Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 5 sur 36

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Perle de Lune

Deuxième Partie

 

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4

 

Hôtel les Alizés – Quartier central – Ile de Hong Kong

Dimanche 6 juin 1993

 

– Quel effet cela fait-il de revenir à Hong Kong ?

Maylène ne fut pas surprise par la question, ni par le fait que James Drake ait attendu jusqu’à maintenant avant de la poser. Le succulent dîner était terminé, le champagne millésimé avait fait son œuvre, apaisé sa souffrance – et fragilisé ses défenses.

James voulait une réponse sincère ; il faudrait quelques instants à son esprit fatigué pour en formuler une, mais rien ne pressait. Personne n’attendait qu’ils libèrent leur table éclairée par la douce lueur des bougies et qui jouissait d’une vue spectaculaire. Ils se trouvaient dans l’appartement en terrasse de James, au cinquante-troisième étage de l’hôtel. Le repas avait été commandé chez DuMaurier, le restaurant français des Alizés, l’une des meilleures tables de Hong Kong.

Le regard de Maylène se porta au-delà de la baie vitrée. Ce soir, les eaux du port Victoria offraient un miroir lisse et noir où se reflétaient les clignotements de la galaxie électrique qui illuminait les quais. C’était un spectacle à couper le souffle, comme tout ce qui faisait Hong Kong, mais l’émotion qu’il suscitait chez la jeune femme se teintait d’amertume.

Voilà neuf ans qu’elle avait quitté Hong Kong, voilà seulement vingt heures qu’elle y était revenue et qu’elle tentait de se concentrer uniquement sur la raison de sa présence dans l’île. Chose impossible cependant. Le passé la cernait de toutes parts. Depuis son bureau dans la tour Drake, elle voyait le pic Victoria, et de son appartement au quarante-huitième étage des Alizés, les allées et venues des Star Ferries qui assuraient la liaison avec Kowloon. Elle voyait même l’hôtel Peninsula… où elle avait été conçue.

La première fois qu’elle avait revu le célèbre édifice bleu-vert, la colère l’avait saisie, l’angoisse aussi, toutes deux beaucoup plus vives qu’elle ne s’y attendait. Elle s’était sévèrement rappelée à l’ordre : elle verrait souvent le Peninsula, et même de suffisamment près pour reconnaître ses lions protecteurs, car un pâté de maisons plus loin, à l’est, sur Salisbury Road, allait s’élever le Palais de jade.

Le Palais de jade… qui avait finalement provoqué le retour de Maylène Kwan à Hong Kong. Architecte, la jeune femme était entrée dans le cabinet londonien Titchfield & Sterling quelques semaines seulement avant l’arrivée du courrier de James Drake. Titchfield & Sterling n’étaient évidemment pas les seuls architectes à avoir été contactés. L’appel d’offres de l’un des plus grands promoteurs du monde avait été adressé à tous les cabinets réputés. Comme toujours, James Drake savait exactement ce qu’il voulait ; son hôtel à Hong Kong serait une œuvre d’art, une gigantesque sculpture qui célébrerait l’âme de Hong Kong, cette harmonie unique entre l’Orient et l’Occident.

Nul doute que Drake croulerait sous les esquisses. Dessiner pour ce célèbre promoteur de trente-huit ans était le rêve de tout architecte, car si James demandait l’excellence, s’il l’exigeait, c’était précisément cette exigence, alliée à une constante qualité d’exécution, qui faisait que chacun de ses bâtiments était un chef-d’œuvre dans la construction et dans le style.

Les vieux associés de Titchfield & Sterling encouragèrent fortement leurs architectes, même ceux qui n’avaient qu’une vague connaissance de Hong Kong, à soumettre des idées. Plus ils cumuleraient de projets, calculaient-ils, plus ils auraient de chances d’approcher des souhaits de James Drake.

Pour Maylène, dessiner un édifice qui symbolisât Hong Kong consistait simplement à mettre sur papier une image qu’elle avait en tête depuis des années ; bien sûr, sans rapport avec ce que voulait le promoteur, car trop éloigné de l’harmonie. Ce serait plutôt un reflet de son propre vécu, l’aveu profondément personnel d’un écartèlement et d’un désir violent d’en finir avec cette déchirure ; de n’aimer qu’une moitié de soi-même, de s’efforcer de l’aimer, tout en méprisant l’autre, puis inversement ; de fragiles racines divisées à leurs pointes délicates, avides de trouver un sol où vivre et désespérées de n’y jamais parvenir.

Voilà la vision que Maylène Kwan avait de Hong Kong – et du Palais de jade. Vision dont elle connaissait les dissonances, mais dont elle ignorait la grâce, incapable de voir dans ses croquis son propre sens du merveilleux, ses tentatives originales de réconciliation entre deux univers dissemblables. Il en résulta que lorsque l’homme qui avait demandé harmonie et célébration, non pas discorde et tourment, la pria de prendre l’avion pour Hong Kong afin de discuter des détails avec lui, Maylène refusa tout net. L’intérêt que James Drake portait à ses dessins n’était, au mieux, que de la curiosité, et s’il était aussi fou de Hong Kong que le laissait entendre sa lettre, il pouvait tout aussi bien ne désirer que la sermonner pour son hérésie.

En outre, Maylène estimait son projet irréalisable. Il ne s’agissait que d’une illusion. Au premier regard, on aurait dit une architecture purement chinoise puis, sous les yeux d’un observateur, surgissait l’héritage britannique, enfin l’instant d’après les deux styles distincts s’unissaient pour ne plus faire qu’un. L’illusion visuelle était délicate à expliquer, difficile à dessiner, et certainement impossible à traduire en une gigantesque structure de verre, de marbre et d’acier.

L’intérêt de James Drake pour ce projet extraordinaire était bien éloigné de la simple curiosité ; après nombre de conversations téléphoniques, il avait annoncé à Maylène qu’il venait à Londres pour la rencontrer. Il était déjà dans l’avion, quand Maylène apprit d’un associé de son cabinet que le voyage en Angleterre était aussi pénible moralement pour James qu’un saut à Hong Kong l’eût été pour elle.

Quatre ans auparavant, quelques jours avant qu’ils ne partent s’installer à Hong Kong, Gweneth, son épouse enceinte, avait trouvé la mort dans un

tragique accident, une explosion au gaz dans leur maison de campagne d’1 pays de Galles. Après s’être guéri de ses blessures, James était quand même parti pour Hong Kong, fuyant l’Angleterre. Voilà quatre ans qu’il n’y était pas revenu… Et maintenant il y était contraint par une architecte qui refusait catégoriquement de venir à Hong Kong, mais dont la vision du Palais de jade était étonnamment proche de la sienne.

Ce soir-là à Londres, au cours d’un dîner au Claridge, James Drake avait déclaré à Maylène Kwan qu’il allait bâtir le Palais de jade comme elle l’avait imaginé. Il avait ajouté que, malgré ses réticences manifestes à revenir, il avait besoin d’elle sur place, à Hong Kong, pour toute la durée d’un chantier qui serait plus que complexe.

Et, ce soir-là, Maylène avait accepté de venir.

Elle était là ; James lui demandait ce qu’elle ressentait du fait de ce retour, et bien qu’elle lui eût déjà menti, avec succès croyait-elle, elle savait sa tentative aussi difficile que risquée.

Quittant le miroir réfléchissant des eaux du port Victoria, elle revint au regard couleur d’acier.

– Cela fait plaisir, dit-elle sincèrement, et cela fait mal.

James accueillit cette franchise avec un léger sourire et un œil appréciateur. Cette femme si belle et si douée ressemblait fort à l’extraordinaire édifice qu’elle avait dessiné : portrait d’harmonie et de conflit, un moment asiatique, un moment britannique ; l’instant d’après les deux cultures se mêlaient, en une union rare et enivrante. Maylène lui avait dit avoir un père anglais, un aristocrate mort avant sa naissance, et que sa mère chinoise, avec laquelle elle était brouillée depuis des années, habitait encore Hong Kong. James avait deviné qu’il y avait dans cette biographie succincte autant de vérité que de mensonge.

Bien qu’il se demandât pourquoi Maylène jugeait nécessaire de lui mentir, il ne se sentait pas en position de la questionner. De son côté, ne lui avait-il pas menti ?

– Plaisir et souffrance, reprit-il. Vous pourriez développer ?

Non, se dit Maylène, sentant peser sur elle le regard trop curieux. Elle baissa les yeux sur sa flûte de champagne vide, puis sur celle de James, presque pleine, qu’enveloppait sa main élégante.

Une belle main, qui pouvait se faire fatale. Dès son enfance, passée à Hong Kong, James s’était intéressé aux arts martiaux. Il était ceinture noire, capable de tuer à mains nues, rapidement et silencieusement. Evidemment, il ne commettrait jamais un tel acte car, par-dessus tout, James Drake était maître de ses émotions.

Cette main meurtrière, qui enserrait le fragile cristal avec une puissance si bien contenue, était à l’image de l’homme tout entier : grâce et élégance masquaient une rage brûlante. Maylène comprenait cette fureur, autant qu’elle la savait vaine. Sa femme était morte dans un accident atroce, mais personne n’était responsable. Pourtant, on aurait dit que James avait soif de vengeance… Se blâmait-il lui-même, puisque l’exécuteur de Gweneth Drake n’avait pas figure humaine ?

– Je ne crois pas que j’aie envie de développer ce soir, James, finit-elle par répondre. C’est une histoire bien trop longue.

– J’ai tout le temps.

– Moi pas, rétorqua-t-elle en se levant de table, souriante. Si je vous ai bien compris, vous voulez que je m’attelle au travail tôt demain matin, et avec l’esprit clair ?

– Vous le savez bien.

Il lui sourit à son tour, s’inclinant de bonne grâce, respectant le désir de la jeune femme de ne pas évoquer ses amers souvenirs de Hong Kong.

– Oh, j’ai oublié de vous dire, reprit-il. J’ai trouvé un photographe.

– Celui dont je vous avais parlé à Londres ?

– Non, un autre. Une autre. A San Francisco le mois dernier, je suis tombé par hasard sur un livre qu’elle a fait. J’en ai un exemplaire pour vous dans le salon. Vous pourrez le feuilleter si le décalage horaire vous empêche de dormir. J’espère que vous jugerez, comme moi, son travail remarquable.

– Je n’en doute pas.

 

Comme ils se dirigeaient vers le salon, l’espoir s’éveilla soudain en Maylène.

Peut-être y arriverai-je, songea-t-elle. Peut-être, dans les sept mois à venir, serai-je capable d’affronter mes fantômes… et de trouver le courage de voir ma mère. Puis, si j’ai besoin d’aide, de force, je pourrai me confier à James. Il sait ce que c’est que d’avoir la rage au cœur. Et déjà, je lui fais plus confiance qu’à aucun autre homme.

Le premier soir à Londres, après lui avoir dit oui, qu’elle viendrait à Hong Kong, ils avaient parlé en toute sincérité, des heures durant. Ils avaient même parlé de l’amour. Quand Maylène avait avoué sa certitude profonde de ne jamais tomber amoureuse, James avait répliqué que lui aussi, autrefois, il avait eu cette conviction. Mais alors, il avait rencontré Gweneth… Un amour aussi fort n’est pas donné deux fois, avait-il ajouté gravement, d’ailleurs il ne le voulait pas.

En l’écoutant évoquer son amour pour Gweneth, Maylène avait deviné que cet homme, qui avait connu l’intimité avec une femme aimée, ne nourrissait pas le moindre intérêt pour des liaisons purement charnelles. Bien des femmes eussent été fort déçues de comprendre que le splendide et sensuel James Drake n’allait pas les entraîner dans son lit.

Pas Maylène. Elle connaissait trop bien la glaçante vérité sur ce qu’elle était, sa froideur derrière son apparence exotique et provocante. Depuis l’adolescence, elle savait qu’elle ne serait jamais rien de plus pour un homme qu’un trophée, une pièce unique, à posséder mais non à aimer. Mais ce n’était qu’une fois femme qu’elle avait compris le reste : quel décevant trophée elle faisait.

Aucun homme n’avait jamais désiré Maylène Kwan au-delà d’une nuit – et il en serait toujours ainsi. Si son visage fascinant et son corps promettaient une passion débridée, des plaisirs extravagants, il ne fallait guère de temps à ses amants pour découvrir que cette sensualité brûlante n’était qu’une façade. L’éblouissante beauté d’albâtre n’était à l’intérieur que glace, maladresse, hésitation.

Parce que James Drake ne connaîtrait jamais ces décevantes vérités, Maylène se sentait reconnaissante, étrangement sécurisée, et elle ne s’en fiait que davantage à lui.

Pourtant, une fois au salon, l’homme dans lequel elle avait cru pouvoir placer sa confiance lui tendit Sérénade pour une étoile solitaire. Il fallut un moment à Maylène pour comprendre ce qu’elle avait entre les mains, et un moment encore pour se remettre du coup terrible. Elle y parvint cependant ; Maylène Kwan était habituée aux sournois assauts du sort. Elle avait passé sa vie à se faire dévisager par de parfaits inconnus, d’abord fascinés par sa beauté hors du commun puis dédaigneux. Aussi était-elle devenue très bonne comédienne, capable de sourire quand son cœur se brisait, de rire quand elle aurait voulu pleurer.

A présent, elle ne pouvait sourire, pas encore ; elle ne pouvait pas davantage lever les yeux sur l’homme qui avait peut-être trahi sa fragile confiance. Son regard demeurait rivé sur la couverture du livre et sur le nom de la photographe inscrit en bleu turquoise : Allison Parish Whitaker. Et subitement, sans contrôler son propre geste, elle retourna l’ouvrage, pour voir la photo couleur en quatrième de couverture.

Le jour où elle avait découvert tous les mensonges, elle avait vu un portrait de son père, mais jamais elle n’avait vu sa demi-sœur, jusqu’à présent…

Blonde ! Les cheveux couleur de miel brillaient aussi fort que sous la caresse de la lune, et son visage était radieux, comme éclairé de l’intérieur par la chaleur de l’amour. La petite sœur de la belle, de l’enchanteresse Maylène Kwan n’était ni provocante ni fascinante, elle n’était que charme, innocence émouvante.

Allison Parish Whitaker était une héritière, une princesse aimée, chérie, pourtant c’étaient des lunettes de soleil et non un diadème qui couronnaient sa tête dorée ; et sur sa gorge ivoirine, au lieu des diamants, n’apparaissaient que les courroies emmêlées de son appareil photo et de son posemètre. Elle avait les pommettes hautes, le nez délicat, et ses lèvres pleines s’incurvaient dans un doux sourire.

Et qu’en était-il des yeux d’Allison ? Avait-elle, comme Maylène, hérité du vert paternel ? Oui, sauf que les iris de la fille illégitime, la métisse dont n’avait pas voulu Garrett Whitaker, étaient d’un vert jade plus sombre, piquetés d’ombres noires et peuplés de tourments secrets… La fille dorée, elle, posait sur le monde un regard brillant comme les plus belles émeraudes. Et pareils aux pierres précieuses, les yeux de la fille chérie ne recelaient ni ténèbres ni craintes ; mille rêves y luisaient.

– Maylène ?

Bien que douce, la voix de James sonna comme le tonnerre. Maylène reposa le livre sur la table en teck et cristal toute proche ; il lui brûlait les doigts. N’osant encore soutenir le regard de l’homme auquel elle avait cru pouvoir se fier, elle se demanda s’il l’avait vraiment trahie, si tôt et avec tant de cruauté. Elle ne doutait pas qu’il fût capable d’être cruel, à cause de cette rage intérieure qui le dévorait.

Maylène connaissait bien cette cruauté née de la rage. Depuis cet instant atroce où elle avait découvert la vérité et le jour, voilà neuf ans, où elle avait quitté Hong Kong, elle avait donné libre cours à sa cruauté. Libre cours ? Oui, parfois, oui.

Au début, bien sûr, ses paroles blessantes avaient jailli sans qu’elle le veuille, en torrent douloureux, de son cœur meurtri. A l’époque, son manque de contrôle était compréhensible. Après tout, elle n’avait que treize ans, tout son univers venait de voler en éclats, et elle avait si mal. Mais d’autres fois, bien trop nombreuses pour être pardonnées, quand elle aurait pu retenir ses mots, quand elle aurait dû garder pour elle seule ses hurlements de douleur, elle ne l’avait pas fait. Non, elle avait obstinément fustigé la mère qu’elle adorait.

Durant les treize premières années de sa vie, le cœur de Maylène n’abritait que tendresse et générosité. Bien sûr, cela ne l’empêchait pas de connaître la cruauté ; voilà longtemps qu’elle en était victime, cible des incessants sarcasmes de ses camarades de classe. Mais il était inimaginable qu’elle, entre tous, blessât intentionnellement. Un jour pourtant, quand son monde avait basculé, la cruauté s’était éveillée en elle.

Elle eût aimé se croire victime de quelque esprit mauvais qui aurait installé ses pénates dans son jeune cœur blessé ; il était si tentant de considérer sa méchanceté comme quelque chose d’absolument distinct d’elle, quelque hôte indésirable qui, un jour, se laisserait jeter dehors.

Mais Maylène ne se permettait pas pareille hypocrisie. Même ce qu’elle avait dit à treize ans, elle s’en tenait pour entièrement responsable, trop pour échapper au blâme. Cette méchanceté, cette volonté calculée de blesser étaient une part d’elle, l’héritage sans doute d’un père sans cœur.

Elle avait quitté Hong Kong avec la certitude d’avoir brisé irréparablement sa relation avec la mère qu’elle aimait. Dès son arrivée à Londres, pour pénitence peut-être, elle s’était imposé en tout une discipline rigide. Elle s’habillait impeccablement, à la pointe de la mode, rassemblait sévèrement ses longs cheveux noirs, sans jamais laisser dépasser une mèche. Irréprochable dans son apparence, elle l’était aussi dans son travail, toujours précis, méticuleux, parfait.

Ses états d’âme ? Que se passait-il à Londres quand la douleur secrète devenait trop lourde à supporter ? Se permettait-elle, comme par le passé, des paroles dures et blessantes ? Jamais. Elle gardait sa douleur enfermée en elle. Sa cruauté ? Uniquement dirigée contre elle, qui en était la source.

Neuf ans, elle avait vécu ainsi, dans la rigidité, le contrôle absolu d’elle-même. Personne ne l’avait remarqué, bien sûr. Et qui s’en fût soucié ? Peut-être d’ailleurs cette pénitence avait-elle un but, qui ne s’était révélé à elle que récemment. Au cours des quelques semaines où elle avait préparé son retour à Hong Kong, une pensée dangereuse – et joyeuse – s’était mise à lui trotter dans la tête. Peut-être trouverait-elle le courage de revoir Juliana, de demander à sa mère tant aimée de pardonner l’impardonnable. Si ce jour lointain arrivait, elle pourrait rassurer sa mère : je suis meilleure maintenant, maman. Ma colère, mon angoisse, je les ai domptées.

Mais était-ce vrai ? Avant même qu’elle voie la photo d’Allison, le flot d’émotions trop vives qui l’avait assaillie depuis son retour la faisait douter. Songer que James l’avait peut-être trahie, manipulée, la jetait dans une rage terrifiante.

Je me domine, se dit-elle. Il le faut.

Elle leva les yeux vers ceux de James qui, s’ils étaient capables d’être indéchiffrables et plus durs que le granité, étaient à cet instant clairs comme le cristal. Sans une ombre de traîtrise.

James lui avait dit la vérité, comprit-elle. Il avait découvert le livre par hasard. Son choix d’Allison Parish Whitaker pour photographe n’était qu’une incroyable coïncidence.

Sauvez-moi, James ! Epargnez-moi ce tour du destin !

– Maylène ? Dites-moi ce qui ne va pas.

L’excellente actrice qu’était Maylène fit flamboyer son regard d’indignation. Elle demanda durement :

– Cette Allison Whitaker, elle est américaine, n’est-ce pas ?

– Oui, répondit James en la fixant. Et vous avez compris, d’après le titre du livre, qu’elle est du Texas… elle aussi.

– Il n’existait donc pas un seul photographe anglais ou chinois capable de prendre des photos de Hong Kong ?

– Pour ce que je veux, c’est elle la meilleure. Comme vous l’êtes dans votre domaine. Et comme l’est Sam Coulter.

Il évoquait là un autre désaccord entre eux. Maylène avait contesté son choix quand il lui avait annoncé que l’entrepreneur Sam Coulter bâtirait l’hôtel. Au bout du compte, cependant, la jeune femme avait convenu qu’il avait raison. L’homme qui avait construit le Bijou sur l’île des Arcs-en-ciel était le plus à même de réaliser le Palais de jade. Les deux hôtels étaient des rêves, susceptibles de se volatiliser à la lumière du jour s’ils n’étaient pas bâtis avec le plus grand soin. Et si Maylène n’était pas enchantée d’avoir à compter sur un Texan pour transformer son utopie en réalité, elle avait accepté. Mieux, elle avait promis à James que dans trois jours, quand elle rencontrerait le Texan avec lequel il lui faudrait travailler en étroite collaboration durant les sept mois à venir, elle se montrerait absolument charmante avec lui.

Et quand elle rencontrerait sa petite sœur ? Quand elle serait face à celle qui avait été aimée ?

Cette interrogation lui procura une peur si violente qu’elle explosa :

– Je vous en prie, James, trouvez un autre photographe !

– Dites-moi pourquoi, Maylène, répliqua-t-il calmement, intrigué par les turbulences qui troublaient le ravissant regard vert jade.

– Vous savez bien pourquoi ! Le Palais de jade est un symbole de Hong Kong, vous l’avez assez dit ! Dans la mesure du possible, il faudrait que tous ceux qui y participent soient anglais ou chinois.

– A quelques exceptions près, c’est le cas.

– Pas de Sam Coulter. Pas de Tyler Vaughn.

– Sam Coulter et Tyler Vaughn ont travaillé ensemble sur le Bijou, lui rappela James. J’admets volontiers que, par le passé, j’ai toujours recouru à des collaborateurs de Hong

Kong. Mais, vous le savez déjà, Grand Prix a fourni tous les matériaux pour le Bijou, et Sam a réclamé la collaboration de Tyler. C’est préférable pour le Palais de jade, Maylène. Tyler Vaughn a une réputation irréprochable, tant pour les délais de livraison que pour la qualité de ses matériaux. Puis, il y a autre chose que je ne vous ai pas dit.

– Qu’il était coureur automobile ? Je suis au courant, James. Mais je ne trouve pas que le désir de risquer sa vie au volant d’une voiture lancée à toute vitesse joue particulièrement en sa faveur.

– Ce que vous ignorez, Maylène, c’est que Tyler a des liens profonds avec Hong Kong. En 1989, après le Printemps de Pékin, des milliers de gens ont quitté le territoire. Des entreprises, des touristes…

– Je le sais, James, précisa doucement Maylène.

Elle savait que la peur et le chaos avaient régné à Hong Kong après les événements de la place Tien’anmen. A Londres, elle avait tremblé pour la mère avec laquelle elle avait rompu toute relation depuis plusieurs années. Entre temps, Juliana Kwan était devenue une couturière célèbre dans le monde entier ; elle faisait partie des privilégiés, ceux qui pouvaient émigrer, et bien des pays auraient accueilli une entreprise aussi lucrative. Cependant, Juliana avait fait vœu de ne jamais quitter Hong Kong, et elle s’y était tenue, même durant la période troublée qui avait suivi le Printemps de Pékin. Juliana Kwan et Perle de lune étaient toujours là, dans ce petit recoin d’une planète où les distances n’étaient plus infranchissables – hormis celles qui séparaient les cœurs.

– Vous voulez m’expliquer que Tyler Vaughn n’a pas rejoint la cohue de ceux qui sont partis pendant l’été 89 ?

– A dire vrai, c’est même l’époque où il est arrivé. Il avait pris la décision d’étendre Grand Prix à Hong Kong avant Tien’anmen, et il n’a pas renoncé, au moment où il devenait très risqué d’honorer ses engagements.

– Nous savons qu’il aime prendre des risques, et maintenant que l’alerte est passée, que Hong Kong se développe à nouveau, il en tire un joli profit.

Avec cette réflexion à l’emporte-pièce, Maylène savait ne pas rendre justice à Tyler Vaughn, à l’intégrité d’un homme qui avait honoré ses engagements, au lieu de fuir comme beaucoup d’autres. Mais, pour l’heure, elle ne voulait plus faire aucune concession à James ; il avait trop négligemment écarté ses réserves à l’égard d’Allison.

– Au fond, vous vous moquez de mes opinions, n’est-ce pas, James ? Toutes vos promesses de collaboration n’étaient que des phrases ?

La mâchoire de James se crispa, mais il demeura parfaitement calme.

– Nous travaillons en collaboration, Maylène, mais n’oubliez pas que c’est moi qui acquitte les factures. Je suis et demeure le premier responsable du projet, ce qui me donne le dernier mot pour chaque décision. Je tiens compte de vos opinions, réellement, poursuivit-il plus doucement. Mais j’aimerais bien connaître la véritable raison qui vous dresse si farouchement contre Allison Whitaker.

– Je vous l’ai dit, et il est manifeste que vous vous en fichez, répondit Maylène avec un petit haussement d’épaules dédaigneux et vaincu. Il est tard, James, et je suis vraiment fatiguée. A demain matin. Merci pour le dîner.

Elle n’avait pas fait deux pas vers la porte qu’il fut devant elle, sans qu’elle l’eût entendu bouger, et lui enserrait l’avant-bras.

La main de James Drake était pareille à sa voix, douce en apparence ; mais elle savait être ferme, impérieuse.

James savait combien Maylène était dure, déterminée, contrôlée. Mais si le regard vert jade lui confirma la détermination de la jeune femme, il y lut autre chose aussi, de surprenant, l’éclat de la peur.

Ce n’était pas ainsi qu’il voulait apprendre ses secrets.

– Je suis désolé, prononça-t-il en la relâchant.

– Non, c’est moi qui suis désolée, James, murmura-t-elle, profondément reconnaissante qu’il n’insistât pas. Je ne sais pas trop ce qui m’arrive.

Bien qu’il doutât de cette assertion, James lui sourit.

– Si nous mettions cela sur le compte du décalage horaire ?

– Et du champagne ?

– Du retour à Hong Kong qui fait plaisir et qui fait mal ?

Maylène connaissait un quatrième coupable. Chaque

mois, avec la régularité de la lune, un désespoir profond la prenait, qui lui ravissait son contrôle, aggravait sa sensibilité, et la laissait plus à vif, plus désaxée qu’à l’ordinaire. Comme si la nature s’attachait à lui rappeler que son ventre ne porterait jamais un enfant de l’amour.

– Amis ? demanda James tout bas. Et collaborateurs ? ajouta-t-il quand elle eut hoché la tête.

– Ce qui veut dire ?

– Que vos opinions comptent… même si j’ai le dernier mot.

– Ah ah ! s’exclama Maylène, souriant enfin.

– Ce qui veut dire aussi que, même s’il s’agit de mon argent, je veux que le Palais de jade soit à nous deux.

– Merci.

– Ce qui veut dire, enfin, que j’ai besoin de pouvoir vous faire confiance, d’être sûr que vous ferez passer l’hôtel avant tout sentiment personnel.

– Vous en appelez à mon professionnalisme, monsieur Drake ?

– Absolument, mademoiselle Kwan.

– Vous me suggérez d’être aimable avec tous les Américains ?

La gentille plaisanterie cessa net.

– C’est plus qu’une suggestion, Maylène, répondit James avec gravité. Vous le ferez ?

Elle prononça le oui qu’il attendait. Et, face à cet homme qui avait une foi si étonnante en elle, Maylène se laissa aller à une rêverie extraordinaire.

Elle était maîtresse d’elle-même, totalement, et parce qu’elle l’avait choisi. Qu’elle le veuille, qu’elle le décide, et elle serait sincèrement charmante avec Allison comme avec Sam. Oh, il serait si merveilleux d’être libérée de sa colère, de son angoisse… de sa peur.

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