Perle de Lune
Chapitre 17
Hôtel les Alizés
Mardi 20 juillet 1993
– Mme Leong, ici Allison Whitaker. Je viens d’avoir votre message.
Ce message qui demandait à la jeune femme d’appeler l’assistante de James Drake avait été confié au standard de l’hôtel à onze heures du matin. Il était près de quinze heures trente. Allison avait regagné son appartement depuis plus d’une heure mais, trop occupée à se préparer pour son rendez-vous avec James, elle avait tardé à remarquer le clignotant lumineux qui l’avisait du message.
– Mademoiselle Whitaker, bonjour. Je suis désolée, mais M. Drake ne pourra vous rencontrer comme prévu à seize heures.
– Oh, c’est sans importance, murmura Allison. Je vous l’avais dit en sollicitant ce rendez-vous, il n’y a pas d’urgence. Je souhaitais simplement lui montrer quelques-unes des photos que j’ai prises. Si je vous les dépose au bureau, vous pourriez peut-être me faire savoir s’il les trouve bonnes ?
Ou mauvaises.
Pénélope Leong attendit poliment qu’Allison ait terminé avant de reprendre :
– M. Drake vous demande si vous êtes libre pour dîner avec lui ce soir.
– Oui, bien sûr, mais il n’y est pas obligé.
– Certes, fit l’assistante d’un ton qui disait bien que
James Drake n’agissait que selon son bon vouloir. Si cela vous convient, il arrivera chez vous à sept heures, afin de regarder les photographies. Ensuite vous dînerez à la Lanterne bleue à huit heures.
– Elles sont merveilleuses, commenta James, en passant en revue les quelques clichés qu’Allison avait choisi de lui montrer.
– Merci, répondit-elle. Je voulais simplement m’assurer que je suis sur la bonne voie.
Les yeux de panthère quittèrent les photos pour darder sur elle leur éclat argenté.
– Vous y êtes, Allison, confirma James. Elles sont vraiment magnifiques.
Alors qu’il prononçait cette dernière phrase, l’intensité de son regard semblait dire autre chose : elle aussi était magnifique. Allison n’avait pas conscience de la lumière radieuse dans ses yeux d’émeraude, ni des reflets de feu et de clair de lune qui dansaient dans ses cheveux bouclés, ni de son sourire si doux ; elle savait seulement que son cœur frémissait, comme toujours quand elle se trouvait en présence de James, et qu’une chaleur soudaine lui montait aux joues.
– Vous n’en avez vu que quelques-unes. Les autres sont peut-être désastreuses.
– J’en doute, rétorqua-t-il en souriant.
Mais afin de dissiper les doutes de la jeune femme, et parce qu’il éprouvait le désir extraordinaire – et impossible
– de lui caresser le visage, il reporta son attention sur les clichés, résultat éblouissant de la vision optimiste et généreuse de la photographe.
C’étaient des vues de Hong Kong familières, et cependant exceptionnelles, imaginatives – et sensuelles, pensa James. Un festin pour les sens.
On aurait dit qu’émanaient du papier les puissantes fragrances de l’encens et de l’air salé ; on avait presque sur la langue le goût sucré des boules de coco et la saveur du thé au jasmin ; on entendait le petit heurt sec des jetons de mah-jong dans les ruelles de Kowloon et le chant des milliers d’oiseaux du marché sur Hong Lok Street ; on touchait les marchandises sur les étals, les soies chatoyantes, les épices, les dragons sculptés dans le jade.
Et chaque photo révélait la magie de Hong Kong, son caractère cosmopolite, ses stupéfiants contrastes quand des aigles dorés partageaient l’azur avec les jets, quand les vieux temples bouddhistes se nichaient au pied des gratte-ciel, quand hommes d’affaires et autres aventuriers côtoyaient les diseurs de bonne aventure.
Les photos d’Allison saisissaient et célébraient ces fascinantes disparités. Sur l’une d’elles, prise à Mah Wa Lane, un boutiquier se livrait à de rapides calculs au boulier, et sur une autre, prise quelque cent mètres plus loin, on pénétrait au cœur de la Bourse. Assis devant des rangées d’ordinateurs, dans une vaste salle qui évoquait un centre de contrôle, des hommes et des femmes, concentrés sur leur tâche, pilotaient tranquillement Hong Kong vers un avenir prospère.
Suivait le portrait d’une femme hakka qui cultivait amoureusement sa précieuse parcelle de terre dans les Nouveaux Territoires, tandis que de l’autre côté du bras de mer, sur l’île de Hong Kong, des mains solides prenaient soin des chevaux de prix dans les luxueuses écuries à air conditionné du champ de courses de Happy Valley. Un peu plus loin, sur Statue Square, Allison avait photographié un drapeau aux armoiries de Hong Kong. Le bouclier, sur lequel étaient gravés des navires marchands du
XIXe siècle, était tenu de part et d’autre par un lion et un dragon ; un deuxième lion portant couronne serrait une perle dans sa patte. Ce blason qui symbolisait si clairement la domination de la Grande-Bretagne sur « la perle de l’Orient » flottait à présent dans l’ombre de la Bank of China. Et c’était sur la paroi de ce vertigineux gratte-ciel qu’Allison avait trouvé son sujet suivant : un petit miroir octogonal disposé de façon à détourner les esprits mauvais.
L’avant-dernière photo qu’elle avait choisi de montrer à James était un collage représentant les Star Ferries, cliché qui rendait à la fois l’esprit et l’énergie de Victoria Harbour.
– C’est très bon.
– Probablement trop fantaisiste pour l’hôtel, dit Allison. Mais quand j’ai découvert leurs noms, je n’ai pas pu résister. Il fallait que je trouve un moyen de les mettre en valeur tous ensemble.
– Je suis perdu.
Aveu étonnant chez un homme tel que James, pourtant il n’en parut pas le moins du monde démonté. Au contraire, son regard disait à Allison qu’il voulait bien se perdre avec elle.
– Les ferries, finit-elle par murmurer. Leurs noms… ils sont charmants.
Elle aussi était perdue à présent, dans les promesses des yeux argentés. Perdue… et curieusement à sa place.
James s’attarda plus longtemps qu’il n’aurait dû dans l’enchantement que lui procurait Allison Whitaker. Il était revenu à Hong Kong dans un seul but : trouver et détruire l’homme qui lui avait volé ses rêves. Quatre ans durant, ses mains avaient attendu impatiemment l’occasion de tuer, et son cœur n’avait plus été voué qu’à la vengeance. Et ce cœur qui espérait depuis si longtemps la mort d’un monstre souffrait maintenant d’une aspiration tout autre.
De force, il s’arracha à l’enchantement et lut les noms gravés en doré sur le flanc des célèbres vedettes. Des noms charmants, ainsi que l’avait dit Allison, qui commençaient tous par « Etoile » : Etoile scintillante, Etoile du matin, Etoile d’argent, Etoile du zénith, Etoile du jour, Etoile resplendissante, Etoile du Nord, Etoile solitaire, Etoile d’or, Etoile céleste.
– J’avais oublié ces noms, murmura James, presque pour lui-même.
Autrefois, il les avait sus, bien sûr. Enfant, il connaissait tous les ferries, comme des amis, et chacune des dix vedettes avait sa personnalité. A l’époque, voguer sur les eaux vert argenté du port était pour lui une grande joie. Mais ensuite, dans ce Hong Kong vicié par la menace rampante d’un ennemi mortel, les bateaux n’étaient plus devenus qu’un moyen de transport parmi d’autres.
Depuis l’assassinat de Gweneth, le Hong Kong que James avait aimé s’était obscurci, et voilà qu’Allison, découvrant la splendeur de la colonie, ravivait pour lui les émerveillements qui avaient sauvé un jeune garçon de l’existence vide et froide à laquelle il était destiné de par sa naissance.
Les esprits de Hong Kong conspiraient-ils pour le sauver une fois encore ? Utilisant Allison comme complice candide, s’efforçaient-ils de l’arracher à sa solitude et sa fureur ? Il eût été merveilleux de retrouver Hong Kong à travers son lumineux regard, James ne le niait pas.
Merveilleux… mais impossible.
Les mains élégantes entraînées à tuer, avides de tuer, écartèrent doucement le collage des bateaux, découvrant l’ultime cliché. James se pétrifia, dans un silence abasourdi, le cerveau en ébullition.
Comment avait-elle su ? Personne, pas même Gweneth, n’avait jamais su. C’était quelque chose qu’il avait projeté de partager avec Gweneth lors de leur retour à Hong Kong, une joie qu’il avait voulu conserver pour l’avenir.
Un instant plus tôt, il s’était amusé à imaginer des esprits amicaux déterminés, à travers une Allison innocente, à jeter un peu de lumière dans les ténèbres de son âme. Idée plaisante, séduisante… à laquelle il ne croyait pas réellement.
A présent, confronté à cette ultime photo, il entrevoyait la vérité. Allison agissait seule, sans l’aide d’esprits conspirateurs. C’était son cœur adorable, sa joie enchanteresse qui tentaient vaillamment d’infiltrer quelques parcelles de lumière dans l’obscurité où il se terrait.
Allison s’alarma face à son expression soudain plus sombre, son immobilité, son silence. Qu’avait-elle fait ? Elle avait cru qu’il aimerait ce cliché et l’avait gardé pour la fin, car c’était celui qu’elle préférait.
– La vue m’a paru unique, commença-t-elle à expliquer d’une voix un peu altérée. Tellement différente des autres vues que l’on a de la ville ou du port.
– Comme si l’on se trouvait dans l’œil du dragon ?
– Oui, dit-elle doucement. Vous connaissez cet endroit, n’est-ce pas ?
– Sur Po Shan Road ? La saillie rocheuse près du premier virage en épingle à cheveux ? Oui, j’y suis allé, mais pas depuis que je suis adulte.
Il marqua une pause, encore stupéfait et continuant de fixer la photo.
– Je passais des heures sur ce promontoire, reprit-il d’une voix lointaine. Quand j’ai eu huit ans, on m’a envoyé en pension en Écosse. Je ne voulais pas y aller et quitter Hong Kong, mais la tradition exige que les fils de bonne famille soient éduqués dans des écoles froides, férues de discipline, spartiates.
Pas votre fils, songea Allison en percevant la fureur qui sourdait dans ses propos. Vous n’auriez jamais envoyé votre fils au loin.
– Je revenais toujours à ce promontoire sur Po Shan Road avant de repartir en pension. J’essayais de graver le paysage dans ma mémoire, pour l’y conserver jusqu’à mon retour. Curieusement, Allison, confessa-t-il, étonné et posant sur elle son regard brûlant, vous avez découvert le lieu que je préfère dans tout Hong Kong.
Dans l’ambiance intime de la Lanterne bleue agrémentée par la lueur des bougies et les lumières de la ville, Allison savourait l’extraordinaire privilège de jouir de l’entière attention de James Drake. Il avait mis les appels en attente, expliqua-t-il lorsqu’elle observa que son Alphapage était resté silencieux, et pas une fois il ne parut songer à son vaste empire.
Il voulait tout savoir de la vie d’Allison, avec les mots qu’elle choisirait. Fidèle à la promesse qu’elle s’était faite d’être sincère, au risque de passer pour stupide ou naïve, elle lui raconta tout, décrivit sans fard ni justification l’existence paisible qu’elle avait connue, protégée par l’aimant et rassurant cocon familial.
– Quand avez-vous découvert votre don pour la photo ?
Elle n’essaya pas de corriger don par goût, sachant que
James ne l’y autoriserait pas.
– A dix ans, l’année où j’ai souffert de rhumatisme articulaire aigu.
– Vous viviez à Dallas à l’époque ?
– Oui, cette maladie est devenue rare aux Etats-Unis depuis que l’on soigne les infections à streptocoques à la pénicilline. J’avais mal mais…
– Vous ne vous plaigniez pas, termina James. Pour ne pas inquiéter votre famille.
– Ce n’était pas si grave que cela, voulut minimiser Allison. Mais, bien sûr, à force de ne rien dire, j’ai fini par causer une inquiétude encore plus grande.
Elle avait déjà décrit à James l’enfant fragile qui avait failli mourir à la naissance, puis à dix-huit ans, après une réaction allergique à une transfusion sanguine. Pour un délicat papillon élevé dans un cocon, sa vie tranquille avait finalement connu plus que son lot d’événements indésirables.
– Et votre rhumatisme articulaire n’a pas pris une forme bénigne, je suppose.
– En tout cas, je n’ai pas souffert de complications neurologiques, rétorqua-t-elle, une note de fierté dans la voix. Mais je me suis débrouillée pour avoir à la fois de l’arthrite et un rhumatisme cardiaque, ajouta-t-elle avec un charmant sourire presque penaud.
– Ce qui veut dire que vous avez dû rester couchée ?
– Pendant huit mois.
– Une expérience pénible. Mais j’imagine que vous étiez une malade modèle.
– Je crois. Je comprenais la nécessité de ce repos forcé et, les premiers mois, j’étais tellement faible que je n’aspirais qu’à dormir. Ensuite, un peu rétablie, j’ai passé mes journées à lire et à jouer à des jeux de société. Enfin, les médecins m’ont autorisée à faire de courtes promenades dans notre propriété. C’est alors que mon père m’a acheté un appareil photo. J’ai tout de suite aimé cela. C’était une thérapie créatrice, distrayante. J’ai oublié tout ce qui me manquait, l’équitation, la marelle à laquelle je risquais de ne plus jamais jouer.
– Mais vous avez fini par remonter à cheval, n’est-ce pas, jouer à la marelle, apprendre à piloter un avion ?
Et par vous fiancer.
– Oui, tout.
– Vous vous portez bien à présent ? Pas de séquelles ?
– Je vais bien, assura-t-elle avec un mouvement gracieux du poignet ceint par le bracelet en argent. Parfois mes articulations craquent un peu, quand je suis restée trop longtemps dans la même position ou quand je me fatigue.
– Par exemple, marcher toute la journée, et tous les jours, dans Hong Kong ?
La lueur des bougies se reflétait dans le regard d’Allison, mais le véritable éclat de ce regard, la flamme qui rendait si lumineuses les émeraudes, venait de l’intérieur.
– Ce serait peut-être un problème si je me trouvais ailleurs qu’à Hong Kong. Mais ici, avec la chaleur tropicale, c’est facile.
– Et votre cœur ?
En vérité, elle avait le cœur beaucoup plus solide qu’elle ne l’aurait cru. Il avait volé toute la journée dans l’attente du rendez-vous avec James, et quand le moment était enfin arrivé, il avait pris un essor sans précédent, étourdissant, fantastique.
Le cœur d’Allison avait subi les examens les plus approfondis afin de s’assurer qu’il ne gardait pas de séquelles. De minuscules cathéters l’avaient soigneusement exploré, sans détecter la moindre anomalie. Le résultat de ces investigations avait été terriblement important pour Allison, mais ce n’était rien en comparaison de ce qu’elle avait découvert seule, grâce à James : la joie, pure, vivace, qui coulait à flots d’une fontaine de bonheur enfouie en elle.
– Mon cœur se porte comme un charme, répondit-elle.
– Pensez-vous voir surgir votre fiancé d’un moment à l’autre ?
– Non, fit Allison.
La surprise passée, elle se mit à rire doucement.
– Vous me demandez cela parce que nous parlons de mon cœur ?
– Sans doute.
– Il ne viendra pas, James, et ni mon cœur ni moi n’avons envie de le voir.
– En êtes-vous sûre ? interrogea James, parce qu’une ombre passait sur le ravissant visage. Vous semblez douter.
– Pas sur ce sujet.
Elle se mordit la lèvre inférieure puis, fidèle à sa promesse de franchise, osa se lancer :
– James, je dois vous dire quelque chose.
A la voir troublée, il éprouva tout à la fois soulagement et regret. Il fallait qu’elle sache, et il avait prévu de lui dire, mais il redoutait la révélation, sachant qu’elle en serait peinée.
Il devina pourtant, face à sa tristesse manifeste, qu’elle savait déjà.
– Vous êtes au courant pour Gweneth, c’est cela ?
– Oui.
– C’est Eve qui vous l’a dit ?
– Non. Maylène.
– Je me demande pourquoi.
– A cause de ce que j’avais dit. Je croyais que Maylène et vous aviez une relation amoureuse.
– Que vous a dit Maylène ?
– Que vous étiez amis.
Dans la poitrine d’Allison, les ailes, presque languides jusqu’alors, battirent de plus belle.
– Et aussi que vous étiez marié à votre métier… ajouta-t-elle. Et au souvenir de Gweneth.
– En effet, confirma calmement James.
Je n’ai rien à t’offrir, charmant papillon, que mes cauchemars, ma rage, et un ennemi mortel qui peut un jour surgir de l’ombre pour frapper à nouveau.
– C’est ainsi que j’ai décidé de mener ma vie.
Si tout à l’heure, pareils à ceux d’Allison, ses yeux avaient davantage brillé d’une lumière intérieure que du reflet des bougies qui tachetait d’or ses iris d’argent, à présent, même l’éclat des flammes dansantes ne parvenait pas à éclairer l’ombre soudaine de son regard.
James savait combien ses yeux, à cet instant, étaient glacés, désolés, comme l’eût été son cœur sans Hong Kong. La panthère ne portait qu’un désir de destruction. Face à tant de violence, le délicat papillon irait avec grâce voleter plus loin.
Allison n’en fit rien. Elle soutenait son regard sans ciller, encore plus radieuse, si cela était possible.
Ne t’attache pas à moi, Allison. Ce fut un ordre silencieux, un avertissement muet, et pour le conforter par plus de férocité, James laissa poindre en lui les images atroces d’une certaine nuit au pays de Galles. Il serait dangereux de t’attacher… vain surtout.
Les yeux d’émeraude ne flanchaient toujours pas. Ils continuaient de luire, timides et déterminés à la fois, sans peur. Et eux aussi livraient leur message.
Je comprends les règles, James. Tu es marié à Gweneth, tu le seras toujours. Mais nous pourrions quand même être amis, non ?
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