Perle de Lune
Huitième Partie
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31
Palais de jade
Samedi 11 décembre 1993
C’était un spectacle grandiose. Dans le port fouetté par le vent, les eaux émeraude bouillonnaient et des rafales mugissantes projetaient haut leurs crêtes écumeuses qui retombaient en pluie argentée.
Les Star ferries, qui avaient depuis longtemps effectué leur dernière traversée, étaient au mouillage. Pourtant, d’autres embarcations, de plus petite taille, s’aventuraient encore sur les flots en furie. Les capitaines, pour qui les lucratives excursions panoramiques autour du Palais de jade avaient cessé net quarante-huit heures auparavant, gagnaient à nouveau de l’argent en emmenant cette fois leurs passagers loin du Palais de jade, vers l’île de Hong Kong. Certes, les vents n’épargneraient pas l’île, mais ils se concentreraient sur l’extrême ouest – Aberdeen, le pic Victoria et Kennedy Ton – avant de se ruer sur Kowloon où ils devaient commettre les pires ravages.
Beaucoup d’habitants de Kowloon, après avoir barricadé maisons et boutiques, étaient partis se réfugier sur l’île, chez des amis ou dans leur famille. La plupart avaient effectué la traversée des heures plus tôt, en ferry ou en métro. Au cours de l’heure écoulée, Sam avait vu les retardataires grimper dans les embarcations privées amarrées le long de l’esplanade. La promenade était vide maintenant, battue sans relâche par les flots déchaînés ; la plupart des sampans et des walla-wallas s’étaient dirigés vers l’abri anti-typhon.
Il ne resta bientôt qu’un seul sampan. Sam n’avait prêté qu’une vague attention à sa traversée cahoteuse, mais il approchait à présent de la digue, comme pour débarquer quelqu’un… quelqu’un d’aussi fou que lui… quelqu’un qui avait choisi de passer la nuit ici, sur le passage destructeur du typhon.
L’apparition en jean et santiags se dressa, telle Aphrodite jaillissant de l’onde. Une bourrasque punit aussitôt la mince silhouette et ses longs cheveux de soie noire lui fouettèrent le visage.
Sam s’était tout de suite précipité hors de la suite impériale.
Le temps qu’il arrive dans le hall, Maylène était à la porte côté port et pianotait le code destiné à couper le système d’alarme. Elle sursauta quand Sam ouvrit la porte, et lui-même étouffa une exclamation.
Elle était pâle, délicate comme une poupée de porcelaine.
Tellement fragile, pensa-t-il, et tellement forte pourtant. Jamais les yeux vert jade n’avaient été si brillants.
– Tu as une âme de joueur, finalement, dit-il.
Et tu es prête à parier ta vie sur mon intégrité.
– Tu n’es pas en route pour le Texas, murmura Maylène.
Au plus profond d’elle-même, elle avait su – son cœur avait su – que Sam Coulter serait ici.
– Sûrement pas. Quand j’ai appris que le Palais de jade allait subir l’épreuve de vérité, j’ai tenu à être là. Tout comme toi, ajouta-t-il, la caressant d’un sourire.
Un frisson glacé parcourut soudain Maylène.
– Viens avec moi, Jade, fit Sam en écartant de ses yeux une mèche de cheveux froide et trempée.
La décision de la commission du bâtiment de suspendre les travaux du Palais de jade était survenue quelques minutes après que les caisses renfermant serviettes de toilette et peignoirs vert jade brodés du logo de l’hôtel eurent été livrées dans le hall. Sam se saisit de plusieurs serviettes, d’un grand peignoir moelleux, puis escorta la jeune femme vers la suite impériale.
Prévu pour être le plus luxueux de l’hôtel, l’appartement n’était pas encore meublé. Le piano, le lit à baldaquin ainsi que les élégants sofas et fauteuils attendaient dans les entrepôts de Grand Prix. En revanche, les peintures étaient sèches depuis longtemps, et la moquette posée.
– Nous ne manquerons pas de cendriers, observa Maylène, comme son regard tombait sur un assortiment de cendriers en marbre florentin empilés à terre. Tant mieux.
– Ah bon ? questionna Sam. Ne me dis pas que tu t’es mise à fumer.
– Non, mais…
Avant-hier, tu m’as proposé d’aller jouer avec toi. Nous boirions du champagne, disais-tu, tu m’apprendrais à fumer, et…
– Je pensais que toi tu en aurais envie.
– Je ne fume plus, Jade. J’ai arrêté l’été dernier, définitivement.
Dans le silence grave, son regard semblait lui dire : l’été dernier j’ai arrêté pour toi.
– Tu te rappelles ?
– Oui, souffla-t-elle.
Son cœur se souvenait de tout, sans avoir besoin d’aide. Le regard bleu glissa vers les lèvres de Maylène.
– Et je suis très content d’avoir arrêté, reprit Sam.
Il avait la voix tendre et caressante comme un baiser… un baiser qui avait le goût de Maylène, de leur amour. A cet instant, il aurait pu l’embrasser. Il en avait envie, et les lèvres de Maylène lui souriaient doucement, accueillantes – des lèvres encore bleuies, remarqua-t-il.
– Si tu te séchais et te changeais pendant que je pars chercher de quoi nous installer ?
Vingt minutes plus tard, Sam revenait, les bras chargés de literie trouvée dans les palettes qui encombraient le couloir souterrain devant la lingerie de l’hôtel.
Maylène était assise sur la moquette, enveloppée dans le moelleux peignoir vert jade. Elle avait disposé à même le sol ses vêtements et ses santiags, mais elle gardait une serviette dépliée sur les cuisses et sa chevelure soyeuse scintillait encore de gouttelettes d’eau.
Sam comprit qu’elle s’accordait une pause indispensable ; l’effort de se changer l’avait épuisée et elle n’avait plus la force de lever les bras pour se sécher les cheveux.
– Laisse-moi faire, proposa-t-il en prenant la serviette. N’hésite pas à me dire si j’y vais trop fort.
Ses mains solides n’avaient rien de brutal, au contraire elles étaient d’une douceur incroyable. Sam devinait l’extrême faiblesse de Maylène, et il se rendait compte de ses efforts pour demeurer assise.
– Tu as des vertiges ?
La tête lui tournait et les étourdissements n’avaient cessé de croître ; depuis qu’elle s’était réveillée au Hilton elle avait obligé son corps épuisé à passer aux Alizés, où elle s’était douchée et changée, puis à gagner la jetée Blake où elle avait trouvé le dernier sampan avant la tempête, à tenir enfin durant la traversée du port au milieu des bourrasques qui semblaient vouloir la précipiter à la mer.
Oui, elle avait des vertiges qui, sous les mains de Sam, se muaient maintenant en une sorte d’ivresse merveilleuse. Elle brûlait de s’abandonner à lui, mais son corps surmené, harassé, menaçait tout bonnement de s’effondrer.
– Je suis un peu fatiguée, admit-elle. J’ai dormi des heures, et malgré cela…
– Tu as donné énormément de sang, lui rappela Sam en lui caressant légèrement la joue. Si tu te reposais ? Le vrai spectacle ne va pas débuter avant plusieurs heures.
– Tu as raison.
– Je te prépare un lit.
Ce que Sam arrangea pour Maylène ressemblait plus à un nid qu’à un lit : un cocon épais, douillet, de draps, couvertures et édredons. L’installation faite, il revint vers elle, prit dans les siennes les mains pâles. Elle tituba en se levant, mais retrouva aussitôt l’équilibre grâce à un bras solide et prévenant.
– Merci. Je suis encore un peu flageolante.
– Dormir te fera du bien.
Il tint à la border ; elle ne s’y opposa pas. Quand elle fut bien installée et qu’il lui demanda si elle voulait entendre une histoire, elle acquiesça d’un sourire rêveur.
– Il était une fois une ravissante princesse aux yeux couleur de jade. Tout dans sa personne était adorable, charmant, absolument tout, et néanmoins…
Sa princesse épuisée avait déjà sombré dans le sommeil quand, déposant un baiser léger sur sa tempe, il continua à voix basse :
– Néanmoins, elle semblait ignorer combien elle était aimable… et combien elle était aimée.
Dans Peak Castle, la violence commença à l’heure où le rideau de ténèbres tombait sur Hong Kong. Elle ne dura pas une heure, mais fut autrement plus dévastatrice qu’auparavant. Pas de feinte passion cette fois, ce ne fut qu’un châtiment brutal.
Quand ce fut terminé, Ève lutta désespérément pour rester consciente, pour empêcher les ténèbres de l’envelopper elle aussi.
Geoffrey lui avait-il cogné la tête sur le marbre de l’escalier ? se demanda-t-elle alors que son esprit voguait dans un brouillard grisâtre. Peut-être avait-elle perdu trop de sang et n’en restait-il plus suffisamment pour irriguer son cerveau. Peut-être souffrait-elle d’une plaie plus profonde ou son cœur avait-il éclaté, lui qui savait depuis longtemps la vérité : Geoffrey allait la tuer.
Ce soir. Bientôt.
Elle se trouvait dans le grand salon, nue et meurtrie. Un moment plus tôt, Geoffrey l’avait quittée sans un mot. Mais il était quelque part dans le château, il allait revenir.
Le temps qu’il réapparaisse, je serai partie, se jura Eve. J’arriverai à remonter l’escalier en marbre, puis à descendre les deux volées de marches du dehors. Tant pis si je suis nue. Rien n’a d’importance… hormis joindre Tyler.
Son corps martyrisé se mit vaillamment en mouvement. Lorsqu’elle entendit l’affreux rire de Geoffrey derrière elle, elle parvint à mouvoir plus vite encore ses jambes tremblantes.
Mais le rire était de plus en plus proche, de plus en plus affreux ; au moment où elle atteignait le hall d’entrée, Geoffrey saisit son bras maigre et la tira à lui.
– Tu ne peux aller nulle part, Ève.
Sir Geoffrey Lloyd-Ashton souriait, et sa voix était atrocement calme.
– Nous attendons de la compagnie. Tiens, fit-il en lui tendant un négligé en soie. Je t’ai apporté de quoi te vêtir. Quoique ce ne soit pas vraiment nécessaire.
– Que veux-tu dire ?
Il savoura la terreur qui se lisait dans son regard.
– Si tu venais écouter le coup de téléphone que je viens de passer ? Il est enregistré, évidemment, ainsi que l’ont toujours été les conversations téléphoniques entre le château et l’extérieur.
Voyant que la peur de la jeune femme croissait à mesure qu’elle comprenait, il ajouta, nonchalant :
– Tu l’ignorais, n’est-ce pas, Ève… ou devrais-je dire Evangéline ?
Il lui emprisonnait le bras, lui broyait la chair, mais la terreur et l’amour donnèrent à Eve une vigueur nouvelle. Elle parvint à se dégager. Surpris et ravi de ce sursaut, il la laissa faire trois pas vers la liberté avant de la capturer à nouveau.
– Allons écouter ce coup de téléphone, princesse.
Dans la pièce dissimulée derrière les étagères de son bureau, Geoffrey passa d’abord cinq minutes à détailler pour sa femme les merveilles de son système de surveillance ; après quoi, poussant plus avant la torture, il lui fit écouter l’enregistrement :
– Bonjour, fit la voix adorée, vibrante d’espoir, car Ève seule utilisait le numéro – sur liste rouge – de l’appartement de Robinson Road.
– Salut, Tyler, rétorqua la voix haïe. Geoffrey à l’appareil. J’imagine que vous vous demandez comment j’ai eu ce numéro ? Ève me l’a donné. D’ailleurs, j’appelle de sa part. Elle m’a tout dit, Tyler. Dire que je suis contrarié serait une litote, mais Ève m’a fait clairement comprendre que je n’ai pas d’autre choix que d’accepter la situation le plus élégamment possible.
Si jusqu’ici le ton de Geoffrey avait été agréable, il se refroidissait considérablement par la suite :
– Franchement, mon vieux, je suis furieux. Assez furieux pour avoir envie qu’elle quitte le château ce soir même et non lundi. Elle est en train de préparer ses affaires et nous vous serions tous les deux reconnaissants de venir la chercher. C’est vrai, les bourrasques sont déjà très fortes, mais c’est votre métier de conduire plus vite que le vent. N’est-ce pas, Tyler ?
– Puis-je parler à…
La bande magnétique continua de se dérouler, mais il n’y avait plus de paroles, seulement un sifflement aigu. Au bout d’un moment, Geoffrey pressa le bouton qui commandait simultanément le retour en arrière et l’effacement.
Puis il haussa un sourcil interrogateur vers son épouse atterrée, ravagée, encore nue.
– Voilà un fung sui qui tombe à pic, non ? Le téléphone a été coupé au moment précis où Tyler demandait à te parler. A ton avis, Ève, est-ce qu’il m’a cru ? Oh… c’est sans grande importance. Je suis certain que notre héros va arriver d’un moment à l’autre ; pas toi ?
– Qu’as-tu l’intention de faire, Geoffrey ?
Il lui répondit avec un sourire, et dans ses yeux elle vit luire le sinistre éclat qu’elle connaissait bien.
– Tu verras bien. Ce sera merveilleux, Ève. Ton amant et toi allez avoir ce que vous méritez.
Son sourire disparut et il fixa le vêtement qu’elle tenait toujours à la main. Un déshabillé provocant, à porter tout particulièrement pour un amant. La soie diaphane révélait les moindres secrets du corps nu… Et ce soir l’amant d’Ève verrait aussi les contusions qui marquaient sa peau laiteuse.
– Habille-toi, maintenant.
– Bonjour, mon précieux amour.
– James, murmura Allison.
Depuis près de vingt-quatre heures, leur dialogue se limitait à cela. Allison entrouvrait les yeux, reconnaissait le sourire aimant de James, murmurait son nom, puis, avec un doux sourire, glissait à nouveau dans le sommeil indispensable à sa guérison.
Deux heures auparavant, alors qu’elle se rendormait, elle avait articulé trois mots qui avaient fait bondir le cœur de James.
– Ceinture de sécurité…
Elle souriait en chuchotant ces mots, comme s’ils suscitaient en elle une réminiscence d’amour.
Pour James, en revanche, ceinture de sécurité signifiait mort. La présence d’une bombe à bord de la Jaguar ne faisait aucun doute. Mais la police avait découvert autre chose : le détonateur avait été connecté à l’attache de la ceinture, programmé pour commander l’explosion vingt secondes après l’enclenchement de la boucle. Le seul moyen, selon les experts, de tuer à coup sûr la victime visée et non le chasseur de l’hôtel.
Deux heures durant, James avait attendu impatiemment qu’Allison s’éveille à nouveau ; mais déjà ses paupières se refermaient…
– Allison ?
Avec effort, elle rouvrit les yeux.
– Oui, James ?
– As-tu la force de répondre à quelques questions ?
– Je vais essayer.
– Bien. Ces questions vont te paraître évidentes, trop faciles, mais les médecins m’ont demandé de te faire un peu travailler la mémoire. Alors, voyons. Te rappelles-tu pourquoi tu étais dans la Jaguar ?
– Bien sûr, souffla Allison. Tu voulais que je t’emmène à Aberdeen… pour dîner sur l’eau… comme tu me l’avais promis en juin.
A entendre cette réponse, James sentit son cœur palpiter de rage. Pour Allison, pourtant, il continua de sourire et ses doigts restèrent d’une douceur exquise pour caresser le visage aimé. Grâce à son amour, il parvint même à empêcher ses élans meurtriers de luire dans ses prunelles.
– T’ai-je téléphoné pour que nous convenions de cette promenade ?
– Non, fit Allison.
Le front légèrement plissé, elle fouilla sa mémoire un peu confuse. Puis le sourire lui revint.
– C’est Alex qui m’a appelée.
– Qui est Alex ?
James pensa qu’elle n’allait pas répondre. Malgré ses efforts, elle était près de céder à la somnolence.
– Le secrétaire de Mme Leong, murmura-t-elle malgré tout.
– Très bien, fit doucement James. Une dernière question. Alex t’a-t-il dit que tu devais attacher ta ceinture de sécurité ?
Comme elle acquiesçait d’un hochement de tête, ses paupières se fermèrent sur ses beaux yeux d’émeraude. Avant de la quitter, James l’embrassa sur les lèvres.
– Dors bien, mon amour, chuchota-t-il.
Et tandis que tu dors, mon amour, je vais trouver l’homme qui t’a fait cela… je vais m’occuper de lui.
Huit personnes étaient présentes quand James avait promis à Allison un dîner à Aberdeen en décembre. Avant même de quitter le chevet de la jeune femme, James avait réduit la liste des suspects à deux : Geoffrey et Tyler.
Tyler était le plus à même d’avoir trafiqué la voiture. L’ancien coureur automobile était un expert en mécanique
– et hier James avait soulevé l’hypothèse qu’il eût intentionnellement fourni du matériel défectueux pour le Palais de jade. Mais pas un instant James n’avait réellement tenu Tyler pour responsable du sabotage de l’hôtel ; le temps qu’il atteigne la sortie de l’hôpital, qu’il sorte dans la rue, Tyler ne figurait plus sur sa courte liste de suspects.
C’était Geoffrey le monstre. Le vent lui-même semblait hurler son nom. Et les rafales mauvaises criaient une autre vérité : Geoffrey était un ennemi d’aujourd’hui… et un ennemi d’hier.
D’ailleurs, lui sifflait le vent glacé, Gweneth le savait.
– Je ne l’aime pas, James, lui avait-elle avoué durant leur séjour à Hong Kong.
– Vraiment ? Pourquoi ? Ève t’a confié quelque chose ?
– Non, mais je ne la crois pas heureuse avec lui. J’espère me tromper. Geoffrey paraît charmant, et je suis peut-être injuste, pourtant…
Mais Gweneth Drake ne s’était pas trompée sur sir Geoffrey Lloyd-Ashton.
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