Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 4 sur 36

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Perle de Lune

Chapitre 3

 

 

Lorsque Garrett et Juliana quittèrent le monde enchanté de l’amour, un drame les attendait tous deux. Pour Juliana, la grave crise cardiaque dont Vivian avait été victime durant son absence fut la preuve sinistre que son amour pour Garrett était aussi interdit – et aussi dangereux – que ses rêves de fillette de vie sur la terre ferme. Quant à Garrett, la mort de son frère aîné, pulvérisé en plein vol au-dessus de la jungle vietnamienne, le précipita dans une rage aveugle et un désir de vengeance qui confina à la folie.

Si cela ne signifia pas pour lui que son amour pour Juliana était malfaisant, le décès de Blake, néanmoins, l’éloigna de la jeune femme.

En route pour Dallas, lors d’une escale technique à Tokyo, il téléphona à la maison qui dominait la Vallée heureuse. Dès qu’il se fut présenté, une gouvernante au ton hostile lui apprit ce qui était arrivé à Vivian. Elle était en convalescence, concéda la domestique, et se sentait beaucoup mieux maintenant que Juliana se trouvait à son chevet, là où elle aurait dû être dès le départ – au lieu de passer son temps avec lui.

Aucun message n’avait été déposé pour Juliana à l’hôtel Peninsula. Bien que sachant où était Juliana, Vivian avait choisi de ne pas la faire prévenir. Mais si Garrett fut un instant tenté d’apaiser les foudres de la gouvernante en le lui expliquant, il renonça. Comme il renonça à joindre Juliana à l’hôpital. L’heure n’était pas venue de partager sa peine avec elle, car si la jeune femme entendait sa voix elle saurait que quelque événement terrible l’avait lui aussi frappé.

Il l’appellerait depuis Dallas.

Dallas… si loin de Hong Kong. Le soleil du Texas, si chaud, si éblouissant, menaça de brûler dans sa mémoire les images délicates de Juliana et de leur amour. Et la douleur de ses parents était si profonde, leur haine de toute l’Asie si intense, que cette semaine au paradis parut bientôt plus illusoire que réelle.

Cinq jours seulement avaient passé depuis qu’il avait embrassé ses larmes d’adieu, mais, quand il l’appela depuis Dallas, Juliana lui semblait presque un fantôme, éthéré, évanescent, un rêve impossible et ténu. Puis il entendit sa voix et, bien que sourde, lointaine, du fait de l’immense distance qu’elle avait à parcourir, Juliana était bien réelle, réels aussi leurs souvenirs, et par son amour elle fut un baume pour le cœur blessé de Garrett.

Le tendre amour de Juliana avait également soigné Vivian. Celle-ci était déjà rentrée chez elle, reprenait chaque jour des forces, mais – Garrett le savait – il était trop tôt pour que Juliana envisageât de la quitter. Trop tôt aussi pour qu’il demande à ses parents d’accueillir Juliana sous leur toit. Ils la haïraient au premier regard, d’une haine irrationnelle née de leur douleur. Déjà, ils détestaient Hong Kong. Durant les quatre jours terribles qui avaient suivi la mort de Blake, parce qu’ils ignoraient où se trouvait Garrett, parce qu’ils ne parvenaient pas à le joindre, leurs cœurs déchirés avaient eu l’impression d’avoir perdu deux fils.

Selon Douglas et Pauline Whitaker, Garrett aurait dû « sentir » la mort de Blake ; c’était également le sentiment de Garrett : il lui paraissait impossible que le cœur de son frère ait pu cesser de battre sans que le sien bondisse en réponse. Mais il n’avait rien éprouvé, pas un tressaillement, pas un serrement, pas la moindre morsure de désespoir. Perdu dans l’enchantement de Juliana, consumé par les joies de l’amour, il n’avait pas entendu le cri silencieux de son frère mourant ; et de cela, il ressentait une grande culpabilité.

En tant qu’aîné, Blake Whitaker avait prévu, à son retour du Vietnam, de travailler avec son père afin d’apprendre à diriger le vaste empire de compagnies qui, s’il avait commencé avec le pétrole texan, s’était depuis largement diversifié. C’était là son devoir, son désir, son rôle d’aîné, d’héritier en titre ; qu’en était-il du cadet ?

Garrett avait toujours été plus remuant, plus téméraire ; des deux frères, il était aussi le plus patriote. Il s’illustrerait dans l’aéronavale, après quoi, parce qu’il brûlait de se dévouer à la chose publique, mais qu’il était bien trop impatient pour devenir politicien, il irait au Pentagone comme conseiller militaire.

Des deux fils Whitaker, Garrett avait toujours paru destiné à la gloire – ou au désastre. Mais c’était Blake, le plus prudent, que la fatalité avait frappé. Désormais, la seule gloire à laquelle pouvait prétendre Garrett était d’ordre privé : sa grandeur tiendrait dans sa dévotion et sa loyauté de fils envers ses parents. Le remuant, le téméraire devenait le responsable.

– Je reviendrai à Hong Kong dès que possible, Juliana, promit-il doucement. Pour le moment, je dois rester ici, soutenir mes parents dans leur deuil et me familiariser avec les affaires de mon père.

Il ne mentionna pas son espoir de convaincre son père d’étendre certaines de ses sociétés à Hong Kong. Après une semaine dans la colonie, il ne doutait pas que le potentiel de croissance fût là-bas quasiment illimité. Mais il savait aussi que les meilleures raisons commerciales ne sauraient persuader Douglas Whitaker d’investir en Asie, pas maintenant, peut-être jamais, de la même façon que ses parents risquaient de ne jamais accepter son amour pour Juliana.

Il le faudrait pourtant, car si Garrett Whitaker était prêt à renoncer à la plupart de ses rêves, à son désir insatiable de s’élancer dans les nuages, il ne renoncerait pas à Juliana.

– Tu ne peux pas revenir à Hong Kong, Garrett.

– Quoi ? Juliana…

Il se tut net, car la seconde moitié de l’affirmation stupéfiante venait juste de lui parvenir :

– Je n’en partirai jamais.

– Nous allons vivre ensemble, assura-t-il avec force, avec le désir que ses mots volent vers elle, sans s’attarder dans l’espace immense et noir qui les séparait. Je vais revenir à Hong Kong dès que possible.

– Non, Garrett, tu ne peux pas. Tu ne dois pas. Tu ne comprends donc pas ?

– Tout ce que je comprends, Juliana, tout ce que je sais, c’est que je t’aime.

– Je t’aime aussi ! Mais notre amour a déjà causé tant de mal à ceux que nous aimons. Ton frère, ma tante.

– Tu ne crois quand même pas que notre amour est cause de ce qui leur est arrivé ?

– Si, répondit sourdement Juliana.

Dans cette seule syllabe, Garrett sentit le poids de siècles de tradition chinoise : la croyance absolue dans la prédestination, l’acceptation paisible, soumise, d’une destinée inscrite dans les cieux et les étoiles.

– Même quand nous étions ensemble, reprit-elle, j’ai su que nous n’aurions rien de plus que ce peu de temps.

– Tu te sens coupable de n’avoir pas été auprès de ta tante quand elle avait besoin de toi. J’éprouve le même remords pour Blake. Je n’ai rien senti à l’instant de sa mort, tant j’étais pris par notre amour. Mais c’est justement parce que notre amour est si fort, Juliana, si puissant, si juste. Je viendrai.

– Non, Garrett ! Je t’en prie, promets-moi de ne pas venir… jamais.

– Je t’aime, Juliana.

– Je t’aime aussi ! Je n’aimerai personne d’autre. Mais, s’il te plaît, promets-moi de ne pas revenir.

– Comment puis-je te promettre une chose pareille ?

– Parce que tu dis m’aimer, souffla-t-elle. Si c’est vrai, tu peux me faire cette promesse.

Par le passé, des femmes avaient tenté d’éprouver l’attachement de Garrett, lui posant des ultimatums stupides, l’obligeant à avouer sa profonde indifférence, puis s’emportant contre lui, avant de s’adoucir, de le supplier de leur accorder une seconde chance. Mais Juliana, la seule qu’il aimerait jamais, ne cherchait pas à l’éprouver. Elle connaissait son amour. Elle savait qu’il ne lui imposerait jamais sa volonté, qu’il ne l’obligerait jamais à vivre dans la crainte.

– Je te le promets, Juliana. Je ne viendrai pas à Hong Kong, et je n’essaierai pas de te faire changer d’avis. Mais je t’aimerai toujours, toute ma vie, toi seule.

– Et je t’aimerai toujours, Garrett, toi seul.

– Je t’attendrai. Et quand tu auras le sentiment d’avoir le droit de vivre notre amour, je serai là.

– Jamais je n’aurai ce sentiment. Je t’en prie, ne m’attends pas, Garrett. Fais-moi aussi la promesse de ne pas m’attendre.

Garrett connaissait Elizabeth Parish depuis toujours. Amis de longue date, leurs parents avaient encore resserré leurs liens à la naissance de leurs enfants respectifs. Les Parish aimaient Blake et Garrett comme leurs propres fils ; de la même façon, Beth Parish était chérie par le couple Whitaker comme la fille qu’ils n’auraient jamais.

Dès l’instant où Beth promena son jeune regard au-delà de ses géniteurs, elle le fixa sur Garrett. Fillette, elle le suivait comme son ombre, avec une admiration non dissimulée, et le garçon s’amusait affectueusement, comme un frère, de cette idolâtrie.

Ce fut Blake qui découvrit qu’en l’espace d’une nuit apparemment, Beth était devenue une svelte beauté. Elle aurait dû s’attacher à Blake, songeait Garrett. Leurs parents à tous deux eussent accueilli avec une joie sans mélange l’union entre le prince héritier et la ravissante princesse.

Mais Beth ne s’intéressait toujours qu’au cadet ; il était à ses yeux la véritable incarnation du prince charmant. Garrett avait beau se savoir très éloigné de la perfection, il avait suffisamment d’affection pour la jeune fille pour lui cacher ses côtés les moins attachants. Il était son ami, surtout pas son petit ami. Beth avait cependant la certitude qu’ils se marieraient un jour. En attendant, elle sortait avec d’autres, riait, grandissait, savourait leur amitié.

Elle conserva précieusement toutes les lettres que Garrett lui adressa depuis l’école militaire, puis de l’école de pilotage, ensuite du Vietnam. Garrett gardait chacune des missives de Beth jusqu’à l’arrivée de la suivante, les relisant plus d’une fois dans l’intervalle, et bien qu’il en reçût de nombreuses femmes durant son service au Vietnam, celles de Beth étaient les seules auxquelles il répondît. Si une once d’émotion transperçait dans ses phrases, un peu de colère, de déception ou de tristesse, il pouvait bien révéler cette vulnérabilité à sa correspondante.

Il n’avait pas compris, pas vraiment, pas avant Juliana, que Beth était amoureuse de lui. Et durant les semaines qui suivirent son retour à Dallas, après que Juliana eut prononcé un adieu définitif à leur amour, il s’aperçut qu’il aimait Beth, qu’il l’aimait aussi. Oh, certes, pas de l’amour brûlant qu’il portait à Juliana, cette passion unique qui gomme le monde, mais c’était néanmoins de l’amour, pour un être avec qui il partageait une histoire, des affinités, un profond respect.

De la même façon qu’il avait solennellement promis à Juliana de ne jamais exiger du destin plus que la semaine paradisiaque qui leur avait été accordée, il se jura que Beth, qui venait d’accepter avec bonheur d’être son épouse, ne soupçonnerait jamais l’existence d’une femme appelée Juliana.

Deux mois après son retour à Dallas, il épousait Beth. Pour un regard extérieur, le mariage pouvait paraître précipité, mais pour des cœurs qui luttaient afin de renaître à l’espoir après la mort d’un fils, cette union vint en son temps, signifiant renaissance, stabilité, perpétuation de la famille et de la tradition.

 

Il a besoin de moi. La certitude jaillit avec tant de force qu’elle ne put la nier.

Garrett avait besoin d’elle. Son cœur la réclamait. Ce n’était pas seulement son cœur à elle, submergé par l’émotion au moment où elle berçait dans ses bras sa fille de deux jours.

Juliana avait senti poindre en elle cette vie nouvelle avant même que Garrett ne quitte Hong Kong. Il lui avait ainsi laissé le plus précieux de tous les cadeaux et, à présent qu’elle étreignait leur enfant, elle mesurait à quel point ce don l’avait soutenue. Durant tout ce temps, elle avait porté vivante en elle une part de Garrett, lui qui n’avait que des souvenirs.

Voilà que pour quelque raison inconnue d’elle, les souvenirs de leur amour ne suffisaient plus à Garrett. Il avait besoin d’elle.

Quel sera le prix à payer si je lui téléphone ? demanda Juliana aux forces occultes qui présidaient aux destinées humaines. Sur qui tombera le mal ? Quelle nouvelle tragédie en résultera-t-il ?

Aucune, pria-t-elle. C’est un simple appel téléphonique ; il en a tellement besoin. Accordez-moi cela, s’il vous plaît.

 

Il était bientôt minuit quand Garrett s’engagea dans l’allée de son domicile pour la première fois depuis près de quarante-huit heures. Les médecins lui avaient ordonné d’aller dormir, et de ne pas revenir avant le lendemain matin dans l’unité de soins intensifs.

Cette nuit, il serait seul à Highland Park. Ses parents restaient auprès des Parish ; Robert et Iris avaient plus besoin d’eux que de lui.

Le téléphone se mit à sonner à l’instant où il ouvrait la porte d’entrée. Le cœur soudain affolé, il se précipita vers l’appareil, endiguant une panique naissante.

Il s’est passé quelque chose, se dit-il. Ils prétendaient que son état était stationnaire, mais elle a senti que je l’abandonnais. Elle connaît ma voix, elle sait que je ne suis plus là et…

– Allô ?

– Garrett ?

– Juliana, murmura-t-il d’une voix bouleversée. Juliana.

 

Quand il put parler, Garrett fit part à Juliana de son mariage sept mois auparavant. Il avait aimé Beth, expliqua-t-il doucement. D’un amour différent de celui qu’il lui portait, mais d’un amour tendre, attentionné.

Beth avait été enceinte dès leur nuit de noces et les sept mois suivants s’étaient écoulés dans le bonheur que leur procurait cette promesse de vie à venir. Il semblait que le drame de la mort de Blake fût derrière eux. Mais au matin du 31 décembre, Beth s’était mise à perdre du sang, torrent rouge qui lui avait promptement ravi la conscience… puis la vie.

Le bébé, une fille, avait été délivré juste avant la mort de Beth. Prématurée de deux mois, elle était minuscule, fragile, et il était peu probable qu’elle survive. Mais elle se cramponnait, et à chaque seconde écoulée, ses chances de vie grandissaient. Ce soir, face aux paroles rassurantes des médecins, il avait accepté de rentrer se reposer.

A entendre l’angoisse et la peine de Garrett, Juliana sentit son cœur saigner ; pourtant, ce fut avec confiance qu’elle répondit :

– Elle vivra, Garrett. Ta fille va vivre. Elle aura ton courage, ta bonté et ta force. S’il te plaît, dis-moi tout d’elle… son nom, l’heure exacte à laquelle elle est née. Et comment est-elle ?

– Elle s’appelle Allison, commença Garrett d’une voix où perçait une aimante fierté de père malgré son infinie tristesse. Elle est née à neuf heures du matin le 31 décembre. Elle est si petite… mais c’est une battante. Et puis, je suis certain qu’en grandissant elle ressemblera à Beth.

– Qui était ravissante…

– Oui, ravissante, Juliana. Et jeune, et heureuse et…

L’émotion lui coupa la parole. Mais sous les doux encouragements de Juliana, il poursuivit, et ils parlèrent longtemps, de Beth, d’Allison, et de la bonne nouvelle que Vivian fût à nouveau en parfaite santé.

Juliana avoua que c’était parce qu’elle avait pressenti sa détresse qu’elle s’était résolue au coup de téléphone interdit. Sans qu’elle le dise, Garrett comprit que rien n’était changé ; et maintenant, enfin, il croyait aussi fermement que Juliana que leurs six jours d’amour étaient tout ce qu’ils auraient jamais. Il ne retournerait pas vers Juliana, plus à présent, plus jamais. Il devait bien plus que cela à l’adorable jeune femme qui avait perdu la vie en donnant le jour à leur fille, ainsi qu’aux parents de Beth, et à la fillette qui luttait si vaillamment pour survivre. Il se devait d’entretenir chez elle l’inébranlable certitude qu’elle était le fruit d’un grand amour éternel.

Garrett ne retournerait jamais à Hong Kong, Juliana n’en partirait jamais. Maintenant il acceptait, sans protester, la vérité que Juliana connaissait depuis déjà neuf mois.

Aucun d’eux ne parvenait à dire adieu. Car ils savaient que ce serait, cette fois, le dernier adieu. Dans les silences qui s’étiraient entre leurs paroles, Juliana prit sa décision :

– Allison ressemble à Beth, fit-elle, mais ton autre fille te ressemble.

C’était la vérité, même si Juliana seule le savait. Le médecin qui était venu l’accoucher dans la maison de la Vallée heureuse avait cru mettre au monde une pure Chinoise. Il n’avait pas remarqué que les yeux du nouveau-né étaient de jade sombre et non pas noirs comme la nuit, ni que sa peau était plus d’albâtre que dorée ; et il ne pouvait pas deviner dans les traits parfaits de la fillette les dons de son père, sa force, sa fierté, son courage, sa volonté.

Le murmure abasourdi qui franchit les océans avait à la fois la raucité de l’angoisse et la douceur de l’espoir :

– Mon autre fille, Juliana ?

– Elle est née à 10 heures 55, la nuit du 1er, dit Juliana, stupéfaite elle-même de la coïncidence. Avec le décalage horaire entre Hong Kong et Dallas, cela signifie qu’elle est née cinq minutes seulement avant Allison. Elles sont sœurs, Garrett, presque jumelles.

– Et elle va bien ? Et toi ?

– Oui, assura la jeune femme.

Son accouchement avait été une œuvre d’amour pur.

– Nous nous portons toutes deux très bien.

– Tant mieux, souffla Garrett, soulagé. Comment s’appelle-t-elle ?

Juliana lui dit d’abord le nom en cantonais.

– Cela veut dire Fille du Plus Grand Amour.

– Fille du Plus Grand Amour, répéta Garrett.

Il songeait à ses deux filles, deux sœurs, presque jumelles. Fille du Plus Grand Amour… c’était bien ce qu’était la première, mais la seconde, Allison, devrait croire que ce nom-là aurait pu être le sien, que ni son père ni sa mère n’avaient connu amour plus entier que le leur.

– C’est son nom secret, précisa Juliana. Pour le monde extérieur, elle s’appellera Maylène. Tu es d’accord ? Ce n’est pas un prénom chinois, ni américain, mais un peu des deux, comme elle. Et un prénom unique, comme elle.

– Un beau prénom, Juliana.

– Elle est belle.

– Je veux prendre soin d’elle, Juliana, m’occuper de vous deux…

Garrett ne précisa pas « de la seule façon possible pour moi ». Qu’il n’eût que de l’argent à offrir à la femme qu’il aimait et à la fille qu’il ne verrait jamais le déchirait.

A cet instant, enfin, Juliana comprit pourquoi elle lui avait menti le soir de leur rencontre : afin qu’il ne s’inquiète jamais pour elle, afin que leurs existences puissent continuer séparément, sans liens apparents, sinon ceux, invisibles, du cœur. Elle lui avait dit être riche, et si ce n’était pas vrai à l’époque, ça l’était aujourd’hui. A la suite de sa crise cardiaque, Vivian avait rédigé un testament par lequel elle lui léguait tous ses biens.

– Nous n’avons besoin de rien, Garrett. Je t’ai expliqué que les affaires de Vivian marchaient bien. Maylène ne manquera jamais de rien.

Hormis d’un père. Cette pensée plongea un couteau dans le cœur de Garrett.

– Que lui diras-tu sur moi ?

– Sur nous, corrigea doucement Juliana. Je lui dirai que nous nous sommes beaucoup aimés, d’un amour destiné à durer toute la vie, et que nous avions l’intention de vivre ensemble, de l’aimer ensemble, mais…

– Mais ?

– Mais que tu t’es fait tuer avant de pouvoir revenir à Hong Kong. Voilà ce qu’il faudra que je lui dise, Garrett, car notre très intelligente petite fille commencera à s’interroger sur toi bien avant d’être assez grande pour comprendre la vérité. Je déteste ce mensonge, mais je le crois nécessaire. Pas toi ?

Oui, songea-t-il, alors que le couteau s’enfonçait plus avant dans la plaie.

– Dis-lui cette vérité-là, Juliana, mais… dis-lui surtout que je l’aurais aimée de tout mon cœur.

– Je le lui dirai, promit Juliana.

Soudainement, le pressentiment d’un danger l’assaillit. Comme si le destin, impatienté par ce coup de téléphone interdit qui aurait dû ne durer que quelques minutes et se comptait maintenant en heures, préparait une punition pour la châtier de son audace.

– Je t’en supplie, Garrett, implora-t-elle, promets-moi que tu ne chercheras jamais à avoir de nos nouvelles.

– Oh, Juliana, non. J’aurai envie de savoir ce que vous devenez, si vous êtes heureuses, en sécurité. Je me ferai du souci pour vous.

– Je t’en prie, Garrett. Nous serons heureuses, je te le jure. Mais toi et moi devons nous dire adieu. Il le faut.

– Juliana…

– Je dois raccrocher maintenant, coupa-t-elle d’une voix calme où perçait le désespoir. Je t’aimerai toujours, Garrett, toujours, et en aimant Maylène j’aimerai aussi Allison.

– Moi j’aimerai Maylène… et toi… toujours.

 

Bien après avoir raccroché, Juliana continua de sentir peser la menace. S’adressant intérieurement des paroles rassurantes, elle berça Maylène contre elle, embrassa délicatement le duvet de soie noire qui coiffait l’adorable petit crâne. Tout irait bien. C’était le dernier appel téléphonique. Il n’aura pas de conséquences tragiques. C’en est fini des malheurs, il y en a déjà eu beaucoup trop.

Durant une semaine, il sembla que ses prières avaient été exaucées. Tout danger était écarté. Garrett et elle mèneraient leur vie séparément, en continuant de s’aimer et d’aimer leurs précieuses petites.

Mais le huitième jour, sournoisement, peut-être parce que le huit était le chiffre de la chance, le malheur frappa à nouveau, et une fois de plus l’existence de Juliana Kwan s’en trouva bouleversée… bouleversée à jamais.

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