Perle de Lune
Chapitre 14
Hôpital pour enfants de Causeway Bay
Lundi 21 juin 1993
– Lady Lloyd-Ashton ?
A entendre la timidité et la déférence qui perçaient dans la voix de l’infirmière de la salle trois, Ève fut parcourue d’un frisson de déplaisir. Voilà sept ans qu’elle passait tous ses lundis matin à l’hôpital. De cette activité, elle ne tirait qu’humilité, reconnaissante qu’on lui permît de se rendre utile. Mais, à cause du nom qu’elle portait – à cause de son époux –, on la traitait différemment des autres bénévoles.
Elle sourit pourtant en se tournant vers l’infirmière.
– Oui ?
– Lily Kai a de nouveau été hospitalisée ce week-end. Elle va bien maintenant, et doit rentrer chez elle cet après-midi, mais… comme elle sait que vous venez le lundi, elle m’a demandé de vous dire qu’elle était là. Vous avez bientôt fini, je ne l’ignore pas, mais elle était en radiologie toute la matinée et vient seulement de revenir. Si vous n’avez pas le temps, je peux…
– J’ai le temps, bien sûr.
– Tant mieux, fit l’infirmière, souriant enfin. Elle est dans sa chambre habituelle.
Tout en gagnant la chambre, Eve songeait à la courageuse fillette. Voilà exactement un an qu’elles s’étaient rencontrées, deux jours avant le quatrième anniversaire de Lily…
– Non, non, non ! Pas ça !
Ce jour-là, en entendant ces cris sourds, désespérés, effrayés, Eve se précipita sans réfléchir dans la chambre… pour tomber sur une fillette en larmes, tremblante, aux prises avec une infirmière dont le léger agacement, à la vue d’Eve, vira ouvertement à l’inquiétude.
– Lady Lloyd-Ashton !
– Je suis désolée, s’excusa Eve. Je l’ai entendue pleurer et… puis-je vous aider ?
– Je ne crois pas, non. Merci. L’intraveineuse de Lily est ressortie, expliqua-t-elle ; il faut pourtant respecter les prescriptions du médecin. Ses parents tiennent à être présents à chaque piqûre, mais celle-ci n’était pas prévue ; je vais devoir les appeler à leur travail.
– J’essaie d’être courageuse, murmura Lily, dardant sur Eve son regard implorant. Mais ça fait mal. Même s’ils disent tout le temps que non, ça fait mal !
– Je n’en doute pas, acquiesça doucement Eve en s’agenouillant pour être à la hauteur de la fillette. Bonjour, Lily. Je m’appelle Eve.
– On t’a déjà fait une intraveineuse ?
– Non, reconnut Ève. C’est peut-être le moment d’essayer, suggéra-t-elle avec un sourire.
Les yeux de Lily – comme ceux de l’infirmière – s’écarquillèrent.
– Pourquoi ? interrogea l’enfant.
– Ainsi je saurai comment ça fait mal, et nous réfléchirons ensemble au moyen d’avoir moins mal.
– Comment ?
Après une brève réflexion, Ève opta pour la vérité. N’avait-elle pas une grande expérience de la souffrance ? Même si elle avait perfectionné sa technique depuis son mariage avec Geoffrey, déjà, petite fille, plus jeune que Lily, quand ses parents la harcelaient, son esprit s’évadait, tout simplement.
– Je vais te dire comment je m’y prends quand j’ai mal. D’abord, j’admets que ça fait mal. Puis, en esprit, en imagination, je m’en vais très loin de la douleur. Je pense à quelque chose que j’aime, quelque chose qui me rend heureuse.
L’infirmière – d’ordinaire la plus habile de tout le service
– dut s’y reprendre à plusieurs fois pour piquer l’une des délicates veines lavande d’Ève, tandis que celle-ci lui adressait des sourires rassurants tout en parlant à Lily.
– Oui, ça fait mal. Maintenant, aide-moi à trouver une pensée heureuse.
Mais elle n’avait pas l’entière attention de l’enfant, qui la fixait, le front plissé, inquiet.
– Lily ? Aide-moi à trouver une pensée heureuse. Dis moi ce que tu aimes faire.
– Du cerf-volant.
– Avec tes parents ? A quel endroit ? poursuivit Eve. Décris-le-moi exactement, ce cerf-volant, sa couleur, sa forme, et décris-moi le ciel quand tu lèves les yeux…
Eve n’avait jamais fait voler un cerf-volant, mais la description que Lily fit du sien – un papillon rose et bleu pourvu d’une longue queue argentée – était tellement vivante qu’elle oublia bientôt la douleur. Elle était certes devenue experte dans l’art d’ignorer la souffrance ; mais n’était-ce pas pure folie, aberration, d’imaginer que pareille technique pût donner un résultat chez une enfant de quatre ans ?
A dire vrai, la formule ne fonctionna probablement pas pour Lily. Lorsque l’infirmière piqua l’aiguille dans une veine, les yeux de l’enfant s’embuèrent à nouveau, ses lèvres se mirent à trembler et les doigts de sa main libre s’enfoncèrent dans la paume d’Ève.
Cette fois, pourtant, elle n’arracha pas l’aiguille, et tandis qu’elle écoutait Ève lui décrire la beauté d’un cerf-volant papillon qui s’élance dans un ciel bleu saphir, sa peur parut la quitter… Il n’y eut plus qu’Eve, sa tendresse, son sourire.
Ce soir-là, sir Geoffrey Lloyd-Ashton et sa princesse assistaient à un gala au palais du gouvernement. Si, en privé, le taï-pan fut fâché des petites marques pourpres qui gâtaient la blancheur immaculée du poignet d’Ève – à croire que lui seul avait le droit de violenter la chair délicate –, lors du gala, en revanche, il montra fièrement ses bleus, symboles minuscules de la courageuse compassion de sa princesse adorée.
Son déplaisir face à ces stigmates eût confiné à l’insignifiance s’il avait entrevu les conséquences de ce lundi matin à l’hôpital : la naissance d’une relation privilégiée entre Ève et la petite Chinoise. Ève priait toujours ses connaissances de l’appeler par son prénom. A l’hôpital des enfants, seule Lily Kai, trop jeune pour comprendre les convenances, honora sa requête, devenant l’une des rares personnes à Hong Kong à s’adresser si familièrement à lady Lloyd-Ashton.
Par les infirmières, Eve apprit que la petite souffrait d’une malformation de l’oreillette, anomalie cardiaque congénitale qui nécessiterait plus tard une intervention chirurgicale. Les médecins préféraient la laisser grandir le plus possible, espérant différer l’opération à cœur ouvert jusqu’à ses six ou sept ans. Mais, ces derniers mois, l’aggravation de son état les avait obligés à programmer l’intervention pour décembre.
A présent, Lily était de nouveau hospitalisée, et même si l’infirmière avait affirmé qu’elle se portait bien, qu’elle rentrait chez elle aujourd’hui, la poitrine d’Ève se serrait à mesure qu’elle approchait de la chambre de l’enfant. En février, Lily avait été hospitalisée pour une pneumonie. Elle l’avait vue alors si faible, si pâle, les lèvres bleutées… frêle et pourtant courageuse, comme toujours. Jamais elle n’oublierait la fillette immobile dans son lit, branchée à une multitude de tubes en plastique, presque sans vie…
Ce n’était pas l’image qu’elle devait avoir de Lily Kai aujourd’hui. Assise au bord du lit, les jambes pendantes, la fillette poussa un cri de joie en l’apercevant.
– Ève !
– Bonjour, Lily.
Eve respirait enfin, de soulagement, de bonheur, quand elle vint s’asseoir auprès de sa jeune amie.
– Comment vas-tu ?
– Bien, rétorqua l’enfant avec un haussement d’épaules. Je tousse, mais ce n’est pas grave.
– Tant mieux, je suis contente.
Mais subitement, sous le regard d’Ève, l’attitude de Lily-la-brave se modifia. Sa tête s’inclina, faisant glisser un rideau de cheveux noirs sur son joli minois, puis elle tordit ses petites mains et ses jambes se mirent à s’agiter.
– Lily ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
– Mon opération.
La date en était-elle avancée ? s’interrogea Ève. Ou bien l’intelligente fillette, qui avait toujours parlé sans émoi apparent du « trou dans son cœur » que le chirurgien allait lui réparer, avait-elle fini par entrevoir la gravité de son cas ?
– Quoi donc, à propos de ton opération, Lily ?
Les petites jambes s’agitèrent de plus belle.
– Je me demandais seulement…
Si tu risquais de mourir ? Le cœur d’Eve se brisa à cette pensée. Dissimulant sa peur, elle sourit de façon encourageante :
– Que te demandais-tu, Lily ?
– Si tu… Si tu pourrais…
L’enfant se tut net. Il était impossible de saisir le sens de ces quelques mots saccadés. Mais Lily reprit, dans un courageux élan :
– Si tu es là ce jour-là, si je te parle juste avant de m’endormir, tout ira bien !
– Oh, Lily, murmura Eve. Bien sûr que je serai auprès de toi ce jour-là.
La tête soyeuse se redressa d’un coup.
– C’est vrai ?
– Je te le promets. Je serai là juste avant que tu t’endormes, et aussi quand tu te réveilleras.
– Mais c’est loin, décembre. Est-ce que tu seras encore à Hong Kong ?
– Bien sûr que oui. Je vis à Hong Kong. Tu croyais que j’allais m’en aller ?
A la stupéfaction d’Eve, Lily Kai acquiesça.
– Je ne m’en vais nulle part, Lily. Et je serai là, avec toi, le jour de ton opération.
– Promis ?
– Juré.
Le restaurant situé au premier étage de l’hôtel Excelsior offrait une vue imprenable, par-delà Gloucester Road, sur l’abri anti-typhon de Causeway Bay. Au premier plan, près de la rade souterraine, se dressait le « canon de midi », un vieux canon dont le cuivre poli étincelait sous le soleil, symbole pittoresque du passé de Hong Kong.
Au milieu du XIXe siècle, Jardine Matheson, fondateur du premier empire industriel et commercial de la colonie, avait l’habitude de faire tirer vingt et un coups de canon chaque fois que l’un de ses voiliers entrait au port sain et sauf. Le gouverneur, courroucé par tant de pompe déployée pour un navire marchand, ordonna au taï-pan de cesser immédiatement ce cérémonial. En guise de punition, il condamnait Jardine Matheson à devenir l’horloge officielle de la colonie : chaque jour, à midi précis, un coup de canon unique annoncerait l’heure.
La tradition perdurait. Le canon d’origine avait été remplacé en 1901 par un Hotchkiss. En plus de son coup de midi quotidien, le canon était autorisé à tonner dans la nuit du 31 décembre, à minuit.
Midi approchait. Un homme en uniforme blanc chargea le canon sous le regard intéressé des touristes. De l’autre côté de Gloucester Road, au restaurant de l’Excelsior, Juliana buvait un thé en attendant Eve. Celle-ci arriverait d’ici une demi-heure, peut-être davantage. Juliana savait que son amie ne quittait jamais l’hôpital tôt ; parfois même, un enfant esseulé ou anxieux requérait plus longtemps sa présence.
Le canon de midi tonna ; Juliana l’entendit à peine, l’explosion étant très assourdie par les vitres du restaurant conçues pour résister aux typhons, mais elle vit le petit nuage blanc qui s’élevait et dont la rondeur parfaite fut bientôt dissipée par la brise qui soufflait de la baie.
Pour la plupart des habitants de Hong Kong, le canon de midi balisait l’avenir, rappel quotidien qu’il ne restait plus que tant de jours avant 1997 et que, en ce lieu riche de maints trésors, le temps devenait le plus précieux de tous. Le coup de canon de midi poussait ceux qui l’entendaient à s’élancer de l’avant, à concrétiser leurs rêves avant qu’ils ne s’évanouissent comme fumée au vent.
Pour Juliana, ce jour-là, l’explosion déclencha des souvenirs, ceux des rêves d’antan qui s’étaient évanouis sous ses yeux…
Huit jours après que Juliana eut téléphoné à Garrett, parce qu’elle avait senti qu’il avait désespérément besoin d’elle, le destin devait se venger de cet impertinent défi. Vivian fut victime d’un second infarctus, fatal cette fois. Alors que Juliana s’efforçait de supporter cette perte immense et sa culpabilité, le pire était encore à venir. Bien que la réussite de Vivian Jong fût survenue bien après la mort de son mari, et grâce à l’argent qu’elle avait gagné seule, la famille de l’époux en question, décédé depuis plus de quarante ans, fit valoir ses droits sur la totalité de ses biens.
Tout leur revenait de droit, assuraient-ils. La jeune femme n’était liée par le sang ni à Vivian ni à son défunt mari.
Juliana Kwan n’était qu’une aventurière, une croqueuse d’héritage sans moralité : elle venait de donner le jour à une enfant aux yeux verts, preuve du genre de femme qu’elle était réellement. Neuf mois plus tôt, Juliana se trouvait avec son amant, et non au chevet de Vivian. L’orpheline opportuniste et immorale avait profité de la mourante, feignant de la soigner afin de l’amener à braver des siècles de tradition en léguant ses biens à une étrangère plutôt qu’à sa famille.
Vivian Jong ayant laissé une fortune coquette, la famille qu’elle n’avait pas vue depuis des décennies se cramponna à son dessein. Elle fit appel aux services d’un certain Miles Burton, avocat britannique réputé, et le supplia de résoudre le problème rapidement, avant la lune de la nouvelle année.
Selon l’ancienne tradition chinoise, le début de la nouvelle année – le premier jour de la première lune après l’entrée du soleil dans la constellation du Verseau – était propice à la renaissance, au recommencement. C’était le moment de porter des habits neufs, de récurer la maison à fond, de laver sa conscience… Les dettes devaient être acquittées avant le début du Nouvel An ; les querelles, les disputes devaient se conclure.
Durant les trois jours de fête, Hong Kong se parerait des fleurs symboliques de la prospérité ; on se régalerait de graines de melon enrobées de sucre, de chocolat, de fruits confits, de tiges de lotus ; les enveloppes rouges contenant le lai set ?, « l’argent heureux », seraient prodiguées à la famille, aux collègues, aux amis ; et partout on prononcerait ou écrirait l’invocation familière kung hei fat choy, « bons vœux, bonne chance ».
Dans les semaines précédentes, afin de se garantir la prospérité pour l’année à venir, les habitants de Hong Kong sollicitaient les faveurs de Tsao Kwan, le dieu de la cuisine. La cuisine étant le cœur de la vie familiale, c’était en ce lieu que demeurait Tsao Kwan, et l’on y célébrait sa présence par un autel, modeste quand il s’agissait simplement de son nom inscrit en. caractères dorés sur papier rouge, plus élaboré quand il était représenté par une figurine en porcelaine ou en jade.
Le dieu de la cuisine avait pour devoir d’observer soigneusement la famille, de prendre bonne note de la conduite et des actes de tous afin d’en référer à l’Empereur de Jade dans les cieux. Qu’il fît un rapport défavorable, et la malchance pouvait s’abattre sur la famille à l’aube de l’année nouvelle ; à l’inverse, de ses louanges pouvait découler la prospérité. Aussi s’efforçait-on de ne lui inspirer que des avis élogieux.
Le voyage du dieu de la cuisine au ciel, qui durait sept jours, commençait au vingt-quatrième jour de la douzième lune. Avant son départ, on disposait des offrandes devant son autel, des sucreries généralement, dans l’espoir de l’encourager à émettre les commentaires les plus suaves. Au sucre de canne posé à ses pieds ou même sur ses lèvres s’ajoutait parfois un peu d’opium afin de brouiller quelque peu – donc de rendre plaisants – les souvenirs qu’il emporterait de la famille.
Chez Vivian Jong, dans la maison de la Vallée heureuse, Tsao Kwan était représenté par une délicate statuette de porcelaine. Tout au long de l’année, Vivian disposait auprès de lui des fleurs fraîches et parfumées, puis, quand approchait le Nouvel An, elle brûlait des bâtons d’encens et emplissait les vases des fleurs symboliques de la prospérité et de la chance. Jamais elle ne lui barbouillait les lèvres de sucre.
– Il sait que nous avons été bonnes, expliquait-elle à Juliana. Il sait que l’amour règne dans cette famille.
Juliana ne rompit pas avec la tradition établie par Vivian, pas plus qu’elle ne l’oublia. Malgré sa peine, elle composa de beaux bouquets de fleurs de pêcher, de jonquilles et de chrysanthèmes.
Elle ne devait jamais savoir si les fleurs avaient satisfait Tsao Kwan. Le dieu de la cuisine n’était qu’à mi-chemin du ciel lorsque le juge rendit son verdict : le testament de Vivian Jong était nul et non avenu. La parenté du mari défunt héritait de tout.
– Mademoiselle Kwan !
Juliana reconnut immédiatement la voix de l’avocat. Miles Burton l’avait si bien peinte en séductrice sans scrupules que le juge avait tranché en sa défaveur. A cause de cet homme, alors que Hong Kong s’apprêtait à célébrer sa fête la plus joyeuse, fête de la famille, des festins et des amis, elle et sa petite fille bien-aimée n’avaient plus ni toit, ni argent, ni de quoi manger.
Le jugement n’était rendu que depuis dix minutes que déjà Juliana titubait sur Harcourt Road, les jambes flageolantes, pareille à l’enfant de la mer quand elle avait, pour la première fois, posé le pied sur terre. De nouveau, elle se retrouvait en territoire étranger, étourdie, et voilà que l’homme dont le brillant discours venait de détruire sa vie, comme l’avait fait le typhon autrefois, voilà que cet homme l’appelait.
Serrant contre elle son bébé d’un mois, elle continua de marcher. Mais bientôt, Miles Burton passait devant elle, lui barrait le passage, aussi menaçant que les montagnes noires.
– Je ne suis pas votre ennemi, mademoiselle Kwan. Les juges de Hong Kong sont légalement obligés de veiller à l’application de la loi. Ils n’ont pas le choix. Même si vous aviez été représentée par le meilleur avocat de la colonie – même si c’était moi qui vous avais défendue –, la famille de Vivian Jong aurait gagné.
– Ce n’est pas ce que souhaitait Vivian. Vous le savez, n’est-ce pas ?
– Peut-être. C’est pourquoi je vous offre mon aide, Juliana.
Elle fut trop stupéfaite pour remarquer qu’il venait de l’appeler par son prénom, et combien sa voix s’était faite charmeuse à ce moment-là.
– Jamais, souffla-t-elle. Jamais je n’accepterai votre aide.
Jamais, jamais, jamais. Ce serment résonnait en écho dans son cerveau affamé, antienne obsédante, alors que ses pas la trahissaient. Elle marchait vers le bureau de l’avocat sur Wyndham Street, et bien que cela fit près de quatre semaines, elle continuait de tituber – de faim, cette fois.
Février avait été exceptionnellement froid, humide surtout. Il était étonnant que la jeune mère ait tenu si longtemps dans ces conditions. En vendant les quelques effets qu’on l’avait autorisée à emporter, elle avait obtenu un peu d’argent, une somme dérisoire comparée à la valeur de ses robes, mais qui avait suffi pour acheter vêtements chauds et couvertures pour Maylène.
Elles dormaient dehors, se réfugiant dans les ruelles entre les immeubles, parfois dans Victoria Park. Le jour, Juliana cherchait du travail. Pour qui acceptait de s’épuiser d’interminables heures sans se plaindre, on embauchait dans les usines. Aux yeux de beaucoup de chefs d’atelier, Juliana eût fait une ouvrière modèle tant elle paraissait déterminée. Sans l’enfant, ils l’auraient engagée sur-le-champ. Mais personne ne voulait de cette jeune mère dont le principal souci allait trop ouvertement au petit être qu’elle serrait avec tant d’amour. Serait-elle attentive, et parviendrait-elle seulement à lâcher son précieux fardeau afin de mériter son salaire ?
Elle ne trouva pas d’emploi, rien, en quatre semaines de recherches assidues.
Voilà bien longtemps qu’elle n’avait pas eu chaud, plus longtemps encore qu’elle n’avait mangé. Pourtant, ce n’était pas pour elle qu’elle se dirigeait vers le bureau de Miles Burton. C’était pour Maylène.
Quatre semaines durant, elle était parvenue à tenir sa petite au chaud et à la nourrir. Bien qu’elle-même ne mangeât pratiquement rien, elle avait encore un bon lait bien nourrissant. Les kilos pris pendant sa grossesse se transformaient en nourriture pour son bébé, et lorsqu’elle n’eut plus de réserves, son corps trouva encore le moyen de donner tout ce qu’il pouvait, pour sa fille. Bientôt, néanmoins, elle n’aurait plus rien à donner.
Pour Maylène, pour la survie de la Fille du Plus Grand Amour, elle recourait à l’aide de Miles Burton.
– Mademoiselle Kwan. Vous êtes venue.
– Oui.
– Vous avez terriblement maigri.
Il semblait la jauger, comme pour décider s’il lui trouvait plus d’allure dans sa minceur émaciée qu’avec ses rondeurs passées. Face à cet examen indiscret, Juliana fut soudain saisie de panique.
– C’est la silhouette qui me convient le mieux, monsieur Burton. J’ai eu du mal à perdre les kilos pris durant ma grossesse.
– Je ne dois donc pas vous offrir des scones et du thé ?
– Surtout pas.
Elle appuya son refus d’un mouvement de tête qui la laissa tout étourdie. Oui, elle avait besoin de manger, et elle le ferait pour Maylène, mais elle avait d’abord des paroles à prononcer, vite, avant que son cerveau embrumé par la faim n’oublie ce qu’elle avait si bien répété.
– J’accepte l’aide que vous m’avez proposée. J’aimerais vous emprunter de l’argent.
– Emprunter ?
– Oui. Je vous le rembourserai, avec intérêts évidemment, et si mes affaires marchent bien, je serai prête à en partager les bénéfices avec vous.
– Quel genre d’affaires, Juliana ?
– J’aimerais reprendre mon métier de couturière. J’espère que certaines clientes de Vivian me commanderont des créations.
Bien sûr, elle n’avait encore rien tenté auprès des clientes de Vivian ; elle n’était pas allée, trempée et affamée, les guetter sous les portiques de leurs luxueuses demeures. Il fallait approcher les femmes élégantes de Hong Kong dans les formes, en leur adressant des lettres parfaitement tournées et calligraphiées, sur le plus beau papier. Avant de se lancer, Juliana avait besoin d’une adresse, d’un numéro de téléphone, d’étoffes, de paillettes, d’aiguilles et de fil.
Miles Burton sourit, et quand une lueur d’amusement brilla dans ses yeux sombres, le cœur de Juliana se mit à galoper, de faim et d’espoir. Il jugeait peut-être son idée absurde, mais il allait l’aider.
– Je crains que vous n’ayez mal interprété mon offre, Juliana. Je ne cherche pas une occasion d’investir, je cherche une maîtresse.
A Hong Kong en 1966, il ne s’agissait pas d’une proposition indécente. Les Anglais fortunés prenaient fréquemment des maîtresses chinoises. Socialement, la chose était acceptable, parfaitement correcte, un arrangement qui convenait à toutes les parties : l’homme, sa maîtresse, et jusqu’à l’épouse qui avait fait un mariage de raison plutôt que de passion.
– Ce ne serait que pour neuf mois, précisa l’avocat. Après quoi, je rentre en Angleterre, définitivement. Durant quatre mois après mon départ, vous aurez à votre disposition un appartement confortable avec deux chambres, de quoi vous nourrir et vous vêtir. En outre, et tant que cela n’entravera pas votre disponibilité et dans la mesure où les coûts seront raisonnables, je vous aiderai dans votre entreprise.
Le cœur affolé de Juliana cessa de battre, son cerveau affamé hurla l’antienne obsédante ; elle crut mourir.
Non, elle ne pouvait pas mourir. Il lui fallait vivre pour Maylène.
Une fois de plus, Juliana Kwan se retrouvait en terre étrangère, mais elle comprenait parfaitement le langage de Miles Burton. Il l’invitait à vendre son âme.
– Le contrat vous paraît-il acceptable, Juliana ?
Non ! Jamais ! hurla son esprit.
Oui, répondit son cœur qui battait à nouveau, presque calme à présent, résigné à son sort. Oui, pour ma fille je vendrais mon âme.
– Pas complètement, s’entendit-elle répondre d’une voix aussi calme et sûre que l’était son cœur.
– Ah ? s’enquit l’avocat avec un intérêt mitigé.
La chose était prévisible. Une maîtresse tenait toujours à poser ses conditions, les bijoux qu’elle désirait, les robes dont elle aurait besoin, les rendez-vous hebdomadaires dans les meilleurs salons de beauté de Hong Kong.
– Vous souhaitez autre chose ?
– Un passeport britannique pour ma fille.
– Pour elle seulement ? Pas pour vous ?
– Pour elle seulement.
Juliana savait qu’elle ne quitterait jamais Hong Kong. Elle y était chez elle, c’était ici qu’elle était tombée amoureuse…
Il ne fallait pas penser à Garrett, pas maintenant. Ne pas songer que s’il avait vent de sa situation, dans la minute, il lui enverrait une fortune. Elle n’avait qu’à décrocher le téléphone.
Ce qu’elle ne ferait jamais, ce qu’elle ne pouvait faire. Quel prix le destin exigerait-il ? La vie de Maylène ? Celle d’Allison ?
Mère et fille étaient à l’abri, au chaud dans le luxueux trois-pièces, et Juliana estimait qu’elle avait beaucoup de chance. Miles Burton ne la maltraitait pas, n’avait pas de goûts pervers ou cruels. Il avait même la délicatesse de venir pendant que Maylène dormait.
Tout cela se passait de façon terriblement civilisée.
Mais… son corps avait été un don d’amour à Garrett, à lui seul, et après son départ, il avait appartenu à leur précieuse enfant, afin de la nourrir, la bercer, la protéger. Personne d’autre n’aurait jamais dû connaître ses secrets intimes et ses douces faveurs.
Juliana tentait de se convaincre que ce qu’elle vendait au plus brillant avocat de Hong Kong n’était pas différent de ce qu’elle vendait aux femmes les plus riches de la colonie. A lui, elle vendait son corps, à elles son talent. Dans les deux cas, il s’agissait de transactions commerciales, ni plus ni moins. Mais chaque fois que l’avocat la possédait, elle perdait un peu plus d’elle-même, de son espérance, de son âme.
Elle ne le haïssait pas ; comment l’aurait-elle pu ? Il avait sauvé la vie de sa fille. Le prix qu’elle avait à payer était énorme… et dérisoire… puisque Maylène était tout.
Finalement, et bien que cette période lui parût une éternité, les neuf mois s’écoulèrent. La veille de son départ pour l’Angleterre, Miles Burton lui donna le passeport britannique pour Maylène. Il lui rappela aussi une autre promesse qu’il lui avait faite : elle et son enfant pouvaient séjourner quatre mois encore dans l’appartement.
Juliana n’accepta pas cette offre. Sa petite affaire marchait bien, et même si l’occasion s’offrait à elle d’épargner quatre mois de loyer, elle avait hâte de s’installer avec sa fille dans un endroit à elles, modeste certes, mais un refuge d’amour que n’entacherait pas le souvenir de ce qu’elle avait fait.
Bien avant d’être assez grande pour avoir un souvenir conscient, Maylène savait tout de sa mère. Elle avait d’elle une connaissance par les sens, magnifique tissage d’images et de sons, de goûts, d’odeurs et de touchers, une tapisserie douce, riche, toute d’enchantement et d’amour.
« Je t’aime, May-May », était pour elle un refrain, et lorsqu’elle fut assez grande pour s’enquérir de son père, « Il t’aime aussi » furent les premiers mots qui passèrent les lèvres de Juliana.
– Où est-il ?
– Au ciel. Nous ne pouvons le voir, mon petit amour, mais il est avec nous, pour toujours, à nous aimer, nous protéger, nous sourire.
Maylène voulait tout savoir de son père, et elle aimait entendre sa mère parler de lui, parce qu’alors le beau visage maternel s’éclairait de bonheur.
Juliana raconta à sa fille tout ce qu’elle pouvait lui dire comme vérité : où et quand ils s’étaient rencontrés, combien ils s’étaient aimés, combien il aurait adoré sa petite fille. Et, afin qu’il fût aussi réel que possible pour Maylène, Juliana révéla à son enfant le nom de Garrett.
Le reste de ses affirmations ne fut que mensonges : Garrett Whitaker était anglais. Certes, il avait été obligé de rentrer en Angleterre peu de temps après leur rencontre, mais il revenait à Hong Kong, pour rester toujours avec elles, lorsqu’il avait trouvé la mort.
Maylène connaissait tous les repères romantiques de l’histoire d’amour de ses parents ; et lorsqu’elles se rendaient au pic Victoria, à cet endroit particulier du chemin, ou quand elles prenaient le ferry pour Kowloon, la fillette sentait la présence de l’absent, autant que Juliana. Quand elles marchaient ensemble dans les rues de Hong Kong et que Juliana tenait la main de sa petite, celle-ci imaginait son autre main lovée dans la grande paume paternelle.
A mesure qu’elle grandissait, Maylène éprouva un besoin croissant de l’invisible présence de son père. Elle avait beau être la preuve vivante de son amour, les merveilleux présents qu’il lui avait octroyés étaient objets de railleries pour ses camarades de classe : ses yeux de jade, sa grande taille, son teint clair, la douce ondulation de sa chevelure. Et si ses traits étaient remarquables, ils étaient surtout différents, impurs. Pour ses camarades, la chose était entendue : la mère de Maylène Kwan était une putain, son père un marin, un ivrogne probablement, qui n’avait cherché qu’une nuit de plaisir.
Ces moqueries transperçaient le jeune cœur de Maylène, qui souffrait moins pour elle-même que pour ses parents dont le merveilleux amour se voyait si horriblement avili. Au début, elle batailla bravement : « Il était anglais et il nous aimait ! » Cette affirmation ne fit que nourrir les insultes envers sa mère qui, de fille à matelot, devint la maîtresse d’un Anglais. Et Maylène devait l’apprendre, cela ne changeait rien à ce qu’elle était, elle ; une métisse, une sang-mêlé, ce qui donnait à tout un chacun le droit de la dévisager, de la ridiculiser, de lui insuffler un sentiment de honte.
Maylène n’avait pas d’amis, mais peu lui importait. Elle avait sa mère, et la plus belle des vérités : elle était la Fille du Plus Grand Amour.
Elle devint une actrice consommée qui cachait sa souffrance à tout le monde, y compris – surtout – à la mère qu’elle adorait.
– Tu m’as menti ! cria Maylène, brandissant de ses mains tremblantes le magazine Fortune. C’est lui, hein ? C’est mon père.
Le regard de Juliana quitta un bref instant le visage ravagé de sa fille pour la photographie que lui montrait l’adolescente. C’était bien Garrett, de treize ans plus âgé, mais toujours aussi beau. En d’autres circonstances, Juliana eût été heureuse de voir son portrait, mais pas à cet instant où les traits défaits de Maylène hurlaient à la trahison.
– Oui, souffla Juliana. C’est ton père. Je vais t’expliquer, May-May…
– Inutile ! Tout est dans l’article. Il était pilote au Vietnam, un parmi les milliers de soldats américains qui venaient à Hong Kong pour voir les putes !
– Non. Ce n’était pas ça du tout.
– Vraiment ? Je crois que si, justement, et c’est ce que tout le monde me disait.
– Tout le monde ? Que veux-tu dire ?
– Tout le monde ! Je suis un paria, une métisse qu’on montre du doigt, tu ne savais pas ? Tu ne sais pas qu’on me déteste ? poursuivit-elle, face à la stupeur de sa mère. Non, bien sûr. Ton sang à toi est pur, tes traits sont parfaits, tu n’as pas les yeux verts !
– Oh, ma chérie, murmura Juliana au désespoir. Tu es si belle, May-May. Tu ressembles à ton père, tu le sais bien.
– Je ne veux pas lui ressembler, je ne veux plus ! Tu ne comprends rien ? Je hais ce que je suis !
– Oh, May-May, je t’aime tant, lui aussi il t’aime, et tu as des amies…
– Aucune. J’ai fait semblant pour ne pas t’inquiéter. Veux-tu savoir ce que je fais après la classe ? Je vais nager, jusqu’à l’épuisement, ensuite je vais dans les librairies. Je lis tout ce qui me tombe sous la main, sur le monde – n’importe où, mais pas Hong Kong – et je regarde les photos dans les magazines en rêvant de partir d’ici. Voilà comment j’ai découvert cet article sur mon père soi-disant décédé. Oh, je voudrais qu’il soit mort !
– Non. S’il te plaît, mon amour, laisse-moi te dire la vérité.
– La vérité, maman ? répéta Maylène avec une incrédulité douloureuse. Comment saurai-je que c’est la vérité ?
– Je t’en prie… Laisse-moi t’expliquer.
Si l’adolescente semblait redouter d’apprendre d’autres vérités, elle finit par s’y résoudre, d’un geste résigné qui acheva de déchirer le cœur de sa mère. A croire qu’accepter d’entendre la vérité la poussait davantage vers l’autodestruction que vers l’espoir, comme si cela devait lui donner de nouvelles raisons de se haïr.
Juliana ne lui parla pas du testament de Vivian, ni du mois de février froid et pluvieux où elles s’étaient trouvées sans toit à Hong Kong, ni de Miles Burton. Elle ne raconta que les événements qui avaient précédé cette période : son grand amour immortel pour Garrett Whitaker ; sa terrible certitude, dès le début, que six jours étaient tout ce qu’ils auraient jamais ; le sort qui avait frappé Blake et Vivian tandis qu’elle et Garrett vivaient leur amour ; les raisons du mariage de Garrett avec Beth ; la naissance d’Allison et la mort de Beth ; la proposition que Garrett lui avait faite de leur donner de quoi vivre, son refus ; et pour finir, la mort de Vivian Jong, huit jours après son ultime coup de téléphone à Garrett, après l’appel interdit.
– Tu crois que vous étiez destinés à être séparés ?
– Oui, je le crois.
– Tu t’illusionnes, maman ; tu crois au mythe romantique des amants maudits. Ce n’est pas le destin qui vous a^ séparés, mais un choix. Il a choisi de ne pas rester avec toi – avec nous ! Il n’a jamais éprouvé le moindre amour.
– Ce n’est pas vrai.
– Bien sûr que si. Tu as fini par t’en convaincre. Mais c’est faux. Je voudrais ne pas être née ! Tu ne pouvais pas faire quelque chose ?
– Maylène, non. Je t’ai aimée dès l’instant où j’ai su que tu vivais en moi. Sais-tu à quel moment, ma chérie ? Quelques heures seulement après ta conception, avant même que ton père ne quitte Hong Kong.
– Oh, maman, mais est-ce que tu t’entends ? C’est impossible, encore une autre de tes illusions. La vérité, la voilà : je suis la métisse, l’accident d’une étreinte purement sexuelle !
– Non, May-May, tu es l’enfant de l’amour, la Fille du Plus Grand Amour, et un jour, ma chérie, tu comprendras. Un jour, quand tu tomberas amoureuse…
– Je ne tomberai jamais amoureuse. Et je te garantis que personne ne tombera jamais amoureux de moi.
A treize ans déjà, Maylène Kwan connaissait sa destinée. Les Eurasiennes étaient désirées, oui, comme maîtresses, trophées exotiques, mais on ne les considérait pas dignes d’amour. Fruits d’un désir purement sexuel, elles étaient renommées pour leur sensualité habile et, comme leurs mères, pour leur volonté de plaire. Voilà ce qu’étaient les Eurasiennes à Hong Kong. Et ailleurs dans le monde ? Dans les pays lointains sur lesquels elle avait lu tant de choses ? Existait-il un endroit où on ne la dévisagerait pas, un lieu où, peut-être, elle finirait par se sentir chez elle ?
– J’ai besoin de partir d’ici, de quitter Hong Kong – pour toujours !
– Oh, May-May, murmura Juliana.
Sa fille de treize ans ressemblait tellement à Mer paisible au même âge, déchirée entre deux mondes, incertaine de trouver un jour sa place, mais qui cherchait… qui rêvait.
Quand Juliana avait quitté le lieu de son enfance à treize ans, elle n’avait pas d’autre choix. L’existence qu’elle avait connue sur la mer avait disparu, engloutie sans laisser de traces. La vie de Maylène, cet univers d’amour et de douceur dans lequel elle avait résidé avec sa mère, venait elle aussi d’être anéantie. Mais ce n’est pas vrai, pensa Juliana. Je suis toujours là, je t’aime, et je ne peux pas te laisser partir, ma May-May, pas maintenant, pas déjà, pas alors que tu es si jeune – et foudroyée.
Les mensonges de Juliana Kwan avaient provoqué ce déchirement, et pourtant ce fut avec un nouveau mensonge qu’elle entama sa nouvelle vie avec sa fille.
– Vivian a laissé de l’argent pour toi. Quand il te reviendra, pour tes dix-huit ans, cela représentera une jolie somme. Elle s’est également arrangée pour te procurer un passeport britannique. Ainsi, ma chérie, à dix-huit ans, si tu le souhaites encore, tu pourras quitter Hong Kong. D’ici là, je m’efforcerai de te convaincre que tu es aimée, réellement, par ton père et par moi. Même si tu ne crois pas à mes paroles, peut-être te resteront-elles en mémoire… et un jour, peut-être que tu comprendras… et que tu pardonneras.
Maylène se souvenait des paroles de Juliana. Au cours des cinq années qui avaient précédé son départ pour l’Angleterre, elle les avait ressassées, avec toute sa colère et son interprétation douloureuse de « l’amour » de ses parents. Les mots terribles surgissaient d’un cœur si profondément déchiré qu’il avait parfois besoin de hurler sa souffrance, de la partager, et quand bien même les provocations de Maylène plongeaient Juliana dans la tristesse, elle les eût endurées indéfiniment si cela avait pu aider sa fille. Mais, Juliana le savait, sa petite ne se haïssait que plus pour sa cruauté.
Quand Maylène partit, Juliana reconnut que c’était préférable. Sa fille bien-aimée avait besoin de s’éloigner de Hong Kong autant que d’elle-même. Elle pria pour que Maylène trouve le bonheur dans son nouveau pays. Au moins, elle vivrait sans souci matériel : au cours des cinq années, Juliana avait travaillé sans relâche pour transformer son mensonge en réalité. Le prétendu héritage laissé par Vivian était devenu une véritable petite fortune.
Lorsque la Fille du Plus Grand Amour ne fut plus là, partie peut-être pour toujours, Juliana, qui, pendant dix-huit ans, ne s’était souciée que de son enfant, combla le vide immense grâce à un rêve qui lui avait été cher autrefois, longtemps auparavant, avant l’amour ; le rêve de Vivian, dont elle s’était fait la gardienne. Durant les neuf ans de solitude qui suivirent, le succès de Perle de lune devait surpasser même ses plus folles espérances.
Ce fut le changement de tonalité dans la salle, le passage du bourdonnement animé des conversations à un murmure discret, qui tira Juliana de ses souvenirs. Cette baisse du niveau sonore annonçait l’arrivée de lady Lloyd-Ashton.
– Je suis désolée d’être en retard, fit Eve en rejoignant son amie. Une petite fille qui avait besoin de parler…
Juliana eut un doux sourire. Elle venait d’évoquer une petite fille que ses camarades raillaient sans pitié, qui aurait désespérément eu besoin de se confier, mais qui, pour protéger sa mère, avait tu sa détresse. La courageuse et aimante enfant était aujourd’hui une femme. Maylène avait-elle trouvé quelqu’un avec qui partager sa souffrance secrète ? Juliana l’espérait.
Sur le visage de son amie, Eve vit se succéder l’espoir et l’inquiétude.
– Comme tu t’en doutais, je crois qu’il est assez pénible pour Maylène d’être revenue à Hong Kong, dit-elle avec une tendre sincérité. Mais sois rassurée, elle va travailler avec des gens qui la respectent et l’apprécient.
– Vraiment ? Tu parles de James Drake ?
– James, oui, bien sûr. Mais tous les autres aussi, tous ceux qui participent à la construction du Palais de jade.
Après un instant de réflexion, Ève ajouta :
– Surtout l’entrepreneur, Sam Coulter. J’ai l’impression qu’il a pour elle une affection réelle.
– Un sentiment réciproque, à ton avis ?
– Je crois, mais… c’est difficile à dire.
– Oui, Maylène est bonne comédienne.
– O combien, acquiesça Ève.
– Comment était-elle ? En bonne santé ?
– Excellente, répondit Ève, et elle est extraordinairement belle. Son arrivée a fait sensation.
Inclinant une tête songeuse, Ève répondit aussi à la question non formulée de son amie :
– Elle ne portait pas une robe de chez toi, Juliana, mais elle savait forcément qu’il fallait s’en abstenir. Elle est peut-être partie depuis neuf ans, mais elle n’ignore pas le protocole tacite de Hong Kong. Je suis certaine qu’elle s’est renseignée et qu’on lui a répondu que toutes les griffes étaient admises à Peak Castle – hormis Perle de lune.
Il s’agissait là d’une exigence de Geoffrey : en présence de sa princesse, personne d’autre ne devait porter les créations de Juliana Kwan. La griffe Perle de lune était réservée à Ève. Les affaires de Juliana ne souffraient pas de ce diktat. La fréquence des apparitions de lady Lloyd-Ashton dans les soirées habillées de Hong Kong étant aussi soigneusement restreinte que ses échappées bi-hebdomadaires du château, les autres femmes élégantes de Hong Kong avaient maintes occasions de s’habiller chez Perle de lune.
– Les gens se conforment encore à cela ? s’étonna Juliana.
– Absolument. Cependant, poursuivit Ève avec un sourire, Allison Whitaker…
Elle fut interrompue par le choc soudain de la tasse de Juliana contre la soucoupe en porcelaine ; le contenu se répandit sur la nappe rose.
– Que je suis maladroite, balbutia Juliana.
Un garçon surgit aussitôt pour faire disparaître les traces du petit incident. Très vite, presque trop vite, la nappe fut remplacée ; une nouvelle tasse de thé fumait devant Juliana.
– Tout va bien ? s’enquit Ève.
– Oui, oui.
Juliana aurait pu rejeter la cause de sa maladresse sur ses doigts qui attestaient les nombreuses années passées à de délicats travaux d’aiguille. Parfois, ses articulations la faisaient souffrir et ses doigts étaient toujours un peu gonflés, mais Ève, aussi bien qu’elle, les savait habiles magiciens. Ils étaient encore capables de faire naître l’enchantement d’une simple pièce de soie. Juliana sourit, se demandant si Maylène n’avait pas hérité d’elle ses talents d’actrice.
– Je portais plus d’attention à ce que tu disais qu’à la soucoupe, expliqua-t-elle. Tu parlais d’une certaine Allison ?
– Allison Whitaker. C’est la photographe que James a engagée pour les panneaux muraux qui décoreront le Palais de jade. Elle portait une de tes robes lors de la réception, les paillettes arc-en-ciel sur la soie ivoire. Elle lui allait à ravir, à croire que tu l’avais faite spécialement pour elle.
En aimant Maylène, j’aimerai aussi Allison. Les deux bien-aimées se trouvaient donc à Hong Kong ? Oui, Juliana sut que c’était vrai, car bien que l’incident se fût produit très vite, elle était quasi certaine que sa main s’était mise à trembler avant qu’Ève ne prononçât le nom d’Allison.
Néanmoins, plus pour nourrir la conversation que pour obtenir d’autres preuves, elle rétorqua :
– J’avais dessiné cette robe pour Neiman-Marcus. Allison Whitaker doit être américaine.
– Elle est du Texas, comme Sam. Lui vient de San Antonio, elle de Dallas ; mais, apparemment, il connaît le père d’Allison.
Juliana fut heureuse de n’avoir jamais prononcé le nom de Garrett devant son amie, ni le prénom de l’autre fille qu’avait eue celui-ci, et de n’avoir jamais dit qu’ils vivaient à Dallas. Certes, elle avait entière confiance dans Eve, mais une fois déjà par le passé, elle avait commis l’erreur terrible de révéler le nom de l’homme qu’elle aimait.
– C’est grâce à Sam qu’Allison a été choisie comme photographe ? Est-ce lui qui l’a recommandée à James ?
Garrett le lui a-t-il demandé ?
– Pure coïncidence. James a découvert le travail d’Allison tout à fait par hasard.
Coïncidence. Hasard. Ces mots résonnaient encore dans l’esprit de Juliana des heures après qu’elle eut quitté Eve. Ni Garrett ni elle n’avaient conspiré pour rapprocher leurs filles. Ils n’avaient pas défié le destin. Par extraordinaire, Allison et Maylène se retrouvaient ensemble à Hong Kong, unies par le Palais de jade, cet édifice qui célébrerait à jamais l’incertain mariage de l’Orient et de l’Occident.
C’était là une nouvelle destinée, songea Juliana. Elle ignorait ce que leur réservait celle-ci, seulement qu’elle devait se garder d’intervenir, qu’elle devait empêcher son cœur de former des vœux dangereux, prohibés. Certes, ces vœux elle les portait en elle, merveilleux, mais il fallait les contenir.
Il était si doux, cependant, de songer que le destin avait déjà provoqué la rencontre des deux filles. La présence d’Allison rendrait-elle plus difficile pour Maylène son retour à Hong Kong ? Ou les deux sœurs deviendraient-elles amies ?
Juliana espérait, Juliana s’inquiétait. Mais pas un instant, elle ne redouta que Maylène révélât la vérité à Allison. Le cœur à vif de sa fille bien-aimée pouvait hurler de douleur, Juliana savait que Maylène garderait son tourment pour elle.
Oh, ma May-May tant aimée.
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