Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 11 sur 36

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Perle de Lune

Chapitre 10

 

 

– Invitez-moi à prendre un verre, Maylène.

Sam parlait d’une voix douce, comme s’il éprouvait une réelle affection pour elle, et les yeux bleu sombre qui la caressaient semblaient tendres, eux aussi. Si c’était la vérité ? se demanda-t-elle. Pourrait-elle lui avouer les terribles secrets de son cœur ?

Arrête ! lui intima une voix intérieure. Sam Coulter se moque bien de tes meurtrissures. Son intérêt est plus superficiel. Ton corps lui plaît. Il n’a pas encore entrevu que sous l’aura sensuelle, il n’y a que de la glace. Mais invite-le quand même, pauvre et pathétique « Première fille ». Fais-le parler de Garrett Whitaker. Peut-être apprendras-tu quelque fait terrible sur le père qui t’a abandonnée.

– Jade ?

– Entrez donc, Cow-boy, je vous en prie.

Elle lui proposa un alcool, il ne voulait que du Perrier – et des réponses. Elle lui semblait tellement fragile ; tant de messages contradictoires passaient dans ses beaux yeux qui quêtaient son aide… et en même temps le repoussaient.

– Comment vous sentez-vous ?

– Très bien, mentit-elle. En pleine forme.

– J’ai l’impression que quelque chose vous tracasse.

Comme elle se contentait de répondre par un vague geste de dénégation, Sam décida d’attendre et de faire durer son Perrier aussi longtemps qu’il le faudrait.

Si Maylène rompit le silence presque aussitôt, ce ne fut pas par une confession ; elle se contenta de jouer son rôle d’hôtesse, de converser poliment avec son invité. Les ombres avaient disparu de ses yeux et les iris vert jade scintillaient si bien maintenant qu’ils refusaient tout accès à leur mystérieuse profondeur.

– Qu’est-ce que le père d’Allison vous a dit à son sujet ?

– Pardon ?

– Elle a dit « quoi que mon père ait pu vous dire ». Je me demandais de quoi il s’agissait.

– Simplement qu’elle serait à Hong Kong et qu’elle n’avait pas l’habitude de voyager seule. Je tiens à préciser qu’il ne m’a pas prié de me transformer en garde du corps ou en baby-sitter. Pourquoi ?

– Pour rien, souffla Maylène avant d’avaler une gorgée de Perrier. Vous le connaissez bien ?

– Qui ? Garrett Whitaker ? Non, pas vraiment. Je ne sais qu’une chose, reprit-il gravement après un silence, c’est qu’il n’a pas hésité à risquer sa vie pour sauver celle d’un gosse de dix-huit ans qu’il ne connaissait même pas.

Maylène comprit qu’elle n’allait rien apprendre d’accablant sur son père, au contraire ; cependant elle eut envie d’entendre l’histoire, car elle avait compris que le « gosse de dix-huit ans » n’était autre que Sam.

– Que s’est-il passé ? questionna-t-elle.

– Je travaillais sur les plates-formes offshore de la compagnie pétrolière Whitaker dans le golfe du Mexique. Une tempête nous a fait chavirer. Les hélicoptères des garde-côtes sont arrivés rapidement et ont pu sauver presque tous les membres de l’équipe, mais la tombée de la nuit, la tempête et la mer déchaînée les ont obligés à stopper les opérations. Nous n’étions pas certains qu’ils ne reviendraient pas, mais c’était assez facile à deviner.

Sam haussa les épaules, comme il l’avait fait alors, mais son expression s’assombrit au souvenir de la terreur qui s’était emparée de ses camarades. Face à leur peur, il avait ressenti plus de mépris que de compassion et, s’il l’avait pu, il se serait isolé dans un coin de la plate-forme qui était en train de couler. Il n’y avait plus d’échappée possible. Tous restaient agglutinés dans l’espace minuscule qui n’avait pas encore été submergé, et bien que la plupart de ses compagnons fussent plus âgés que lui, tous cherchaient à puiser un peu de force auprès de lui. Il leur avait alors raconté des bobards ; les secours allaient venir, leur avait-il assuré d’une voix ferme. Aucun n’avait soupçonné la vérité ; son calme n’était en réalité que la marque de son indifférence à sa propre mort aussi bien qu’à la leur.

– Quand j’ai entendu l’hélico, j’ai cru à une hallucination auditive. C’était bien un appareil de la Compagnie Whitaker qui venait à notre rescousse.

– Il vous a tous secourus ?

– Finalement, oui, mais il a fallu deux voyages. L’un de nous devait rester sur la plate-forme.

Sam hésita à poursuivre, se demandant si Maylène supposerait que c’était lui qui était resté, ou qu’il avait, comme les autres, joué des coudes et rampé pour se cramponner à tout prix au harnais qui descendait de l’hélicoptère. L’espace d’un merveilleux instant, les yeux de jade lui livrèrent accès au cœur de Maylène. Elle savait qu’il avait laissé les autres passer les premiers. Mais, se dit-il aussitôt, elle ignorait pourquoi ; elle allait imaginer une noblesse d’âme sans rapport avec la réalité.

– Personne ne m’attendait, expliqua-t-il. Les autres avaient des parents, une famille, des petites amies, une femme et des enfants pour certains. Ce n’était pas vraiment important que je m’en sorte ou non… Du moins, c’est ce que je pensais. Juste avant qu’ils ne partent, quelqu’un m’a crié que Whitaker allait revenir. Jusqu’à cet instant, j’ignorais que c’était lui qui était venu nous chercher.

– Mais vous le connaissiez.

– Non, j’avais seulement entendu parler de lui. Je ne l’avais jamais rencontré et il ne savait rien de moi.

– Excepté que vous étiez un héros.

– Non, Jade, la contredit doucement Sam. Je me moquais de ce qui pouvait m’arriver, c’est tout.

Comme vous ? se demanda-t-il. Avez-vous aussi cet instinct autodestructeur qui, dans une situation similaire, vous rendrait indifférente, et vous ferait penser que c’est sans importance que vous viviez ou que vous mouriez ; peut-être même accueilleriez-vous la mort avec un sentiment de soulagement ?

– Vous avez cru qu’il reviendrait pour vous ?

Comme je l’ai cru, toutes ces années, alors que ma mère m’avait dit qu’il ne reviendrait jamais ?

– Je ne me rappelle pas y avoir pensé. De toute façon, son retour paraissait impossible, même s’il le voulait.

– Vous aviez peur ?

– Non.

Sam hésita à lui narrer les moments de sa vie où il avait effectivement eu peur ; quand il avait trois ans et qu’il entendait ses parents hurler de leurs voix empâtées par l’alcool. Il n’avait pas compris alors le sens des paroles de sa mère – Tu m’as violée, t’as pas oublié, hein ? – mais il ne percevait que trop leur haine mutuelle et, de quelque façon obscure, il savait qu’il en était la cause. Quand il avait quatre ans et que sa mère avait disparu pour toujours, le laissant seul face à la brutalité paternelle. Ou plus tard, lorsqu’il avait appris le sens du mot viol, compris qu’il était un enfant de la violence et non de l’amour. Ou bien adolescent, quand il était enfin devenu trop fort pour que son père continue de le rouer de coups… Alors, Sam avait pris la relève contre lui-même.

Oui, Sam Coulter était capable de s’autodétruire. La brutalité de son père coulait, bouillonnait dans ses veines. Si, contrairement à son géniteur, il n’avait jamais laissé sa violence s’exercer contre autrui, il n’avait pas été tendre envers lui-même. Il avait bu, il avait fumé, il s’était drogué ; et quand ses notes menaçaient d’être bonnes, quand il semblait qu’avec un tout petit effort il aurait été capable de réussir, il disparaissait de l’école pour des semaines.

Bizarrement, bien qu’il eût donné libre cours aux forces destructrices qui le rongeaient, il était parvenu à l’âge de dix-huit ans. Là, sa vie avait radicalement changé, mais les démons l’habitaient toujours, même s’ils se tenaient à peu près tranquilles parce qu’il les dominait. C’était la raison pour laquelle il fumait, une sorte de concession qu’il leur faisait, la preuve que, malgré les apparences, il n’oubliait pas que sa destinée était de se détruire.

Un jour, il dirait tout cela à Maylène. Pas maintenant. Pas avant qu’elle sache, sans qu’il ait besoin de le lui dire, que sa violence ne la toucherait jamais, qu’elle serait en sécurité avec lui – toujours.

– Qu’avez-vous fait en attendant l’improbable retour de Garrett Whitaker ? interrogea Maylène.

Avez-vous rêvé, comme moi, de bonheur, d’amour, de savoir enfin où était votre vraie place ?

– J’avais une caisse de bières et une cartouche de cigarettes, Je me suis dit que j’avais juste le temps de les finir toutes les deux avant que la plate-forme ne coule.

Il parlait d’une voix dure, désespérée, comme l’homme qu’il avait été durant cette nuit de tempête. Il s’adoucit pourtant pour reprendre :

– Mais Garrett Whitaker est revenu, alors qu’il n’aurait pas dû. C’est lui le héros, Maylène. Il n’aurait jamais dû risquer sa vie pour sauver la mienne.

– Pourquoi l’a-t-il fait ?

– C’était sa plate-forme, je faisais partie de son équipe, il s’est senti responsable de moi.

D’un inconnu… mais pas de sa propre fille.

– Cette nuit-là a changé votre vie, n’est-ce pas ? Garrett Whitaker a changé votre vie ?

– Oui. Il n’avait absolument rien à gagner – et tout à perdre – en venant à mon secours. Je me suis dit que le moins que je pouvais faire, c’était d’essayer de transformer ma vie… d’avoir une vie qui vaille la peine d’être sauvée.

– Vous a-t-il aidé ?

– Vous voulez dire en me donnant de l’argent pour faire des études ? Il me l’a proposé, mais j’ai refusé. Il m’avait déjà aidé pour l’essentiel.

– Et vous êtes restés proches au fil des années ?

– Pas vraiment. Nous nous sommes croisés quelquefois.

– Vous le tenez réellement pour un héros ?

– Oui. Pas vous ?

Pour vous, oui, et pour la fille dorée qu’il aime, mais…

A mesure que Maylène écoutait le récit de Sam, les ombres étaient revenues dans ses yeux. La talentueuse actrice avait oublié de les dissimuler, si bien qu’elle se révélait maintenant à Sam dans toute sa vulnérabilité.

– Parlez-moi de vos héros, Jade, pria-t-il sourdement. Ou, mieux encore, racontez-moi le moment le plus important de votre vie, celui qui a le plus bouleversé votre existence.

Mes parents étaient mes héros, songea Maylène. Jusqu’à ce que j’apprenne que mon père n’était pas mort et que ma mère m’avait trompée toutes ces années. Le bouleversement ? Le jour où j’ai découvert tous les mensonges.

– Maylène ? appela tendrement Sam, luttant contre la déception qui le gagnait à voir le merveilleux regard retrouver sa froideur.

Il s’était dévoilé pour elle, sans lui raconter toute sa vie, mais il s’était confié comme jamais auparavant à personne. Et en retour ? Elle s’éloignait de lui, se fermait.

– Il faudra que j’y réfléchisse, répondit-elle, fuyante. Je ne suis pas certaine d’avoir eu des héros, ni d’avoir vécu des bouleversements.

– D’accord, Jade. Vous y réfléchirez.

Moi aussi, j’ai à réfléchir : essayer de m’attacher à vous est sans doute l’acte le plus auto destructeur de toute ma vie.

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