Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 29 sur 36

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Perle de Lune

Chapitre 28

 

Captain’s Bar – Hôtel le Mandarin oriental

Vendredi 10 décembre 1993

 

Ses mains tremblaient, elle était oppressée et des pensées confuses tourbillonnaient dans son esprit. Après toutes ces années, elle allait revoir Garrett. Malgré son euphorie, Juliana éprouvait surtout de la peur.

Leur amour était sa vie. Il était son essence, ce qu’elle était et ce qu’elle désirait être : la femme qu’avait aimée Garrett Whitaker. Leurs six jours d’amour avaient illuminé son existence, et leur feu brûlant l’avait soutenue durant toutes ces années.

Ce feu n’allait-il pas s’éteindre ? Et si elle apprenait que Garrett regardait depuis longtemps ces jours enchantés comme une folle passade ? Un interlude agréable, sans importance ? Une permission de soldat, loin des horreurs de la guerre ?

Juliana ne voulait pas savoir, pourtant elle semblait impuissante à empêcher son esprit d’imaginer la scène qui peut-être allait se dérouler : le regard vert pétillant d’amusement au souvenir de la fureur de leur passion et des absurdes serments d’amour échangés. La flamme vacilla en Juliana, sinistre avertissement qu’elle mourrait d’une telle révélation.

Garrett n’avait nullement besoin de l’aimer encore. Il était même insensé de l’espérer. Juliana formait seulement des vœux pour qu’il ne brisât pas le souvenir de ce qu’avait été leur amour.

Et si ses prières étaient exaucées ? Si Garrett avait conservé le même souvenir qu’elle, le souvenir d’un pur enchantement ? Cette hypothèse emplissait Juliana de crainte ; il avait en mémoire une jeune fille de dix-huit ans, pas une femme mûre de quarante-six.

Elle fut bien obligée d’examiner cette femme mûre. Le vent n’avait pas faibli durant le bref trajet qui l’avait menée de sa boutique au Mandarin. Elle l’avait prévu et c’était pour cette raison qu’elle était arrivée en avance, afin de réparer les dommages causés à sa coiffure. A présent qu’elle ordonnait les mèches noires – et argentées – dans le chignon qu’elle portait sur la nuque, elle voyait les rides autour de ses yeux et l’état de ses mains tremblantes.

Ses doigts autrefois si fins, légèrement gonflés pour avoir des années durant fait naître la beauté en cousant des perles et des paillettes, lui parurent grotesques, affreux, noueux – si différents des mains dont se souviendrait Garrett. Oh, ces mains du passé, dansantes, timides et audacieuses à la fois, qui avaient caressé l’amant avec grâce et joie. A le découvrir, à le toucher, à l’aimer, ses mains avaient créé leur plus belle œuvre.

Je ne peux pas le voir. Je ne peux pas !

Il le faut. Pour ta fille. Va, maintenant. Il est encore tôt. Tu vas demander au maître d’hôtel de t’installer, tu étudieras le menu à l’avance, et avant l’arrivée de Garrett, tu auras rangé tes lunettes dans ton sac. Pendant le déjeuner, au cours duquel tu seras de toute façon incapable d’avaler quoi que ce soit, tu tiendras ta fourchette de la main gauche ; c’est la moins vilaine, la moins tordue, la moins vieille.

 

Le cœur de Garrett Whitaker tremblait lui aussi. D’euphorie – et de peur. Pendant des mois, il s’était laissé aller à un rêve merveilleux, qu’il reviendrait dans leur Hong Kong enchanté, à leur amour.

Mais, hormis l’hôtel Peninsula et les Star ferries, le Hong Kong du passé n’était plus. Vingt-huit ans plus tôt, il lui était apparu comme la ruche bourdonnante des temps modernes ! Comparé au Hong Kong d’aujourd’hui, l’ancien faisait figure de colonie assoupie et délicieusement archaïque.

A bord du ferry qui l’emmenait sur l’île, il avait eu tout loisir de détailler cet horizon inconnu. Les gratte-ciel étincelaient comme de gigantesques lingots dans le ciel gris acier et le pic Victoria portait maintenant une couronne à la blancheur de perle.

Et maintenant ? Qu’était-il advenu de l’innocente jeune fille de dix-huit ans et du pilote blasé qui, grâce à elle, avait découvert la joyeuse innocence de l’amour ? Et où étaient les lieux magiques de leur amour ?

Disparus, tous – la fille et son pilote, et les endroits où ils s’étaient aimés. A l’instar de ce nouveau Hong Kong, Garrett et Juliana avaient grandi. Tous deux avaient connu le succès professionnel et il était normal qu’ils se retrouvent dans un restaurant où des contrats chiffrés en milliards de dollars se concluaient durant un déjeuner.

Une grande tristesse envahit Garrett tandis qu’il approchait du Mandarin. Il n’avait pas voulu que Juliana et Garrett meurent. Dans son cœur, ils étaient restés vivants, joyeux, jeunes ; et chaque fois qu’il pensait à elle, il redevenait jeune, encore, toujours, et le monde entier s’offrait à eux.

Soudain, Garrett ralentit le pas. Commettait-il une erreur terrible ? N’eût-il pas été préférable de continuer à vivre avec les souvenirs – et le rêve de ce qui aurait pu advenir ? Il avait cru, son cœur l’en avait convaincu, que les surprenantes coïncidences des derniers mois avaient été orchestrées par le destin, que Juliana et lui avaient fini par acquitter leur dette, et qu’enfin, enfin…

La destinée n’avait pas été douce pour l’amour de Garrett et de Juliana. Ne leur jouait-elle pas un nouveau tour, le plus cruel ?

 

Elle était déjà au restaurant, assise sur une somptueuse banquette tapissée de brocart roux et or, séparée des autres clients par des cloisons de verre gravé. Elle n’était pas seule : une femme élégante s’était arrêtée auprès d’elle pour bavarder – ce qui donna à Garrett le loisir de la contempler avant qu’elle ne s’aperçoive de sa présence.

C’était sa Juliana, la femme qu’il aimait. Oui, les cheveux de velours noir qui, autrefois, lui arrivaient à peine aux épaules, étaient plus longs maintenant, coiffés en un chignon lâche et, comme les siens, entremêlés de fils d’argent. Elle avait de petites rides autour des yeux, comme lui, et lorsque ses mains remuèrent gracieusement tandis qu’elle parlait, Garrett vit que les doigts menus qui l’avaient aimé avec tant de douceur étaient restés délicats, même s’ils avaient un peu gonflé.

Mais c’était sa Juliana, qui l’avait vu, et le regardait à présent… et bien qu’elle parût hésiter, une lumière merveilleuse s’alluma dans ses yeux.

Garrett se souvenait de cette lumière.

Jamais il ne l’avait oubliée, jamais il ne l’oublierait.

– Juliana, murmura-t-il.

– Bonjour, Garrett.

Mon amour, mon amour ! Il n’avait pas changé, sinon qu’il était encore plus beau, son regard vert sombre encore plus intense, et il lui souriait… comme si rien n’avait changé… comme si elle n’avait jamais vendu son âme ni perdu le précieux cadeau d’amour qu’il lui avait confié.

Elle s’assombrit tout à coup. Parce qu’elle venait de se rappeler qu’ils n’étaient pas seuls, espéra Garrett. Pourtant, même quand l’autre femme fut partie, elle resta tendue. Quelqu’un d’autre encore s’arrêta pour la saluer ; et cette fois, quand Juliana présenta poliment Garrett, son nom fut aussitôt reconnu – il possédait les entreprises Whitaker ! –, et la jeune fille et le pilote disparurent…

– As-tu faim, Juliana ?

Elle avait imaginé mille questions différentes de sa part, pas celle-là.

– Non, pas du tout, reconnut-elle avec un rire étonné.

– En ce cas, allons-nous-en.

– Nous en aller ?

– S’il te plaît, Juliana, viens avec moi.

 

La bise les accueillit sur Garden Road ; mais cet air glacé ne dérangeait pas Garrett ; au contraire, il lui promettait l’intimité à laquelle il aspirait quand ils atteindraient leur destination.

Le tram du pic était quasiment vide, et les quelques touristes intrépides qui avaient grimpé jusqu’au sommet restaient dans Peak Tower, le centre commercial, afin de se réchauffer. La Promenade appartenait à Garrett et Juliana.

En vingt-huit ans, Juliana y était maintes fois venue, elle avait passé d’interminables heures à l’endroit précis où Garrett l’avait découverte, attendant dans un bain de lune.

Elle savait précisément où elle s’était tenue à cet instant unique où sa vie avait changé ; maintenant, alors qu’ils approchaient du lieu magique, c’était Garrett qui ralentissait le pas, qui se souvenait, qui reconnaissait, même après toutes ces années.

Ses yeux vert sombre brillèrent d’émerveillement, comme ce soir d’avril, et quand son regard rencontra celui de Juliana, éclatant du même souvenir émerveillé – du même souvenir d’amour –, il murmura, comme autrefois :

– Je m’appelle Garrett.

– Je m’appelle Juliana, répondit-elle, comme autrefois.

Et la nuit d’avril fut là, elle fut la jeune fille, et elle éprouva à nouveau ce qu’elle avait éprouvé. C’était la destinée. Les moindres événements de ses dix-huit premières années n’avaient eu qu’un seul but : la conduire vers ce lieu, vers cet instant couleur de lune, vers lui.

Le froid hivernal disparut, Juliana se sentit environnée de chaleur ; même le gris pesant du ciel prit une luminescence argentée… Elle eut envie de ne plus jamais quitter le cercle magique, de se lover pour l’éternité dans le doux éclat de la lune et dans la lumière aimante du regard vert sombre.

Garrett se rappelait leur amour, ainsi qu’elle l’avait espéré. Leur amour, l’enchantement, les promesses échangées.

Soudain, une rafale de vent froid la mordit au visage, et de ses doigts glacés la bise lui infligea un sévère rappel à la réalité en se jouant d’une mèche de cheveux grisonnants. Nous sommes en décembre, siffla le vent. Aujourd’hui, pas hier. Et il n’y a plus d’enchantement, seulement des secrets qu’il ignore.

Tu dois les lui dire, même si vos souvenirs ne doivent pas y survivre.

– Garrett, souffla-t-elle. Tu ignores tellement de choses.

– Dis-moi, Juliana. Dis-moi tout.

Il s’avança vers elle, comme s’il allait la prendre dans ses bras, la protéger.

Comme elle voulait ses bras autour d’elle, comme elle avait besoin de sa caresse !

Elle mourrait dès qu’il la lâcherait. Et comme elle aurait froid quand, apprenant la vérité, il la priverait de sa chaleur.

Elle se détourna, et ce fut face au vent glacé qu’elle prononça les mots qui allaient anéantir jusqu’aux plus magnifiques souvenirs. Elle commença par le premier mensonge qu’elle lui avait fait. Non, elle n’était pas une héritière dont les parents avaient trouvé la mort à bord de leur luxueux voilier. Elle était une enfant de la mer, une orpheline, née pour la pauvreté. Elle expliqua sa véritable relation avec Vivian, ce lien du cœur et non du sang, et elle parla du testament de Vivian… Puis de Miles Burton, l’homme auquel elle avait vendu son corps… vendu son âme.

Elle murmura ses aveux contre le vent qui les emporta derrière elle, âpres et crus, jusqu’à Garrett. Et quand elle se tut, elle n’entendit plus que le vent gémir dans une plainte bruyante qui, très certainement, étouffait le bruit des pas de Garrett qui s’éloignait à jamais.

Juliana ne doutait pas qu’il fût parti et elle s’apprêtait à se retourner, malgré elle, mue par le besoin de le voir une dernière fois. Mais, à cet instant, elle entendit sa voix, chaude et froide à la fois, comme si elle oscillait entre leur nuit d’amour printanière et ce glacial après-midi d’hiver.

– As-tu tenté de me joindre, Juliana ? As-tu téléphoné ? Mes parents t’auraient-ils empêchée de me parler ?

– Non, Garrett, je n’ai pas essayé. J’avais peur de provoquer le destin.

– Mais… Juliana.

Cette fois elle ne perçut plus que la froideur, aussi violente et glacée que le vent.

– Je regrette ! Je sais ce que j’ai fait… ce que je suis devenue.

– Tu veux dire ?

– J’ai vendu mon corps. Cela fait de moi une prost…

– Cela fait de toi une mère. Juliana, je t’en prie, regarde-moi.

Dans sa voix, à présent, il n’y avait plus que chaleur, tendresse, et quand elle fit volte-face, frémissante d’espoir, elle lut une douce tristesse dans son regard.

– Tu as sauvé la vie de notre enfant, Juliana. Ce que tu as fait, tu l’as fait pour elle, pour notre fille.

– Ce… il n’était pas cruel. Au bout de neuf mois, il est parti en Angleterre et il n’est jamais revenu.

Oh, si seulement elle n’avait que cela à lui confesser ! Si elle pouvait lui permettre de la toucher. Il en brûlait d’envie, ses yeux sombres le lui disaient, mais…

– Il y a autre chose, Garrett, que tu dois savoir concernant Maylène.

– Maylène, répéta-t-il, de cette voix douce qu’il avait eue lorsque Juliana lui avait appris qu’il avait une fille… une autre fille.

– A propos de son enfance, murmura Juliana.

Elle se rappelait la joie paisible de Garrett quand elle lui avait parlé de leur bébé… Elle se souvenait aussi de sa peine lorsqu’elle lui avait fait promettre de ne jamais intervenir dans l’existence de leur fille. Elle l’avait exclu de l’enfance de Maylène, et maintenant elle devait lui avouer le prix terrible qu’avait dû acquitter leur fille pour cette promesse.

– Je la croyais heureuse, elle était seulement bonne comédienne… Elle a caché sa souffrance jusqu’à ses treize ans et moi-même je n’en ai rien su.

– Quelle souffrance ?

– Elle a tes yeux verts, Garrett, la peau blanche. Elle est ravissante, mais ses camarades de classe se moquaient d’elle parce qu’elle était différente, parce qu’elle n’était qu’à moitié chinoise. J’aurais dû savoir qu’il existait ce racisme contre les Eurasiens ! Quand j’étais petite dans le port d’Aberdeen, j’avais appris à haïr les quai lohs. Les Chinois assez bêtes pour mêler leur sang à celui des étrangers étaient méprisés. Mais j’avais oublié ces leçons de haine. J’étais tombée amoureuse de toi, Maylène était notre fille, et je n’ai pensé qu’à l’amour.

– Le monde devrait être ainsi.

Le cœur de Garrett se déchirait pour sa fille dont la grande beauté ne lui avait pas apporté le bonheur, mais avait été au contraire le symbole d’une grande honte.

– Que s’est-il passé quand elle a eu treize ans ?

Dans l’espoir de s’apaiser, Juliana prit une profonde inspiration.

– Un article est paru sur toi dans le magazine Fortune. Je lui avais dit que tu étais anglais, que tu étais mort avant sa naissance, que tu aurais su l’aimer. Mais je lui avais aussi dit ton nom. Cela te rendait plus réel pour elle, elle en avait besoin, et il paraissait tellement improbable… impossible en vérité… qu’une petite fille de Hong Kong…

– Qu’es-tu en train de me dire, Juliana ? Que Maylène sait que je suis vivant ? Qu’elle le sait depuis qu’elle a treize ans et que, depuis, elle me hait ?

– Elle nous a haïs tous les deux. Je lui ai dit la vérité sur notre amour, sur mes peurs, mais elle n’a pas cru que nous nous étions réellement aimés. Elle était trop jeune, trop blessée, et elle portait tant de plaies secrètes. Elle n’a pas compris.

– Je ne comprends pas non plus, répliqua Garrett.

Il n’y avait plus aucune tendresse, plus aucune chaleur dans sa voix. Froide comme le vent, elle annonçait une tempête violente.

– Tu aurais dû me prévenir, continua-t-il. Je serais venu à Hong Kong. Je devais savoir que ma fille me savait en vie !

– J’ai eu peur de te le dire !

– Peur du châtiment d’un dragon en colère ?

– Oui !

Le dragon furieux, Juliana l’avait maintenant devant elle, et elle redoutait plus que tout son châtiment. Garrett avait un seul moyen de lui faire du mal : bannir les merveilleux souvenirs de leur amour. Elle sentit les ténèbres tomber sur elle, la flamme vaciller ; ses efforts pour survivre étaient vains face à la tempête qui grondait dans les yeux verts.

– J’avais peur, Garrett. J’avais peur.

Il ne perçut pas sa peur, lui-même abîmé dans un tourbillon d’émotions et d’inquiétudes.

– Si Maylène sait que je suis son père, elle doit donc savoir qu’Allison est sa sœur.

– Oui. Mais elle ne l’a pas dit à Allison. Maylène n’est pas cruelle… excepté envers elle-même.

Garrett était venu à Hong Kong avec des projets, des désirs, des rêves. Il rencontrerait Maylène, bien sûr, la brillante architecte devenue l’amie d’Allison. Si c’était là un rêve en passe de devenir réalité, son cœur avait souhaité davantage encore : révéler la vérité sans causer de souffrance.

Maylène connaissait déjà la vérité, et quinze ans durant elle en avait souffert.

– Il faut que je la voie. J’ai besoin de voir l’enfant qui croit que je ne l’ai pas aimée.

– Tu peux lui dire que je suis seule à blâmer, Garrett ! J’aurais dû te prévenir. Tout est de ma faute.

Garrett perçut enfin l’angoisse de Juliana. Il fixa sur elle un regard attendri, et l’écho de sa dureté lui revint. Se rendant compte qu’il se tenait loin d’elle, il s’approcha. Juliana, aussitôt, recula.

Cette femme qu’il aimait, qui redoutait le destin et les dragons, avait à présent peur de lui plus que du reste.

– Oh, Juliana, murmura-t-il. Je t’aime.

– Tu m’aimes ? Comment peux-tu m’aimer ?

– C’est ainsi. Je t’ai aimée, je t’aime et t’aimerai toujours.

Il n’y avait plus aucune violence dans les yeux verts, que de l’amour… et tandis que la flamme dorée renaissait en Juliana, l’incrédulité s’effaça de son regard…

– Oh, Garrett, je t’aime aussi.

– Juliana, mon amour, tu me permets de te toucher ? De te serrer contre moi ?

Elle fut dans ses bras, et durant un long moment ils bougèrent à peine, respirèrent à peine, submergés par l’émotion et bouleversés d’éprouver à nouveau le pouvoir d’un amour si puissant, capable d’ignorer le monde.

Mais ils ne pouvaient maintenant s’en détourner, ni ne le souhaitaient. Leur fille avait besoin de leur amour. Ils restèrent enlacés et continuèrent à parler.

– Je ne nierai pas ma colère, Juliana, mais elle est dirigée contre moi-même, pas contre toi. J’aurais pu t’appeler. A tout moment, au cours de ces vingt-huit ans, j’aurais pu décrocher le téléphone.

– Tu m’avais promis de ne pas le faire.

– J’aurais pu, répéta-t-il gravement. J’aurais dû. C’est l’heure de vérité, Juliana. Je veux que nos deux filles sachent tout. J’ai d’abord besoin de voir Maylène, de lui parler, de m’expliquer. Le ferai-je seul ou irons-nous la trouver ensemble ?

Nichée dans l’abri de ses bras, Juliana lui confessa sa rupture avec Maylène, son espoir que la décision de la jeune femme de revenir à Hong Kong signifiait qu’elles renoueraient peut-être, mais qu’elle s’était juré de laisser leur fille faire le premier pas.

– Hier soir, pourtant, j’ai rompu mon vœu. Je ne suis pas parvenue à la joindre, mais j’ai essayé. Je la devinais bouleversée à cause du Palais de jade.

– Pourquoi ?

Garrett ignorait le scandale qui entachait l’hôtel. Quand bien même celui-ci avait fait la une des quotidiens, il n’y avait pas pris garde, perdu dans ses souvenirs et dans ses rêves.

– Je connais Sam Coulter, déclara-t-il quand Juliana lui eut expliqué que l’on accusait l’entrepreneur d’avoir utilisé des matériaux de mauvaise qualité. Jamais il n’aurait trempé dans ce genre d’escroquerie.

– J’ai la même conviction pour James Drake et Tyler Vaughn. En attendant que l’affaire soit éclaircie, les travaux sont suspendus pour une durée indéterminée. L’hôtel risque de ne jamais ouvrir.

– Allison s’apprête peut-être à rentrer à Dallas.

– Du tout. Pour ne rien te cacher, elle est venue à la boutique ce matin afin de me passer une commande un peu particulière. Elle m’a demandé de lui faire une robe de mariée…

– Une robe de mariée ? Elle épouse James ?

Comme Juliana acquiesçait, Garrett eut un sourire heureux et soulagé.

– Elle parlait souvent de lui pendant l’été, avec infiniment d’amour dans la voix ; mais ces derniers mois, plus un mot, seulement une tristesse muette.

– L’amour est revenu dans sa voix, assura Juliana.

La voix vibrante, elle ajouta :

– Je suis certaine que ton adorable fille a deviné la vérité sur Maylène et moi. Chaque fois que nous nous voyons, elle s’arrange pour parler de Maylène. Et aujourd’hui… En fait, je crois qu’elle est venue à la boutique pour me dire qu’elle allait demander à Maylène d’être sa demoiselle d’honneur, au cas où j’aurais craint que Maylène ne se prépare à retourner en Angleterre.

– Allison est ton adorable fille à toi aussi, Juliana. J’ai bien l’intention de rendre la chose officielle dès que possible.

– Oh, Garrett.

– Nous avons passé toutes ces années à obéir aux injonctions du destin. Le sort nous a réunis à Hong Kong. Il est temps que nous formions enfin une famille.

– Ce serait merveilleux, Garrett, mais… ce ne sera pas facile avec Maylène, ni sans doute avec Allison. Et que diront tes parents ? Et les parents de Beth ?

– En ce moment, tous quatre voguent sur un paquebot de croisière dans le Pacifique Sud. Ils doivent arriver à Hong Kong le vingt-quatre. Dès qu’ils seront ici, nous les inviterons à faire partie de notre famille.

En réalité, Garrett partageait le souci de Juliana ; il appréhendait autant la réaction de la fille qui l’avait haï pendant quinze ans que celle de la fille qui l’avait aimé pendant vingt-huit ans.

– D’ici là, nous formerons une famille, assura-t-il néanmoins en souriant à Juliana. Je te le promets. Dis, mon amour, il fait franchement froid ici. Tu viens au Peninsula avec moi ?

– Je ne peux pas. J’ai des rendez-vous à la boutique tout l’après-midi. Je les avais pris pour avoir de quoi m’occuper l’esprit après notre rencontre… Et ce soir, je dois participer à un meeting sur l’avenir de Hong Kong. Disons, poursuivit-elle, que je suis un peu devenue le porte-parole de ceux qui souhaitent des réformes bien plus radicales que celles proposées par le gouverneur Patten.

– N’est-ce pas dangereux ?

– Pas aussi dangereux que ce que sera Hong Kong sans ces réformes.

– Il s’agit d’un débat public ?

– Oui. Tu aimerais venir ?

– Et comment ! fit Garrett avec un sourire. Cela signifie-t-il que nous allons vivre à Hong Kong ?

– Oh… Je…

– Nous vivrons où tu voudras, Juliana.

– Alors ici, dans le lieu enchanté où nous nous sommes rencontrés, où Allison est tombée amoureuse…

Le beau visage s’attrista.

– Pour Maylène aussi, il doit y avoir quelque chose d’enchanté ici, fit Garrett. J’ai vu le Palais de jade. Ce n’est pas l’œuvre de quelqu’un qui déteste Hong Kong. Vais-je essayer de la voir cet après-midi ?

Juliana hésita avant de répondre.

– Je ne crois pas. Je ne sais trop ce qui est le mieux, comment tu devrais l’aborder, mais à mon avis, il ne faut pas que ce soit une surprise. Laisse-moi y réfléchir et nous en déciderons ce soir.

– D’accord, convint Garrett, partagé entre son impatience de voir sa fille et la conviction que Juliana avait raison. Ce soir, répéta-t-il après un silence.

Ce soir, dans l’intimité de sa suite au Peninsula, Garrett et Juliana seraient des parents, qui prendraient une décision mûrement pesée pour l’enfant de leur amour.

Ce soir, Garrett et Juliana redeviendraient amants, après vingt-huit ans.

– Oh, Garrett, je voudrais avoir encore dix-huit ans pour toi.

Tout à l’heure, il l’avait surprise en lui demandant si elle avait faim. Maintenant, c’était au tour de Juliana de le surprendre, avec des mots qui évoquaient une faim toute différente, et Garrett fut stupéfait de constater qu’elle était sérieuse. Son regard se fit très tendre et dans ce regard il y avait une promesse : la faim qu’il avait d’elle, sa passion, son désir qui était aussi fort que par le passé ; plus fort encore, comme l’était leur amour.

Il prit dans les siennes les mains de Juliana, embrassa les articulations noueuses et fatiguées, et le cœur de Juliana se mit à danser quand elle comprit que ses mains sauraient aimer à nouveau.

– La femme que j’aime, Juliana, la femme que je veux et dont j’ai besoin, cette femme-là a quarante-six ans, murmura Garrett avant que leurs lèvres ne se joignent.

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