Perle de Lune
Chapitre 22
Peak Castle
Vendredi 3 septembre 1993
– Je viens d’apprendre un événement regrettable, annonça sir Geoffrey Lloyd-Ashton à son épouse, peu avant de partir pour la journée.
Il n’était pas encore huit heures, mais dès six heures du matin, comme chaque jour, il avait parcouru la presse locale et internationale en buvant son café dans son bureau.
– Ah ? fit Ève.
Elle cachait sa peur, priant pour que les journaux n’aient point évoqué un rendez-vous sous la pluie entre une femme mystérieuse vêtue de façon voyante et le célèbre coureur automobile devenu magnat du transport maritime.
Geoffrey lui tendit le South China Daily Post.
– Il y a eu une effraction aux Alizés. Dans l’appartement d’Allison Whitaker.
– Mon Dieu… Était-elle chez elle ? A-t-elle été blessée ?
– Elle était absente, mais apparemment, son travail de deux mois a été détruit, y compris les négatifs.
– Pourquoi ?
– A mon avis, elle aura pris sans le vouloir une photo qu’elle n’aurait pas dû prendre, une rencontre clandestine entre le membre d’une triade et un banquier connu ; quelque chose dans ce genre-là.
– Elle doit être anéantie.
– J’imagine qu’elle va quitter Hong Kong.
– Vraiment ?
– James insistera pour qu’elle s’en aille. Et sans doute l’a-t-il déjà fait. L’article précise qu’il a renoncé à utiliser ses photos pour le Palais de jade. Si tu téléphonais à Allison, Eve ? Pour lui dire au revoir.
– Non, Eve, je ne pars pas ! Je sais, la presse affirme que je n’ai plus rien à voir avec le Palais de jade, mais il s’agit d’une précaution de la part de James, au cas où cet événement serait lié au choix de James d’une photographe étrangère à Hong Kong. Je vais recommencer, et soyez certaine que je ne photographierai personne accidentellement. La deuxième série sera un peu plus… pluvieuse, bien sûr, mais le résultat n’en sera que plus spectaculaire.
– Tout ce travail, Allison ! Vous m’aviez expliqué qu’il vous faudrait travailler presque tous les jours pour terminer à la date prévue.
– Maintenant ce n’est plus « presque », c’est « absolument » tous les jours. Mais tout va bien, ajouta gaiement Allison. J’ai toujours l’intention de déjeuner un jour avec vous. Et, avant toute chose, je garde mon rendez-vous de ce matin avec Juliana Kwan.
Une heure plus tard, deux des hommes les plus puissants de Hong Kong étaient en rendez-vous dans leurs bureaux respectifs. Au premier abord, le but de ces deux entretiens paraissait identique : engager des as de la surveillance, des spécialistes qui ne perdraient pas la trace de leur gibier, même dans la cohue des artères de Hong Kong.
Mais, bien qu’ils eussent été appelés pour des tâches similaires, les professionnels en question ne présentaient pas du tout les mêmes références. Ancien inspecteur, Robert McLaren avait dû quitter la Royal Hong Kong Police à la suite d’une blessure par balle. La pension qu’il touchait n’avait pas entamé son goût du métier et il s’assurait à présent des revenus confortables en offrant ses services à l’élite de Hong Kong.
L’autre homme, John Wu, avait réussi dans les affaires. Il s’était constitué quelques revenus dans des entreprises légales et d’autres beaucoup plus importants dans l’illégalité. John Wu commandait une petite armée de criminels, tous prêts à obéir à ses ordres, quels qu’ils soient, du moment qu’il y mettait le prix. C’étaient des soldats bien payés, discrets, parfaitement loyaux.
– Elle s’appelle Allison Whitaker, dit James à l’homme qui avait honorablement servi dans la police de Hong Kong.
Robert McLaren étudia la photographie d’Allison au dos de l’album Sérénade pour une étoile solitaire.
– Hier soir, vous m’avez demandé qu’elle soit surveillée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept.
– Juste, confirma James. Vous avez des hommes avec vous ?
– Bien sûr. Quel genre de rapports attendez-vous ? Très détaillés ou… ?
– Je ne veux pas de rapports. Peu m’importe ce qu’elle fait. Je tiens seulement à ce qu’il ne lui arrive rien.
– Vous la croyez encore en danger ?
– Honnêtement, je l’ignore. Je pourrais penser que ce qui est arrivé hier n’est qu’un incident isolé, qui ne se reproduira pas. Mais, dans la mesure où je ne puis en être certain, je veux qu’elle soit protégée en permanence.
Les instructions données à John Wu étaient fort différentes.
– Vous n’aurez à la filer que les lundis et les jeudis, mais, ces jours-là, je ne veux pas que vous la perdiez de vue, pas une seconde, et j’exige un rapport détaillé sur tout ce qu’elle fait.
– Sans problème, sir Geoffrey, acquiesça John Wu en cachant sa satisfaction.
Voilà de l’argent vite et bien gagné. Lady Lloyd-Ashton ne passait pas inaperçue ; il lui était impossible de se dissimuler, même si elle essayait. Il confierait le contrat à ses jeunes neveux ; cela leur apprendrait la discipline et la patience, car la filature serait assommante au possible.
– Autre chose ?
– Oui. Si elle se rend à l’aéroport et si elle fait mine de monter dans un avion, même un petit coucou, je veux qu’on l’arrête.
Au moment de s’habiller pour son rendez-vous avec Juliana Kwan, Allison fit une découverte pénible : la robe en soie ivoire à paillettes arc-en-ciel avait elle aussi subi la vindicte du vandale. La robe pendait toujours à son cintre et paraissait intacte. Mais, lorsque Allison la toucha, à la recherche d’une autre, elle s’aperçut soudain que l’étoffe avait été lacérée aussi méticuleusement que ses photographies, découpée en lanières étroites, régulières… On aurait dit des lambeaux de chair.
Dans un frisson, Allison passa le placard en revue, à la recherche d’autres victimes. Elle n’en trouva pas. Seule la robe arc-en-ciel avait été saccagée.
Pourquoi ? Cela n’avait aucun sens. Quel lien existait-il entre une robe du soir Perle de lune achetée à Dallas et les photos prises à Hong Kong ?
A peine la question posée, Allison trouva une réponse : il n’y avait pas de lien. Simplement, l’intrus avait trouvé refuge dans la spacieuse penderie en attendant le départ de la femme de ménage, et durant ce laps de temps il s’était « amusé ». Allison frissonna de nouveau, mais le mystère était éclairci.
Du moins le crut-elle…
En juin, lorsque Mme Leong l’avait mise en relation avec Susan Kwan, de l’office du tourisme de Hong Kong, Allison savait déjà que Kwan était l’un des noms de famille les plus courants de la colonie. Néanmoins, elle s’était demandé si cette Susan et Maylène étaient parentes. Au mois de septembre, la photographe avait rencontré tellement de Kwan que lorsque Ève lui apprit que la talentueuse créatrice de Perle de lune se nommait Juliana Kwan, l’idée que la couturière pût être parente avec Maylène ne l’effleura même pas.
Cependant, quelques instants à peine après avoir fait la connaissance de Juliana, Allison ne douta pas qu’elle avait en face d’elle la mère de Maylène. Ce fut une certitude du cœur, rien d’autre, car il n’existait entre elles aucune ressemblance, malgré leur beauté à toutes deux. Juliana était une beauté chinoise classique, subtile et sereine, quand celle de Maylène était unique, frappante, extraordinaire.
Comment Allison put-elle être aussi sûre d’elle ? A la façon dont Juliana la regarda, avec l’expression aimante d’une mère, comme si elle avait devant elle cette fille perdue de vue depuis tellement longtemps. Son regard s’adressait à
Maylène, Maylène qu’elle cherchait à travers une étrangère, à croire qu’elle espérait que celle-ci l’aiderait à atteindre sa fille.
Toute sa vie, Allison avait souffert de ne pas avoir de mère, et, tout en sachant que le doux regard maternel de Juliana s’adressait à Maylène et non à elle, elle en reçut la merveilleuse chaleur. Chaleur qui l’enveloppa tout entière, tandis qu’elles parlaient de la robe que Juliana lui confectionnerait pour le Nouvel An, et qui continua de la réchauffer lorsqu’elle quitta la boutique.
Pourtant, soudainement, elle eut froid. Le vent humide qui venait à sa rencontre n’en était pas la cause. C’était en elle que se levait la tempête amère et mordante, à mesure que s’ordonnaient les turbulentes réminiscences des deux jours écoulés.
Mercredi, Maylène lui avait avoué être par moments tellement écorchée qu’elle éprouvait l’irrépressible besoin de détruire. De fait, elle avait bien failli jeter au panier deux semaines de travail. Ce même soir, elle avait également parlé de sa mère dont elle était irrévocablement – et mystérieusement – séparée.
Le lendemain, toutes les photos d’Allison étaient méticuleusement détruites, lacérées, ainsi que la romantique robe du soir créée par Juliana Kwan. Peu après, Allison avait appris que Maylène s’était opposée à ce qu’elle fût la photographe du Palais de jade.
Maylène était-elle la coupable, finalement ? Était-ce elle qui avait détruit – froidement – les photographies et la robe ? Cela semblait impossible. Pourtant…
Si elle l’avait fait, c’était par désespoir. Un désespoir fondé : abandonnée par son père, sans aucun lien avec sa mère, elle n’osait même pas approcher sa sœur, par peur d’être rejetée.
Maylène avait besoin d’une amie et Allison désirait être cette amie. Je suis cette amie, se dit-elle. Envers et contre tout. Même si je ne puis rien faire pour le père ou la sœur de Maylène, je trouverai le moyen de la réconcilier avec une mère qui, à l’évidence, souffre de son absence.
– Bonsoir à tous, ici Cynthia Andrews. Mon invitée ce soir, ma vedette du jour, s’appelle Juliana Kwan.
Maylène se tourna vivement vers le téléviseur. Elle se préparait à aller au lit en écoutant les informations de onze heures, et voilà que, tout à coup, le visage de sa mère occupait l’écran, cette mère qu’elle n’avait pas vue depuis neuf ans.
Tandis que Cynthia Andrews se livrait à un bref récapitulatif de la biographie de Juliana Kwan – native de Hong Kong, couturière célèbre et militante active pour la démocratisation de la colonie –, Maylène fixait l’image de celle qui lui avait donné le jour.
Elle avait oublié l’allure délicate de sa mère, cet aspect de poupée de porcelaine, fragile et fière, à la silhouette élégante, ses jambes fines croisées devant elle. Juliana portait un tailleur bleu nuit qui alliait l’audace à l’élégance. Maylène possédait le même modèle, en lavande et orange feu. A Londres, où personne ne la savait liée à la célèbre couturière et où Juliana Kwan ne risquait pas d’apprendre son absurde sentimentalisme, Maylène ne mettait que des vêtements qui portaient sa griffe.
Une fois son introduction terminée, Cynthia se tourna vers son invitée.
– Parmi les hommes d’affaires les plus puissants de Hong Kong, beaucoup s’opposent aux tentatives du gouverneur Patten d’introduire la démocratie plus rapidement que cela n’était spécifié dans la Loi fondamentale. Vous, Juliana Kwan, jugez au contraire trop timides les propositions du gouverneur. Est-ce exact ?
– C’est effectivement mon sentiment, rétorqua Juliana, de sa voix douce, ferme pourtant. Néanmoins, je ne suis pas certaine de ce que vous affirmez quant à l’opposition des milieux d’affaires.
– En ce cas, n’hésitons pas à citer des noms, reprit Cynthia. Sir Geoffrey Lloyd-Ashton, indiscutablement l’homme le plus puissant de la colonie, s’oppose ouvertement sur ce point au gouverneur.
– En effet. Mais il y en a d’autres, tels James Drake et Tyler Vaughn, qui le soutiennent haut et fort.
– C’est exact, concéda la journaliste. On les qualifie d’idéalistes.
– Ne faut-il pas l’être dans l’intérêt même de Hong Kong ?
– Voulez-vous dire que ceux qui s’opposent à la démocratisation accélérée ne se préoccupent pas de Hong Kong ?
– Je dis seulement que leur répugnance à provoquer Pékin n’est motivée que par leur intérêt personnel, non par leur engagement vis-à-vis de Hong Kong. En général, il ne s’agit pas de résidents permanents, mais de ressortissants étrangers ou de personnes en possession de véritables passeports britanniques – et non pas de passeports seconde classe de Hong Kong – qui, en tant que tels, sont libres de partir quand cela leur chante. Ils sont nombreux à avoir investi en Chine populaire et ils ont tout intérêt à ce que les relations de Hong Kong avec la Chine restent amicales. Ces gens-là survivront sans démocratie, mademoiselle Andrews. Hong Kong, lui, ne survivra pas.
A l’évidence ravie de ce type de discours de la part d’une invitée par ailleurs mesurée, Cynthia Andrews saisit l’occasion pour pousser plus avant :
– La Loi fondamentale prévoit le suffrage universel pour l’année 2007, la liberté de la presse, l’indépendance du pouvoir judiciaire, et un pays doté de deux systèmes. Voilà ce qui a été convenu entre la Grande-Bretagne et la Chine. Dois-je comprendre que vous n’y croyez pas ?
– J’estime que plus tôt nous établirons la démocratie à Hong Kong, mieux ce sera pour tout le monde.
– J’ai entendu dire que vous brigueriez un siège au conseil législatif lors des prochaines élections. Est-ce exact ?
– C’est en effet mon intention.
– Certains avancent qu’après 1997 Pékin n’autorisera pas ceux qui se seront élevés contre les dispositions de la Loi fondamentale à siéger au conseil législatif. On prétend même qu’ils seront considérés comme des contre-révolutionnaires.
– Et jetés en prison pour s’être exprimés librement ? Voilà qui n’est pas le fait d’un gouvernement respectueux de la démocratie. Qu’en pensez-vous ?
Cynthia Andrews n’eut pas à répondre à la question de Juliana : le temps imparti à l’interview touchait à sa fin.
– La limitation du temps d’antenne ne nous permet pas de poursuivre, conclut la journaliste, offrant ses yeux violets à la caméra. Vendredi prochain, je recevrai sur ce plateau sir Geoffrey Lloyd-Ashton qui, ainsi que nous l’avons évoqué ce soir, professe une opinion tout à fait différente de
celle de Mlle Kwan.
Quand l’image eut disparu de l’écran de télévision, Maylène continua de voir sa mère. Elle avait oublié sa fragilité, elle avait oublié, aussi, son courage. La jeune fille qui s’était arrachée à la mer vivait encore en Juliana, cramponnée à de nobles idéaux comme elle s’était cramponnée à la planche de Perle de lune durant le typhon. Maylène n’était pas surprise. La mère qu’elle avait connue, aimée, avait toujours été une rêveuse. N’avait-elle pas été jusqu’à transformer une sordide liaison avec un soldat en grand roman d’amour ?
Autrefois, à cause de sa souffrance terrible, Maylène avait dénigré le délicieux romantisme de sa mère. Voilà qu’à présent elle se mettait à imaginer un merveilleux scénario : une famille de combattants pour la liberté, une mère, un père et deux sœurs qui luttaient vaillamment pour la démocratie, pour l’avenir de Hong Kong…
Fantasme ! lui cria une voix intérieure. Maylène était seule avec son rêve brisé et face à la réalité : elle avait été cruelle avec sa mère. Juliana avait dû être soulagée quand elle avait quitté Hong Kong ; il suffisait de voir le chemin qu’elle avait parcouru depuis neuf ans.
Le cœur de Maylène se gonfla de fierté pour l’orpheline de la mer qui avait su faire son chemin, pour se contracter aussitôt sous l’effet de la peur. Le militantisme de Juliana était admirable, courageux, mais terriblement dangereux. Ce soir, devant des millions de téléspectateurs, Juliana Kwan avait déclaré ne pas se fier au gouvernement de Pékin
– ce même gouvernement qui, dans moins de quatre ans, contrôlerait Hong Kong… et qui, déjà, sans nul doute, repérait ses futurs opposants.
Juliana avait-elle oublié la place Tien’anmen ?
– Oh, maman, murmura Maylène. Je t’en supplie, sois prudente.
Allison ne vit pas l’interview télévisée de Juliana. Ce soir-là, elle téléphonait à son père. Ces conversations téléphoniques du vendredi soir n’étaient pas les seules qu’elle eût avec sa famille à Dallas, mais elles étaient les seules au cours desquelles père et fille pouvaient se parler sans subir les affectueuses interférences des grands-parents.
Allison n’avait pas attendu ce coup de fil sans appréhension. Bien sûr, elle n’allait pas mentir à son père ; simplement, elle tairait certains événements de la semaine, passant sous silence non seulement le moindre de tous – la destruction criminelle de son travail – mais aussi ceux qui lui importaient réellement : James qui l’avait tenue dans ses bras, le regard brillant de désir, avant de lui ordonner de quitter Hong Kong ; son refus d’obtempérer ; ce soupçon troublant que la femme à la personnalité complexe avec laquelle, peut-être, elle était en train de devenir amie, eût pu lacérer ses photos et sa robe ; sa certitude que Maylène était la fille de Juliana Kwan.
Si Allison avait redouté que sa voix ne la trahît par trop d’hésitation ou par une gaieté forcée, ce qu’elle perçut d’elle-même dans cet entretien ce fut sa propre force, sa conviction absolue que, malgré tout, sa place était à Hong Kong.
Il y eut des hésitations sur la ligne, mais elles vinrent de Dallas. Quand Allison confia à son père son espoir de devenir l’amie de la talentueuse architecte du Palais de jade, il s’écoula plusieurs secondes avant que Garrett ne lui réponde qu’il l’espérait également. Lorsqu’elle parla ensuite de la robe de soie vert jade que Juliana Kwan lui confectionnait pour le soir du Nouvel An, il y eut un nouveau silence.
– J’ai l’impression que les satellites font des caprices ce soir, observa-t-elle.
Garrett l’entendit parfaitement, mais fut incapable de répliquer aussitôt.
– On dirait, oui, finit-il par murmurer.
– En ce cas, je vais te poser une question avant de te laisser. Tu auras ainsi le temps de réfléchir avant de me répondre. Penses-tu enfin venir à Hong Kong ? Tu seras le bienvenu à n’importe quel moment, mais je serai beaucoup plus disponible après le 11 décembre.
Garrett avait raccroché le téléphone depuis longtemps ; mais il restait assis à son bureau et se répétait inlassablement la conversation. Allison et Maylène devenaient amies. Allison et Juliana s’étaient rencontrées. L’émotion que lui causaient ces deux nouvelles l’avait laissé sans voix. Mais ce qui l’avait le plus bouleversé tenait dans ce qu’Allison n’avait pas dit : que la couturière et l’architecte étaient mère et fille.
Comment se faisait-il qu’Allison ne le sache pas ? La réponse était évidente, douloureuse : Maylène et Juliana ne se voyaient plus. Quelque chose avait rompu le lien entre la Fille du Plus Grand Amour et la femme qu’il aimerait toujours.
Alors Garrett commença d’écrire sa lettre à Juliana, cette lettre qu’en vérité il rédigeait en son cœur depuis le mois de juin. Mais il était beaucoup plus difficile de coucher les mots sur le papier et les premiers mots eux-mêmes le faisaient hésiter. Il eût aimé écrire Mon amour, ma Juliana bien-aimée… Mais c’était bien trop présomptueux.
Juliana devait être mariée, heureuse. N’était-ce pas d’ailleurs ce qu’il lui souhaitait ? Le bonheur ? L’amour ? Oui, bien sûr.
Il opta pour Chère Juliana, puis se lança dans l’impossible tâche. Il couvrit des pages et des pages de mots vibrants d’émotion, des pages qu’il savait ne jamais envoyer. Il y parlait de son amour, de son désir, de sa certitude que leurs vies étaient à nouveau destinées à s’unir… comme si le destin les récompensait enfin pour leur bonne conduite. Il ne pouvait poster cette lettre, qui d’ailleurs n’était pas nécessaire. La femme qu’il aimait savait déjà tout.
Pour finir, il écrivit simplement :
Chère Juliana,
Je t’avais promis de ne jamais revenir à Hong Kong ; mais la situation a changé, n’est-ce pas ? J’aimerais venir en décembre, te voir le 10 et surprendre Allison par ma visite le lendemain. Au demeurant, je puis arriver quand tu veux, et ne bougerai pas sans ta permission. Réponds-moi vite.
Garrett.
La lettre, estampillée Personnel et confidentiel, arriva à la boutique Perle de lune durant l’une des plus belles cérémonies de Hong Kong : Chung Chui, la fête de la lune. On y célébrait les merveilles de la nature et on rendait grâce pour l’abondance de la moisson. Cette nuit-là, comme un hommage à l’astre nocturne, les épais nuages noirs qui avaient obscurci Hong Kong depuis une semaine se dissipèrent pour le révéler dans sa plénitude dorée.
Des milliers de lanternes de couleurs vives, lanternes papillon, fleur ou poisson, jetaient leurs feux du coucher du soleil à l’apparition de la lune, et descendaient en longues files mouvantes, portées par les célébrants, vers les plages et les parcs de Hong Kong.
Allison et Maylène cheminaient parmi ceux qui gagnaient la plage de Stanley. Elles s’assirent sur le sable blanc, au milieu des châteaux de sable plantés de bougies, et cherchèrent dans la lune les ombres de Chang O et du Lapin de jade.
A cet instant où les deux sœurs s’émerveillaient de la couleur d’ambre lustré de la lune d’automne et savouraient ensemble un gâteau de lune, Juliana rédigeait sa réponse.
Mille fois elle avait relu la lettre de Garrett, lisant parfois des mots d’amour entre les lignes, ne décelant rien de tel à d’autres moments. Elle fut tentée de coucher sur le papier les paroles d’amour qu’elle portait en elle mais, finalement, elle opta pour une missive aussi neutre que celle de Garrett. Elle alla même jusqu’à proposer pour leur rendez-vous l’un des lieux de prédilection des hommes d’affaires.
Cher Garrett,
Oui, viens, je t’en prie. Retrouvons-nous le 10 décembre à treize heures au Captain’s Bar de l’hôtel du Mandarin oriental.
Juliana.
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