Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 19 sur 36

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Perle de Lune

Cinquième Partie

 

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18

 

Siège des sociétés Lloyd-Ashton

Mercredi 1er septembre 1993

 

Lorsque sir Geoffrey regagna son bureau après l’allocution qu’il avait faite à treize heures au conseil législatif, il remarqua tout de suite le voyant vert qui clignotait sur son bureau. D’ordinaire, le signal ne fonctionnait pas.

Foulant le tapis Ming, Geoffrey se dirigea vers une armoire du XIe siècle. Ces deux pièces d’antiquité étaient de véritables œuvres d’art qui avaient appartenu autrefois à des empereurs.

L’armoire n’était pas seulement décorative ; ses portes en bois sculpté abritaient un poste de surveillance ultramoderne qui permettait au maître des lieux de contrôler, depuis son bureau en ville, le moindre recoin de Peak Castle et de ses environs, sans oublier, évidemment, les appels téléphoniques qui étaient immanquablement enregistrés. Cet équipement-là représentait la version miniature de ce qui existait au château. Ici, il n’avait qu’un seul écran et un magnétoscope. A son domicile, dans une pièce adjacente à son bureau et dissimulée par un mur de livres, il possédait suffisamment d’appareils pour enregistrer simultanément toutes les activités qui se déroulaient dans la demeure.

Ce système de surveillance avait été installé pendant la construction du château, avant même que Geoffrey ne rencontre sa future épouse. Sachant qu’il recevrait l’élite du territoire, le plus puissant habitant de Hong Kong avait voulu avoir accès aux conversations privées de ses invités, savoir ce qu’ils se chuchotaient quand ils ne se croyaient pas entendus – rumeurs de fusions imminentes ou potins autour de scandales privés. Depuis l’arrivée du gouverneur Patten, ce système d’information était devenu encore plus précieux. Les affaires et la politique marchaient maintenant de pair ; il fallait faire des choix. Certains pensaient que la survie économique à long terme de Hong Kong ne passerait que par la prompte instauration d’une réforme démocratique ; d’autres avaient déjà conclu des marchés fort lucratifs avec le gouvernement de Pékin.

Au fil des ans, le système d’espionnage de Geoffrey s’était révélé d’une utilité inestimable, lui procurant un avantage extraordinaire dans bon nombre de négociations. Mais, depuis son mariage, c’était épier Eve qui lui procurait le plus grand plaisir. Il pouvait la surveiller à chaque instant de chaque jour, à sa guise, l’observer quand elle se croyait seule, violer son intimité.

Non qu’elle fît quoi que ce fût de spectaculaire. Elle ne mangeait quasiment rien, ne buvait que de petites quantités de thé, et les cachets qu’elle avalait plusieurs fois par jour n’étaient que de l’aspirine ; elle tentait ainsi d’atténuer les graves migraines que lui causait la contraception par voie orale. Geoffrey tenait à ce qu’elle prenne la pilule ; il pouvait ainsi user d’elle quand il le voulait, et sans délai. Et c’était le plus sûr moyen de ne pas mêler irrévocablement son sang bleu à celui, trop commun, d’une roturière.

Ève était l’immobilité incarnée. Parfois, elle se tenait si tranquille, tellement silencieuse que le système échouait à détecter sa présence. Dans ces cas-là, Geoffrey la cherchait, cliquant écran après écran, jusqu’à la localiser. Elle était dans le grand salon, en train de lire, ou dehors, debout au bord de la falaise, fixant le ciel.

Certaines fois, rares, l’expression de son visage paraissait presque heureuse, presque sereine, comme si elle s’était évadée vers un rêve. C’était dans ces moments-là que Geoffrey annulait ses rendez-vous et se précipitait chez lui, la surprenait, saccageait sa paix en lui rappelant avec une force brutale qu’elle lui appartenait et lui appartiendrait toujours.

Cela dit, sir Geoffrey Lloyd-Ashton n’était pas devenu le taï-pan le plus riche de Hong Kong en perdant son temps à épier l’inactivité de son épouse, pas plus qu’il n’avait besoin de programmer les caméras dissimulées dans le château pour filmer les faits et gestes d’Ève en son absence. Il n’avait pas besoin de cela : bien en vue sur son bureau, la petite boîte noire au voyant vert l’alertait en cas d’activité inaccoutumée.

Ouvrant les portes de l’armoire, il avisa deux signaux. Le premier le prévenait qu’il y avait eu deux coups de téléphone enregistrés, le second indiquait une présence étrangère dans le château, une voix que les détecteurs électroniques n’avaient pas identifiée comme appartenant à Ève ni à aucun membre du nombreux personnel de maison.

Un visiteur à Peak Castle, un visiteur pour Ève, devenait pour Geoffrey la priorité des priorités. Quand l’image se précisa sur l’écran, il découvrit son identité : Allison Whitaker, qui venait au moment précis où il l’y avait autorisée, quand, enfin, le ciel de Hong Kong se chargeait de gris.

Supposant que des conversations téléphoniques avaient eu lieu entre Ève et Allison, Geoffrey fut pris de colère en constatant que ce n’était pas le cas. Cela signifiait que les deux femmes s’étaient donné rendez-vous lundi, lorsque Ève était au-dehors, en se servant d’un téléphone qu’il ne pouvait contrôler.

Le premier appel venait d’un homme, un médecin qui se présenta comme le cardiologue de Lily Kai. Après s’être abondamment excusé de déranger Ève chez elle, il devint encore plus hésitant pour aborder le motif de cette intrusion.

– Je viens de voir Lily.

– Comment va-t-elle ?

– Pardon ? Oh, bien. Ce n’était qu’une consultation de routine. Mais, voilà, j’ai cru de mon devoir de vous avertir d’un petit problème. Notre jeune Lily s’est mis dans la tête que vous lui aviez promis d’être à l’hôpital le jour de son opération. Il n’est pas rare de voir s’emballer l’imagination d’un enfant de cinq ans mais…

– Lily n’a rien imaginé, docteur. Je lui ai effectivement promis d’être là.

– Ah bon ?

– Absolument. J’en ai parlé aux infirmières de la salle trois qui doivent me communiquer la date de l’intervention dès qu’elle sera arrêtée.

– Nous l’avons décidée aujourd’hui. C’est prévu pour le 13 décembre.

– Vous savez à quelle heure ? J’ai dit à Lily que je la verrais avant qu’elle n’entre au bloc.

– Ce sera la deuxième opération de la journée. Les chirurgiens interviendront vers dix heures du matin.

– Donc si j’arrive à l’hôpital à huit heures, je pourrai la voir ?

– Certainement.

– Et après ? Je lui ai également promis de la retrouver à son réveil.

– Si tout se passe bien, elle devrait être bien éveillée en fin d’après-midi.

– Si tout se passe bien… Vous craignez des problèmes ?

– Non, franchement non. Mais on ne peut prendre à la légère une opération à cœur ouvert. Un problème est toujours possible en cours d’intervention. Cela dit, la procédure en soi est simple, il s’agit de greffer une plaque sur la malformation et, pour Lily, ce serait la guérison.

– Donc, une fois l’intervention terminée, elle sera tirée d’affaire ?

– Normalement. Bon, j’ai assez abusé de votre temps. Je vous remercie encore, lady Lloyd-Ashton. C’est vraiment très gentil de votre part. Votre promesse signifie énormément pour Lily, comme pour ses parents.

Lily, réfléchit Geoffrey. La petite Chinoise pour laquelle Eve s’était soumise à plusieurs piqûres… Il se demanda à quel moment Ève avait l’intention de lui faire part de sa promesse. Peut-être jamais. Le hasard voulait que l’opération fût fixée un lundi, le jour où Ève se rendait ordinairement à l’hôpital, et si la chance continuait de la favoriser, son mari n’aurait pas d’autres plans pour elle ce jour-là. Elle verrait Lily avant et après l’intervention – sans avoir besoin d’en aviser Geoffrey.

Sauf que maintenant je le sais.

Certes, il tenait à ce qu’elle honore sa promesse. Issue heureuse ou non, la compassion de la princesse de Peak Castle fournirait un sujet bouleversant aux médias locaux. Parfait pour Cynthia, songea Geoffrey avec amusement, sachant combien la journaliste méprisait ce qu’elle qualifiait de « non-nouvelles » – mais sachant aussi qu’elle ferait ce reportage pour lui. Le 13 décembre, Cynthia serait à l’hôpital, et lui aussi, afin de soutenir sa princesse, qu’elle lui ait ou non parlé de sa promesse.

La deuxième conversation enregistrée avait eu lieu vingt minutes plus tôt. Cette fois, c’était Eve qui avait appelé Juliana Kwan à la boutique Perle de lune.

– Tu te rappelles que je t’ai parlé d’Allison Whitaker ? La photographe du Palais de jade qui portait l’une de tes robes, à paillettes arc-en-ciel ?

– Oui, bien sûr, je m’en souviens.

– Il se trouve qu’elle est auprès de moi en ce moment, et elle vient de me confier qu’elle aimerait trouver une autre robe de soirée Perle de lune pour l’inauguration de l’hôtel. J’ai pensé qu’il serait préférable qu’elle te rencontre. Cela t’est-il possible ?

– Absolument. J’en serai ravie. Dis-lui que je serai heureuse de dessiner une robe pour elle, spécialement pour ce soir-là.

– Tu es adorable. Quand peut-elle venir te voir ?

– Attends, je prends mon agenda.

Il se fit un bref silence sur la ligne, avant que Juliana ne reprenne la parole :

– Ce vendredi à onze heures ; cela lui convient-il ?

Tandis qu’il écoutait distraitement Eve convenir du rendez-vous avec Allison avant de dire au revoir à la couturière, Geoffrey se remémora une autre conversation entre Ève et son amie, enregistrée en juin, par laquelle il avait appris que Juliana était la mère de Maylène Kwan.

Que de secrets tu me caches, ma princesse. Il corrigea aussitôt, avec un sourire : que de secrets tu essaies de me cacher* Mais tu ne peux avoir de secrets, mon amour, pas pour moi.

Il porta alors son attention sur l’écran vidéo et augmenta le son afin d’entendre ce qui se disait en direct à Peak Castle. Allison s’émerveillait de sa récente visite au monastère Po Lin sur l’île de Lantau. Sa joie contagieuse se communiquait si bien à Ève que celle-ci en avait les yeux tout illuminés. Et elle semblait si jeune, si heureuse, si libre…

 

– J’ai passé un après-midi délicieux, déclara Allison à son hôtesse qui la raccompagnait à la porte de Peak Castle. Merci beaucoup.

– Votre visite m’a fait grand plaisir, Allison. Vous êtes sûre que vous ne voulez pas que je vous fasse reconduire aux Alizés ?

– Oh non, répondit Allison en souriant. J’aurai tellement de plaisir à marcher dans la brume.

Une brume féerique, songeait-elle en descendant Mount Austin Road en direction du terminus du tramway.

Depuis dimanche, de lourds nuages avaient envahi le ciel de Hong Kong, et aujourd’hui le brouillard annonçait l’imminence des pluies. Pour l’heure, le pic Victoria évoquait un décor de féerie argenté et noir, où la brume irréelle semblait naître de la montagne, comme soufflée par le dragon aveuglé.

Allison laissa dériver sa pensée vers un autre portrait noir et argenté… vers les merveilleuses soirées aux chandelles que James et elle avaient passées ensemble depuis le mois de juillet. Ils ne se voyaient qu’une fois par semaine, rendez-vous prudemment dosés qui commençaient par l’appréciation des récentes photos de la jeune femme et se continuaient par le dîner.

La plupart du temps, James affectait une attitude policée, amicale, mais légèrement distante, sur la réserve. Et ses mains solides, chaudes du feu qui couvait en lui, n’effleuraient Allison que pour la protéger, la guider lorsqu’ils franchissaient des portes ou traversaient des rues.

Parfois, il semblait oublier ses propres règles, un instant fugitif… et dans ces moments-là elle croyait décrypter dans son regard un profond désir d’elle.

Mais la trop simple Allison Parish Whitaker pouvait-elle réellement être l’objet du désir de James Drake ? se demandait-elle. N’était-ce pas plutôt que, par une extraordinaire coïncidence, elle lui rappelait Gweneth ?

Sans soupçonner le moins du monde qu’Ève elle-même n’avait été convoitée qu’à cause de sa ressemblance avec une autre femme, elle s’était cependant rendu compte, lorsqu’elle avait prié Eve de lui parler de Gweneth, que son interlocutrice avait paru deviner sa préoccupation profonde, car elle avait pris grand soin de l’assurer qu’il n’existait aucune similitude entre Gweneth et elle.

L’enchantement était donc bien réel. Le désir intense qu’elle lisait parfois dans le regard argenté – cette faim, cette attirance, ce besoin –, elle en était, miraculeusement, l’objet.

 

Il n’était que six heures du soir, et Allison savait par James que la talentueuse architecte du Palais de jade travaillait chaque jour très tard dans la nuit à la tour Drake. Pourtant, c’était Maylène, cette silhouette impeccablement vêtue qui marchait devant elle sur Chater Road. Cette parfaite allure de mannequin, ce pas gracieux, malgré la hauteur des talons aiguilles, et cette chatoyante torsade de cheveux noirs roulée en chignon serré n’appartenaient qu’à elle.

Allison hésita avant d’appeler, retenue par le souvenir de ce qu’elle semblait susciter de contradiction – de trouble même – chez Maylène. Le petit papillon qui avait coulé une vie sereine dans son cocon n’était pas accoutumé à provoquer de vives réactions chez autrui. Les étrangers l’accueillaient généralement avec une neutralité de bon aloi, un sourire chaleureux, un bonjour amical… jamais avec ces regards noirs, ces sombres éclairs, comme si elle eût représenté une menace.

Dès le début, l’attitude de Maylène à son égard n’avait rien eu de neutre ; elle n’était qu’excessive, dans un sens ou dans l’autre. Jamais, de toute sa vie, Allison ne s’était sentie aussi bienvenue que lorsqu’elle s’était trouvée face à Maylène à l’aéroport ; à croire que l’architecte avait depuis toujours attendu de la rencontrer, comme si elles étaient déjà liées, des amies perdues de longue date qui se retrouvaient enfin.

Mais ensuite, dans l’appartement, elle avait surpris l’expression presque mauvaise des yeux vert jade qui la fixaient… et, bien que Maylène ait prétexté un souci professionnel, Allison ne parvenait pas à se départir du sentiment qu’elle était bien l’objet de cette hostilité manifeste – comme si elle avait nui à Maylène. Quelques instants plus tard, alors qu’elle était sur le point de suggérer qu’elles passent un moment ensemble, le doute s’était encore accru quand Maylène s’était subitement éloignée.

Plus d’une fois, elle s’était raisonnée : Maylène Kwan se trouvait au cœur d’un projet extraordinaire, d’un défi terrible. Qu’elle fût d’humeur changeante ou même maussade n’avait rien d’étonnant. Il était peu vraisemblable, et même présomptueux, d’imaginer que le modeste papillon – au demeurant, une parfaite inconnue – pût provoquer chez l’architecte une quelconque réaction, surtout négative.

Ou étonnamment positive, songea Allison en se remémorant ces premiers instants, inoubliables, à l’aéroport. Pure illusion que ce bonheur qu’elle avait cru voir briller dans les yeux de Maylène ? Avec sa manie de voir la vie en rose, projetait-elle partout son propre optimisme ? Si oui, l’illusion avait été forte, et dépassait le domaine visuel, car elle touchait également à des sentiments, étranges, vivaces. A plusieurs reprises, durant les nuits d’été, Allison s’était éveillée d’un profond sommeil avec la conscience claire et une envie brûlante d’appeler Maylène, pour savoir si elle veillait elle aussi et si elle se sentait d’humeur à bavarder.

Si elle avait toujours résisté à ces élans surprenants, en cette fin d’après-midi brumeuse et féerique, elle se décida :

– Maylène !

Elle n’avait pas crié fort, mais Maylène l’entendit. Et tandis qu’Allison comblait la distance qui les séparait, chacune put constater les changements survenus chez l’autre depuis qu’elles s’étaient croisées au mois de juillet.

Dans la sœur dorée, Maylène ne releva que de rassurantes transformations. Une chevelure plus longue, où le clair de lune et le feu continuaient de s’épouser dans les boucles folles dont la parait l’humidité ambiante. Elle avait le teint hâlé et ses yeux paraissaient briller plus encore.

Chez Maylène, Allison prit conscience de modifications tout à la fois heureuses et inquiétantes. La brume avait parsemé la chevelure lustrée de milliers de diamants minuscules et si la beauté de la jeune femme restait frappante, elle avait aussi quelque chose d’abîmé ; des cernes violacés ombraient les yeux vert jade, des yeux qui eux-mêmes paraissaient terriblement anxieux. Allison comprit la raison de cette fatigue flagrante – Sam et Maylène avaient travaillé sans relâche – mais non l’angoisse du regard. D’après James, la construction du Palais de jade progressait sans faux pas.

– Avez-vous terminé votre journée ? demanda Allison quand elles se furent saluées.

– Oui, je n’arrivais à rien, répondit Maylène. Et vous ?

– J’ai terminé, moi aussi. A vrai dire, j’ai pris un jour de congé. Ce matin, j’ai fait des courses et cet après-midi je suis allée voir Eve.

Allison avait prévu de passer la soirée dans son labo, mais soudain, Maylène lui parut plus importante.

– Puisque nous avons toutes les deux fini notre journée, vous aimeriez dîner avec moi ?

Voyant Maylène se rembrunir instantanément, elle suggéra, sans se froisser :

– Vous avez sans doute d’autres projets.

– Non, non. Cela me fera plaisir de dîner avec vous, affirma Maylène qui parut à Allison plus courageuse que rassurée.

– Sans cérémonie ? Je fais monter un repas chez moi ?

– Très bonne idée.

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