Perle de Lune
Chapitre 24
Hôtel les Alizés
Mercredi 27 octobre 1993
– Tu boites !
– Cela passera après un peu de repos, assura Allison en souriant à Maylène.
Les deux jeunes femmes avaient prévu de rester ce soir-là à bavarder chez Allison en commandant un repas.
– Je crois que je vais m’écrouler là-dessus pour la soirée, déclara-t-elle en désignant le canapé du salon.
– Et tu commences quand ? plaisanta Maylène en la voyant déparer le divan pour claudiquer vers la cuisine.
– Il nous faut du thé, non ?
– Je vais le faire. Assieds-toi.
– Attends. D’abord, j’aimerais te montrer quelque chose, dans ma chambre.
N’eût été la gravité soudaine d’Allison, Maylène l’aurait affectueusement grondée.
– Je vais le chercher, si tu veux.
– Non, rétorqua fermement Allison. Viens avec moi.
Elle partit la première, essayant sans grand succès de ne pas trop boiter… mais sa claudication n’était rien comparée aux battements saccadés de son cœur.
La robe du soir se trouvait sur le lit, où elle l’avait disposée en prévision de ce moment décisif ; c’était une création exquise en soie, dont l’étroit bustier était orné de papillons en perles émeraude et argent et dont la jupe ample était cousue d’une myriade de perles argentées, petites étincelles qui brillaient telles des étoiles dans un ciel vert jade.
– Te rappelles-tu la robe que je portais à la soirée de Peak Castle ?
Comme elle posait cette question, Allison pria pour que Maylène ne lance pas un regard furtif vers la penderie où la robe avait été lacérée. Maylène ne regarda pas dans la direction du placard ; elle se contenta de hocher la tête, sans quitter des yeux la robe étalée sur le lit.
– C’était une couturière de Hong Kong qui l’avait faite. Ces deux derniers mois, elle m’a confectionné celle-ci, pour l’inauguration du Palais de jade.
L’esprit de Maylène entra en ébullition. Sa mère aurait approché Allison ? Juliana souhaitait-elle rencontrer la fille de l’homme qu’elle aimait, au point d’avoir voulu faire sa connaissance ?
– Comment cela s’est-il fait ? interrogea Maylène, le regard fixé sur un ravissant papillon brodé sur la soie.
– Eve m’a obtenu un rendez-vous. Et toi, Maylène, sais-tu ce que tu porteras le soir de l’inauguration ?
– Du satin noir, murmura Maylène. Un modèle Chanel.
– Pourquoi ne passes-tu pas commande chez Perle de lune ? Il reste suffisamment de temps, et ce serait bien de porter quelque chose fait à Hong Kong. Sans compter qu’elle serait ravie…
Quand Maylène releva les yeux, Allison eut confirmation de ce qu’elle soupçonnait depuis longtemps :
– Juliana Kwan est ta mère, n’est-ce pas ?
– Elle te l’a dit ?
Tant d’espoir se peignait soudain sur les traits de Maylène qu’Allison fut tentée de mentir. Elle n’en fit rien.
– Non, enfin pas avec des mots. Mais j’ai deviné dès le premier instant. On aurait dit qu’elle te cherchait à travers moi. Tu m’as dit que tu ne la voyais plus et que c’était préférable pour vous deux, mais je ne suis pas d’accord. N’as-tu pas envie de renouer avec elle, Maylène ? Elle, j’en suis certaine, aimerait te revoir.
– Tu n’en sais rien, Allison. Tu dis toi-même qu’elle n’a jamais évoqué notre parenté.
– J’en ai pourtant la conviction, s’entêta Allison. Son visage s’illumine dès que je prononce ton nom. J’ai pensé que, peut-être, nous pourrions prendre le thé toutes les trois… ou mieux encore, vous deux. Un thé… au Peninsula… ça ne te dit rien ?
A imaginer les retrouvailles entre la mère et la fille, Allison rayonnait ; elle ignorait bien sûr ce que le nom du Peninsula évoquait de pénible, de terrible pour Maylène.
La laissant à ses rêveries, cette dernière reporta les yeux sur la robe chatoyante créée par sa mère, puis approcha la main pour effleurer un éclat argenté. Allison fit de même, palpa une autre broderie… et à mesure que les deux sœurs continuaient de parler, leurs mains se rapprochèrent, volant d’étoile en étoile dans le ciel de soie vert jade.
– Tu as le temps de prendre le thé l’après-midi, n’est-ce pas ? murmura Allison. Je suis passée au chantier hier et Sam avait l’air plus que satisfait. L’illusion que tu as cherché à créer fonctionnera à la perfection.
– Fonctionnera peut-être, tempéra Maylène. Nous ne sommes sûrs de rien tant que nous n’avons pas ôté les filets.
– En tout cas, tu as le temps de prendre le thé. Ta mère est merveilleuse, Maylène. Tu as beaucoup de chance.
De la chance. La main de Maylène s’immobilisa sur une broderie. En vérité, jamais elle ne s’était sentie plus chanceuse qu’au cours des deux mois écoulés, du fait de son amitié inespérée avec Allison… et des nombreuses heures passées à travailler avec Sam, qui lui avaient procuré un enchantement d’un autre ordre.
Oui, elle avait de la chance… et parce qu’elle estimait ne point mériter pareil bonheur, elle le sentait précaire.
– Tu reverras ta mère un jour ou l’autre, quand même ?
– Je n’en sais rien, Allison. Peut-être la reverrai-je quand le Palais de jade sera achevé… et que ce sera un succès.
– Oh, Maylène, peu lui importe. Tu n’as pas à lui prouver quoi que ce soit.
– Il me semble que si, fit Maylène avec un haussement d’épaules. Je lui ai dit des choses tellement dures… impardonnables.
– Quoi que tu aies pu dire, je sais qu’elle te pardonnera. Qu’elle t’a déjà pardonné. Je me demande…
Allison s’interrompit, songeuse.
– Quoi donc ? s’enquit Maylène, cherchant maintenant le regard d’émeraude qui hésitait.
Tu te demandes, puisque je n’ai plus de relations avec ma merveilleuse maman et puisque tu as perdu la tienne depuis si longtemps, si Juliana ne pourrait pas te servir de mère ? Mais oui, absolument, la réponse est oui. C’est ce qu’elle souhaite, ce qu’elle a toujours désiré… une fille aimée et choyée par Garrett Whitaker !
– Dis-le, insista Maylène.
Elle avait pris un ton autoritaire, anxieux, et la soudaine tension qui perçait dans sa voix se lisait aussi dans son regard. Au cours des deux derniers mois, les tempêtes s’étaient faites de plus en plus rares dans les yeux vert jade, mais n’avaient pas complètement disparu. Allison avait appris, quand elles se manifestaient, à les surmonter par le silence. Et cette fois ?
Cette fois, décida-t-elle, je vais dire à Maylène ce que je pense, même s’il est présomptueux de ma part de faire comme si nous étions les meilleures amies du monde, comme si nous pouvions parler de choses aussi intimes…
Sur la soie, la main d’Allison s’était arrêtée elle aussi, à quelques étoiles de celle de Maylène. Pour ce soir, aucune ne pousserait plus loin le voyage vers l’autre ; mais grâce aux paroles audacieuses et douces d’Allison, les cœurs des deux sœurs se rapprochèrent encore.
– Je me demande, Maylène, si ce n’est pas à toi de te pardonner.
– Bonjour, mon amour.
La voix de Geoffrey n’était que tendresse pour saluer son épouse à son réveil.
Entre les draps de satin, Eve gisait nue, ravagée. Habillé, Geoffrey se pencha vers elle. La lumière ténue d’une aube automnale pénétrait dans la chambre, chassant peu à peu les ténèbres.
Dans l’Œil du dragon, cette nuit avait été la plus terrible de toutes. Geoffrey avait voulu ; Geoffrey avait pris. Jamais son désir n’avait été plus destructeur. Il s’était excusé d’être insatiable et d’avoir négligé sa femme ces derniers temps.
– Tu as l’air épuisée, ma chérie, reprit-il d’un ton légèrement contrit. Si tu restais ici aujourd’hui ? Au château – et au lit. Ne t’inquiète pas, je ne viendrai pas te surprendre cet après-midi. Mais, franchement, Ève, tu as besoin de repos. A présent que je t’ai redécouverte, je ne vais pas me lasser de sitôt.
Il eut un sourire tendre, les yeux assombris par le désir.
– Tu n’as rien prévu d’important pour aujourd’hui ?
– Un rendez-vous à Perle de lune.
Toute une journée d’amour avec Tyler.
– Oh, tu peux facilement l’annuler. Pour l’heure, je me moque de te voir habillée.
Il se pencha davantage, sa main se glissa sous le drap pour s’emparer d’un sein tandis que sa bouche fondait sur des lèvres encore meurtries par ses exigences.
– A ce soir, murmura-t-il.
La promesse sonna aux oreilles d’Eve comme un avertissement.
Eve avait bien supposé que Geoffrey la désirerait à nouveau. Elle avait, pour cette raison, depuis longtemps cessé de prendre de l’aspirine contre ses migraines, les bleus s’inscrivant trop aisément sur sa peau à cause du médicament. Elle savait par expérience que, même dans le lit, la passion brutale de son mari lui laissait toujours des marques. Elle tenait à ce que les stigmates de cette violence soient le plus discrets possible afin de pouvoir les expliquer par une petite chute dans le jardin ou un faux pas sur un tapis. Rien, surtout, ne devait alerter Tyler sur la réalité de son mariage.
Ce matin pourtant, même sans aspirine, les contusions violacées étaient nombreuses sur sa chair si blanche. Elles mettraient du temps à disparaître et, en attendant, elle n’oserait pas faire l’amour avec Tyler.
Si le corps de la jeune femme gémissait, ce n’était rien comparé aux hurlements de son cœur. En septembre, son cœur et son corps s’étaient retrouvés dans la joie et, depuis, elle avait appris la sensualité, la confiance, le don. Et voilà qu’une nuit l’avait à nouveau déchirée, plus que jamais, et le rêve dont six semaines la séparaient encore, ce rêve paraissait hors d’atteinte.
Va-t’en aujourd’hui, tout de suite, supplia son corps meurtri. Tu te crois trop faible pour descendre le chemin, mais tu te trompes. Et puis Tyler viendra te chercher, il te conduira chez Lily Kai et tu expliqueras gentiment à la fillette qu’elle avait raison : en juin déjà, elle pressentait que tu ne serais plus à Hong Kong au mois de décembre. Tu vas lui dire qu’elle s’en sortira très bien toute seule, que son opération sera un succès, et que même si tu ne peux être auprès d’elle ce jour-là, ton cœur y sera…
Lily survivra, tu le sais bien… C’est toi qui pourrais ne pas survivre, à moins de t’enfuir immédiatement.
Si, je survivrai, se jura Eve. Je tiendrai ma promesse à Lily… et après l’opération, Tyler et moi embarquerons pour notre rêve.
C’était tellement étrange d’appeler Tyler depuis le château. Eve passait rarement ses coups de téléphone personnels du lieu qui était censé être son domicile. Peak Castle appartenait à Geoffrey, pas à elle, et même lorsqu’elle s’y trouvait seule, elle ne s’y sentait jamais à Taise. Parfois même, elle avait l’impression d’être surveillée – ce qu’elle était d’une certaine façon, se disait-elle : à tout instant pouvait surgir un cuisinier ou une femme de chambre. Le personnel, qui obéissait aux ordres du maître de maison, n’avait jamais d’horaires réguliers ni prévisibles, à croire que Geoffrey tenait à ce qu’elle reste sur ses gardes, à ce qu’elle craigne à tout moment d’être vue ou entendue.
– Je ne pourrai pas venir aujourd’hui, dit-elle à Tyler.
L’indifférence de sa propre voix l’effraya. Elle annulait leur journée d’amour du ton poli et neutre qu’elle eût adopté pour décommander n’importe quel rendez-vous.
– Qu’est-ce qui ne va pas, Ève ?
– Rien. J’ai la grippe, c’est tout.
– En ce cas, laisse-moi te soigner. Je vais venir te chercher, je te borderai dans notre lit, je te ferai un potage et…
– Non, coupa-t-elle. Merci, ajouta-t-elle plus sourdement. Il faut que je reste ici. Geoffrey sait que je suis souffrante et il va sans doute appeler pour prendre de mes nouvelles. Je raccroche, j’entends qu’on vient.
– Je t’aime.
– Je… moi aussi.
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