Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 10 sur 36

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Perle de Lune

Chapitre 9

 

 

D’ordinaire, aux Alizés, il incombait à l’un des nombreux grooms en uniforme blanc de montrer ses appartements à tout nouvel hôte et de lui détailler les multiples services offerts par l’hôtel. Ce soir, le groom était dispensé de sa tâche. Ce soir, pour Allison Whitaker, le propriétaire de l’hôtel avait préféré faire lui-même le guide.

Grâce à ses lectures, Allison savait que tous les hôtels cinq étoiles de Hong Kong faisaient grand cas du service. Pourtant, à écouter James Drake lui énumérer succinctement les possibilités de l’hôtel, elle supposa que le standing des Alizés donnait la note à tous les autres hôtels de la colonie.

En plus d’un personnel voué à prévenir les moindres désirs de la clientèle, la plupart des services fonctionnaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il n’y avait pas d’heure pour le blanchissage ou le repassage ; les chambres étaient faites à l’heure désirée par leur occupant ; à chaque étage, plusieurs maîtres d’hôtel s’empressaient de fournir, dans les minutes qui suivaient la requête, thé, scones beurrés, corbeilles de friandises et journaux du monde entier.

Tous les restaurants de l’hôtel proposaient un service dans la chambre. Que l’on ait envie de cuisine française, on commandait chez DuMaurier ; de mets aigre-doux à la cantonaise, on s’adressait à la Lanterne bleue ; il y avait aussi les plats très épicés à la setchouanaise du Gingembre sauvage ; et pour des plats britanniques traditionnels on choisissait son menu chez Elliott. L’intégralité du troisième étage de l’hôtel était consacrée à la remise en forme : cure de rajeunissement, athlétisme, musculation et piscine couverte. Au trentième étage, une superbe piscine paysagée dominait le port Victoria.

Les résidents jouissaient d’avantages supplémentaires. Les cuisines étaient ravitaillées en produits de première nécessité aussi bien qu’en vins des plus grands crus, et comme la plupart de ces hommes d’affaires manquaient de temps pour faire leurs courses, il leur suffisait de cocher les articles désirés sur des listes imprimées qui proposaient une incroyable variété de marchandises. Le client confiait sa liste au maître d’hôtel ou la faxait au concierge, et il obtenait satisfaction en l’espace de deux heures.

– C’est merveilleux, ne cessait de répéter Allison, tandis que James lui montrait son appartement et lui énumérait les attraits de l’hôtel.

Elle eût aimé émettre des commentaires plus imaginatifs, mais elle repoussait les superlatifs qui lui venaient à l’esprit comme trop ternes ou trop niais.

En désespoir de cause, elle décida de quêter de l’aide auprès de la femme si belle et si élégante qui semblait tellement à l’aise avec James. Maylène s’était tue depuis que James assumait le rôle d’hôte et, en la regardant, Allison s’étonna de la trouver transformée. Maylène Kwan paraissait tendue, anxieuse, troublée.

Allison eut envie de voler à son secours. C’était chez elle un élan instinctif, aussi indissociable de son être que la couleur émeraude de ses iris. Elle adressa à Maylène un sourire gentiment interrogateur, qui resta sans réponse. Comme si le regard voilé de Maylène était aveugle… alors même, s’aperçut-elle, qu’il était fixé sur elle.

Après un instant de confusion, Allison reporta son attention sur James. Mais avant même qu’elle eût émis un autre merveilleux, l’Alphapage du promoteur se manifesta ; un bip assourdi mais insistant, et bien que l’expression de James ne parût en rien soucieuse, alors qu’il prenait connaissance du message, Allison perçut sa soudaine nervosité.

– Il va falloir que je réponde très vite, fit-il d’un ton d’excuse. Mais auparavant, je veux vous montrer votre bureau et votre chambre noire.

– Mon bureau et ma chambre noire ?

– Suivez-moi, invita-t-il, souriant de sa surprise.

Dans la deuxième chambre de la suite décorée avec soin, on avait installé un bureau en acajou, deux meubles de classement, un ordinateur et un fax.

– Les fichiers ferment à clef et sont ignifugés, expliqua James. Le vol n’est pas un problème dans l’hôtel, mais si vous souhaitez conserver des doubles de vos négatifs, vous pourrez les déposer dans un coffre-fort au rez-de-chaussée.

Allison ne pouvait imaginer qu’on veuille lui dérober ses clichés ; que James Drake leur accorde un tel prix la bouleversa.

– Transformer l’une des salles de bains en laboratoire paraissait logique, reprit-il. On m’a affirmé l’avoir doté de tout le matériel de pointe, mais s’il manque quoi que ce soit, n’hésitez pas à me le dire. C’est le photographe qui assemblera vos œuvres sur les panneaux de l’hôtel qui l’a installé ; il a tout intérêt à ce que vous lui fournissiez des négatifs de première qualité.

– Merci, murmura Allison, tout à la fois transportée et terrifiée par la confiance qu’il avait en son talent.

Elle avait fait de belles photos de son Texas natal, et qui prenaient d’autant plus de valeur qu’elles avaient été réunies dans Sérénade pour une étoile solitaire. Mais saurait-elle rendre justice à l’exotisme enchanteur de Hong Kong ? Est-ce que les défauts, aisément gommés sur des tirages de petites dimensions, ne sauteraient pas aux yeux sur des panneaux muraux ? Allait-elle décevoir l’homme qui attendait tant d’elle ? Qui attendait trop ?

Tout à coup, Allison Parish Whitaker se fit l’effet d’un imposteur. Que faisait-elle ici ? Comment avait-elle osé s’embarquer dans cette aventure ? Pour qui se prenait-elle ? Elle ferait aussi bien d’aller retrouver sa chambre de jeune fille à Dallas, là où était sa vraie place, pour y feuilleter des catalogues de robes de mariée.

Au lieu de céder à son désir de fuite, Allison soutint bravement le regard de l’homme qui attendait tant d’elle, et aussitôt son cœur frémissant s’élança plus haut encore, emporté vers les cimes par une certitude nouvelle, stupéfiante : ma vraie place est ici, ma vie est ici.

Le magicien n’était pas une illusion, la seule fumée était dans la couleur de ses yeux, et il n’y avait pas de miroir, comprit-elle soudain, quand le regard gris parut devenir le reflet fidèle du sien.

Oui, Allison, lui disait le regard argenté. Ta vraie place est ici. Ta vie est ici.

Avant même que l’Alphapage se fasse de nouveau entendre, brisant le charme, Allison faisait voler le miroir en éclats. James était à Maylène, pas à elle. A voler vers les hauteurs, elle avait momentanément perdu le sens des réalités.

– Je dois partir, annonça James. Je regrette de ne pouvoir rester. Maylène vous informera de ce que j’ai oublié sur les commodités de l’hôtel.

Il se tourna vers Maylène, non pour quêter confirmation de son bon vouloir, mais pour la questionner. Pourtant, il s’écoula un long moment avant qu’il ne reprenne la parole, parce que les yeux de jade, comme égarés, rechignaient à soutenir son regard :

– Il faudra également indiquer à Allison le trajet jusqu’à la tour. Je vous en laisse le soin ?

– Bien sûr, acquiesça Maylène dans un murmure.

– Bien, conclut-il, revenant à la photographe. A demain matin, Allison. Dormez bien.

 

James parti, Maylène et Allison se retrouvèrent face à face, assises sur un divan du salon, devant le thé vert que l’hôtel offrait traditionnellement aux nouveaux arrivants. Maylène n’avait pas oublié que James comptait sur elle pour jouer maintenant à la charmante hôtesse, bavarder en sirotant une tasse de thé. Mais comment papoter, quand les idées les plus noires l’habitaient ?

Elle avait voulu croire que les premiers instants avec sa sœur seraient les plus éprouvants, les plus périlleux. Si elle franchissait l’obstacle avec succès, la suite serait plus facile.

Il n’en était rien. Son cœur battait encore plus rapidement, pétri de vieilles peurs trop familières, de désirs fous qu’elle n’osait nommer, désirs impérieux pourtant, et puissants. Par exemple, de chercher quelque preuve physique de sa parenté avec la fille dorée… quête qui cessa net quand ses vieilles peurs lui susurrèrent cruellement qu’il n’existait aucun lien entre la méchante Première fille et la charmante Deuxième fille. D’ailleurs Allison ne voulait pas qu’il en existe.

Ce rappel brutal lui rendit la force de croiser le brillant regard d’émeraude, aussi différent du sien que le bien l’était du mal.

– Surtout, ne vous sentez pas obligée de me tenir compagnie, Maylène.

Voilà. Tu vois bien ? Elle n’a pas envie que tu restes. Elle te congédie. Tu devrais sauter sur l’occasion pour t’en aller. Sinon… qui sait ce qui risque de se produire ? Qui sait les mots cruels ou stupides que tu vas prononcer ?

Je vais me contenter d’être polie, décida Maylène. De mentir poliment.

– Vous avez dû remarquer que j’étais distraite. Surtout ne le prenez pas pour vous, Allison. Je suis préoccupée par un problème sur le plan du hall de l’hôtel. Mais je resterai avec plaisir pour prendre le thé… si cela vous convient.

– Bien sûr, j’en serai ravie, fit Allison en souriant.

Durant un moment, la conversation roula, facile, portée par l’enthousiasme débordant de l’Américaine. Elle s’extasia sur son arrivée en avion, les lumières des célèbres gratte-ciel et le luxe des Alizés, sur la délicatesse de James et l’installation d’une chambre noire dans son appartement. C’était merveilleux…

Au milieu de ce flot de louanges à propos de James, elle s’arrêta net. Ses joues s’empourprèrent, elle baissa les yeux ; un instant seulement, car elle les releva aussitôt, comme si elle s’était ressaisie.

– Je suppose que je n’ai pas besoin de vous dire à quel point James est merveilleux.

Elle croit que nous sommes amants, comprit Maylène. Quant à elle… elle est carrément éblouie par James.

Qu’une femme fût éblouie par James Drake n’avait rien d’étonnant. A son élégance sensuelle s’ajoutait ce feu intérieur qu’il portait en lui, et qui, pour être contrôlé, n’en promettait pas moins une passion débridée.

Ce qui surprenait Maylène, en revanche, c’était Allison. Malgré sa vive attirance pour James, ni son expression ni sa voix ne trahissaient une once d’envie. Elle ne doutait pas le moins du monde qu’il existât une relation intime entre eux. Pour elle, il était absolument normal qu’un homme tel que James choisît pour amante une femme telle que Maylène… comme si Maylène méritait pareil amour.

Non ! Maylène Kwan ne méritait pas tant d’amour, d’ailleurs elle allait le prouver sur-le-champ. Oui, Allison, je sais effectivement combien James est merveilleux. Je connais l’éclat du désir dans ses yeux d’argent quand il donne libre cours à sa passion, et je connais aussi la caresse de ses mains sur ma peau soyeuse.

Et si elle répondait ainsi ? Allison prendrait-elle ses mots pour ce qu’ils étaient, les mensonges cruels d’un cœur indigne ?

Oh non ! songea Maylène. Le regard franc de sa sœur, qui semblait ignorer les noirceurs de l’âme, ne verrait pas le mal.

– James et moi sommes bons amis, Allison, dit enfin Maylène. Mais nous ne sommes pas amants.

Allison plissa le front, puis demanda doucement :

– Est-il marié ?

– Non.

A voir de fragiles lueurs d’espoir danser dans les yeux d’Allison, Maylène éprouva soudain un puissant élan protecteur ; une émotion presque oubliée, enfouie durant quinze ans, rouillée par ses larmes innombrables. Pourtant, au cours des treize premières années de son existence, ce sentiment de tendre protection avait été son inséparable compagnon. Chaque jour de sa jeune vie, elle avait caché à sa mère chérie sa profonde tristesse. Elle avait refusé que les ombres, les chagrins entachent l’amour qui faisait tout leur univers, à Juliana et à elle, ou n’abîment le souvenir lumineux du père qui eût été auprès d’elle, qui les eût protégées toutes deux, si la mort ne l’avait pas fauché.

A présent, la fille qui avait véritablement bénéficié de l’amour protecteur de ce père était devant elle, remplie d’espoir, vulnérable, prête à s’épancher… et il n’était pas trop tard pour que Maylène exerce sa cruauté. Quelques mots bien choisis et elle tendrait un piège à sa sœur – tout en mettant un terme définitif aux élans absurdes du sien. Il est manifeste que James est attiré par vous, Allison. Étant son amie, je suis bien placée pour vous l’affirmer. Il vous suffit de vous offrir à lui…

Au lieu de tendre son piège, Maylène confia à sa sœur la vérité sur James Drake. Ce n’était pas le trahir, se dit-elle. La mort tragique de Gweneth Drake n’était pas un secret. Sam était au courant, tout comme sir Geoffrey et lady Lloyd-Ashton. D’ailleurs, tous ceux qui avaient rencontré

Gweneth lors du séjour qu’elle avait fait à Hong Kong le savaient, comme tous ceux en Angleterre qui avaient lu la presse ou regardé la télévision au moment du drame.

– James était marié, commença-t-elle doucement. Il y a quatre ans, sa femme, qui attendait un enfant, a été tuée dans l’explosion de leur maison de campagne au pays de Galles. C’était un accident, une fuite de gaz.

– Oh non, souffla Allison, son frêle espoir vite remplacé par la tristesse. James était là-bas ?

– Il était sur la plage quand il a entendu l’explosion.

Maylène avait appris ce détail de la bouche même de

James. Ce qu’elle raconta ensuite, elle l’avait su par le plus ancien architecte de Titchfïeld & Sterling :

– Il n’y avait aucun espoir de sauver Gweneth, mais James s’est précipité dans la maison, et il a failli mourir lui aussi.

Après un silence, elle conclut par un gentil mais ferme avertissement :

– James est marié à son travail, Allison. Il n’est lié à personne ; il n’en a pas envie, surtout pas en ce moment.

– A cause du Palais de jade ?

– Oui, c’était l’idée de Gweneth. Il le bâtit pour elle, parce qu’il le lui avait promis.

Le silence s’installa et, durant un moment, les deux sœurs restèrent absorbées dans leurs pensées. Quand, finalement, Allison tendit le bras pour prendre la théière, Maylène fixa le bracelet d’argent à son poignet. Elle l’avait remarqué auparavant et pris pour un simple bijou ; maintenant, elle distinguait le caducée carmin gravé sur le métal.

– C’est un bracelet d’alerte médicale ?

– Oui, fit Allison avec un haussement d’épaules. Comme je côtoie généralement des gens qui sont au courant, j’oublie que je le porte.

– Vous avez un grave problème de santé ?

– Tant qu’il ne faut pas me transfuser, je me porte comme un charme. Une grave réaction allergique m’empêche de recevoir le sang de quelqu’un d’autre.

– On peut détecter à l’avance les incompatibilités, non ?

– En général, oui, mais pas dans mon cas. D’après les techniques courantes de détection utilisées dans les centres de transfusion, je ne présente pas d’incompatibilité – alors que c’est faux. Mon hématologiste à Dallas a imaginé une panoplie de tests compliqués destinés à découvrir quel type de sang me conviendrait, mais sans résultat probant. En dix ans d’essai, il n’en a pas trouvé un seul.

– Et si vous aviez besoin d’être transfusée ?

– Ce serait impossible, déclara Allison.

Elle s’exprimait sobrement, alors qu’une transfusion lui serait probablement fatale. Elle avait difficilement survécu à l’unique transfusion qu’elle avait subie – et qui avait révélé son intolérance. La prochaine fois, la réaction serait plus rapide, et plus radicale. Elle eut un petit sourire courageux, adorable.

– Il me suffit de me dire que je n’aurai plus jamais besoin d’être transfusée.

– Oui, plus jamais, répondit Maylène avec douceur, comme une sœur aimante et soucieuse. Ce doit être effrayant pour vous ?

– Surtout pour mon père. Il était auprès de moi la première fois et je n’ai pas oublié sa terreur. J’avais envie de lui dire de ne pas s’inquiéter, et combien je les aimais lui et mes grands-parents, et aussi…

Allison s’interrompit brusquement, consciente que Maylène ignorait tout d’elle.

– Ma famille se réduit à mon père et mes grands-parents. Ma mère est morte à ma naissance.

Le charmant visage d’Allison, encore attristé par la perte d’une mère qu’elle n’avait jamais connue, raviva de vieux souvenirs chez Maylène – combien elle avait aimé un père qu’elle croyait mort, combien il lui avait manqué, et combien tout lui eût semblé parfait s’il avait seulement été en vie.

Finalement, elle avait quelque chose en commun avec sa sœur dorée. Toutes deux avaient rêvé de longues heures à ce qu’eût été leur existence si elles n’avaient pas été orphelines, l’une de sa mère, l’autre de son père. Pour Maylène, la douce rêverie avait volé en éclats quand elle avait treize ans. Et pour Allison ? Sa mère était réellement morte, et eût-elle vécu, elle eût chéri sa fille de toute son âme.

– Je suis désolée, Allison, murmura-t-elle.

Elle s’adressait à son rêve d’autrefois, au lien qui l’avait rapprochée de l’Américaine.

Le téléphone se mit à sonner et cet appel mit Maylène au supplice.

C’était Garrett Whitaker, le père qu’elle avait aimé, qui lui avait manqué, terriblement… le père dont le visage s’était glacé de terreur lorsqu’il avait cru voir mourir sous ses yeux sa fille adorée. Il appelait Allison afin de s’assurer qu’elle était bien arrivée à Hong Kong, qu’elle était heureuse, en sûreté.

Quel père aimant ! Ce constat déchira Maylène. Et si ce père aimant l’avait appelée, elle – une seule fois ! – pour savoir si elle était heureuse ? Et s’il avait été là pour ramasser les morceaux de son cœur brisé, chaque fois que quelqu’un la traitait de métisse, de fille de putain ?

– Oui, papa, disait Allison, je suis bien arrivée, saine et sauve, et tout va très bien… Oui, on m’attendait à l’aéroport. James Drake et Maylène Kwan. Maylène est l’architecte du Palais de jade, elle est auprès de moi en ce moment, nous prenons le thé… Papa ?… Oh, j’ai cru que tu n’étais plus en ligne…

Apparemment, Garrett Whitaker s’était vite remis du choc qu’il avait eu en apprenant que ses deux filles étaient ensemble, en train de boire du thé. Bien sûr qu’il s’est vite remis, songea Maylène. Après vingt-huit ans, il avait acquis la calme certitude qu’il n’avait pas à s’inquiéter, qu’aucun fantôme menaçant ne viendrait le hanter.

Mais qu’elle le décide et elle pouvait le détromper en quelques mots. Il lui suffisait de prendre le combiné de la main de sa sœur et de susurrer : bonjour, papa, c’est moi, ta fille que tu as abandonnée. Tu t’étonnes que je sache tout de toi ? Eh bien, c’est le cas. Tu avais bien su embobiner ma mère, mais cela n’a duré que treize ans. Non, elle ne t’a pas trahi, jamais elle n’aurait fait cela. Elle affirmait que tu étais un héros mort à la guerre, exactement ce que tu lui avais ordonné de me raconter. J’ai découvert le mensonge toute seule. Je sais tout sur toi, papa. Tu n’es pas un héros… sauf pour Allison… Enfin, tu étais son héros… jusqu’à maintenant.

Au lieu de s’emparer du téléphone, Maylène marcha jusqu’à la baie vitrée et contempla les lumières de la ville.

A quoi ressemblait la voix de son père quand elle se faisait tout amour pour Allison ?

En quelque recoin secret de son cœur, Garrett Whitaker s’interrogeait-il jamais sur la fille qu’il avait laissée derrière lui ? Une partie intime de son être se souciait-elle parfois du passé ?

N’étant pas seule, Allison écourta poliment la conversation téléphonique, non sans promettre d’appeler souvent et en priant son père d’embrasser pour elle ses grands-parents. Dès qu’elle entendit le déclic du combiné qu’on replaçait sur l’appareil, Maylène fit appel à tout son talent de comédienne. Si elle tenait Allison pour incapable de voir les noirceurs de son âme, elle la soupçonnait aussi de ne pas être insensible à la souffrance d’autrui. Il lui fallait fuir avant que son adorable sœur ne perçût son trouble, son affolement, son désespoir.

Elle quitta l’éclat des lumières de Hong Kong pour celui des yeux de sa sœur.

– Je crois que je vais y aller, Allison. Ce problème de plan me tracasse à nouveau. Je ferais mieux d’aller m’en occuper.

Elles marchèrent de concert vers la porte. Dans un instant, Maylène courrait vers son appartement, son refuge. Un refuge ? railla en elle une petite voix. Tu parles de ce lieu avec vue imprenable sur l’hôtel Peninsula ?

Oui, là-bas… n’importe où… j’ai seulement besoin de m’en aller… sur-le-champ.

Mais quand Allison ouvrit la porte, elles découvrirent Sam Coulter sur le seuil.

Après avoir chaleureusement salué la photographe, Sam chercha les yeux de jade.

– Bonsoir, Maylène, dit-il doucement.

– Bonsoir, Sam.

Maylène s’empressa de détourner le regard. Sam Coulter savait deviner ses noirs secrets, ses hontes enfouies, à croire qu’il distinguait les ombres que personne d’autre ne voyait.

– Je m’en allais, expliqua-t-elle au grand cow-boy qui empêchait sa fuite.

Il ne s’écarta pas du passage.

– En ce cas, je vous raccompagne, dit-il. Je voulais simplement saluer Allison.

– Alors bonjour, Sam, répéta Allison. Et au revoir, Sam, ajouta-t-elle avec un sourire mutin.

L’appartement de Maylène se trouvait au même étage que celui d’Allison, plus loin dans le couloir. Elle brûlait de s’y précipiter.

Non, décida-t-elle. Je vais longer tranquillement le couloir avec lui, je regarderai droit devant moi, je parlerai gaiement. Seulement il faut y aller tout de suite.

– Oh, Allison, j’ai oublié de vous indiquer le chemin pour aller à la tour Drake.

– Est-ce bien utile, Maylène ? D’après mon plan, je tourne à gauche en sortant des Alizés et je longe Chater Road sur six pâtés de maisons.

– Ce n’est pas plus compliqué, remarqua Sam. A quelle heure avez-vous rendez-vous avec James ?

– Dix heures.

– Maylène et moi devons retrouver Tyler sur le chantier à neuf heures, reprit Sam en fronçant les sourcils.

– Vous voulez dire que vous ne serez pas là pour m’escorter ? plaisanta Allison. Sam, mettons les choses au point : quoi que mon père ait pu vous dire, je suis parfaitement capable de parcourir cinq cents mètres, surtout en ligne droite !

– C’est vrai ?

– Oui ! Sam, vous êtes à Hong Kong pour bâtir un hôtel superbe, poursuivit la jeune femme d’un ton plus sérieux, pas pour jouer les gardes du corps ou les baby-sitters.

– D’accord, convint l’entrepreneur. Mais si vous avez besoin de mon aide, Allison, comptez sur moi.

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