Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 9 sur 36

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Perle de Lune

Troisième Partie

 

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8

 

Aéroport international de Kai Tak – Péninsule de Kowloon

Dimanche 13 juin 1993

 

– Nous atterrissons dans vingt minutes, annonça le pilote de United Airlines.

Au cours de la longue traversée du Pacifique, il avait pris plusieurs fois la parole, mais sans se montrer particulièrement disert. Cette fois, il fut plus prolixe :

– Pour ceux d’entre vous qui ne sont encore jamais venus à Hong Kong, n’ayez aucune crainte, je sais où je vais. Vous aurez l’impression que je dirige l’appareil vers un point minuscule entre une flotte de bateaux et un bouquet de gratte-ciel. C’est exactement cela. Alors détendez-vous et profitez de la vue !

C’était comme d’atterrir dans un coffre à bijoux, songea Allison. Étincelant de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel dans le ciel nocturne, les lumières de Hong Kong l’accueillirent. A mesure que l’avion perdait de l’altitude, elle distingua les élégants caractères chinois des enseignes au néon, symboles de la grande aventure qui l’attendait.

Elle se sentit comme Dorothy, l’héroïne du Magicien d’Oz, quand elle aperçoit pour la première fois la lumineuse Cité d’émeraude. Hong Kong surpassait la Cité d’émeraude par la diversité de sa palette de couleurs. Là, c’étaient des rubis, ici des diamants, puis des saphirs, des améthystes, du jade. Et, contrairement à Oz, la colonie britannique existait bel et bien.

Lorsque le jet s’immobilisa sur le tarmac, les lumières qui avaient paru si vives et si proches se retrouvèrent soudain noyées dans le lointain. Dans le bus qui emmenait les passagers vers le terminal, Allison eut encore l’impression d’avoir basculé dans le rêve, dans l’irréel. Sur les pistes obscures, les sombres silhouettes des avions immobiles évoquaient des dinosaures endormis.

Puis il n’y eut plus de monstres préhistoriques, plus d’ombres ; Allison se retrouva dans le terminal abondamment éclairé. Hong Kong était réputé pour sa courtoise efficacité : en moins de cinq minutes, elle avait passé le service d’immigration et ses bagages l’attendaient déjà sur l’un des nombreux tapis roulants.

James lui avait expliqué par où sortir. Porte quatre, se remémora-t-elle en s’emparant de ses valises.

Au moment de franchir la porte, Allison marqua un arrêt. Elle avait déjà entrevu la Cité d’émeraude, à présent elle allait rencontrer Oz en personne, le magicien dont la belle voix passionnée avait su la tirer de son cocon. James Drake croyait en son talent, il en avait besoin, il avait besoin d’elle. Grâce à sa confiance, elle avait fini par se convaincre qu’elle avait des ailes… et qu’elle saurait voler.

Oz était une illusion, se dit-elle sévèrement afin de calmer son cœur soudain palpitant ; une chimère, le reflet de son propre rêve.

 

Debout près de la Rolls Royce mordorée, Maylène surveillait la porte par laquelle apparaîtrait Allison. Toute la journée, son cœur avait battu à coups redoublés, et sur le trajet des Alizés à Kai Tak, elle s’était mise à trembler de la tête aux pieds.

Aidez-moi, James, avait-elle imploré en silence.

James n’avait pas entendu sa prière muette, pas plus qu’il n’avait remarqué l’anxiété dans les yeux vert jade. Il était loin, inconscient de son tourment, abîmé peut-être dans le sien, ou alors simplement préoccupé par les problèmes que lui posait la station balnéaire qu’il était en train de bâtir près de la Grande Barrière australienne.

Pour se ressaisir, dominer ses émotions, Maylène ne devait compter que sur elle-même. Elle n’y était pas encore parvenue, et d’ici quelques instants, elle se retrouverait face à sa demi-sœur.

A l’évidence, la plupart des voyageurs qui franchissaient la porte connaissaient Hong Kong. Leur assurance disait assez qu’ils se savaient attendus par le représentant de leur hôtel qui ferait aussitôt signe à la Rolls, la Daimler ou la Bentley. Ce dimanche soir, il y avait une majorité d’hommes d’affaires pressés de gagner leur lit afin de se remettre du décalage horaire avant les rendez-vous du lendemain.

Tout à coup, un visage moins confiant vint rompre le défilé. Elle ne savait où poser ses yeux d’émeraude, enthousiastes pourtant, nullement craintifs. Sa robe de coton s’était froissée durant le voyage et ses cheveux, qui lui balayaient les épaules, semblaient quelque peu malmenés eux aussi. Pourtant, il se dégageait d’elle une fraîcheur indéniable, un rayonnement, une aura d’or pur.

Une impatience brûlante parcourut les longues jambes gainées de soie de Maylène. Et si quelque force au fond d’elle la poussait à s’élancer, à attaquer, à détruire ? Quelque élan vicieux incontrôlable n’allait-il pas l’obliger à se précipiter, à planter dans la gorge pâle d’Allison les ongles dont elle se lacérait les paumes ?

Non, enjoignit-elle à son cœur tremblant. Je ne permettrai plus à ma cruauté de se manifester, même si elle me dévore de l’intérieur. Je suis plus forte qu’elle, je l’arrêterai…

A cet instant, les yeux d’émeraude trouvèrent les siens et, malgré elle, Maylène se précipita… Sans agressivité, s’aperçut-elle avec une stupeur qui étouffa sa panique, mais mue par une mystérieuse attirance pour la fille dorée.

– Allison ? Bonjour, je suis…

Ta sœur, ta sœur !

– Je suis Maylène Kwan.

– Oh, souffla Allison comme émerveillée, vous êtes l’architecte. C’est tellement gentil à vous d’avoir pris le temps de venir me chercher. James m’a fait votre éloge.

Une sincère admiration vibrait dans sa voix, à croire qu’elle était heureuse du talent de Maylène, nullement jalouse, profondément heureuse qu’il existât sur terre des êtres doués et qu’elle eût la chance de les côtoyer.

Dans un silence stupéfait, Maylène la fixa, incapable d’articuler un mot. Sa sœur était devant elle. Saine, chiffonnée… et adorable. Et si merveilleusement dépourvue de crainte, songea Maylène. Comme si elle n’avait rien à cacher, ni secrets honteux ni tourments intimes.

Evidemment, qu’elle n’a rien à cacher ! tonna une voix en Maylène. C’est une enfant désirée, aimée. Toi, tu as été abandonnée, blessée. Tu devrais la haïr, la haïr, la haïr !

Mais, murmura le cœur de Maylène.

Mais quoi ?

Comment puis-je lui en vouloir de m’avoir été préférée ? A la place de mon père, si j’avais vu cette créature de lumière, c’est elle que j’aurais choisie, moi aussi.

– James est là, reprit sourdement Maylène, avec un geste vers la Rolls dans laquelle on chargeait déjà les bagages d’Allison. Il a reçu un coup de fil au moment où nous arrivions. Un problème concernant le complexe qu’il est en train de bâtir en Australie. Si vous voulez, nous pouvons monter en voiture, cela ne le dérangera pas, ou bien attendre dehors qu’il ait fini.

– Attendons, répondit Allison avec un sourire. L’air est si chaud, si tropical.

De fait, l’air était chaud et humide, immobile. Maylène aimait cette chaleur pesante, elle avait toujours eu un peu froid en Angleterre, mais en période d’été les touristes trouvaient généralement cette moiteur étouffante.

– Vous aimez vraiment la chaleur, Allison, ne put-elle s’empêcher de demander, ou vous le dites pour être polie ?

– Je l’aime vraiment. Même si cela doit me faire friser les cheveux !

Justement, depuis un instant Maylène fixait la chevelure dorée. Il y avait quand même quelque chose de faux chez cette sœur où tout semblait trop parfait pour être vrai. Sa couleur de cheveux n’était pas naturelle, ce n’était pas possible, car à la couleur clair de lune se mêlait celle du feu ; et le résultat rivalisait avec ce que Maylène espérait obtenir dans le Palais de jade. Au premier regard, la chevelure d’Allison n’était qu’or pur, l’instant d’après cuivre chaud, puis les deux teintes se mêlaient dans une harmonie parfaite.

Il ne pouvait s’agir d’une couleur naturelle… et pourtant si. Comment la nature avait-elle pu créer un alliage si étonnant, si magnifique de flammes soyeuses et de rayons de lune ? Reflet chatoyant qui oscillait du rouge à l’or ou mélange de deux teintes ?

Maylène s’arracha à ses pensées pour plonger dans le regard interrogateur de sa demi-sœur. Puis, alors qu’elle ne savait comment meubler le silence qui se prolongeait, elle aperçut la tranche d’un gros livre de poche glissé dans le sac d’Allison.

– Vous lisez La Noble Maison ?

– Je ne l’ai pas refermé durant tout le vol, avoua Allison. Mes bagages sont bourrés d’ouvrages sur Hong Kong, s’empressa-t-elle de préciser, mais comme je n’avais jamais lu La Noble Maison, j’ai pensé…

– C’est un bon livre, la rassura Maylène.

Puis, parce qu’il était soudain essentiel pour elle que sa sœur aime l’endroit où elle avait grandi, elle demanda :

– Ça vous plaît ?

– Énormément. Mais est-ce que je peux vous poser une question ? Ridicule sans doute, mais…

– Allez-y.

– Voilà : est-ce que quelqu’un comme James peut être qualifié de taï-pan ? D’après ce que j’ai lu, même si le mot taï-pan signifie « chef » en cantonais, on l’utilise plutôt pour le patron d’une entreprise de commerce international.

– C’est exact, même si en termes de puissance et d’influence James est l’égal de n’importe quel taï-pan de Hong Kong, expliqua Maylène avec un sourire. Je vois que vous lisez très scrupuleusement.

– Eh bien, oui, j’ai envie de savoir…

Allison s’interrompit net, parce qu’il venait d’apparaître.

Oz en personne.

Non, pas Oz, car James Drake n’était pas une illusion. Mais ce voile qui embrumait légèrement ses yeux d’un gris intense n’était-il pas le signe de son irréalité ?

Ses cheveux noirs encadraient un visage bien charpenté, à la fois racé et dur, aussi frappant et irrésistiblement sensuel que son regard. Il était ombre et pierre, songea Allison. Et passion et puissance… A présent, il se tenait auprès de Maylène, à sa place, et sa beauté sombre s’harmonisait parfaitement à celle de l’Eurasienne.

– Voici James, annonça celle-ci à sa petite sœur rougissante. Notre intrépide taï-pan.

Bien qu’il perçût l’indéniable douceur du ton de Maylène, James lui adressa un regard grave pour lui rappeler sa promesse de se montrer aimable avec la fille du Texas.

– Allison lit La Noble Maison, James ! Nous étions en train de discuter du bon usage du mot taï-pan.

Quittant le regard sévère et même un tantinet sceptique, Maylène replongea dans les yeux émeraude de sa sœur.

– Que ce soit absolument correct ou pas, Allison, James est bel et bien un taï-pan. Au fond, la seule différence notable entre lui et les taï-pans de La Noble Maison d’il y a trente ans est que le métier est aujourd’hui beaucoup plus dur. Nous sommes à quatre ans de l’échéance de 1997 et l’avènement des téléphones portables, des fax et des Alphapages a tout accéléré. Malgré tout, notre intrépide taï-pan ne laisse jamais la pression l’écraser.

James aurait pu s’étonner des paroles un rien moqueuses et pourtant laudatives de Maylène, mais son attention était dirigée vers Allison… son rire mélodieux, son regard brillant, ses cheveux d’or et de cuivre qui bouclaient dans la nuit moite.

– Bonjour, Allison, dit-il doucement. Bienvenue à Hong Kong.

– Bonjour, James. Merci. Je suis très heureuse d’être ici.

Poussée par lui, par la voix qui avait su la convaincre au téléphone, elle était venue à Hong Kong, quittant le refuge de l’amour familial, déterminée à ouvrir ses ailes. Maintenant, c’était son cœur qui prenait son essor, emmenant son esprit vers des hauteurs vertigineuses. Le nid douillet n’était plus qu’un lointain souvenir – comme l’aisance avec laquelle elle avait donné la réplique à la voix élégante, quand l’océan les séparait.

Devant lui à présent, le cœur battant furieusement, elle cherchait désespérément quelque chose à dire. Le magicien sensuel et pourtant austère avait-il envie d’entendre que, depuis le ciel nocturne, Hong Kong ressemblait à un trésor ? Que les silhouettes des 747 avaient des allures de dinosaures ? Ou qu’elle aimait cette moiteur tropicale qu’une femme plus élégante, plus soucieuse de sa coiffure, aurait considérée comme une affreuse nuisance ?

Elle écarta toutes ces observations d’une naïveté déprimante et n’eut pas le courage de formuler à voix haute la plus importante de toutes : les yeux gris argenté du taï-pan recelaient quelque chose de plus lourd que la charge de ses responsabilités, quelque chose de profond, d’obscur… quelque chose qui, pour elle, ressemblait fort à la souffrance.

Allison ne prononça pas un mot, elle se contenta de sourire. Et James lui sourit en retour, avec une expression surprise et tendre qui donna à la jeune femme l’envie de chanter, de danser – et aussi de pleurer.

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