Perle de Lune
Chapitre 6
Palais de jade – Salisbury Road – Péninsule de Kowloon
Jeudi 10 juin 1993
Tandis qu’elle approchait du préfabriqué qui servirait de bureau à Sam, Maylène éprouvait un déconcertant mélange de contrariété et d’appréhension.
La contrariété était pleinement justifiée. Elle n’ignorait pas que Sam et James avaient déjà fait le tour du terrain, et bien qu’elle eût dû se sentir flattée que Sam se soucie de recommencer la visite avec elle, comme s’il accordait crédit à son opinion, elle savait que ce n’était pas là son véritable but. Il voulait simplement l’avoir dans les parages, dans sa tanière, afin de lui assener d’autres remarques désobligeantes sur son manque de compétence.
Et cette appréhension ? C’était, elle le craignait, une hâte, un désir déguisé. Une part d’elle, téméraire, sauvage, dangereuse, aspirait à rejoindre Sam, à se laisser caresser à nouveau par ses yeux bleu sombre, à éprouver encore une fois cette sensation délicieusement chaude – -et étrangement joyeuse.
La porte du préfabriqué étant entrebâillée, elle entra sans frapper… pour tomber sur la solide silhouette élancée d’un cow-boy. D’accord, il ne portait pas de chapeau, sa chemise en toile n’était pas fermée par une cravate-lacet, et la boucle ovale de son ceinturon était en cuivre, néanmoins, le jean était bien usé, et il était chaussé des très prévisibles bottes éculées.
Sam contemplait le port Victoria par la fenêtre. Il ne bougeait pas, respirait pourtant la force, et l’on aurait dit que son visage était sculpté dans le roc, fier, rude, inflexible ; image même du solitaire, du franc-tireur, de l’homme qui ne se soucie que de ses chevaux, de ses cigarettes, de sa prairie… Le genre d’homme capable d’abandonner sa fille sans un remords.
Un homme qui ne méritait que mépris.
Avant de parler, Maylène prit une profonde inspiration, inhalant du même coup une odeur de cigarette.
– « Mamans, ne laissez pas vos bébés devenir cow-boys » !
Parce qu’il était en train de penser à elle avec tendresse, Sam perçut plus de douceur que de dédain dans les paroles familières de cette chanson country qu’elle prononçait avec son délicieux accent britannique. Ce ne fut qu’en se tournant vers elle qu’il comprit que ses paroles n’avaient rien d’une gentille plaisanterie.
Il sourit, regrettant de ne pas être coiffé d’un Stetson qu’il eût tranquillement relevé, et adopta le parler traînant de sa terre d’origine :
– Salut, ma p’tite dame. Belle journée, pas vrai ?
Et il la détailla avec une indolence aussi troublante que son accent. Hier elle portait un ensemble couleur feu, aujourd’hui des rayures marine et blanches mais, comme la veille, elle semblait sortie d’un défilé de mode. Sa jupe droite limitait sérieusement ses enjambées, et il était prêt à parier qu’elle n’allait pas faire des bonds de gazelle. Ses talons paraissaient encore plus hauts que ceux de la veille.
– Je suppose que vous avez apporté votre tenue de travail ? Vous pouvez vous changer à côté.
– Je suis en tenue de travail.
Lentement, Sam emprisonna sa cigarette entre ses lèvres pour scruter la jeune femme avec un intérêt accru.
Ce n’est qu’un cow-boy ! s’empressa-t-elle de se rappeler pour étouffer la chaleur étourdissante qui croissait en elle. Un cow-boy qui s’amuse à susciter en moi des sensations inconnues, à me manipuler. Il est arrogant, macho, abject.
Mais tellement attirant, roucoulèrent les sensations traîtresses. Jusque dans sa façon de fumer.
Sa façon de fumer ? Ce constat permit à Maylène de recouvrer un semblant de contrôle.
– J’espère que vous ne mourrez pas d’un cancer du poumon avant la fin des travaux, susurra-t-elle.
– Cela vous inquiète ? s’enquit Sam, en écrasant sa cigarette.
– Seulement pour l’hôtel. Alors, nous allons le voir, ce terrain ?
La terre était desséchée, avide des pluies d’été à venir. Les ornières laissées par les engins utilisés pour niveler le sol étaient dures comme pierre. Maylène chancela mais ne trébucha pas, prouesse due à sa seule volonté.
Sam avait passé une bonne partie de la nuit à s’inquiéter de la façon dont Maylène et lui travailleraient ensemble. Ils devaient se concentrer sur l’hôtel. Tout problème annexe, comme le jugement qu’ils portaient l’un sur l’autre, n’avait pas sa place sur le chantier. Cela dit, mieux valait que ce jugement, bon ou mauvais, soit annoncé dès le départ.
Nous ne nous aimons pas. Bien. Nous sommes des professionnels, donc attelons-nous à la tâche.
Ou bien… nous sommes attirés l’un par l’autre. Bien. Nous sommes adultes, donc assouvissons nos désirs en dehors des heures de travail.
Les sentiments de Sam Coulter envers Maylène Kwan n’étaient pas clairement définis. Ils changeaient sans cesse, comme l’admirable regard de jade, tour à tour rayonnant et hostile.
Durant les sept mois à venir, Maylène et lui devraient se conduire en architecte et en entrepreneur, soudés pour atteindre un objectif difficile. Mais comment ? Après une nuit sans sommeil, Sam n’avait toujours pas la réponse, et il doutait fort que les choses se fassent toutes seules.
A l’encontre de ce qu’il pensait, le miracle se produisit le jour même. Dans la poussière de la terre assoiffée, sous le soleil éblouissant de juin, Sam et Maylène parlèrent avec enthousiasme du Palais de jade. C’était comme s’ils le voyaient, majestueux, magnifique, rutilant d’albâtre, d’or, de jade dans un azur lumineux. Tandis qu’ils évoquaient les problèmes logistiques, le regard intelligent de la jeune femme, toute livrée à la réflexion et à l’analyse, ne recelait aucune ombre.
C’était arrivé. Ils étaient architecte et entrepreneur, ne craignant pas d’échanger des points de vue différents, unis par leur passion commune. De surcroît, songea Sam, sourdaient entre eux d’autres passions qui rendraient cette relation professionnelle plus merveilleuse, et plus dangereuse, que toutes celles qu’il avait connues.
Ensemble, ils franchirent l’entrée grandiose qu’eux seuls pouvaient voir, et quand ils furent dans ce qui serait le hall, ils entendirent le chant des fontaines, respirèrent les exquises fragrances des roses-thé d’Angleterre et des gardénias de Chine.
Après avoir évoqué les trésors qui seraient exposés sur les murs de marbre vert, ainsi que les statues de jade et de bronze qui orneraient le sol de marbre blanc, ils traversèrent le hall en direction du port. Lorsqu’ils atteignirent le bord de l’eau, ils se retournèrent pour savourer encore la merveilleuse illusion – et la magnifique réalité – du Palais de jade.
Pour finir, leurs yeux se rencontrèrent. Mais le regard bleu sombre révélait tant d’intimité, un tel désir, un si grand élan de passion auquel la femme de glace ne pouvait faire écho que Maylène ne lui répondit que par la peur. Pour tous deux, l’amertume succédait à l’enchantement.
– Y a-t-il autre chose dont vous voulez parler, Cow-boy ? interrogea-t-elle avec brusquerie.
– Au sujet de l’hôtel ? Non, je crois que ça va pour le moment… Jade.
Autant la voix de la jeune femme avait été sèche, mordante, autant celle de Sam était caressante et douce, mais « Jade » fit à Maylène l’effet d’un couteau plongé dans son cœur fragile, et distilla angoisse et fureur dans ses beaux yeux verts.
– Au fond, vous n’êtes qu’un grossier personnage. Un Texan lourdaud, pétri de préjugés.
Maintes femmes en colère avaient traité Sam Coulter de grossier personnage. L’insulte avait beau manquer de précision, dans de nombreux cas elle avait assez bien qualifié sa conduite. Mais ce fils d’un cow-boy de rodéo alcoolique n’avait encore jamais été accusé d’avoir des préjugés contre qui que ce soit.
Cela le fâcha – beaucoup.
– Je préférerais que vous précisiez votre pensée, énonça-t-il d’une voix dangereusement calme. Sans vous presser, ma p’tite dame. Nous les Texans avons la réputation d’être sacrément ramollis du cerveau.
– Vous avez eu des préventions à mon égard dès notre première rencontre.
Le regard bleu lui rappela ouvertement, intimement, dans quelles circonstances ils s’étaient vus pour la première fois, dans le hall des Alizés, et quel étrange, quel puissant courant avait passé entre eux.
– Cela m’étonnerait, souffla-t-il.
– Je voulais dire, dans mon bureau, corrigea-t-elle très vite. Quand vous avez appris que j’étais l’architecte.
Une heure durant, ils avaient été capables de discuter tranquillement des problèmes inhérents à la construction du Palais de jade et de la façon de les résoudre. En travaillant ainsi ensemble, avec respect mutuel, passion partagée, intelligence, sérénité devant les obstacles, ils pourraient donner vie à l’extraordinaire vision de Maylène.
Mais subitement Sam comprit qu’il aspirait à autre chose, bien plus extraordinaire que le Palais de jade. Il désirait une relation avec cette femme à la personnalité complexe, une relation importante, qui eût du sens, du poids. Pour lui qui n’avait jamais rien réclamé que l’ordinaire à une femme, ce fut une prise de conscience stupéfiante.
L’hôtel dessiné par Maylène était extraordinaire, comme le fantasme qui dansait à présent dans l’esprit de Sam. Peut-être, songea-t-il, qu’à l’instar du Palais de jade, l’idée d’une relation avec Maylène était une illusion, une utopie – et, comme pour l’hôtel, s’il n’accordait pas la plus minutieuse attention au moindre détail, si tout n’était pas fait exactement comme il le fallait, le résultat serait catastrophique.
Pour l’heure, l’accusation de Maylène ne relevait pas du détail, mais des fondations mêmes de leur relation.
– Expliquez-moi précisément quels préjugés j’aurais contre vous.
– Mon âge.
– C’est-à-dire ?
– -J’aurai vingt-huit ans le premier janvier, au lendemain de l’inauguration du Palais de jade. Et vous, quel âge avez-vous ? s’enquit-elle en relevant un menton querelleur.
– Trente-six. Votre âge ne me pose pas de problème,
Maylène, même si je reconnais qu’en vous voyant j’ai tiqué sur votre manque d’expérience. Mais je n’y pense plus. Le préjugé suivant ?
– Mon sexe.
– Si j’étais un lourdaud de Texan, sans doute que ça me chiffonnerait. Et j’avoue que jusqu’à hier, je m’attendais à rencontrer un Michael, pas une Maylène Kwan.
Un demi-sourire nonchalant, preuve flagrante de sa sensualité foncière, se forma sur ses lèvres.
– Mais je suis un homme de mon temps, je crois que je me remettrai assez facilement de ma surprise. Vous voyez, finalement, je n’ai aucun préjugé contre vous.
Il espérait un sourire, mais l’expression de Maylène demeura grave, triste, honteuse presque.
– Quoi d’autre, Maylène ? Dites-moi.
– Ma race.
– Votre race ? répéta-t-il, abasourdi. Vous me croyez prévenu contre vous parce que vous êtes chinoise ?
– A moitié chinoise, corrigea-t-elle durement.
Comme si elle se punissait, comprit Sam. Il eut mal de sa douleur, et se maudit de l’avoir involontairement causée. Croyait-elle vraiment qu’il l’avait appelée Jade pour la railler, lui rappeler cruellement ce métissage dont elle avait honte apparemment, cette double origine qui brillait dans ses beaux yeux vert sombre ?
– Sincèrement, Maylène, fit-il avec une gravité à laquelle se mêlait une infinie tendresse, je n’ai aucun préjugé contre vous du fait de votre race. Regardez-moi, s’il vous plaît. Il faut que vous me croyiez.
Au son si doux de sa voix, les paupières bordées de longs cils se relevèrent, et il vit briller dans ses pupilles une fragile lueur d’espoir.
– Quoique je ne pense pas que votre façon de me baptiser « Cow-boy » soit particulièrement affectueuse, poursuivit-il d’un ton de gentille plaisanterie, quand je vous ai appelée Jade c’était un compliment. Nous allons bâtir le Palais de jade, et je crois savoir que cette pierre est très prisée.
Il se tut net, craignant de l’avoir à nouveau blessée involontairement. Il savait le jade très précieux pour les Chinois. On lui prêtait des pouvoirs magiques contre le mal ; il était considéré comme un symbole de richesse, de beauté, de vertu. Mais Maylène n’était qu’à moitié chinoise, et à l’évidence avait honte de son métissage.
– En effet, reconnut-elle avec un sourire, le jade est très prisé.
– Je savais que c’était le surnom qui vous convenait, reprit-il doucement.
Dans sa poitrine, son cœur soulagé palpitait lourdement. Voilà, ils avaient franchi un obstacle terrible, ils l’avaient franchi ensemble. Bien qu’il brûlât de la questionner, d’en savoir plus sur ce qui lui causait ce tourment, il estima qu’il était bien trop tôt.
Ils échangèrent un sourire, et si Maylène renonça vite à soutenir le regard qui l’affolait, elle conserva ce sourire en se détournant vers Victoria Harbour. Sam l’imita et, durant un moment, ils contemplèrent sans parler l’incessante agitation de l’un des ports les plus actifs du monde.
D’antiques jonques croisaient le sillage d’hydrofoils ultra-modernes, les sampans se faufilaient entre les porte-conteneurs et les cargos, et les vedettes de la compagnie Star Ferry se livraient à un ballet incessant entre l’île de Hong Kong et Kowloon. Un navire de guerre au mouillage se berçait languissamment sur les eaux vertes ; dans le lointain, un sloop à la coque d’acajou rasait les vagues à la crête écumeuse. Si autrefois le passage de la péninsule à l’île ne s’effectuait que par bateau, aujourd’hui un flot ininterrompu de Rolls Royce rutilantes s’engouffrait dans le tunnel sous la mer qui livrait également passage aux nombreuses rames du Mass Transit Railway, le métro local. Dans le ciel, de nombreux hélicoptères acheminaient ceux qui préféraient le transport aérien.
– Oh ! s’exclama Maylène, revenant à son compagnon. Au moment où je
partais pour venir vous rejoindre, Mme Leong, l’assistante de James, m’a demandé de vous transmettre un message.
– Est-il trop tard ?
– Non, seulement… je suis stupéfaite d’avoir oublié.
D’ordinaire, Maylène jouissait d’une mémoire parfaitement fiable. Pas aujourd’hui. Le temps qu’elle quitte son bureau, elle avait oublié la commission dont elle était chargée, tout occupée de son imminente rencontre avec Sam.
– Mme Leong a pu joindre Huit d’Or. James et lui seront ici ce soir à six heures.
– Huit d’Or ?
– Le maître fung sui.
Comme cette précision ne semblait pas éclairer son interlocuteur, elle poursuivit :
– Apparemment, vous n’êtes pas au courant. Je pensais que James vous en aurait parlé.
Sam secoua la tête, n’ayant pas la moindre idée de ce dont elle parlait. Ces derniers mois, alors qu’il construisait un club de vacances aux Bermudes, il avait procédé aux indispensables préparatifs du chantier du Palais de jade, par fax et par téléphone. Il avait alors profité de ses conversations téléphoniques avec Tyler et James pour glaner quelques renseignements sur la construction à Hong Kong.
L’imminent retour de la colonie dans le giron de la République populaire chinoise avait accéléré plutôt que ralenti l’activité du bâtiment à Hong Kong. Par une disposition de la Déclaration conjointe, le gouvernement de Pékin s’était engagé à respecter pour au moins cinquante ans les baux des terrains à bâtir. Néanmoins, il semblait prudent que les bâtiments soient achevés et opérationnels avant 1997.
La semaine de six jours était de rigueur à Hong Kong et dans le bâtiment on travaillait sept jours sur sept, sans se plaindre. Les mois d’été, on mettait à profit la longueur des jours. Le climat seul représentait un inconvénient : la mousson et le vent du large apportaient des pluies diluviennes et parfois des typhons. Il arrivait que les chantiers s’interrompent durant des jours, voire des semaines.
Sam savait tout cela avant son arrivée, et au cours des deux jours écoulés il avait appris autre chose : tous les bâtiments en construction, même ceux de soixante-dix étages, étaient flanqués de structures de bambou enveloppées dans des filets verts. Malgré leur apparente précarité, ces échafaudages étaient réputés fort solides – sans oublier le fait que les travailleurs du bâtiment à Hong Kong avaient une agilité d’acrobate.
Sam devina qu’il allait apprendre autre chose encore.
– Je suis perdu, confessa-t-il. Je devrais le savoir, mais j’ignore absolument ce qu’est un maître fung sui.
– Les Chinois, commença Maylène d’un ton quelque peu hésitant, tiennent la nature pour un être vivant avec lequel l’homme doit s’efforcer de vivre en harmonie.
Voilà pourquoi elle rechignait à lui expliquer de quoi il s’agissait. Elle craignait qu’il ne trouve ridicules ces anciennes croyances orientales.
– Je le pense aussi, dit-il sincèrement.
– Mais vous ne croyez certainement pas que le cosmos est peuplé de dieux, de fantômes, d’esprits et de dragons, reprit-elle avec un sourire désabusé.
– Peut-être que si.
En préparation à son contrat à Hong Kong, il avait eu des lectures purement techniques et dans un domaine extrêmement précis : comment se soumettre aux lois de l’optique et de la gravité, tout en faisant du Palais de jade une illusion magnifique.
Maintenant, grâce à Maylène, il voulait tout connaître de Hong Kong.
– Littéralement, reprit-elle, fung sui signifie « vent et eau ». Il s’agit de placer l’homme dans la relation la plus harmonieuse possible avec le monde spirituel. Pareille harmonie ouvre la voie à la fortune, à la chance. Les maîtres fung sui conseillent quant à la façon de détourner les esprits mauvais et de rechercher les faveurs des esprits bienfaisants.
– Des conseils de quel genre ?
– De toute sorte. Une date de mariage, une décision en affaires, quel cheval il faut parier à Happy Valley. Mais en général, les conseils du maître sont assez concrets, destinés à ordonner les choses selon un juste alignement physique avec les esprits errants. Par exemple, avoir vue sur l’eau est un bon fung sui. Si l’on ne jouit pas de cette vue, il faut la créer, c’est pourquoi on voit tant d’aquariums à Hong Kong.
– Quoi d’autre ? l’encouragea Sam, très intéressé.
– Eh bien, les esprits ne se déplaçant qu’en ligne droite, on peut les empêcher de pénétrer dans les immeubles en concevant des portes à l’oblique ou à tambour.
– Le fung sui est donc assez important dans le bâtiment.
– Très.
Afin de mieux expliquer le fung sui, Maylène se lança dans un périple architectural à travers Hong Kong, commençant par le Régent, un hôtel en bord de mer situé non loin de là. Comme le Régent et le Palais de jade se trouvaient tous deux à Kowloon, elle raconta comment ce nom avait été donné à la péninsule :
– A la fin du XIIIe siècle, le dernier empereur de la dynastie Song vint ici pour fuir les Mongols. Lorsqu’il vit les huit collines de la péninsule, il prit chacune d’elles pour la demeure d’un dragon et décida de baptiser sa propre maison « Huit Dragons », en leur honneur. Ce n’était qu’un enfant et il avait oublié que les empereurs, eux aussi, étaient des dragons. Quand il s’en souvint, il changea le nom en Kowloon, qui signifie « neuf dragons ». Les dragons sont des créatures vénérées dans la mythologie chinoise, généralement considérées comme bienfaisantes. Cependant, on s’efforce de ne pas les provoquer et on déploie de gros efforts pour les satisfaire. Ce qui nous amène au Régent. Le maître fung sui avait fortement conseillé de ne pas négliger les dragons de Kowloon. Voilà pourquoi les murs du hall de l’hôtel sont tout en verre, afin que les dragons puissent voir leur chemin quand ils vont se baigner dans la mer.
Pour le Palais de jade, Maylène avait prévu des vitres teintées en vert jade, à l’exception du hall où le verre serait transparent comme le cristal. A présent, Sam en connaissait la raison.
– Huit d’Or a-t-il fait une suggestion semblable pour le Palais ?
– Non. Le verre du hall était déjà incolore sur les dessins d’origine. Personnellement, poursuivit la jeune femme, je ne vois pas d’inconvénient à ce que les dragons viennent se promener dans notre hall. Et vous ?
– Du tout, répondit Sam avec un sourire. Us sont les bienvenus. Huit d’Or a-t-il des inquiétudes pour l’hôtel ?
– Pas vraiment. D’ailleurs, il juge les alignements très favorables. A mon avis, James veut simplement vous le présenter, car il fera un saut de temps à autre sur le chantier pour s’assurer que tout va bien.
Comme elle en avait terminé avec ses commentaires sur l’architecture à Kowloon, Maylène désigna les gratte-ciel qui se dressaient au-delà du port, sur l’île.
– L’immeuble de la Hong Kong and Shanghaï Bank est très controversé.
On le compare à une station spatiale du XXIe siècle. Qu’en pensez-vous ?
– J’aime bien. Et vous ?
– J’aime beaucoup.
– Etait-ce un cauchemar fung sui ?
– Pas tout à fait. Les escaliers roulants suspendus ont dû être installés légèrement de travers. Le seul vrai problème concernait les deux lions en bronze, Stephen et Stitt. Ils avaient veillé sur l’ancien siège de la banque et quand est venu le moment de les déménager, il a fallu le faire à quatre heures du matin un dimanche, en utilisant deux grues pour les soulever simultanément afin de ne pas risquer de rendre l’une des bêtes jalouse de l’autre.
– Je les ai vus hier. Ils semblent plutôt satisfaits de leur nouvelle demeure.
– La banque, pour sa part, fait de jolis bénéfices.
– Et la Bank of China ? interrogea Sam.
Jusqu’à une date très récente, le siège de la Bank of China était l’un des plus hauts immeubles d’Asie.
– Elle est florissante, mais ce ne fut pas sans peine. Même si les pics en relief sont censés évoquer des pousses de bambou qui se propulsent toujours plus haut à chaque étage, on s’est fait beaucoup de souci à propos de ces angles brusques. C’est pourquoi, le 8 août 1988, le jour le plus propice du siècle, ils ont organisé une grande cérémonie.
– J’ai l’impression que le nombre huit porte chance.
– En cantonais, confirma Maylène, « huit » est un homonyme de « prospérité ».
– D’où le nom de Huit d’Or que porte le maître.
– Un surnom que lui ont donné des clients satisfaits.
– Il a beaucoup de clients ?
– Comme tous les bons maîtres fung sui. Courtiser la chance est un passe-temps très prisé en Chine, qui confine même à l’obsession. Tout le monde, de la plus humble servante au plus puissant taï-pan, consulte les maîtres.
Du doigt, Maylène désigna alors le sommet du pic Victoria, sur lequel se dressait une bâtisse blanche dont les fenêtres luisaient comme des cuivres étincelants sous la caresse du soleil.
– C’est Peak Castle, la demeure de sir Geoffrey Lloyd-Ashton, patron de l’une des plus grosses entreprises d’import-export de Hong Kong. Apparemment, sir Geoffrey tient le fung sui pour nul et non avenu.
– Parce que ?
– Pour tout expert en fung sui, Peak Castle aveugle le dragon de la montagne.
– Et sir Geoffrey n’en a cure ?
– Je suppose. En vérité, je crois qu’il n’est pas mécontent que son château soit surnommé ici l’Œil du dragon.
– Son mépris du fung sui lui a-t-il porté malheur ?
– Pas encore, reconnut Maylène avec un haussement d’épaules. D’après ce qu’on raconte, sa vie est proche de la perfection, comme l’intérieur du château, au dire de James.
– Parce que James fréquente le château ?
– Je crois que oui. Lady Lloyd-Ashton et la femme de James…
Maylène s’interrompit soudain, fâchée contre elle-même.
– Je suis au courant pour l’épouse de James, la rassura Sam. Quand elle est morte, je travaillais avec un architecte qui connaissait très bien James. Gweneth Drake et lady Lloyd-Ashton étaient donc amies ?
– Oui, depuis leur adolescence en Angleterre. James parle d’Eve – de lady Lloyd-Ashton – avec une grande affection. Il s’arrangera certainement pour vous faire inviter, si vous avez envie de voir l’intérieur du château.
– J’aimerais bien. Pas vous ? Peut-être avez-vous eu l’occasion de voir des photographies.
– Peak Castle n’apparaît pas dans les revues d’architecture et n’y apparaîtra jamais. L’Œil du dragon est réservé au regard de sir Geoffrey – et à celui de ses invités.
– Ce qui me rend encore plus curieux, mais je doute que je prierai James de m’organiser une visite !
Il sourit. Maylène lui sourit en retour.
– En parlant de photos, reprit-il, savez-vous quand doit arriver Allison Whitaker ?
Bien sûr que je le sais, songea Maylène, comme assommée, et saisie de crainte tout à coup.
– Dimanche soir, articula-t-elle en s’efforçant de conserver son sourire.
– James ira la chercher à l’avion ?
– Et moi aussi. Vous la connaissez ?
– Non, je ne l’ai jamais rencontrée, mais je connais son père. Je lui ai parlé brièvement avant de quitter le Texas et c’est lui qui m’a appris qu’Allison serait à Hong Kong.
Maylène eut un hochement de tête, comme si l’information n’avait pour elle qu’un intérêt médiocre puis, avec une feinte désinvolture, elle reporta son attention sur l’incessante activité du port Victoria. Dans son esprit et dans son cœur, pourtant, il n’y avait qu’un cri. Vous connaissez mon père ? Vous a-t-il demandé de veiller sur Allison, sa fille bien-aimée, de la protéger des noirs secrets qui rôdent ici ? Ou Garrett Whitaker n’a-t-il plus aucun souvenir de Hong Kong ?
Bien qu’il ne vît plus que le profil de Maylène, Sam s’aperçut que, très soudainement, son regard était à nouveau glacé, fermé à lui au moment où il espérait que les iris verts le guideraient vers le cœur de la jeune femme ; pour un voyage périlleux, imprévisible, mais qu’il ne doutait pas d’accomplir.
Cette femme troublante ne se laissait pas si aisément déchiffrer. Lorsqu’elle avait le cœur en danger, assoiffé en même temps, elle se refermait, tout comme lui.
Bâtisseur, maître dans sa partie, grand sculpteur de l’acier et de la pierre, Sam Coulter n’avait, dans sa vie, créé que des immeubles. Jamais des relations durables. Bien sûr, il avait des liaisons, mais ces brèves incursions dans le plaisir ne requéraient pas grand-chose de sa part. En dehors de son métier, Sam Coulter était plutôt un destructeur.
Voilà que pour la première fois, face à cette femme, il avait envie de bâtir. Mais il n’y avait pas de plans pour l’amour dans sa vie… et comme il croisait les yeux de jade glacé, preuve flagrante de la souffrance profonde qui hantait Maylène, il se demanda s’il allait finir par la détruire en même temps qu’il se détruirait.
Prétextant un rendez-vous à la tour Drake, Maylène s’en alla précipitamment. Lorsqu’elle fut partie, Sam scruta la terre poussiéreuse jusqu’à y découvrir deux empreintes parfaites des souliers de la jeune femme. Après les avoir mesurées avec soin, il regagna le préfabriqué et passa un coup de fil à San Antonio.
Quarante-cinq minutes plus tard, quand le fax se mit en route, il supposa qu’il s’agissait de la réponse à sa requête. Non, le fax ne venait pas du Texas, mais de l’autre côté de Victoria Harbour.
De sa belle écriture lisible, elle avait écrit :
Aussitôt dit, aussitôt fait, Cow-boy ! Vous allez connaître l’Œil du dragon. James vient de m’annoncer que nous sommes tous invités à dîner à Peak Castle samedi en huit.
J.
Si Sam fut content à la perspective de pénétrer dans cette propriété contestée, ce plaisir n’était rien en comparaison de ce qu’il éprouvait devant la signature du fax.
J., pour Jade. Tout en ne poussant pas la hardiesse jusqu’à écrire les quatre lettres du tendre surnom dont il l’avait parée, elle lui signifiait qu’elle acceptait ce nom, qu’elle le voulait… et le bâtisseur d’édifices qui savait si peu de chose sur l’édification d’une relation amoureuse prit ce J pour ce qu’il était : la petite et cependant monumentale pierre angulaire de ce qui serait peut-être la création la plus extraordinaire de sa vie.
Beaucoup plus tard ce même jour, peu avant onze heures du soir, Ève, lady Lloyd-Ashton, se tenait devant une fenêtre de ses appartements de Peak Castle et regardait les feux arrière de la Bentley vert bouteille de son mari descendre la route montagneuse. Dès que les lumières eurent disparu, elle se détourna.
Trop vite. Sa rotation trop rapide provoqua un élancement fulgurant. Ève marqua un arrêt, retint son souffle, jusqu’à ce que la douleur s’apaise. Puis elle reprit sa marche vers le téléphone tout en tirant un morceau de papier de la poche de sa robe. C’était un modèle de soie verte de chez Perle de lune, et sur le papier était inscrit le numéro de téléphone personnel de la talentueuse créatrice Juliana Kwan, l’amie d’Eve.
Ève n’avait encore jamais appelé Juliana chez elle, mais toujours à la boutique, entretiens brefs, impersonnels, destinés à convenir des séances d’essayage. Mais ce soir Ève se faisait du souci pour son amie, et parce qu’elle avait des nouvelles personnelles à lui transmettre, elle composa le numéro de la maison de la Vallée heureuse.
Juliana décrocha à la première sonnerie, répondant d’une voix douce où se mêlaient espoir et appréhension.
– Ce n’est que moi, Juliana, fit Ève d’un ton d’excuse. Elle ne t’a pas fait signe ?
– Oh, bonsoir, Eve. Non, pas de nouvelles.
– Elle n’est revenue que depuis cinq jours. Elle doit être très occupée par l’hôtel. Elle t’appellera.
– Elle ne l’a pas fait pendant neuf ans.
– C’est vrai, mais maintenant elle est de retour à Hong Kong, elle a choisi de revenir. Pendant longtemps tu as cru qu’elle ne reviendrait jamais ; n’est-ce pas un début ?
– Parfois, je me laisse aller à le croire, reconnut Juliana. J’espère même que cela veut dire qu’elle m’a pardonné… qu’elle nous a pardonné… qu’elle a fini par comprendre qu’elle était aimée.
– Tu devrais lui téléphoner, Juliana. Tu lui répéterais tout ce que tu lui as déjà dit. Je sais, tu penses qu’elle s’en souvient parfaitement, mais ce n’est pas forcément le cas.
Un sourire mélancolique effleura les lèvres de Juliana. Comme elle aurait aimé qu’il n’y eût qu’une incompréhension entre mère et fille, un malentendu que les mots sauraient aujourd’hui dissiper. Ce n’était pas le cas, Juliana le savait. Le jour où elle s’était obligée à expliquer à sa fille de treize ans, bouleversée, que son père n’était pas mort, elle lui avait dit toutes les vérités importantes et elle les avait répétées maintes fois au cours des cinq années suivantes.
Il n’y avait pas de doute possible, Maylène l’avait entendue. Oui, sa fille intelligente avait tout enregistré, pour tirer des paroles maternelles sa propre interprétation.
Ce n’est pas de l’amour, maman ! Il a profité de toi et il m’a abandonnée. Tu ne comprends donc rien ? N’accuse pas la fatalité, ou je ne sais quelle notion romantique d’une destinée contraire ! Il a choisi de ne pas rester avec nous. Il nous a trahies, et toi, pendant toutes ces années, tu m’as trompée en me faisant croire qu’il était mort – et que c’était un homme merveilleux. Je voudrais qu’il soit mort, maman, et laisse-moi te dire qu’il n’est pas merveilleux, ni aimant, ni honorable. Ce n’était qu’un soldat qui avait envie de coucher avec une fille, rien de plus, et je suis la bâtarde, le symbole vivant de cette honte ! Mets-toi dans ma peau, essaie un peu de vivre ici avec des yeux verts, une peau blanche et des traits de métisse. Les gens me dévisagent ! Ils me provoquent, ils se moquent. Et sais-tu comment j’ai réussi à supporter leur mépris ? En croyant que j’étais différente des autres sang-mêlé de Wanchai, que j’étais un enfant de l’amour. Mais ce n’est pas vrai, mère, tu ne m’as dit que des mensonges.
– Juliana ?
– Je suis certaine qu’elle n’a rien oublié.
– Mais elle est plus âgée maintenant, plus mûre.
– Maylène a toujours été mûre, rétorqua vivement Juliana.
Elle se rappelait la fillette qui, afin de protéger sa mère, avait tendrement dissimulé son terrible tourment.
– Il faut que je la laisse venir à moi, Ève, si elle le désire. Elle est revenue à Hong Kong pour le Palais de jade, pour créer quelque chose de beau dans un lieu où elle a été malheureuse. Je ne veux pas m’imposer.
Ève respira doucement, mais ne put parler tout de suite ; de nouveaux élancements douloureux lui transperçaient le corps. Quand elle reprit la parole, sa voix douce, raffinée ne trahissait aucunement la bataille silencieuse qu’elle continuait de livrer.
– Je vais la rencontrer, Juliana.
– C’est vrai ? souffla Juliana. Quand ?
– Samedi en huit. Geoffrey donne un dîner pour célébrer l’ouverture du chantier du Palais de jade.
– Et Maylène viendra ?
– D’après James, oui.
– Tu n’as pas dit à James que c’est ma fille ?
– Bien sûr que non. J’ai promis de ne le révéler à personne, Juliana, et je ne romprai pas ma promesse.
– Je sais, murmura Juliana.
Sa voix décelait l’affection profonde qu’elle éprouvait pour son amie, cette femme généreuse, compatissante, qui avait le don de lire dans le cœur d’autrui et qui pourtant semblait aveugle à ses propres qualités.
– Je suis heureuse que tu fasses sa connaissance, Ève.
– Aimerais-tu venir à cette soirée ? Je pourrais demander à Geoffrey…
– Non, la coupa doucement Juliana. Merci de me le proposer, Ève, mais Maylène a besoin de faire la démarche seule, si c’est son désir. Après tout ce temps, nous ne pouvons pas nous retrouver par hasard… être prises au dépourvu.
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