Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 31 sur 36

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Perle de Lune

Chapitre 30

 

Le Dr Lau affichait une telle gravité que Maylène comprit que sa sœur était morte avant même que le médecin ne prenne la parole.

– Allison a supporté votre sang comme si c’était le sien.

Déjà éperdue de chagrin, Maylène mit quelques instants à comprendre ces paroles.

– Vraiment ? Mais… il était trop tard ? Elle est… morte… quand même ?

– Allison est vivante, l’hémorragie a été stoppée, mais son cœur continue de faiblir.

– Elle a besoin de plus de sang.

– Oui.

– Prenez-en, fit Maylène, tendant ses minces bras blancs, paumes ouvertes. Prenez-en encore !

– Le règlement de l’hôpital ne nous autorise pas à prélever plus d’une unité chez un donneur.

Tout en énonçant consciencieusement la règle, le médecin balançait entre gravité et espoir. A un autre moment de son existence, la Chinoise au sang pur, Paméla Lau, aurait pu compter parmi ces camarades de classe qui raillaient Maylène Kwan à cause de ses yeux verts et de sa peau blanche. A présent, Paméla et Maylène avaient le même but. Toutes deux étaient déterminées à faire le nécessaire pour sauver la vie d’Allison. Et toutes deux savaient qu’en transfusant Allison malgré son bracelet d’alerte, elles avaient déjà transgressé des règles autrement plus strictes.

– Prenez mon sang, docteur Lau. Prenez tout ce qu’il vous faut… tout ce dont Allison a besoin.

Sans une hésitation, Paméla Lau prépara le bras de Maylène Elle choisit une aiguille plus grosse que celle ordinairement utilisée pour les prélèvements ; il fallait taire vite.

– M. Drake et M. Coulter aimeraient vous voir, dit Paméla Lau, une fois l’aiguille en place, tandis que le liquide rouge coulait abondamment. Et puis, Maylène, votre père est ici. Lui aussi a très envie de vous voir.

– Mon père ? Ici ?

– Apparemment, il est arrivé tard hier soir.

– II… Ils ne savent pas où je suis, n’est-ce pas ?

– Non, ils ne savent pas.

Le médecin confirmait qu’elle avait respecté la pressante requête de Maylène de rester seule en attendant de savoir si son sang avait été fatal ou non à sa sœur.

– Maintenant, nous savons que votre sang est compatible avec celui d’Allison, reprit le Dr Lau, et je crois que grâce à cette seconde transfusion elle sera hors de danger… Alors n’est-il pas temps que vous voyiez ces messieurs ? Ils sont très impatients.

– Non… pas encore… s’il vous plaît.

 

Lorsqu’elle revint une heure plus tard, Paméla Lau souriait.

– Le rythme cardiaque de votre sœur s’est considérablement amélioré, annonça-t-elle en refermant instinctivement ses doigts fins autour du poignet de Maylène. A dire vrai, son pouls est plus vigoureux – et moins rapide – que le vôtre.

– Elle va s’en sortir ?

– Tout ira bien pour elle. Je vous rappelle que trois messieurs attendent pour vous voir.

Maylène secoua la tête, et ce mouvement lui causa un étourdissement ; elle était très affaiblie.

– Ce sont des hommes déterminés, Maylène, insista le Dr Lau. Jusqu’à présent, ils ont eu la courtoisie de ne pas me suivre, mais la prochaine fois…

– Il n’y aura pas de prochaine fois, décida Maylène.

Elle se redressa, trop vite, et fut prise de vertige.

– Je m’en vais.

– Vous n’êtes pas en état d’aller où que ce soit. Vous avez perdu une grande quantité de sang, sous contrôle médical certes, mais votre organisme ne fait pas la différence. Je veux que vous restiez couchée ici toute la nuit, sous perfusion.

– Il m’est déjà arrivé de donner mon sang, souligna Maylène.

Elle s’impatienta lorsque ses doigts tremblants entreprirent de tirer les coins du sparadrap qui maintenait l’intraveineuse.

Paméla Lau posa ses doigts dorés sur les siens.

– Ce n’était pas un don ordinaire.

– Non, en effet, reconnut Maylène avec un faible sourire qui disparut aussitôt. Il faut que je m’en aille. Je vous en prie. Je n’irai pas loin, je vous téléphonerai dès que je serai arrivée. Vous allez me donner du fer, j’avalerai une poignée de cachets et je vous promets de me mettre au lit.

Le médecin comprit que Maylène allait partir avec ou sans son accord.

– Où irez-vous ?

Son appartement aux Alizés ? Non, ils la chercheraient là-bas. Le Hilton était bien plus proche ; elle ne serait pas loin si Allison avait encore besoin de sang.

– Je vais de l’autre côté de la rue, au Hilton.

Elle s’interrompit, songeant que Sam, James et son père risquaient de fouiller toute la ville à sa recherche. Il lui fallait un nom d’emprunt. J’ai déjà un autre nom, se rappela-t-elle, celui que m’a donné ma sœur. Le nom qui lui convenait… Elle était en quête d’un pays à elle, d’un lieu d’appartenance… et n’était-elle pas en train d’approcher de sa maison ?

– J’y descendrai sous le nom de Dorothy…

– Dorothy comment ?

La veille, sans doute ne se serait-elle pas souvenue du nom de famille de l’héroïne du Magicien d’Oz. Il lui revint soudainement. Comme il convenait bien, lui aussi, en cette nuit où Hong Kong était assailli par les vents mordants de l’hiver, par cette nuit où son propre cœur n’était que turbulences, par cette nuit où elle devinait que Dorothy devrait encore affronter des tempêtes avant de trouver le havre…

– Gale murmura-t-elle. Dorothy Gale.

Après avoir joint le Dr Lau pour la prévenir que Dorothy avait traversé sans encombre la venteuse artère de Garden Road et se trouvait maintenant à l’abri dans une chambre du Hilton, Maylène se mit à feuilleter l’annuaire. Elle savait qu’elle y trouverait le numéro de J. Kwan sur Mount Cameron Road. Voilà des mois qu’elle avait procédé à cette recherche, peu après son retour à Hong Kong, mais elle ne s’était autorisée à jeter qu’un rapide coup d’œil sur le numéro de téléphone de sa mère. Elle redoutait, si elle le savait par cœur, d’appeler sans réfléchir, dans un élan d’amour, alors que le moment ne serait pas encore venu.

Elle appelait à présent par amour, mais le message de ce soir était bien différent de celui qu’un jour – bientôt – elle trouverait le courage de formuler. Car, elle le savait, Juliana ne serait pas chez elle. Elle était au Coliseum. Maylène prévoyait donc de confier son message au répondeur… si sa mère en possédait un.

L’appareil électronique se mit en route à la quatrième sonnerie. Tandis qu’elle écoutait la voix douce de sa mère prier le correspondant de laisser un message, elle songea que le répondeur était peut-être une acquisition nouvelle. Depuis juin ? En prévision du coup de fil de sa fille, afin de ne pas manquer un moment tant attendu ?

Cette merveilleuse hypothèse priva Maylène du calme avec lequel elle avait prévu d’énoncer les phrases soigneusement répétées. Les mots jaillirent, haletants et tremblants d’émotion.

– Maman… c’est moi. Je sais que tu es au Coliseum, mais quand tu rentreras, si tu écoutes les informations, tu apprendras qu’Allison a eu un accident. Elle va bien. Tout va bien. Enfin… pas tout à fait. Garrett Whitaker est à Hong Kong, et il doit être furieux. J’ai donné mon sang à Allison, tu comprends, et de ce fait… Maman, il sait que je sais la vérité… que je sais qu’Allison est ma sœur. Je n’ignore pas ce que tu éprouves pour lui mais… je t’en prie, ne va pas à l’hôpital.

C’était là, essentiellement, le but du coup de téléphone de Maylène : prévenir sa mère que Garrett Whitaker se trouvait à Hong Kong, sans aucun doute en rage que son secret ait été dévoilé. Comme aucun signal ne retentissait pour lui signifier que la communication était terminée, la jeune femme ajouta, encore bouleversée par l’espoir qui sourdait dans la voix de sa mère sur la bande magnétique.

– Maman, pardon ! Si tu savais comme je regrette…

 

Tandis qu’Allison et Maylène dormaient et reprenaient des forces, la tempête en mer de Chine gagna elle aussi en force. Le samedi à midi, la population de Hong Kong était prévenue qu’elle allait essuyer le plus violent typhon de ces trente dernières années. Les habitants de Kowloon furent particulièrement alertés : selon les estimations les plus précises, l’ouragan devait toucher la terre avant minuit à la pointe sud de la péninsule – c’est-à-dire très exactement au Palais de jade.

Le samedi, à deux heures de l’après-midi, Maylène se réveilla, complètement désorientée. Elle avait dormi près de dix-huit heures, constata-t-elle, d’un sommeil profond, sans rêves. Elle tâtonna à la recherche du téléphone sur la table de chevet, composa le numéro de l’hôpital et demanda à parler au Dr Lau.

– C’est Maylène, annonça-t-elle dès que le médecin fut en ligne. Est-ce qu’Allison va bien ?

– Très bien. Elle est un peu assommée, ce qui est normal, mais elle est hors de danger. Et vous, comment allez-vous ?

Maylène réfléchit brièvement. Elle était encore faible, étourdie et fatiguée malgré son long repos, mais elle se sentait mieux. Enfin… ces maux n’étaient rien comparés aux brûlures d’estomac qu’avaient occasionnées les comprimés de fer.

– Un peu groggy, mais ça va, murmura-t-elle.

Exactement comme ma sœur.

– Puis-je le faire savoir à ces messieurs ? Il ne leur a pas fallu longtemps pour comprendre que vous aviez quitté l’hôpital. Ils se sont inquiétés.

– S’il vous plaît, dites-leur de ne pas se faire de souci, pria doucement Maylène.

Elle se demanda qui parmi « ces messieurs » se souciait sincèrement d’elle. James ? Oui, son futur beau-frère lui était réellement attaché. Garrett Whitaker avait certainement à cœur d’obtenir de ses nouvelles, mais en vérité il s’inquiétait plus de son secret que d’elle. Restait Sam… Soudain, Maylène se rendit compte que Sam ne devait plus figurer parmi « ces messieurs ». On était samedi après-midi. Voilà plusieurs heures qu’il s’était envolé pour le Texas.

– M. Coulter est parti, n’est-ce pas ?

– Oui, hier soir, peu après avoir compris que vous aviez quitté l’hôpital. Mais M. Drake et votre paix…

– Rassurez-les, vous serez gentille, coupa Maylène. Mais dites-leur que j’ai encore besoin de repos… et de solitude.

– J’espère que vous allez rester dans votre chambre jusqu’à ce que le typhon soit passé.

– Le typhon ?

Dès qu’elle apprit que des vents dévastateurs se précipitaient sur Hong Kong et le lieu précis où ils allaient livrer leur plus violent assaut, Maylène oublia ses vertiges, oublia les visites qu’elle avait prévu de faire une fois ses forces recouvrées : à sa mère, à sa sœur, peut-être même à son père. Sa famille serait à l’abri, loin de la course fatale du typhon.

Et où serait Dorothy, tandis que se déchaînerait la tempête ? La réponse lui vint dans un calme étonnant, un délicieux sentiment de paix. Pour la première fois de sa vie, Maylène Kwan savait exactement où était sa place.

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