Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 36 sur 36

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Perle de Lune

Chapitre 35

 

 

Palais de jade

Vendredi 31 décembre 1993

 

Elle se tenait sur l’esplanade, près du port, à l’endroit précis où, un jour de juin, Sam et elle avaient su voir ce que nul n’aurait pu voir : leur hôtel, déjà bâti, magnifique et grandiose.

Ce soir, le Palais de jade étincelait. Dans le hall vitré, ils étaient incroyablement nombreux à être venus fêter l’inauguration ; peut-être même quelque dragon de Kowloon s’était-il glissé dans la foule. Seule sur l’esplanade, elle s’émerveillait du clignotement des lumières de Hong Kong qui se reflétaient sur le miroir lisse et noir du port Victoria.

Il était près de minuit. La lune hivernale avait la couleur du champagne, l’air était tiède et parfumé. Elle portait un chong-sam en brocart doré, une création Perle de lune ; ses cheveux noirs, qu’elle avait si longtemps tenus en un chignon serré, s’épanouissaient maintenant en boucles soyeuses. Immobile à contempler les lumières de la ville, elle avait posé les mains sur son ventre,

– Bonne année, Jade.

Maylène crut à une hallucination, un murmure d’espoir venu de son propre cœur. Elle était en train de penser à lui, bien sûr, se demandant quand et comment elle lui parlerait de leur bébé. Mais même dans sa rêverie, elle n’avait pas imaginé un souhait énoncé si tendrement. D’ailleurs, elle n’avait encore osé rêver d’une quelconque parole tendre de sa part.

Les mots qu’elle venait d’entendre étaient doux, caressants comme la brise nocturne, et elle ressentit plus de chaleur encore lorsque le corps solide du cow-boy vint auprès d’elle.

– Sam, murmura-t-elle. Tu as décidé de venir.

– Je ne pouvais pas rester au loin.

Un instant, les yeux de Maylène se firent plus brillants que toutes les lumières de Hong Kong. Mais, trop vite, Sam les vit s’obscurcir.

– Tu n’as pas l’air contente de me voir.

– Quelqu’un de ma famille t’a-t-il demandé de venir ?

– Non.

C’était la vérité, et Sam sourit de constater qu’elle paraissait soulagée.

– Tu as donc une famille à présent, reprit-il.

– Oui, une famille merveilleuse.

– Et protectrice, ajouta-t-il. Tous ses membres, sauf un, ont paru bien embarrassés de me voir, et hésitants à me dire où je pouvais te trouver.

– Sauf Allison.

– Sauf Allison. Ta sœur m’a même pris par la main, m’a amené jusqu’à la fenêtre et ne m’a lâché qu’après s’être assurée que tu étais encore là.

Parce qu’Allison croit aux contes de fées, songea Maylène. A l’heureux dénouement des contes de fées.

Allison Parish Whitaker avait aussi une confiance inébranlable en sa sœur. Sam t’aime, avait-elle répété un millier de fois au cours des trois semaines écoulées. Comment pouvait-il en être autrement ?

L’inlassable et affectueux refrain avait presque décidé Maylène à prendre l’avion pour San Antonio. Elle débarquerait dans le ranch de Sam, son Stetson à la main, santiags aux pieds, et après avoir salué le cow-boy, elle lui avouerait son amour.

Au pire, que peut-il arriver ? interrogeait Allison, lorsque les deux sœurs imaginaient ensemble la scène au Texas. Il peut me briser le cœur, rétorquait Maylène. Ce à quoi Allison répondait doucement : « Ton cœur est déjà brisé. »

Et Sam Coulter était là, il l’avait cherchée…

– Tu m’as manqué, Jade.

– Vraiment ?

– C’est normal quand on aime quelqu’un qu’il vous manque ; enfin je suppose. Je n’avais jamais été amoureux… jusqu’à présent.

Ignorant comment Maylène réagirait, Sam savait seulement qu’il ne pouvait passer le reste de sa vie à souffrir de son absence, à l’aimer, et à se demander ce qu’elle éprouvait réellement.

Maintenant, dans les yeux vert jade, s’étaient allumés des éclats d’espérance.

– Je t’aime, Maylène Kwan. J’aurais dû te le dire depuis longtemps. J’ai cru que tu jouais avec moi, mais ce n’était pas vrai, n’est-ce pas ? Tu doutais profondément de toi.

– Tu m’aimes ? souffla Maylène.

– Je t’aime.

Dans la tiédeur de la nuit, les mots volèrent jusqu’à la jeune femme pour l’envelopper de leur chaleur.

– Et je veux passer ma vie avec toi, reprit Sam quand toute ombre d’incertitude eut déserté les beaux yeux.

De sa poche, il sortit une petite boîte en carton rouge.

– Ouvre-la, Jade. En te demandant cela, j’exerce le droit de celui qui offre un présent.

A l’occasion de cette période de fêtes, le paquet était d’un beau rouge vif, mais Sam, désirant attirer la chance, l’avait encore embelli. Sous le ruban de satin pourpre, l’homme qui avait aménagé un nid pour Maylène la nuit du typhon en avait créé un autre, miniature cette fois, et tout en papier de soie rouge.

Le diamant était parfait, sans défaut, et brillait de mille feux dans sa monture signée Tiffany. Maylène fixait le bijou, incapable pour l’instant d’articuler un mot.

– Elle est très traditionnelle, reconnut Sam. Si tu préfères autre chose…

– Non, murmura-t-elle. Nous sommes très traditionnels, nous les Whitaker.

Elle caressa le diamant, les doigts aussi timides et respectueux que ceux de Dorothy lorsque, la nuit du typhon, elle avait touché la vitre de jade et d’émeraude. Elle avait peine à croire que ce qui lui arrivait était vrai, qu’elle était passée du monde des illusions à celui du réel.

– Cela veut dire qu’elle te plaît ? interrogea Sam. Et que tu m’épouseras ?

– Je l’aime énormément. Je t’aime, ajouta-t-elle en relevant la tête.

Prenant la bague, Sam la glissa à l’annulaire tremblant de Maylène. Elle lui allait parfaitement.

La jeune femme eut l’impression fugitive que ses mains, à lui aussi, tremblaient… Une illusion, certainement.

– Tu étais sûr que je dirais oui, n’est-ce pas, Cow-boy ?

Elle essayait de plaisanter, pour ne pas fondre en larmes, mais le regard bleu ne souriait pas et se fit encore plus intense.

– Je n’étais sûr de rien. J’espérais simplement. Tu ne m’as toujours pas donné ta réponse.

– Oui, Sam, oui, je t’épouserai.

Les larmes de Maylène coulèrent alors. Sam les sécha par des baisers. Le flot était tari depuis longtemps qu’il continuait de l’embrasser.

– Quand, Jade ? finit-il par demander entre deux caresses. Quand m’épouses-tu ?

– Quand tu veux. James et Allison se marient demain.

– C’est le jour de ton anniversaire. Nous pourrions nous marier le jour de l’anniversaire d’Allison – à condition qu’il vienne vite.

– C’était aujourd’hui, il sera passé dans dix minutes !

– Dans ce cas, réfléchissons, fit Sam. Allison se mariant le premier jour de la nouvelle année occidentale, nous pourrions nous marier dans un mois, au Nouvel An chinois. Ou bien…

Il s’interrompit, espérant lire sur le visage aimé qu’elle comprenait ce qu’il tentait de lui dire réellement. Les yeux verts étincelèrent. La femme qui se tenait devant lui n’avait rien d’une actrice talentueuse qui feint le bonheur.

Enfant de deux mondes, Maylène Kwan, enfin, était fière de ce qu’elle était.

– Ou bien, acheva-t-elle avec une joie sereine, nous pourrions nous marier entre les deux.

Ils s’embrassèrent à nouveau, se caressèrent longuement.

– Il faudrait commencer à songer où nous allons passer la nuit, finit par murmurer Sam d’une voix vibrante de désir.

Avant qu’elle pût répondre, il reprit, pressé tout à coup de dresser des plans plus définitifs :

– Où vivrons-nous ? Où sera ta famille ?

– Ils vont s’installer ici, y compris mes grands-parents qui viendront pour de longs séjours. Je crains que nous ne soyons devenus une famille de militants pour la liberté.

– Je crois avoir un peu de cela dans mon sang de Texan. Donc, nous vivrons à Hong Kong. Penses-tu que nous parviendrons à persuader James de nous laisser collaborer à certaines de ses entreprises ?

– Je suppose que oui, plaisanta Maylène. Mais, ajouta-t-elle, redevenue sérieuse, tu as d’abord ces deux chantiers en perspective, non ?

– Non, fit Sam qu’elle s’étonna de voir sourire. Us m’ont appelé, mais je leur ai dit qu’ils auraient ma réponse après le premier de l’an… quand je t’aurais vue.

– Tu peux les accepter. Je viendrai avec toi.

Sam n’avait nullement l’intention de séparer la femme qu’il aimait de sa famille.

– Je préfère rester ici. J’ai hâte de trouver une plage, deux chevaux et de t’initier à l’équitation.

Comme une ombre soucieuse passait sur le visage de Maylène, il s’empressa de préciser :

– Monter à cheval n’est pas indispensable pour une cow-girl, mais je crois que tu aimeras.

– Oui… mais pas tout de suite.

Dans un éclair soudain, Sam se rappela la façon dont elle se tenait lorsqu’il était arrivé, ses mains gracieuses posées sur son ventre, protectrices. Sur le coup, il avait été frappé par sa beauté, par le charme étonnant de son attitude.

A présent, il comprenait qu’il y avait autre chose, de plus bouleversant.

– Nous allons avoir un bébé ? fit-il très doucement.

Maylène plongea dans le regard de Sam, brillant d’amour et de joie.

– Nous allons avoir un petit typhon.

– Tu te sens bien ?

– Merveilleusement bien. Même si la tête me tourne de temps en temps ; au point qu’il me semble que je perds l’équilibre.

– C’était le cas quand je t’ai rencontrée.

– Et tu m’as empêchée de tomber.

– Je t’empêcherai toujours de tomber.

Les mains de Sam tremblaient – et ce n’était pas une illusion – quand il les posa, tendrement, avec respect, sur le ventre de Maylène. Et lorsque les mains de Maylène, si fines, se mêlèrent aux siennes, si fortes, tous deux eurent conscience du sens profond de leur geste.

Dans la solennité et la joie, un homme et une femme promettaient de chérir à jamais le don d’amour qu’ils avaient engendré.

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