Perle de Lune
Chapitre 20
Jeudi 2 septembre 1993
Maylène marchait, marchait sur les pas de son enfance, offrant aux trombes d’eau ses cheveux libérés. Sans doute avait-elle l’air d’une folle, un spectre en jeans et santiags qui avançait dans la tempête au lieu de songer à s’abriter, et dont le regard vert jade cherchait à débusquer quelque vérité dissimulée derrière le rideau de pluie.
Elle n’avait cure des regards qui la suivaient, toute tendue dans sa quête d’un souvenir, illusoire, invisible, et pourtant terriblement important et réel.
Son errance la mena en des lieux que sa mère avait pour elle rendus magiques au cours de leurs treize premières années ensemble, les lieux de l’amour, des mensonges et des contes de fées. Depuis les flots argentés du port à la verte et luxuriante sérénité du parc Victoria, et jusqu’au sommet du pic, elle vagabondait. A l’endroit précis du sentier où sa mère et son père s’étaient rencontrés sous la lune d’avril, Maylène s’attarda sous la pluie battante. Elle était tant de fois venue ici avec Juliana, mais jamais ainsi, par une tempête de pluie et de vent. Maintes réminiscences habitaient ce lieu pour elle, mais aucune qui pût expliquer la rassurante douceur de la pluie.
Le périple de la jeune femme avait commencé à l’aube et se termina cinq heures plus tard sans lui apporter de réponse. Elle ne retrouva pas ce souvenir d’amour et de pluie. Elle l’avait inventé, conclut-elle. Ou peut-être avait-elle simplement désiré partager quelque chose avec sa sœur, éprouver le même émerveillement joyeux qu’Allison.
En vérité, le souvenir qu’elle poursuivait était bien réel, quand bien même il n’affleurerait jamais sa conscience. Il resterait une sensation inscrite dans la mémoire des sens d’une toute petite enfant qui avait été tendrement étreinte et bercée par sa mère durant un mois de février pluvieux, vingt-huit ans auparavant. La mère était jeune, elle avait faim, elle avait froid, elle avait peur, mais son bébé n’avait connu que la chaleur, malgré la pluie… que l’amour, malgré la crainte.
– Nous ne pouvons pas sortir en mer aujourd’hui, Ève, lui avait annoncé Tyler lorsqu’elle l’avait appelé à neuf heures. J’ai loué un appartement, avait-il ajouté, pour nous, pour des jours comme celui-ci.
Impossible d’aller dans sa suite au Régent. Le déguisement voyant d’Ève eût attiré l’attention au milieu de l’élégante clientèle de l’hôtel. L’immeuble sur Robinson Road, en revanche, était sûr. Ses occupants partaient travailler à Central de l’aube jusqu’au crépuscule.
Maintenant, trois heures après le coup de téléphone, Tyler attendait Ève et s’interrogeait, non sans inquiétude, sur l’après-midi à venir. Depuis la mi-juillet, ils avaient navigué presque une fois par semaine, heures enchantées, faites d’échanges de regards heureux, de paroles douces, de sourires plus doux encore. Ils ne parlaient que du présent – la verdure généreuse des îles, le vol gracieux des oiseaux, la puissance silencieuse du voilier, le miroitement doré du soleil sur les vagues émeraude et turquoise.
Ensemble, ils s’émerveillaient de la splendeur qui les entourait, mais la plus grande beauté était ce que Tyler voyait lorsqu’il regardait Ève. Il lui semblait qu’à chaque instant le ravissant regard décryptait davantage son amour… et leur rêve.
Et pourtant, alors qu’ils s’étaient aimés avec les yeux et des sourires, jamais ils n’avaient échangé un baiser. Us ne se touchaient que lorsqu’il aidait la jeune femme à monter sur le pont mouvant du Sept Mers… et chaque fois, Ève paraissait embarrassée par ce contact, comme si elle ne parvenait pas à le sentir, comme si sa chair était quasiment insensible -– ou comme si elle appartenait totalement à un autre.
Une peur terrible la tenaillait. Il ne la presserait pas, bien sûr. Ni dans un appartement clos ni sur les flots. Tyler attendrait qu’elle fasse le premier pas.
Ève ne pouvait lui dire pourquoi elle redoutait toute intimité, lui avouer qu’elle ne connaissait de l’amour physique que la violence. Elle devait cacher à Tyler la brutalité sexuelle de Geoffrey, comme elle l’avait fait lorsqu’ils avaient parlé de sa vie avec son époux, et qu’elle avait décrit une union sans amour, mais supportable.
Ces jours-ci, ce portrait flirtait d’ailleurs avec la réalité. La vie avec Geoffrey, effectivement, était tolérable. Il se montrait étrangement euphorique, dynamique et n’avait pas approché sa femme depuis des semaines. Si elle n’avait aucun doute qu’il eût une liaison avec Cynthia Andrews, elle savait cependant que ce n’était pas sa nouvelle maîtresse qui le mettait dans cet état. Sans doute s’agissait-il d’une affaire en passe de se conclure, de quelque triomphe financier imminent. L’éclat de ses yeux évoquait le prédateur qui s’apprête à tuer.
Ève ne connaissait que trop cette lueur, la même qui éclairait le regard sombre de Geoffrey quand il la fixait avant de prendre violemment possession d’elle.
Et si les yeux de Tyler, brillants de désir, provoquaient en elle les terrifiants souvenirs de Geoffrey ?
Elle devait cacher sa peur.
Il le fallait.
Comme Ève approchait de l’immeuble sur Robinson Road, elle vit Tyler debout sous la pluie battante, qui l’attendait. Il était trempé, mais ses yeux bleus souriaient d’amour et de bienvenue… Ce fut à cet instant, soudainement, qu’elle se mit à entendre un son extraordinaire.
Sans la moindre idée de ce que signifiait ce son, elle sut seulement qu’il venait des profondeurs de son être, et qu’il croissait, croissait. Ils prirent l’ascenseur, puis ils furent dans l’appartement, et quand leurs regards se trouvèrent, le désir qu’Ève lut dans celui de Tyler était d’amour pur, sans une once de conquête ; alors le son mystérieux fut tout à coup d’une clarté grandiose.
C’était un chant, un chœur d’espérance né de ce corps qui depuis si longtemps n’avait crié que de détresse et de douleur – de ce corps qui avait trahi Eve à travers sa beauté, objet d’un désir cruel et noir. Voilà longtemps qu’elle avait abandonné la traîtresse enveloppe de son être, et maintenant sa chair l’implorait, la suppliait de l’autoriser à s’unir de nouveau à son cœur.
D’abord Eve interpréta cette prière comme le simple vœu d’un changement de souveraineté, la volonté de quitter la domination de Geoffrey pour celle de Tyler. Elle se trompait. Ce corps auquel elle était depuis si longtemps étrangère demandait à lui appartenir à elle. Alors, son unicité retrouvée, elle pourrait se donner à l’homme qu’elle aimait.
– Oh, Eve, souffla tristement Tyler en voyant des larmes perler à ses paupières. Ma chérie, nous ne sommes ici que parce qu’il pleut. Je vais faire du thé et nous parlerons, exactement comme sur le bateau.
Elle répondit avec un doux sourire, des yeux brillants.
– Fais-moi l’amour, Tyler.
– Evangéline…
Lui aussi commençait à percevoir le son extraordinaire. C’était un duo maintenant, et avant même que ses lèvres vinssent cueillir celles de la jeune femme, avant que leurs corps amoureux s’unissent dans la joie, leurs cœurs chantaient en parfaite harmonie.
Le ciel obscur continuait de déverser des trombes d’eau, et dans l’appartement c’était une pluie de joie pure, de « je t’aime » murmurés dans des baisers, des rires, des soupirs étonnés, les caresses les plus tendres.
Bientôt, pourtant, Tyler perçut une note de détresse dans la voix d’Eve ; d’ailleurs l’éclat des yeux saphir se ternissait, comme chaque fois que leurs après-midi touchaient à leur terme.
– Il doit être l’heure que je revête mon plumage, fit-elle avec une gaieté forcée.
– Ton plumage ?
Elle lui raconta alors la fête des Demoiselles, célébrée en l’honneur des jeunes filles qui espéraient d’heureux mariages. Comme toutes les fêtes chinoises, celle-ci puisait son origine dans une légende, en l’occurrence une histoire d’amour : deux amants avaient été condamnés par les dieux à vivre chacun sur une étoile différente. Mais les oiseaux des cieux eurent pitié du couple et, une fois l’an, ils se rassemblaient afin de former de leurs ailes un pont de plumes entre les deux étoiles.
– Nous sommes comme ces amants maudits, conclut Eve. Les déguisements que me fournit Juliana forment le pont de plumage qui nous permet de nous rejoindre. D’ailleurs, Juliana recourt à des couleurs d’oiseaux : bleu paon, jaune canari…
– Nous ne sommes pas maudits, Evangéline.
Tyler l’affirmait doucement mais ardemment. L’allégresse d’Eve se dissipa entièrement.
– Si, nous sommes maudits, s’entêta-t-elle, avec force elle aussi.
– Non, insista Tyler, lui prenant le menton pour obliger les yeux tristes à ne pas fuir. Je t’aime, Eve, et je crois que tu m’aimes. Et ce n’est pas un amour destiné à ne tenir qu’à un pont de plumes. Je veux passer ma vie avec toi, chaque jour de ma vie, jusqu’à la fin.
– Oh, Tyler, je le veux aussi mais…
– A moins que tu n’aimes Geoffrey plus que moi, il n’y a pas de mais qui tienne.
Le voile disparut des yeux d’Eve qui retrouvèrent une étincelle de vie, d’amour pour lui.
– Je n’aime pas Geoffrey ! Tu ne peux pas croire cela !
– En ce cas, reste avec moi, souffla Tyler dans un sourire, dès maintenant. Je me ferai un plaisir d’expliquer la situation à Geoffrey, à moins que nous ne le fassions ensemble.
– Ce n’est pas si facile.
– Tu ne lui dois rien, Ève, rien du tout.
Ce fut au tour d’Eve de sourire.
– Détrompe-toi, je lui dois beaucoup. Sans lui, s’il ne m’avait pas amenée à Hong Kong…
Emprisonnée ici…
–… toi et moi ne nous serions jamais rencontrés.
– Nous nous serions connus autrement, affirma gravement Tyler. J’ai passé toute ma vie à te chercher, et j’aurais continué jusqu’à te trouver. Mais je t’ai trouvée, mon amour, nous nous sommes trouvés l’un l’autre. N’est-il pas temps de faire des projets ensemble ?
Durant sept ans, de par la volonté de Geoffrey, Eve avait porté courts ses cheveux couleur sable, et cette coupe exposait son visage, lui donnait le sentiment d’être nue, vulnérable. Ce même visage, des mains douces l’encadraient à présent, et elle ne se sentait plus nue, aimée simplement, et forte. Posant les mains sur celles de Tyler, elle mêla ses doigts aux siens.
La détermination luisait maintenant dans les yeux de saphir, lueur nouvelle, pareille à un fanal doré qui, enfin, lui permettait de distinguer un chemin vers leur avenir.
– Geoffrey attache beaucoup d’importance à l’image, aux apparences, expliqua-t-elle. Il aime notre statut de couple quasi princier. Je ne pourrai pas le quitter et rester à Hong Kong.
– Eh bien, nous quitterons Hong Kong. Nous voguerons jusqu’à trouver un lieu où nous aurons envie de vivre. Ou bien, mon amour, nous voguerons à jamais.
Tout cela était-il réel ? s’interrogea Eve. Etait-elle véritablement en train d’envisager le bonheur, l’amour ?
Oui, chantait son cœur. Oui !
Comme l’a fait Rosalind. Cette pensée soudaine, effrayante, la glaça. Jamais elle n’avait fait le moindre rapprochement entre elle et la femme dont elle avait pris l’apparence ; c’était la première fois. Rosalind, elle aussi, avait dû découvrir la terrible vérité sur Geoffrey. Elle aussi avait voulu le quitter pour un amour véritable.
Etait-ce consumée par le bonheur qu’elle avait commis la folle imprudence d’avouer à Geoffrey ses heureux projets, comme s’il pouvait comprendre ? Oui. Geoffrey n’avait pas compris, n’avait pas voulu qu’elle fût heureuse. Furieux, il l’avait poursuivie… et dans sa fuite affolée, Rosalind avait trouvé la mort.
– Eve, ma chérie, on dirait que tu as peur.
– C’est juste que… je pensais à Geoffrey. Il ne sera ni élégant ni bienveillant, Tyler. Il n’aime pas perdre, il ne sait pas.
– Dommage. Il est temps qu’il apprenne.
Eve trouva la force de sourire, pour Tyler, et pour lui encore elle bannit la crainte de son regard. Même si cette crainte devait se tapir au fond de son cœur à la pensée de Rosalind, si heureuse… si imprudente.
– Geoffrey ne doit rien savoir, rien soupçonner, rien avant que nous ne soyons partis.
– D’accord, admit Tyler.
Pour sa part, il n’eût pas opté pour la clandestinité, mais, à l’évidence, Eve tenait au secret, et il voulait que ni soucis ni peurs n’obscurcissent leur vision du futur.
– Quand partirons-nous, Evangéline ? Quand embarquerons-nous pour le rêve ?
Il devina la réponse avant qu’elle ne parle.
– En décembre.
– Après l’opération de Lily.
– Oui.
Tyler sourit amoureusement à la femme qui voulait honorer une promesse faite à une enfant, même si cela signifiait retarder ses propres aspirations. Ils partiraient dans trois mois, et c’était peu de temps en vérité, comparé à une vie entière de bonheur. Il n’essaierait pas de la convaincre de rompre sa promesse. Seulement…
– Je hais l’idée que tu vives avec lui jusque-là.
– C’est sans importance, souffla Eve.
Elle disait vrai. Elle endurerait tout pendant trois mois. N’importe quoi. Mais si Tyler découvrait la vérité sur sa vie avec Geoffrey… Elle respira profondément, puis mentit à l’homme qu’elle aimait :
– Notre union n’est plus que de façade.
Une heure plus tard, avant de quitter les toilettes du Hilton où, de touriste aux vêtements criards, elle s’était métamorphosée en lady Lloyd-Ashton, Eve jeta un œil à son reflet dans le miroir ; coup d’œil de routine, afin de s’assurer que sa coiffure et son maquillage étaient comme ils devaient être… Mais son image, soudain, la cloua d’étonnement.
Ce n’était pas la beauté qu’elle apercevait dans ce reflet d’elle-même, mais quelque chose d’autrement merveilleux : le bonheur l’habitait, radieux, magnifique, là où autrefois elle ne voyait que désespoir.
Eût-il été devant une glace dans l’appartement de Robinson Road, Tyler Vaughn eût su, lui aussi, pour la première fois de sa vie, à quoi ressemblait le bonheur sur son beau visage. Mais il se tenait devant une fenêtre, il regardait dehors, et bientôt le bonheur fit place au souci.
Comme il avait attendu ce jour, où Eve croirait en elle-même, croirait en son amour, et saurait voir la route de leur avenir. Elle y était parvenue… pas lui.
Avant de quitter l’appartement, elle avait décrit avec une joie paisible ce jour de la mi-décembre où ils largueraient les amarres. Un jour magnifique, disait-elle. Le ciel serait d’un bleu sans tache, les vents tropicaux se feraient chauds et secs, et les rayons du soleil teinteraient les flots d’or bruni.
L’image de ce jour or et saphir dansait dans l’esprit de Tyler depuis le mois de juillet. Mais aujourd’hui, alors qu’elle aurait dû être plus présente, plus vivante encore, elle lui échappait, voilée par une noirceur mystérieuse, une opacité aussi menaçante que la tempête qui planait sur Hong Kong.
Nous nous embarquerons pour notre rêve, se jura Tyler, levant un regard sombre sur les cieux. Rien ne se dressera en travers de notre route. Je ferai ce qu’il faudra.
A force d’amour, de volonté, il parvint à chasser de son esprit le poids mystérieux… Mais au lieu du jour or et saphir, il eut une image nouvelle, un tableau étincelant d’étoiles et de lune. A mesure que la vision se précisait, il finit pourtant par retrouver le sourire. Il retrouvait la mer, enfin, et, courant sur les vagues noires, le ruban argenté du clair de lune qu’Eve et lui suivraient vers l’horizon – et encore au-delà… vers leur rêve.
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