblait à son grand-père.
Levant ses jambes flageolantes, elle grimpa dans la cabine.
Sa sensation de vertige qui avait persisté empira, la vitesse d’un véhicule à moteur lui étant aussi étrangère que la terre ferme. Aussi, ce fut dans un flou tourbillonnant, dans un kaléidoscope étourdissant qu’elle eut sa première vision de la splendeur du monde par-delà les montagnes émeraude : les gigantesques tours de verre au scintillement d’ébène et d’or ; les cargos sur les eaux vert argenté du port Victoria ; la stupéfiante cohue des voitures, des autobus, de la foule.
Le typhon, qui, d’un seul souffle, avait privé Mer paisible de tout son univers, ne semblait pas avoir même effleuré le nord de l’île. Ici, c’était un mercredi ordinaire. On allait et venait, on commerçait, on bâtissait d’énormes fortunes.
Quand le camion atteignit Central, le quartier des affaires, le kaléidoscope s’immobilisa un instant et le regard de Mer paisible se fixa sur des filles qui marchaient au pied des gratte-ciel. A peine plus âgées qu’elle, elles allaient en petits groupes rieurs et bruyants. Vêtues d’élégants ensembles de soie noire, leurs cheveux chatoyants coupés à hauteur des épaules, elles avançaient à pas élastiques, sûrs, confiants.
Je serai comme elles, se promit Mer paisible. Un jour, moi aussi, je saurai danser sur la terre avec la tête haute.
– Voilà Queen’s Road West, lui annonça le camionneur, brisant pour la première fois le silence depuis qu’ils avaient quitté Aberdeen. Tu sais où se trouve le magasin de ta tante ?
– Pas exactement, mais je le reconnaîtrai en le voyant.
Sur ces mots, parce que le camion était momentanément à l’arrêt – et aussi parce qu’une nouvelle ombre de doute était passée sur le bon visage –, Mer paisible s’empressa de remercier, d’ouvrir la portière et de sauter à terre. Sa réception sur le pavé lui procura un choc désagréable.
Elle savait parfaitement comment reconnaître la boutique, grâce aux motifs ornementaux des étoffes inventés par sa mère et sa grand-mère. La tristesse la submergea au souvenir des doigts agiles de celles qui lui avaient si patiemment appris leur travail, avec lesquelles elle avait passé de si heureux moments à coudre. Elles s’en étaient allées, les bien-aimées, et Mer paisible se trouvait dans le lieu interdit dont elle avait rêvé, et si seulement… Si seulement elle pouvait défaire tout ce qui venait d’arriver en effaçant les rêves déshonorants…
Fermant les yeux, elle sentit tout son corps osciller comme au balancement de l’eau, et elle fit le vœu désespéré de se réveiller du cauchemar quand elle rouvrirait les yeux. Elle serait sur le pont de la Perle de lune, sa mère l’appellerait car il serait temps de se mettre au travail, et elle en aurait une telle joie qu’elle bondirait à l’intérieur de la jonque sans un regard pour le rivage, en se jurant de ne plus jamais rêver au monde au-delà des dragons.
Mais, quand elle rouvrit les yeux, elle était toujours dans le nouveau monde, et celui-ci, en dépit de son étrangeté absolue, paraissait bien vouloir l’accueillir. Elle se mit à marcher de boutique en boutique, parmi les soies et les satins chatoyants ; elle avançait et tremblait sous la brillance qui lui rappelait le lever de soleil sur la mer, l’éclat presque aveuglant des rayons d’or sur l’émeraude liquide.
Les ateliers de confection qui se succédaient sur Queen’s Road West n’étant pas grands, leurs articles débordaient jusque dans la rue, pareils à des arcs-en-ciel. Chaque boutique disposait ses plus belles pièces sur le devant de l’étalage. Ce fut à cette place d’honneur qu’elle découvrit ses propres travaux ; ceux des chères disparues étaient exposés également, mais un peu en retrait, et cela lui procura une nouvelle tristesse. Passant outre ses propres étoffes, Mer paisible tendit la main pour caresser les leurs. Elle avait les yeux pleins de larmes.
En expliquant au chauffeur du camion qu’elle allait rejoindre sa tante, la seule autre survivante de la famille, Mer paisible avait proféré le premier mensonge de sa vie.
Pourtant, ses paroles devaient s’avérer plus prophétiques que mensongères. Vivian Jong, la propriétaire de la boutique de vêtements, devint sa famille.
Ce fut grâce à Vivian que Mer paisible survécut vraiment, qu’elle put pleurer les siens, dépasser sa douleur. A soixante-cinq ans, l’alerte Vivian était veuve depuis près de quarante ans, sans enfant, riche, indépendante et émancipée. Sa fabrique était l’une de celles qui marchaient le mieux à Hong Kong, et ses couturières bénéficiaient non seulement d’un environnement agréable – dans une ville célèbre pour la surexploitation des ouvriers dans les ateliers – mais aussi de bons salaires.
L’exigence de justice dans le travail qu’avait Vivian Jong ne représentait que les prémices de ses idées révolutionnaires. Elle soutenait qu’une femme pouvait réussir aussi bien qu’un homme. Même une Chinoise, et même dans un Hong Kong gouverné par l’Angleterre. En dépit des contraintes que des siècles de tradition faisaient peser sur les femmes chinoises, une liberté extraordinaire régnait à Hong Kong. Le florissant capitalisme ne se préoccupait ni du sexe ni de la race.
Une femme chinoise pouvait créer une maison de couture au rayonnement international, expliquait Vivian à la fillette qui était devenue l’enfant qu’elle avait toujours désiré ; mais elle devait être particulièrement dégourdie, diligente et passionnément dévouée à son rêve. Et Hong Kong était une colonie britannique ; elle avait besoin d’un vrai nom anglais et il lui fallait maîtriser parfaitement la langue de la classe dominante.
Mer paisible devint Juliana Kwan, et la reconnaissante orpheline de la mer devint l’héritière du rêve audacieux de Vivian Jong. Elle aspirait à réaliser leur rêve le plus vite possible, du vivant de Vivian, afin que celle-ci pût le savourer.
– Non, Juliana, disait doucement Vivian, s’adressant encore en cantonais à l’enfant qui commençait tout juste à apprendre l’indispensable anglais. Il faudra des années avant que tu ne sois vraiment prête. Tu dois être patiente. Mais cela arrivera, tu y arriveras. Tu as un don indéniable. Un jour, « Perle de lune » sera la griffe la plus recherchée au monde.
– Perle de lune ? répéta douloureusement Juliana.
Elle se sentait déchirée entre la femme qu’elle s’était mise à aimer sur terre et ceux qu’elle avait aimés puis perdus sur la mer.
– Je croyais que la marque serait Vivian Jong.
– Merci, ma chérie, souffla Vivian, le regard brillant d’amour et de sagesse. Mais il faut que ce soit Perle de lune, nous le savons toutes les deux.
Elles se trouvaient sous la véranda de la maison de Vivian, une demeure victorienne située sur Mount Cameron Road, dans les hauteurs verdoyantes qui dominaient Happy Valley, la Vallée heureuse. L’air embaumait le jasmin et le ciel était d’une clarté lumineuse, libéré du voile brumeux qui, parfois, obstruait l’horizon vers le Nord. Par temps clair, quand elles évoquaient leurs rêves lointains, il leur semblait pouvoir toucher les hautes montagnes noires de la République populaire de Chine.
– Un jour, Juliana, il te faudra un passeport britannique.
– Britannique ? s’étonna l’adolescente.
Depuis son plus jeune âge, elle avait entendu qualifier les Britanniques de barbares diaboliques, de pirates sans morale qui avaient empoisonné ses ancêtres avec l’opium – la « boue étrangère » – puis les avaient entraînés dans une guerre injuste et sanglante. Les Chinois s’étaient vaillamment battus pour leur terre, mais ils avaient été vaincus par la puissance militaire de l’Empire britannique ; et à la fin de la guerre meurtrière, l’ennemi s’était approprié Hong Kong en guise de butin. De ses parents, Mer paisible avait hérité la haine ancestrale des quai lohs, les « fantômes pâles » qui avaient volé à l’Empire céleste le meilleur port, celui qui jouissait de la rade la plus profonde entre Shanghaï et Singapour. De Vivian, Juliana avait appris une vérité plus contemporaine, et plus concrète : pour réussir dans le Hong Kong moderne, il fallait se conformer aux règles britanniques. Cela se concevait mais… de là à devenir anglaise ?
– Non… Je ne pourrai pas.
– Il le faut, assura Vivian avec un tendre sourire. En 1997, tu n’auras que cinquante ans. Et même si cela te paraît vieux aujourd’hui, mon petit amour, tu seras encore assez jeune pour installer Perle de lune en Angleterre et recommencer là-bas, si nécessaire.
Les leçons que l’Histoire avait enseignées à la cité flottante du port d’Aberdeen s’étaient amèrement focalisées sur la première guerre de l’opium. Conséquence de cette guerre, le traité de Nankin en 1842 cédait au Royaume-Uni l’île de Hong Kong et les villages de pêcheurs des criques avoisinantes. Mer paisible n’avait jamais entendu parler de la deuxième guerre de l’opium, dix-huit ans après, à la suite de laquelle la péninsule de Kowloon était également devenue possession britannique ; pas plus qu’elle
ne savait que le 1er juillet 1898, l’Angleterre avait obtenu la concession des terres connues sous le nom de Nouveaux Territoires pour une durée de quatre-vingt-dix-neuf ans.
– Quatre-vingt-dix-neuf ans ? fit Juliana. Et que se passera-t-il ensuite ?
– Le bail des Anglais expirera et la souveraineté de Hong Kong reviendra à la Chine.
– Mais… n’est-ce pas ce que nous voulons ?
– Je ne sais pas, ma chérie. Peut-être pas. Il est impossible de savoir ce que sera demain.
Mais si Vivian ne pouvait prédire l’avenir, elle gardait des souvenirs précis du passé. En 1949, quand les communistes étaient arrivés au pouvoir en Chine, une marée humaine avait déferlé sur Hong Kong. Et à présent que nombre d’intellectuels et d’artistes commençaient à subir l’étroite surveillance du régime, les réfugiés affluaient de nouveau. Vivian regarda la talentueuse jeune artiste assise auprès d’elle et répéta doucement :
– Un jour, Juliana, pour être en sécurité, tu auras besoin d’un passeport britannique.
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