Perle de Lune
Sixième Partie
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23
Tour Drake
Mercredi 27 octobre 1993
– Votre dame est vraiment extraordinaire.
James darda son indéchiffrable regard de granit sur Robert McLaren. Qu’Allison Whitaker fût extraordinaire ne se discutait pas. En revanche, elle était loin d’être sa dame, quand bien même il rêvait d’elle la nuit.
A cause d’elle, les images qui le tiraient brusquement du sommeil avaient crû en horreur. Le cauchemar de Gweneth enceinte dans le brasier lui revenait toujours, mais, à présent, en courant vers l’enfer, il voyait s’y profiler deux silhouettes en flammes, deux silhouettes qui criaient son nom, quêtaient son secours… et son amour. En sauvant l’une, il condamnait l’autre à une mort certaine ; s’il ne bougeait pas, les deux femmes aimées allaient périr dans les flammes. Chaque fois, il se réveillait avant de se résoudre à un choix, mais le tourment lui restait, tandis qu’il passait le reste de la nuit à s’entraîner à un combat mortel contre l’ennemi sans visage qui lui avait tant pris.
A ce vieux cauchemar, pire encore qu’auparavant, s’en ajoutait un nouveau depuis le mois de septembre. Allison était seule dans les flammes et ses yeux ravissants s’agrandissaient d’étonnement devant le sang qui coulait à flots de sa chair méticuleusement lacérée. L’incendie n’empêchait pas James de l’atteindre ; il parvenait à l’enlever dans ses bras et il la suppliait de le laisser l’emmener à l’hôpital. Mais, à ses douces prières, la tête dorée s’entêtait à répondre par la négative et, dans son mouvement, l’éclaboussait de sang. Puis, dans un geste lent, Allison levait l’un de ses bras, et James était aveuglé par le bracelet d’argent qui annonçait la mort de la jeune femme si quiconque tentait de lui donner son sang.
James dormait moins que jamais. Parfois, il lui venait un autre songe, vision mouvante d’un regard émeraude, de joues délicates, de lèvres offertes. Ce rêve l’éveillait en sursaut aussi sûrement qu’un cauchemar, mais c’était un tourment bien différent, fait de douleur, d’amour et de désir.
Sinon en rêve, James n’avait pas revu Allison depuis qu’elle avait tranquillement refusé d’obéir à son ordre de quitter Hong Kong. Par Robert McLaren, ainsi que par le personnel de sécurité de l’hôtel, il la savait à l’abri. Rien d’inquiétant ne semblait la menacer. La police de Hong Kong était arrivée à la même conclusion que la jeune femme : le saccage de son appartement était un acte de vandalisme isolé. Néanmoins, James s’inquiétait. Aujourd’hui, bien qu’il se fût souvent entretenu par téléphone avec le détective, il avait voulu le voir afin d’en savoir davantage.
– Je sais qu’elle est extraordinaire, finit-il par répondre. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
– Elle est infatigable. Elle quitte l’hôtel chaque matin à l’aube, pour ne rentrer qu’à la tombée de la nuit. Pour ne rien vous cacher, mes hommes et moi sommes contents que les jours raccourcissent. Quand j’ai été obligé de quitter la police à la suite de ma blessure à la jambe, cette décision m’a paru
ridicule. Mais, après avoir suivi Mlle Whitaker sur les hauteurs de Hong Kong, je m’aperçois que ma jambe n’est pas aussi bonne qu’autrefois. Elle aussi souffre d’une vieille blessure.
– Que voulez-vous dire ?
– Elle se met à boiter en fin de journée. Mais cela ne l’arrête pas, jamais longtemps, même si quelquefois elle se tient parfaitement immobile, comme si elle hésitait à continuer. Mais elle repart toujours.
James se rappela l’éclat de ses yeux lorsqu’elle lui avait assuré que la chaleur tropicale soulageait ses articulations. Le ciel était redevenu clair au-dessus de Hong Kong, et il n’y avait plus une once de moiteur dans l’atmosphère. Pourtant, Allison travaillait avec encore plus d’acharnement qu’auparavant, recommençant les photos perdues et en prenant de nouvelles. Pour son livre ? Sans doute, quoique la date de livraison fût encore très éloignée. Pour le Palais de jade l’échéance la plus proche était fixée au 11 décembre et Allison honorerait ses engagements en dépit de ce qu’il avait décidé.
James brûlait d’aller la trouver, de la presser étroitement contre lui afin que le feu qui le dévorait l’enveloppe, la réchauffe, soulage ses douleurs… Voilà ce qu’il eût aimé pour lui… Et pour elle ? Il continuait de souhaiter qu’elle quitte Hong Kong. Même si la menace d’un vandale inconnu ne planait plus, restait le danger croissant qu’il représentait lui-même. Chaque jour, il lui devenait de plus en plus difficile de rester loin d’elle.
Qu’avait-il à offrir à l’adorable Allison ? se demandait-il durement. Son amour, oui, et bien davantage : ses cauchemars… sa rage… et son ennemi mortel.
– Elle ne prend jamais de repos ?
– Très peu. Elle passe presque toutes ses soirées chez elle, sans doute dans son labo, car chaque matin avant de sortir elle dépose de nouveaux négatifs au coffre. Une ou deux fois par semaine, elle voit Maylène Kwan, à l’hôtel en général, et il lui arrive de déjeuner avec d’autres amies.
– D’autres amies ? interrogea James.
Il n’avait pas voulu espionner Allison, désirant seulement s’assurer qu’elle ne courait aucun danger, mais le moindre indice d’une éventuelle menace le mettait en alerte.
– Les plus fréquentables sur la place de Hong Kong, répondit McLaren. Lady Lloyd-Ashton et Juliana Kwan.
Au nom de Juliana, James tiqua. Certes, il avait pour elle un immense respect, et au cours des mois écoulés, à mesure qu’elle devenait de plus en plus radicale dans son discours, il avait tenu à soutenir publiquement ses prises de position. En parfait accord avec les idées de la couturière, il espérait en partager le fardeau avec elle. Mieux, il aurait aimé le prendre entièrement pour lui, assumer tous les risques. Par sa nationalité britannique, James Drake était à l’abri des représailles, n’étant pas chinois, il ne serait jamais considéré comme traître à la Chine.
Juliana Kwan, si.
– Juliana Kwan, répéta-t-il dans un murmure.
Robert McLaren interpréta correctement son inquiétude.
– Je crois que la relation d’Allison avec Juliana n’a rien à voir avec la politique. Juliana est quand même la plus grande couturière de Hong Kong, en même temps qu’une contestataire courageuse. Hier, Allison a quitté la boutique Perle de lune avec un grand paquet – une robe, sans doute
– et chaque fois que les deux femmes se retrouvent à déjeuner, elles ont l’air d’avoir une conversation privée. Je mettrais ma main à couper qu’elles ne récrivent pas la Loi fondamentale !
– Juliana est-elle surveillée ?
– Absolument pas. Pourquoi le serait-elle ? Elle ne cache rien. Ses convictions comme son acharnement à les exprimer sont de notoriété publique. Par contre, quand lady Lloyd-Ashton est là, nous avons repéré un type qui ne la quitte pas d’une semelle ; quand ils ne sont pas deux.
– Eve est filée ?
– Pile. Mais quoi d’étonnant ? Elle ferait une victime idéale pour des ravisseurs. Vous imaginez le montant de la rançon ? Sir Geoffrey paierait, évidemment, mais je crois qu’il préfère empêcher qu’il arrive quoi que ce soit à sa princesse.
S’il ne s’était pas agi des fils de sa sœur, John Wu aurait fait exécuter ses neveux. Ils lui avaient menti durant près de six semaines, lui remettant sur les faits et gestes de lady Lloyd-Ashton des rapports détaillés de pure invention.
John Wu découvrit le pot aux roses tout à fait par hasard. Le 8 octobre, comme il parcourait le compte rendu hebdomadaire avant de le remettre à sir Geoffrey, son regard tomba sur la mention d’un déjeuner de trois heures qu’Ève aurait prétendument pris la veille avec Juliana Kwan. Le nom de la couturière apparaissait fréquemment dans les rapports, ainsi que celui d’Allison Whitaker. A quelques exceptions près, il semblait que l’activité de lady Lloyd-Ashton se limitait à faire des achats à Perle de lune, travailler à l’hôpital et déjeuner, soit avec Allison, soit avec Juliana.
Or, ce matin même, le quotidien Standard ne publiait-il pas un article sur une allocution faite la veille par Juliana Kwan au cours d’un déjeuner ? De deux choses l’une, ou la couturière s’était exprimée devant un groupe de banquiers au Panache, ou elle avait retrouvé la princesse de Peak Castle au Trou normand…
John Wu confondit ses neveux qui s’empressèrent de tout avouer ; certains jours, reconnurent-ils, au moins une fois par semaine, lady Lloyd-Ashton s’évaporait, purement et simplement. Elle entrait à l’hôpital ou à Perle de lune et n’en ressortait pas. Affolés, ils passaient leur après-midi à la station de trams de Garden Road, priant pour qu’elle réapparaisse et, quand elle se montrait, ils la suivaient jusqu’à son domicile en pointant l’heure précise à laquelle elle regagnait le château. Ensuite, pour meubler les heures durant lesquelles elle avait disparu, ils lui inventaient un emploi du temps fictif basé sur ce qu’elle avait fait au cours des quelques après-midi où ils ne l’avaient pas perdue…
Les neveux eurent de la chance que leur oncle ne les tue pas. John Wu lui-même eut de la chance de découvrir la supercherie avant sir Geoffrey, et il estima en avoir d’autant plus que, chaque fois, apparemment, lady Lloyd-Ashton ne s’était pas « évaporée » pour filer à l’aéroport.
D’ailleurs, elle ne disparaissait pas, réfléchit-il. Ses neveux étaient simplement paresseux et négligents. Mais il eut beau mettre ses meilleurs hommes sur la filature, lady Lloyd-Ashton leur échappa de la même manière, et pour les semaines des 9 et 16 octobre, John Wu lui-même se trouva contraint d’inventer des déjeuners fictifs avec Allison et Juliana. Pour finir, le lundi 23, ses limiers pistèrent la princesse sous un déguisement jusqu’à un immeuble de Robinson Road où elle fut accueillie par Tyler Vaughn.
Le soulagement de John Wu fut de courte durée, éclipsé par l’épreuve qui l’attendait : révéler au plus puissant taï-pan de Hong Kong la liaison clandestine de sa chère épouse…
– Il doit y avoir un problème, dit sir Geoffrey après avoir salué John Wu. D’ordinaire, vous m’adressez vos rapports par courrier. Etes-vous venu me demander davantage d’argent, la tâche de suivre ma femme se révélant tellement difficile ?
– Nous avons trouvé quelque chose.
– Dites, fit Geoffrey avec une feinte nonchalance. Je. vous offre à boire, John ?
– Non merci.
– Comme vous voudrez. Alors, allez-y. Parlez.
John Wu usa de plus de mots qu’il n’était nécessaire, comme si son verbiage pouvait adoucir le choc et atténuer la rage du taï-pan. Pour commencer, il s’attarda sur le cours ordinaire du lundi matin : l’arrivée, ponctuelle, de lady Lloyd-Ashton à l’hôpital, et les quatre heures qu’elle y avait passées auprès des enfants de la salle trois. Puis, comme s’il s’agissait d’une chose normale, il décrivit sa disparition dans les toilettes pour dames du hall de l’hôpital et sa réapparition peu après, dissimulée sous un déguisement. Il sut peindre en détail le piquant de l’accoutrement et, avec la même minutie, décrivit le trajet depuis Wanchai jusqu’à Robinson Road et de Causeway Bay à Central : le métro, descente à Pedder Street, une marche à travers Wyndham, Glenealy, Upper Albert, enfin…
Ces précisions excessives donnèrent à Geoffrey le loisir d’anticiper sur ce qu’il allait apprendre, de songer aussi que cela n’avait pas commencé deux jours plus tôt. Depuis qu’il faisait surveiller Eve, il avait pris l’habitude de s’enquérir de ce qu’elle avait fait durant ses journées hors du château. A deux reprises seulement, elle avait dit avoir déjeuné avec Allison et, bien qu’elle évoquât des visites hebdomadaires à Perle de lune, elle n’avait avoué qu’une seule fois avoir pris un repas avec Juliana. Pour s’expliquer les divergences entre les affirmations d’Ève et les rapports de John Wu, Geoffrey avait conclu qu’Eve lui mentait en lui taisant son amitié avec les deux femmes – surtout avec l’Américaine, la pilote. Maintenant, il voyait clairement où conduisait le bavardage de John Wu, et comprenait aussi que les rapports avaient été falsifiés.
Le temps qu’il apprenne le nom de l’homme pour lequel sa femme se livrait à cette partie de cache-cache, sir Geoffrey Lloyd-Ashton avait recouvré son contrôle. Mieux, il souriait.
– Eh bien, mon vieux, vous y avez mis le temps. Je crains, poursuivit-il avec un sourire presque penaud, que vous n’ayez été, sans le savoir, la victime d’un pari entre mari et femme.
– Un pari ?
– Ma princesse a beau n’être pas chinoise, elle adore le jeu. Elle avait parié avec moi qu’elle était capable de se rendre invisible dans Hong Kong, et que, même si j’engageais les meilleurs spécialistes, elle saurait leur échapper. Évidemment, je n’en avais rien cru, mais je l’ai prise au mot. Elle s’en est rudement bien sortie, non ?
– Très bien, murmura John Wu.
Son attitude confirma à Geoffrey ce qu’il avait déjà deviné : bien qu’elle n’eût été découverte que lundi, la liaison d’Ève durait depuis des semaines.
– Elle s’est beaucoup amusée, reprit le taï-pan dans un rire sonore. Elle s’est rendue deux fois à l’aéroport, et personne ne l’a remarquée au temple des Dix Mille Bouddhas, sans compter que ce n’est pas la première fois que nous mettons Tyler dans la confidence. Ne vous faites pas de souci, mon ami ! Votre secret sera bien gardé. Vos hommes restent les meilleurs de Hong Kong. Je ne révélerai à âme qui vive que ma très choyée princesse leur a damé le pion. Mais il va falloir que je lui achète ce collier de diamants et d’émeraudes dont elle avait envie… Pourquoi pas ? conclut Geoffrey avec un geste dédaigneux. Elle l’a gagné.
– En tout cas, je ne vous réclame aucun paiement, sir Geoffrey.
– Vous plaisantez !
Sur ces mots, le taï-pan prit son chéquier et rédigea un chèque d’un montant exorbitant.
– Merci, John, dit-il en le lui tendant. Cette aventure importait énormément à lady Lloyd-Ashton, et par conséquent à moi-même. Elle est gâtée, je vous l’accorde, mais qui ne la gâterait ? Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, il faut que je téléphone à mon as du déguisement pour lui annoncer que nous sommes faits… et que j’arrive au château avec son collier.
Dès que John Wu fut parti, toute trace de jovialité déserta le visage de Geoffrey. Il déverrouilla l’armoire, pressa les boutons qui déclenchaient la fouille silencieuse de sa demeure… Enfin il la trouva. Debout près d’une fenêtre, elle regardait les toits des gratte-ciel.
Fixait-elle l’immeuble où elle retrouvait Tyler Vaughn ? Cet antre du péché où elle se livrait aux gestes impardonnables de la trahison ?
Quelle erreur tu as commise, ma princesse.
Pour la première fois de l’après-midi, un sourire sincère se peignit sur les traits de Geoffrey. Il prendrait tant de plaisir à sa douleur. Il trouverait le moyen de faire mourir Tyler sous les yeux d’Ève. Mieux encore – tellement mieux : les doigts fins et pâles d’Ève presseraient la gâchette et logeraient la balle dans le cœur de son amant.
Cette vision provoqua chez Geoffrey un désir violent. Bientôt, très bientôt, il allait rentrer à Peak Castle, surprendre Ève dans sa rêverie traîtresse et l’assaillir avec une telle fougue que pas un instant elle ne se douterait qu’il connaissait la vérité.
Quel dommage qu’elle doive mourir, songea-t-il. C’eût été tellement plus amusant de la regarder souffrir après la mort de Tyler. Il avait appris, par hasard, combien la peine pouvait se révéler divertissante.
Mais Ève allait mourir. Il suffirait qu’elle souffre son martyre avant. Oh, la chose était facile. Geoffrey avait encore tout le temps de savourer sa douleur, il faisait confiance à sa très compatissante épouse pour ne pas rompre la promesse faite à une gamine chinoise. Jusqu’à aujourd’hui, il n’avait en son for intérieur éprouvé que mépris pour ces attendrissements.
A présent, il en souriait.
Grâce au cœur souffrant de Lily Kai, il jouissait d’au moins six semaines pour faire souffrir la femme infidèle. Six splendides semaines de torture et de tourment. S’il jouait correctement la partie, Ève, malgré son supplice, se cramponnerait à son espoir de fuite. Jusqu’à la fin…
Et il jouerait finement. Cette fois.
Tu vas payer ta trahison, ma princesse…
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