Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 3 sur 36

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Perle de Lune

Chapitre 2

 

Pic Victoria – Ile de Hong Kong

Avril 1965

 

Un mois avant les dix-huit ans de Juliana et près de cinq ans après le typhon qui avait bouleversé sa vie à jamais, un événement se produisit qui, une fois encore, allait définitivement changer sa vie.

Ce ne fut pas une catastrophe naturelle, le violent caprice d’une divinité furieuse, mais cela arriva sans crier gare, sans présage, et, à l’instar du typhon qui, de fille de la mer, l’avait transformée en jeune femme de la terre, ce fut pour Juliana l’un de ces moments où le destin montre son visage.

Cela se passa un 2 avril, presque au crépuscule. Elle venait de livrer une robe du soir à l’épouse d’un magistrat sur Old Peak Road. A l’aller, le chauffeur de Vivian l’avait conduite, mais pour le retour elle avait renvoyé la voiture, désirant flâner sur le sommet à l’heure où les éclats dorés de la fin du jour s’abîmaient dans l’obscurité baignée de lune.

Les routes étroites qui encerclaient le pic Victoria offraient une promenade délicieuse au travers d’une luxuriante forêt de palmiers, de banians et de camphriers. Les oiseaux donnaient une sérénade, les cigales chantaient, et les libellules striaient de leur vol rapide le premier plan de l’une des plus stupéfiantes vues de Hong Kong. Depuis cette hauteur, on jouissait d’un point de vue sur l’île entière, y compris sur le port d’Aberdeen et sa cité flottante. Juliana montait souvent au pic, mais jamais elle ne poussait jusqu’au flanc sud pour contempler ce qui avait été autrefois son univers. Désormais, sa vie à Aberdeen était un souvenir lointain qui confinait au rêve. Jamais elle n’y était retournée et elle ne pensait pas le faire un jour.

Ce soir-là, comme chaque fois, elle longea Lugard Road sur le flanc nord et s’arrêta une fois parvenue à son lieu de prédilection. La vue plongeante y était vertigineuse, spectaculaire. On était bien au-dessus du plus haut gratte-ciel de Hong Kong, comme suspendu dans les airs, si bien que lorsqu’elle scrutait le miroitement des lumières, Juliana se cramponnait fermement au solide garde-fou de fer forgé qui délimitait la lisière du chemin.

Ce fut à cet endroit que Garrett Whitaker la découvrit. Le soleil printanier était depuis longtemps parti, effacées aussi les traînées roses et lavande du coucher. Le sentier était vaguement éclairé par les lumières de la ville en contrebas mais, sans le croissant argenté de la nouvelle lune, il ne l’aurait pas vue avant d’être tout près d’elle.

Il s’arrêta à quelque distance, surpris de s’apercevoir qu’il n’était pas seul et plus encore de découvrir que, malgré son désir de solitude, cette présence ne le dérangeait nullement. Au contraire, c’était à croire que cette femme exquise auréolée de lune devait être là… à l’attendre.

La folie de cette pensée faillit le pousser à faire demi-tour, par dégoût, par inquiétude aussi. Si, ces derniers mois, il avait vu de près les effets de la démence, celle de la guerre qui contaminait les cerveaux de ses compagnons, jusqu’alors il avait cru la tenir à distance.

Défaut ou qualité, Garrett avait toujours eu cette capacité de détachement, qui s’était accrue à l’école navale. D’autres qualités faisaient de lui un officier remarquable : intégrité, autodiscipline, sang-froid. A des nerfs et un cœur d’acier, il savait cependant allier la tendresse pour sa famille.

Grâce au rude labeur de leur père, Garrett et Blake Whitaker étaient nés dans une famille très fortunée. Aucun des deux frères n’avait été obligé de s’enrôler dans l’armée ; ils auraient pu faire Harvard ou Yale et éviter à coup sûr la guerre en Asie du Sud-Est. Leur patriotisme en avait décidé autrement.

Pilotes tous deux, les deux frères étaient stationnés dans le golfe du Tonkin, sur deux porte-avions distincts, pour livrer des combats aériens sur le Nord-Vietnam. Quotidiennement, ils côtoyaient la folie de la guerre et, quotidiennement, ils voyaient les appareils de leurs camarades se faire descendre.

Les deux frères ne se parlaient que rarement, mais Garrett savait avec certitude que son aîné tenait le coup moralement. Comme lui.

L’idée aberrante qu’il était destiné à se trouver là, à cet instant, avec cette Chinoise adorable, n’avait cependant rien à voir avec la guerre, mais bien plutôt avec Hong Kong, ce lieu enchanteur qui le poussait soudain à croire que les événements de l’existence étaient dictés par la chance, les vents, les divinités et les dragons.

Il devait être là.

Et elle devait être là.

Et parce que c’était Hong Kong, l’homme qui avait toujours exercé le plus étroit contrôle sur sa destinée comme sur son cœur s’abandonna à la douce injonction de la lune argentée. A cet instant, Juliana se tourna vers lui, mue par quelque chose qu’elle n’aurait pu nommer, mais à quoi elle répondait.

– Je m’appelle Garrett, fit-il sourdement en s’avançant vers elle.

A chaque pas, il la distinguait mieux : la brise caressait ses longs cheveux ; ses yeux sombres étincelaient ; ses lèvres pleines s’entrouvraient légèrement, dans une expression d’émerveillement et de bienvenue.

Au cours des cinq années passées, Juliana s’était maintes fois demandé pourquoi elle travaillait si dur à parler parfaitement l’anglais, au point de laisser croire qu’elle avait été élevée dans lin manoir anglais et non dans une cité de pêcheurs surpeuplée.

A présent, elle savait pourquoi.

Il était la réponse.

– Je m’appelle Juliana.

Et maintenant ? s’interrogea Garrett, avec son cerveau discipliné et toujours en action. Est-ce que je lui demande si elle éprouve la même chose que moi ? Dois-je lui dire que le Garrett Whitaker que je connais depuis vingt-quatre ans n’a jamais cru en l’amour, encore moins au coup de foudre, et pourtant que l’homme qu’elle a devant elle est en train de tomber amoureux… l’est déjà ?

A dévorer des yeux l’adorable visage, il vit sa joie sereine et comprit qu’il n’était pas besoin de le dire. Elle savait déjà. Et pour la suite ? Eh bien, advienne que pourra. S’il croyait à la magie de Hong Kong, aux messages de la lune, du vent, des étoiles…

Comme une réponse, le vent se leva soudain ; les cheveux de soie noire chatoyants sous la lune se mirent à danser ; et la silhouette menue frissonna.

– Vous avez froid, dit-il doucement.

Tandis que je m’attardais de l’autre côté à contempler Aberdeen, vous étiez ici, à m’attendre malgré la fraîcheur et l’obscurité, patiente.

– Dînez avec moi, Juliana. Je suis descendu à l’hôtel Peninsula. Nous irons chez Gaddi. J’avais déjà réservé, pour moi tout seul…

Il s’interrompit, parce qu’elle frissonnait à nouveau et qu’une crainte fugitive avait traversé son ravissant visage. Etait-il fou finalement ? Avait-il inventé l’enchantement ? Tremblait-elle de peur pour avoir entendu parler des violents appétits des soldats en permission dans ce paradis ?

– Juliana ?

– Le Peninsula ? répéta-t-elle, surprise et inquiète.

Il portait l’uniforme des officiers de marine américains. D’après ce qu’elle savait, les militaires qui visitaient Hong Kong logeaient sur l’île, surtout à Wanchai, dans un quartier qui leur offrait des bars, des boîtes de nuit, et l’amour à prix modique. Or, cet officier habitait le plus grand hôtel de la péninsule de Kowloon, à huit minutes en ferry du port Victoria.

Juliana n’était pas allée sur l’eau depuis cinq ans et elle s’était juré de ne jamais y retourner. Elle vivrait toute sa vie sur l’île et elle concrétiserait le rêve de Perle de lune. Elle créerait des vêtements pour les femmes riches qui habitaient Hong Kong, mais voyageaient au loin. Si ses créations valaient quelque chose, son nom s’exporterait grâce à ses clientes, et d’autres viendraient à Hong Kong pour lui commander leur garde-robe. Elle réaliserait le rêve sans quitter l’île, sans jamais connaître à nouveau la terreur d’une mort atroce.

– Nous pouvons aller ailleurs, Juliana. Où vous voudrez.

La tendre suggestion de Garrett la poussa à le regarder de nouveau, et ce fut alors, en levant les yeux sur l’homme qui voulait lui faire traverser l’eau avec lui, qu’elle comprit la vérité : ce grand étranger brun dont les yeux verts brûlaient d’un feu intérieur était le rêve le plus important de tous.

– D’accord pour le Peninsula, Garrett. C’est là-bas que j’ai envie d’aller.

Le temps qu’ils descendent avec le tram et cheminent jusqu’à l’embarcadère du Star Ferry, la brise s’était muée en un vent mordant et froid. Garrett mit sa veste sur les épaules délicates de Juliana et la tint serrée contre lui. Cela n’empêcha pas la jeune femme de se mettre à trembler lorsqu’elle aperçut le moutonnement des vagues.

– J’ai peur de l’eau, confessa-t-elle. Je ne sais pas nager et…

Elle se tut, décidée tout à coup à ne pas lui dire la vérité sur son passé.

– Et ?

– Une peur ridicule, n’est-ce pas, pour quelqu’un qui vit sur une île ?

– Nous ne sommes pas obligés de traverser, Juliana, suggéra Garrett avec toute la tendresse nouvelle qui lui était venue pour elle. Mais si nous passons, je vous promets que vous ne risquez rien. Je suis très bon nageur, et avec moi il ne vous arrivera rien, jamais.

– Oui, je veux aller à Kowloon, répondit Juliana d’une voix douce et forte à la fois. Ce soir… avec vous.

La passe venteuse du port Victoria n’était pas dangereuse. Le cas échéant, les ferries n’assuraient pas la navette. Autrefois, songea Juliana en avançant sur la passerelle, elle avait contemplé des vagues pareilles à celles-là avec une joie profonde, et elle avait sauté, dansé de pont en pont, dans un gracieux pas de deux avec la mer.

Au cours des cinq années écoulées, elle s’était accoutumée à l’immobilité de la terre. La dureté du sol, qui l’avait par le passé rebutée, la rassurait maintenant. Comme elle posait le pied sur le ferry mouvant, elle se demanda si elle allait redevenir une agile fille des flots.

Ce fut le contraire. Son pas chancela et il lui sembla que le balancement du bateau lui était hostile. La déesse Tin Hau lui gardait-elle rancune de sa trahison ?

Sans Garrett, elle serait tombée. Même quand ils furent assis, il ne la lâcha pas. Et de la même façon que son pas sûr garantissait leur équilibre à tous deux, sa confiance l’emportait sur la peur de la jeune femme.

– Tellement belle, murmura-t-il quand le ferry quitta le quai pour sa brève traversée du port vers Kowloon.

Qu’il parlât de la ville ou de Juliana qu’il regardait à ce moment-là, la tendresse de sa voix intimida soudain la jeune femme. Si bien que, lorsqu’elle releva les yeux, ce fut vers l’île, vers le spectacle de la ville illuminée dans la nuit. Cette vision unique depuis le port, Juliana ne l’avait vue qu’en photo.

– Oui, c’est beau, convint-elle.

Garrett sourit à son timide et adorable profil, puis attendit qu’elle tourne la tête vers lui.

– Tellement belle, répéta-t-il quand elle répondit enfin à l’appel silencieux de son cœur.

 

Dès qu’ils furent dans le hall pêche et or de l’hôtel Peninsula, le premier souci de Juliana fut d’appeler Vivian. Ses paroles furent simples et sans détour – elle était avec un pilote rencontré au pic – mais tellement embellies par sa joie manifeste que l’inquiétude de Vivian fut promptement balayée. Si depuis ses quinze ans Juliana suscitait le désir, elle avait toujours tenu les hommes à distance, résolument absorbée par ses créations et ses rêves.

Et voilà que, grâce à un pilote américain, elle avait non seulement oublié sa timidité, mais surtout vaincu une peur que Vivian avait presque fini par croire insurmontable.

– Tu es vraiment au Peninsula ? demanda-t-elle, doutant encore.

– Oui, et c’est absolument magnifique, comme tu me l’avais décrit.

Juliana se rappelait quand l’eau du port était lisse comme un miroir, et que Vivian lui proposait vainement d’aller prendre le thé au célèbre « Pen ».

– Garrett et moi allons dîner ici et puis…

Elle ignorait ce qui se passerait ensuite ; elle savait seulement qu’elle ne le quitterait pas de son plein gré.

– Tu es en sûreté avec lui, dit Vivian.

Elle ne posait pas la question, elle affirmait, car le bonheur manifeste de Juliana lui avait donné la réponse.

– Oui.

– Dans ce cas, je ne m’inquiète pas.

Gaddi était l’un des restaurants les plus célèbres de Hong Kong. Des princes y dînaient, des présidents, des vedettes de cinéma, et aussi les riches armateurs et les puissants taï-pans accompagnés de leurs élégantes taï-taïs.

Dans le luxueux décor des lustres de cristal venus de Paris, de l’épais

tapis Tai Ping, et de l’inestimable paravent XVIIe qui avait orné le Palais d’été à Pékin, on servait, dans la plus fine porcelaine, des spécialités françaises magnifiquement présentées.

Mais ni Juliana ni Garrett ne prêtèrent réellement attention aux splendeurs qui les entouraient. Eperdus d’amour, ils ne se quittaient pas des yeux, sachant tous deux combien chaque instant était précieux, fugace, rare.

Ils étaient entrés dans le monde magique du désir et des rêves, des paroles murmurées et des doux sourires, des vérités et des mensonges.

Garrett ne mentit pas à Juliana, ni en paroles ni dans les messages d’amour muets qu’envoyaient ses yeux vert sombre. Si le regard de la jeune femme reflétait hardiment cet amour, il y eut peu de vérité dans ce qu’elle lui raconta.

Elle ne sut pas ce qui la poussait à mentir. Ce n’était pas la honte de ce qu’elle était, ni la peur de cesser de lui plaire s’il apprenait ses origines modestes. Non, quelque chose qu’elle ne savait nommer, impérieux pourtant, lui ordonnait de s’inventer un passé.

Garrett crut tout ce qu’elle disait. Jamais il n’eût soupçonné que ce soir, entre tous les soirs, alors que leurs cœurs s’unissaient, la femme qu’il aimait pût mentir.

– Mes parents sont morts peu après ma naissance. Ils étaient partis faire du bateau. Il y a eu une tempête, ils se sont noyés.

– Je ne m’étonne pas que tu aies peur de l’eau.

– Je n’ai plus peur, plus avec toi.

L’intensité du regard de Garrett la fit trembler d’un désir inconnu et puissant. Après un moment de trouble, elle poursuivit l’histoire de la petite orpheline de parents très riches qui avait été élevée par une tante plus riche encore et avait fréquenté les écoles fondées par les Anglais à Hong Kong dans le but d’assurer à leur progéniture une parfaite éducation.

Lorsqu’elle parla de Vivian, qu’elle aborda enfin la vérité, sa voix se teinta d’une affectueuse fierté :

– C’est une femme très moderne, en avance sur son temps. Sa boutique a beaucoup de succès, et elle a fait de bons investissements dans une importante compagnie d’import-export.

– As-tu l’intention de suivre ses traces ?

– Je l’espère. Pas sur les marchés financiers, mais dans la couture. Un jour, tante Vivian et moi aurons notre propre griffe. Nous avons déjà trouvé son nom.

– Qui est ? demanda doucement Garrett à la jeune fille aux yeux brillants de rêves.

– Perle de lune. Elle s’appellera Perle de lune.

 

– Peux-tu rester avec moi ce soir, Juliana ? interrogea Garrett à l’issue du dîner fin auquel ils avaient à peine touché.

– Oui.

Ce soir, demain, aussi longtemps que tu voudras de moi.

Mer paisible, la fille d’un pauvre pêcheur, était devenue Juliana Kwan, la nièce de substitution de l’une des femmes les plus indépendantes et les plus dynamiques de Hong Kong. Elle portait des vêtements élégants, une coiffure à la mode, s’exprimait dans une langue raffinée. Mais elle avait beau paraître moderne, sophistiquée, sûre d’elle, en réalité elle ignorait quasiment tout de ce qui faisait l’intimité entre les hommes et les femmes.

Elle avait entendu parler de Chinoises beaucoup plus jeunes qu’elle qui vendaient leur corps aux GI’s américains en goguette à Hong Kong. Dans la communauté, ces filles-là étaient considérées avec mépris – et l’on méprisait plus encore celles qui se donnaient sans même demander d’argent pour prix de leur honte.

Mais les soldats qui fréquentaient les bars tels que le Den à Wanchai s’adonnaient tout à la fois à la drogue, à la boisson et au sexe. Les filles qui travaillaient là-bas n’éprouvaient quand même pas pour leur marin ce qu’elle ressentait pour Garrett…

Tremblaient-elles de désir ?

Avaient-elles un besoin désespéré de respirer le même air que lui, de rester aussi près de lui que possible, le plus longtemps possible ?

Savaient-elles avec certitude que leur cœur se briserait au moment des adieux ?

Laissaient-elles filer à contrecœur les instants les plus fugitifs, malgré l’enchantement, parce que les souvenirs seraient, bien trop tôt, tout ce qui leur resterait ?

Non, trancha Juliana. Il n’était pas possible que ces filles éprouvent le même sentiment qu’elle. Pas jour après jour, nuit après nuit, homme après homme.

– Juliana ? Qu’y a-t-il ? Tu as l’air triste.

– Tu me manquais.

– Toi tu m’as manqué toute ma vie. Maintenant que je t’ai trouvée, je ne te lâcherai plus.

Son premier mensonge, se dit Juliana. Même s’il ne sait pas qu’il ment. Il croit que nous avons l’éternité.

Elle voulut croire à ses paroles, et elle crut de toute son âme que, s’il leur était possible de rester ensemble pour toujours, Garrett forcerait le destin. Cependant, elle ne put étouffer le battement lancinant, inéluctable, du temps qui cognait sourdement en elle. Tic-tac… chaque pulsion était pareille à une petite mort, chaque instant écoulé un minuscule éclat de rêve qui lançait brièvement ses feux, puis s’éteignait.

Et elle avait beau sentir la force disciplinée, la volonté résolue de l’homme qui avait d’ores et déjà bouleversé sa vie, elle pensait : même toi, Garrett, tu ne peux changer le destin.

 

Quand ils furent seuls dans la chambre, Garrett lui prit doucement le visage entre ses mains.

– Tu n’as jamais fait l’amour ?

– Il n’y a jamais eu personne… Je n’ai jamais eu envie avant.

– Nous ne sommes pas obligés, Juliana. Nous pouvons attendre que tu sois prête.

– Tu dois retourner au Vietnam.

– Oui, répondit-il gravement. Mais je reviendrai te voir, mon amour, chaque fois que je le pourrai. Et dès que mon temps sera fini…

– Fais-moi l’amour maintenant, pria Juliana avec une douce urgence.

Nous n’avons pas le temps, nous n’avons pas « toujours ». Je ne sais pas pourquoi. Je sais seulement que cette vérité-là est plus forte même que notre amour.

Garrett Whitaker avait déjà fait l’amour, sans passion, mais il connaissait les arcanes du plaisir. Aimer Juliana, pourtant, ne ressemblait en rien à ce qu’il avait connu. Elle était délicate, fragile, quand bien même son ardeur était aussi vive que la sienne, son désir aussi dépourvu de peur ou de honte. Elle éveilla en lui une douceur qu’il ne se soupçonnait pas, une tendresse exquise née pour elle seule et pour leur amour enchanté.

 

Au matin, une valise arriva pour Juliana, emplie de beaux vêtements de satin et de soie, pliés avec soin par Vivian, afin que la jeune femme les porte pour l’homme qu’elle aimait.

– De la part de ma tante.

– En effet, elle est moderne. J’aimerais la rencontrer.

– Cela ne saurait tarder.

Mais Garrett ne devait pas rencontrer Vivian. Quand Juliana appela pour la remercier de son envoi et proposer qu’ils se retrouvent au Peninsula à l’heure du thé, Vivian déclina tendrement l’invitation – à croire qu’elle aussi pensait que les six jours à venir seraient les seuls jamais concédés aux jeunes amants, six jours à se faire des souvenirs d’amour pour une vie entière.

– Je t’écrirai, promit-il avant son départ. Et je reviens dès que possible. Ne pleure pas, Juliana, je t’en prie, murmura-t-il, alors que lui-même luttait contre les larmes. Je reviendrai.

Non, songea-t-elle avec une certitude qui la terrifia.

Son terrible pressentiment de ne jamais revoir Garrett était cependant atténué par la conviction que, même s’il repartait à la guerre, il n’allait pas mourir.

– Je t’aime, Juliana.

– Moi aussi, je t’aime, Garrett… pour toujours.

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