Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 16 sur 36

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Perle de Lune

Quatrième Partie

 

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15

 

Palais de jade

Jeudi 8 juillet 1993

 

– Bonjour, fit Sam, un sourire de bienvenue aux lèvres.

Maylène pénétrait dans son bureau, sur le chantier. Il ne l’avait pas revue depuis la réception à Peak Castle. Il n’avait pas eu besoin de la voir, tout au moins pas de nécessité professionnelle, le forage du sol ne requérant pas la contribution de l’architecte. Pas plus, d’ailleurs, que les travaux qu’il attaquait aujourd’hui : le coulage du béton entre les traverses d’acier qui assureraient les fondations du Palais de jade.

Si Maylène n’avait ce matin aucune raison professionnelle d’être là, Sam lui avait pourtant demandé de venir.

– Il y a un problème ? s’enquit-elle tout de suite après avoir répondu à son salut.

– Du tout. Je souhaitais simplement que vous constatiez que nous avançons.

– Oh… oui, c’est gentil.

Elle se dirigea vers la fenêtre, et bien qu’elle connût déjà la réponse – par James, par ce qu’elle voyait de son appartement, et par l’éclat du ciel d’où ne tombait toujours pas la pluie, elle demanda :

– Vous êtes en avance sur le planning, n’est-ce pas ?

– Largement. Comme vous.

– J’essaie de suivre votre rythme.

– Je n’aurai pas besoin avant longtemps des plans que vous m’avez adressés hier, répliqua Sam, inquiet pour elle.

A part que vous travaillez sans relâche, comment allez-vous, Maylène ?

– Bien.

En proférant ce mensonge, elle ne le regarda pas, préférant fixer le trou gigantesque creusé dans la terre asséchée.

Jamais elle ne s’était sentie plus tourmentée, plus déchirée. Elle était revenue à Hong Kong avec l’espoir qu’elle trouverait le courage de revoir sa mère – une fois le Palais de jade terminé – et à cette perspective déjà bien périlleuse, s’ajoutaient d’autres pas, d’autres gouffres à franchir, à combler.

Parfois, quand elle s’éveillait au milieu de la nuit, troublée par des rêves dont elle ne gardait pas le souvenir, elle éprouvait une envie violente d’aller bavarder avec sa sœur.

D’autres fois, un élan profond, souverain, lui chuchotait d’aller trouver le cow-boy qui était peut-être éveillé, agité, seul lui aussi.

Pendant des années, Maylène avait redouté les mots blessants qui pouvaient jaillir quand son cœur hurlait de douleur. Maintenant, elle craignait les paroles désespérées, plus terrifiantes encore, que lui soufflait un cœur assoiffé d’amour.

Tu es ma sœur, Allison, ma sœur ! Oui, c’est difficile à croire. Tu es dorée, je suis ternie. Si tu refuses toute relation avec moi, crois-moi, je comprendrai. Seulement… je voulais que tu saches que je suis fière de toi ; très fière.

Salut, Cow-boy. C’est moi. Tu as envie d’entendre encore parler des dragons de Hong Kong ? Tu semblais tellement intéressé ce jour-là, devant le port. Intéressé par les dragons

– et par moi. Je sais, j’ai fui tes yeux caressants. L’intimité me faisait peur. Mais… je me sens plus courageuse à présent.

Elle avait prudemment évité les yeux d’émeraude et le séduisant regard bleu. Car si elle ne craignait plus de laisser échapper ses hurlements de douleur, elle n’était pas sûre de savoir retenir ses élans.

Tôt ce matin, Allison et elle s’étaient croisées. Maylène se rendait à la tour Drake ; Allison, le regard brillant d’impatience, partait pour la jetée Blake afin d’y observer l’un des plus gracieux rituels de Hong Kong, l’art du tai-chi, pratiqué à l’aube par les vieux Chinois dans les parcs comme au bord de l’eau.

Leur conversation avait été à la fois enthousiaste et embarrassée, rompue par de soudains silences. Elles parlèrent du temps, combien il était merveilleux qu’il fût propice au Palais de jade, combien elles étaient occupées toutes deux par ce projet, et des heures qui passaient bien trop rapidement. A croire qu’elles cherchaient toutes deux à se justifier, à s’excuser de ne pas s’être vues. Et puis, peu avant que leurs routes ne se séparent sur Chater Road, Maylène vit tout à coup luire une expression résolue dans les yeux d’Allison, comme si elle allait lui proposer de passer un moment avec elle, malgré leurs emplois du temps surchargés.

Maylène n’en saurait rien. Alors qu’elle se promettait bravement de dire oui à tout ce que suggérerait Allison, une panique secrète vint saccager ce serment plein d’espoir. Tu sais de quoi vous parlerez, n’est-ce pas ? Du père aimant d’Allison, de l’enfance heureuse d’Allison. Et peut-être cherchera-t-elle à te faire partager sa philosophie optimiste de l’existence, sa certitude qu’il faudrait toujours être bon, jamais vicieux, jamais cruel…

Avant qu’Allison n’ouvre la bouche, Maylène déclarait abruptement qu’elle devait filer et jeter quelques idées sur le papier avant de retrouver James pour le petit déjeuner. Les sœurs s’étaient donc séparées, mais une nouvelle épreuve attendait Maylène quelques heures plus tard, car Sam lui avait téléphoné pour la prier de passer au chantier.

Elle était là maintenant, partagée entre désir et crainte, comme si elle savait que Sam Coulter était la clé de la survie même de son cœur… et à la fois le chemin qui devait indubitablement mener à sa destruction.

Elle prit une aspiration, ignorant encore ce qui, du désir ou de la crainte, l’emporterait. Quand elle reconnut l’odeur familière du tabac, la peur triompha.

– Apparemment, vous vous fichez de vos poumons, fit-elle en se retournant vers lui pour fixer froidement la cigarette qui se consumait entre ses doigts. Et les miens ? Vous n’ignorez pas les ravages causés par le tabagisme passif ?

Sam avait toujours pris garde de ne pas gêner autrui, et s’il n’avait été captivé par Maylène, intrigué par les émotions qui se succédaient dans ses beaux yeux, il eût écrasé sa cigarette dès son arrivée.

– Je vous propose un marché, Jade, dit-il doucement. Si vous-même renoncez à l’une de vos habitudes autodestructrices, j’arrête de fumer aujourd’hui. Pour toujours.

Maylène se retint de répliquer à brûle-pourpoint : « Une de mes habitudes autodestructrices ? » Elle ne savait que trop de quoi il voulait parler.

– Vous n’avez pas besoin de me dire à laquelle vous renoncez, poursuivit Sam qui commençait à sentir fortement la chaleur du mégot entre ses doigts. Cela dit, je ne détesterais pas en tirer moi aussi bénéfice, si j’arrête de fumer.

– Bénéfice ? rétorqua Maylène, cette fois à voix haute, et vite, car elle devinait bien qu’il n’éteindrait pas sa cigarette avant que l’accord ne soit conclu.

– J’aimerais vous voir plus souvent sourire au lieu de me lancer des regards hostiles. J’apprécierais donc que vous renonciez à ce qui vous fait le regard si noir, même quand je ne fume pas !

Face à un autre homme, Maylène eût bataillé : « Vous croyez que c’est quelque chose en moi qui fait que je vous adresse des regards hostiles ? Quelle arrogance ! L’idée ne vous a pas traversé l’esprit que si je vous considère avec hostilité c’est à cause de vous, uniquement ? » Elle s’abstint de prononcer ces remarques provocantes, car Sam Coulter avait entièrement raison : elle se tenait sur la défensive parce que, dans le secret de son être, des questions la taraudaient : comment est-ce que ce serait d’être touchée par lui, aimée par lui ? Et elle avait trop peur pour s’autoriser à chercher la réponse.

Une ombre inquiète passa dans le regard de Sam. Ses doigts devaient commencer à le brûler.

– D’accord ! s’exclama Maylène. Marché conclu.

Pourtant, Sam n’écrasa pas tout de suite sa cigarette.

– Un sourire… demanda-t-il avec une calme autorité. S’il vous plaît.

Elle obéit, avec un sourire tremblant qui se fit lumineux. Enfin, il éteignit son mégot.

– C’est beaucoup mieux, commenta-t-il sourdement.

Il ne la quittait pas des yeux, n’accordant pas même un regard à son index rougi. Il en aurait l’occasion plus tard, et pour le reste de ses jours. La cicatrice lui rappellerait à jamais le jour où, pour elle, il avait privé ses démons de leur seul vice. Déjà, il sentait bruire leur fureur, leur vexation, et il entendait leur promesse de ne pas se laisser étouffer. Ils trouveraient encore où lui faire mal. Déjà, ils se tapissaient dans son cœur, dans l’attente des ravages qui résulteraient de son attirance pour Maylène Kwan.

– Je vous ai…

Il fut interrompu par l’apparition soudaine de Chan Peng.

Le conducteur de travaux était flanqué de ses deux fils qui travaillaient aussi sur le chantier. Si, une heure auparavant, le père ressemblait à ses fils, tanné, noueux, solide, voilà qu’il paraissait tout à coup affaibli, malade, et son teint avait une pâleur verdâtre.

Comme les fils faisaient asseoir leur père. Sam et Maylène s’approchèrent.

– Qu’y a-t-il, Peng ? interrogea l’entrepreneur.

– Je ne sais pas, souffla le conducteur, la tête agitée d’un tremblement soudain. Ce doit être une intoxication alimentaire.

Sam voulut appeler une ambulance, mais Chan Peng refusa. Ses fils allaient le reconduire chez lui ; sa femme avait des remèdes à base d’herbes pour tous les maux possibles.

– S’il ne va pas mieux très vite, dit cependant Sam aux deux fils, il faudra qu’il consulte un médecin.

L’aîné acquiesça avant d’aider son père à se remettre debout. Au moment de sortir du bureau, le conducteur de travaux s’efforça de sourire :

– Vous y arriverez sans moi, Sam ?

– Pas sans mal, rétorqua Sam en lui rendant son sourire. Même si je suis capable de superviser le coulage du béton, j’ai besoin que vous reveniez rapidement.

– Je reviendrai, promit Chan Peng.

– Je dois m’en aller, annonça Maylène quand le père fut sorti, escorté de ses deux fils. Vous avez du béton à couler.

– Il n’est pas encore prêt. Et puis, vous ne pouvez partir avant de connaître la véritable raison pour laquelle je vous ai attirée ici.

– La véritable raison ?

– J’ai un cadeau pour vous. Pas grand-chose, précisa-t-il, face à l’inquiétude manifeste de la jeune femme. D’ailleurs, c’est plus une nécessité qu’un cadeau, quelque chose qui vous sera indispensable dès que j’aurai besoin de vous en permanence.

Besoin de vous en permanence. Sam parlait en professionnel, en entrepreneur qui requiert la disponibilité de son architecte ; cependant, la douceur de sa voix sous-entendait bien davantage. Dans le regard de Maylène, il vit chatoyer une lueur d’espoir, comme si elle aspirait à ce besoin… Puis tout à coup, il y lut le désespoir de celle qui se croit destinée à décevoir.

Il se retint de lui dire que jamais elle ne le décevrait, fidèle au vœu qu’il s’était fait : dans cette création, la plus importante de sa vie, il devait bâtir pierre par pierre, doucement, prudemment, afin de ne pas effrayer Maylène.

Avec un sourire, il alla chercher le cadeau caché sous son bureau.

– L’emballage est de Hong Kong, mais le contenu vient de San Antonio.

– Je vois que vous vous êtes renseigné sur les coutumes chinoises, Cow-boy, murmura Maylène, prenant la boîte en carton rouge vif qu’il lui tendait.

– Oui, m’dame, acquiesça-t-il.

Il était soulagé qu’elle parût heureuse et non pas offensée qu’il se soit soucié du rituel, quand bien même elle n’était qu’à moitié chinoise.

– J’ai appris qu’il fallait envelopper les cadeaux de rouge, couleur qui symbolise le bonheur et la chance.

– En effet… merci.

– Les livres m’ont encore appris autre chose : la coutume veut que celui qui reçoit le cadeau ne l’ouvre pas en présence de celui qui l’offre, sauf si celui-ci le demande. Exact ?

– Vous êtes bon lecteur.

– Donc, Jade, soyez gentille de les regarder.

– Les ?

L’inquiétude était revenue dans le regard de Maylène, incertaine quant à la nature du cadeau et mal à l’aise de devoir réagir devant Sam. Il lui fit la grâce de quelques indices :

– Il s’agit d’une paire faite sur mesure, en cuir repoussé à la main, accessoire indispensable pour patauger dans la boue, si tant est que la mousson arrive – et également pour grimper sur les poutres en acier. A partir de septembre, vous et moi passerons notre temps à crapahuter jusqu’à ce que le Palais de jade soit achevé selon nos vœux. Allez-y… ouvrez.

C’étaient des santiags, évidemment. Brun-roux, comme celles de Sam, mais flambant neuves.

– Elles sont belles, Sam.

– Pratiques, surtout. Et avec un peu de chance, à la bonne pointure. J’ai pris la liberté de mesurer l’empreinte de votre pied le premier jour où vous êtes venue ici. Il y a des chaussettes dedans, spécialement conçues pour le confort de tout cow-boy – ou cow-girl – qui se respecte.

– Vous croyez que j’ai l’étoffe d’une cow-girl ?

– Sûr, répondit doucement Sam.

Vous pouvez devenir ma cow-girl quand vous voulez.

– Si vous le désirez, ajouta-t-il.

L’espace d’un merveilleux instant, les iris vert jade prirent une teinte lumineuse.

– Je le désire, murmura Maylène.

 

Lorsque Tyler la vit depuis son bureau, il crut à une illusion, à un effet de son imagination. Au cours des semaines passées, il s’était souvent tenu devant cette fenêtre panoramique, à fixer Peak Castle qui se détachait sur le ciel, au-delà de Victoria Harbour, à penser à elle, à s’inquiéter pour elle, espérant, pour elle toujours, que son mariage fût heureux – et redoutant qu’il n’en fût rien.

Au nom de quoi ? s’était-il mille fois interrogé. Aucun époux n’aurait pu être plus attentionné que sir Geoffrey ; pour tout un chacun, il était clair qu’il aimait sa femme, qu’elle était ce qu’il possédait de plus précieux. Alors pourquoi cette tristesse quand elle ne se savait pas observée et qu’elle se croyait presque invisible ?

Tyler avait espéré, s’était morfondu, s’était demandé s’il la reverrait jamais. Et voilà que lady Lloyd-Ashton était là, loin de son château, au bord de l’eau, à contempler l’activité qui régnait sur les quais de la société Grand Prix. Cet après-midi de juillet, on déchargeait le cargo Le Mans, dernière acquisition en date dans la flotte de Tyler. Avec une délicatesse étonnante, les énormes grues vidaient le navire de ses conteneurs verts, rouges et orange, tous de la taille d’un wagon de chemin de fer.

Ève ne courait aucun danger ; elle ne se trouvait même pas sur les docks de Grand Prix, mais à côté, sur la pittoresque esplanade portuaire. La promenade bordée de réverbères partait de la jetée du Star Ferry pour finir à près de trois kilomètres à l’est, aux chantiers navals de Grand Prix, sur la baie Hung Hom. En cours de route, on passait devant tous les repères connus de la péninsule : la tour de l’Horloge, suivie du très controversé centre culturel, du chantier du Palais de jade, de l’hôtel Régent, du centre commercial du Nouveau Monde, enfin de la jetée de Tsim Sha Tsui.

Cette promenade sur le rivage était très fréquentée, et même encombrée en fin de journée. Dans la fraîcheur de l’aube, les natifs de Hong Kong adeptes du tai-chi y côtoyaient les étrangers obsédés de la forme physique qui se livraient à leur jogging. Le phénomène était si répandu parmi les clients du Régent qu’un portier ganté de blanc accueillait chaque matin les coureurs avec des serviettes. Dès le crépuscule, l’esplanade appartenait aux amants qui déambulaient paresseusement dans la tiédeur des soirs d’été.

Au plus chaud de la journée, néanmoins, l’allée était vide, et, quelle que soit l’heure – excepté pour Tyler qui demeurait au Régent et allait travailler à pied –, personne quasiment ne s’aventurait vers la zone industrielle.

Or, par ce chaud après-midi de juillet, lady Lloyd-Ashton était là, absolument seule, loin de tout regard indiscret, hormis celui de Tyler.

 

Depuis la deuxième semaine de son mariage, aussi meurtris que fussent son corps et son cœur, les lundis et jeudis, la princesse de Peak Castle apparaissait en public. Ainsi en avait décidé Geoffrey.

Parfois, Eve se promenait au hasard, visitant des temples ou des musées, mais le plus souvent son époux lui assignait un itinéraire :

– Va au marché de Jade. Achète quelque chose, une babiole, mais assure-toi que ce ne soit pas du toc. Je n’ai pas envie que tu me ridiculises.

– Tu déjeunes à une heure au Pierrot avec l’épouse dû gouverneur. Ne sois pas en retard, et si vous parlez de vos études, tu as fait les tiennes à domicile, avec une préceptrice.

– Le Dr Kingsley te recevra à trois heures. Je tiens à ce que tu reprennes la pilule. Tu t’arrangeras avec tes migraines.

Ève était heureuse de n’avoir à sortir que deux jours par semaine. En dehors de son travail bénévole à l’hôpital et de ses rendez-vous à Perle de lune, elle voyait venir les lundis et les jeudis avec un sentiment d’horreur. Certes, les gens de Hong Kong étaient délicieux avec elle, accueillants, gentils, mais elle détestait se montrer et vivait dans la peur perpétuelle de commettre un impair qui eût fâché son époux.

Geoffrey eût été averti du moindre faux pas. Plus de cinq millions de regards intrigués et admiratifs suivaient le moindre geste de lady Lloyd-Ashton. On pouvait en lire le compte rendu détaillé dans les rubriques mondaines de la presse locale. Dès le départ, sir Geoffrey avait décrété que chaque article sur sa princesse, chaque photo d’elle, devait lui être soumis avant publication. C’était là une grave entorse à la liberté de la presse de Hong Kong, mais lorsque l’homme le plus puissant de la colonie donnait un ordre, même les journalistes s’y pliaient.

Durant ces journées passées hors de Peak Castle, Eve trouvait refuge à l’hôpital, et à Perle de lune auprès de Juliana. Aujourd’hui, elle était venue se promener dans ce lieu reculé qui, lui aussi, lui semblait un abri sûr.

 

– Lady Lloyd-Ashton.

Eve se retourna.

– Monsieur Vaughn.

– Envisagez-vous de vous embarquer clandestinement ?

La plaisanterie badine parut provoquer un trouble chez la jeune femme, à croire qu’elle avait effectivement songé un jour à la fuite, avant d’oublier ce rêve audacieux et lointain.

– Venez-vous souvent ici ? reprit Tyler avec un sérieux soudain.

– C’est la première fois. J’ai déjeuné au Peninsula, puis je suis passée au chantier, et là je… je me promenais.

Elle en parlait comme d’une envie fortuite, quand c’était un élan profond, impérieux qui l’avait poussée à venir marcher ici ; et non point au nom d’un rêve de fuite oublié. C’était quelque chose de beaucoup plus dangereux… et bien plus merveilleux.

– Je vous en prie, appelez-moi Eve, fit-elle en croisant le regard dangereux et merveilleux.

– Alors, appelez-moi Tyler. Eve, c’est le diminutif d’Evangéline ?

– Non, Eve tout court. Mais j’aime beaucoup Evangéline.

– Moi aussi. Ce prénom vous va bien.

– Merci.

Une fois encore, il avait dû dire ce qu’il ne fallait pas, car à la lueur d’espoir qui avait passé dans les yeux saphir de la jeune femme succéda un nouveau trouble.

– Vous ne travaillez pas à l’hôpital aujourd’hui ?

– Je n’y suis que le lundi matin.

– Vous aimez travailler là-bas, n’est-ce pas ? demanda Tyler qui se rappelait la remarque de Cynthia qui avait prétendu que lady Lloyd-Ashton faisait cela pour se montrer.

– Oh, oui.

Comme par magie, le trouble avait disparu de l’étonnant regard qui brillait maintenant de bonheur.

– J’irais tous les jours si…

Elle s’interrompit brusquement.

Si quoi ? s’interrogea Tyler. Si vos journées n’étaient pas prises par des choses plus importantes, par exemple prendre le thé ou déjeuner avec d’autres épouses de taï-pans ?

Non. Le lumineux regard lui disait avec éloquence que peu de rendez-vous – sinon aucun – comptaient autant que ses matinées à l’hôpital.

Alors… Si quoi ? Si Geoffrey vous y autorisait ? A cette pensée stupéfiante en succéda une autre, plus étonnante encore : si vous étiez ma femme, Evangéline, et si je savais que quelque chose peut faire briller tant de joie dans votre regard, je remuerais ciel et terre pour vous le donner.

Ma femme. Jusqu’à présent, ces deux mots associés n’avaient pas figuré au dictionnaire personnel de Tyler Vaughn. Et voilà qu’avec elle, par elle, ils apparaissaient.

– Si quoi, Eve ? interrogea-t-il de la voix la plus douce qu’il ait jamais eue.

Peut-être fut-ce cette douceur, cette intimité, ou peut-être devina-t-elle sa pensée stupéfiante – et défendue. Tyler n’en sut rien. Il sut seulement que, très soudainement, Eve détourna la tête vers le port, vers les eaux éclaboussées d’or par le soleil.

Il fallait qu’elle regarde ailleurs, parce que… parce que brusquement elle avait éprouvé le besoin désespéré de confier à cet homme toutes les douleurs et les hontes qu’elle cachait.

Et si elle le faisait ? Si elle avouait que Geoffrey ne l’avait désirée que pour sa ressemblance avec un beau fantôme rebelle ? Qu’il n’avait jamais connu les secrets de son cœur, ni ne s’en était soucié ? Que se passerait-il alors ?

Rien, songea-t-elle. Rien ne peut arriver… Geoffrey ne me laissera jamais partir.

– Il est tard, murmura-t-elle aux flots dorés.

Trop tard pour moi, trop tard pour nous.

– J’y vais, reprit-elle, ramenant les yeux vers Tyler, mais sans oser soutenir son regard. Je suis enchantée de vous avoir revu, Tyler.

– Moi aussi, Eve.

Il la regarda s’éloigner, pour retourner vers son château… et vers l’homme qui, peut-être, n’avait pas à cœur de la rendre heureuse. Grande, droite, royale, elle tenait haut sa tête charmante, et toute son attitude n’était que perfection. Mais, imperceptiblement, il semblait qu’elle traînait un poids et que son corps fragile luttait de toutes ses forces pour ne pas être écrasé.

– Evangéline.

Ce ne fut qu’un chuchotement dans la brise, brûlant pourtant.

Un instant tout s’arrêta pour Tyler, le clapotement doré, le souffle du large, son cœur affolé. Enfin, elle se retourna, dans un mouvement qu’il vit comme au ralenti, volute gracieuse d’une ballerine… éclosion d’une fleur fragile sous la caresse du soleil.

– Venez faire du bateau avec moi.

– Quand ?

– Quand vous voudrez, reprit Tyler, s’approchant d’elle, franchissant consciemment la frontière de l’interdit. Aujourd’hui, demain, plus tard. Quand vous voulez.

L’émotion qui passa alors dans les yeux d’Eve, mélange d’espoir et de désespoir, rappela à Tyler ce moment, au cours du dîner à Peak Castle, lorsque Geoffrey avait déclaré que sa femme aimerait monter en avion avec Allison – mais ne le pouvait pas.

– Vous n’avez pas peur de voler, n’est-ce pas ?

– Non.

– C’est lui qui ne veut pas.

– C’est lui.

– Venez faire du bateau avec moi, Evangéline Nous volerons sur les vagues.

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