Perle de Lune
Chapitre 33
Palais de jade
Samedi 11 décembre 1993
Le vacarme était stupéfiant. Les murs du Palais de jade étaient épais, bien isolés, et le verre avait été spécialement conçu pour résister aux tempêtes les plus terribles ; pourtant on aurait dit qu’un train de marchandises traversait la pièce à pleine vitesse.
Le plus étonnant était que Maylène dormît si paisiblement. Sam l’avait installée dans une alcôve écartée, loin de l’immense baie vitrée. Dans la pire éventualité, le verre était censé se fêler et non se briser. Sans douter de l’excellente qualité du matériau, Sam se demandait néanmoins s’il avait été mis à l’épreuve d’une force aussi violente.
Lorsque Maylène remua, pour la première fois en près de cinq heures, il pensa qu’elle n’allait pas se réveiller, mais les longs cils noirs frémirent, se soulevèrent.
Les yeux vert jade semblaient plus brillants encore, et un sourire s’esquissa sur ses lèvres quand, scrutant la pénombre, elle découvrit son compagnon.
– Salut, dit-il.
– Salut. Qu’est-ce que c’est que ce vacarme ? Le typhon ?
– Le prélude au typhon. A moins qu’il ne prenne encore de la vitesse, il ne frappera pas Kowloon avant une heure.
– Il est si tard ? Presque minuit ?
– Presque. Tu as très bien dormi. Tu en avais besoin. Comment te sens-tu ?
– Reposée.
Plus forte aussi, et vaillante, ajouta-t-elle mentalement, quittant son nid douillet pour s’approcher du cow-boy.
Elle l’avait presque rejoint, quand les lumières s’éteignirent.
– Oh, Sam, regarde, murmura-t-elle. Regarde la fenêtre.
Oui, il savait. Voilà un moment qu’il voyait des rigoles strier horizontalement la vitre. Les vents semblaient ne pas obéir aux lois de la gravité, et l’effet stupéfiant de ces pluies torrentielles qui ne touchaient pas terre était encore rehaussé par le frémissement des lumières de la ville en contrebas.
Se retournant, Sam s’attendait à voir de nouveau l’étonnant ballet de vent, de pluie et de couleur. Ce qu’il découvrit surpassait tout : la vitre elle-même était incandescente ; comme ridé par le vent, le verre dégageait sa propre lumière, une lumineuse alliance d’émeraude et de jade.
Presque intimidée, Maylène s’avança vers la vitre. Elle était Dorothy, et la baie vitrée brillait comme la Cité d’émeraude au pays d’Oz.
– C’est le meilleur verre au monde, commenta Sam en venant auprès d’elle. Mais nous allons peut-être essuyer les vents les plus violents que la terre ait connus.
– Je n’ai pas peur, fit Maylène, souriante, tendant une main gracieuse vers la fenêtre. C’est incroyable, non ? Tu vois comme moi les deux couleurs qui rivalisent d’éclat ?
– Je vois, acquiesça doucement Sam. Mais j’ai déjà assisté à ce phénomène… Je ne parle pas de ce soir pendant que tu dormais. Tu ne le sais peut-être pas, mais ce verre est précisément de la couleur jade de tes yeux. Et sans doute ne sais-tu pas non plus que, lorsque tu es heureuse, des éclats émeraude s’allument dans tes yeux de jade. Regarde-moi, Jade.
Elle obéit à l’ordre tendre. Et quand ses beaux yeux rencontrèrent ceux de Sam, il y vit chatoyer ensemble le jade et l’émeraude.
– Es-tu heureuse en ce moment, Jade ? Es-tu contente d’être là ?
– Oui.
C’est ici ma place, ici que je me sens chez moi… avec toi.
Les mains gracieuses, qui tout à l’heure s’étaient tendues vers la vitre pour toucher l’étrange illusion de couleurs, se tendaient à présent vers Sam.
Oh… elle savait que Sam Coulter, lui aussi, était une illusion. Mais pour l’heure, ses yeux bleu nuit lui promettaient la plus magnifique des illusions, toute une nuit d’amour, avec lui.
Avec douceur, Sam prit dans les siennes les mains qui se posaient sur son torse, les noua autour de son cou, puis il encercla tendrement la taille de la jeune femme.
– Danse avec moi, Jade.
Leurs corps tout proches se mirent à osciller. Dehors, le typhon grondait avec une force croissante, dans des rafales de plus en plus féroces. Mais Sam et Maylène entendaient un son tout différent et ils évoluaient sur la musique joyeuse de leurs cœurs, unis dans la splendeur de leur amour.
– Fais-moi l’amour, Sam, murmura Maylène.
L’impression l’avait saisie soudain que Sam projetait simplement de la border à nouveau dans son nid douillet.
– Tu crois ? s’enquit-il doucement. Je ne veux pas te faire mal.
– Tu ne me feras pas mal.
Elle avait raison. Il fut attentionné, d’une tendresse exquise avec la femme fragile qui avait récemment donné tant d’elle-même pour sa sœur. Mais la passion de Maylène, l’amour de Maylène étaient plus forts que son corps ; la douceur merveilleuse de Sam l’épuisa. Elle s’endormit dans ses bras sans entendre les mots d’amour qu’il lui murmurait.
Sam écouta dehors la tempête qui hurlait, déchaînée, pour avertir que là où elle passait, bientôt, très bientôt, ce serait peut-être la fin du monde. Non, songea-t-il, pour nous le monde commence à peine. Il décida de rester éveillé toute la nuit, afin de veiller sur Maylène tandis qu’elle dormait. A plusieurs reprises cependant, la jeune femme sortit du sommeil, remplie de désir, et elle l’accueillit avec des soupirs de joie absolue.
L’électricité revint à l’instant même où une pâleur rosée dans le ciel annonçait l’aube. Avec le retour du courant, une étonnante foule de bruits courut dans la ville : éclairages, ascenseurs, chaudières reprenaient vie. Maylène était lovée contre Sam. Quand il sentit que les bruits l’avaient réveillée, il attendit qu’elle se tourne vers lui, le réclame à nouveau.
Durant la nuit, ils s’étaient aimés dans les ténèbres, car l’éclat luminescent de la baie vitrée n’atteignait pas l’alcôve. Maintenant, enfin, ils pourraient se voir pendant l’amour. Il plongerait dans les beaux yeux de jade et d’émeraude, et dans les siens Maylène lirait son amour.
Maylène ne se retourna pas. Tout au contraire, avec des mouvements prudents, silencieux, destinés à l’évidence à ne pas le réveiller, elle quittait leur nid d’amour et commençait à se vêtir. En quelques secondes, elle redevint la cow-girl – bien qu’elle n’eût pas enfilé ses bottes, et que ses cheveux emmêlés se répandissent librement en boucles soyeuses. Elle n’allait pas prendre le temps de les natter, comprit subitement Sam. D’ailleurs, elle prenait ses santiags à la main afin de s’éclipser sans bruit.
La colère s’empara de Sam.
– Où vas-tu ?
Le corps svelte, qui, toute la nuit, avait dansé avec lui, se donnant au sien avec tant de grâce et tant d’amour, se raidit soudain. Au lieu de faire volte-face, Maylène resta immobile devant la fenêtre. Quelques heures plus tôt, le verre s’était embrasé pareillement à ses yeux et, à présent, il était redevenu transparent, semblable à n’importe quel panneau vitré.
– Je ne vois pas de Star ferries, mais les sampans sont déjà nombreux dans le port. Je veux trouver James, lui dire que le Palais de jade a survécu au typhon.
La voix de Maylène mourut en proférant ce mensonge manifeste. Personne n’avait besoin d’aller prévenir James Drake que son hôtel avait tenu, qu’il n’était donc pas bâti sur des sables mouvants. Dès l’instant où il regarderait de l’autre côté du port, James saurait. Et il allait regarder. Tout Hong Kong allait regarder.
Mais de quelle vérité arguer pour répondre à Sam ? Maylène n’avait qu’une vérité au cœur – je t’aime – mais quelques instants seulement avant l’accident d’Allison, Sam lui avait clairement signifié ce qu’il désirait d’elle : une ultime nuit de passion, rien de plus, après laquelle ils ne se reverraient jamais.
– Tu n’auras probablement aucun mal à récupérer tes deux prochains chantiers.
– Probablement, répondit Sam avec flegme, alors qu’il avait le cœur en lambeaux.
Pourquoi Maylène avait-elle décidé de passer la nuit au Palais de jade ? S’il s’était convaincu que c’était parce qu’elle lui faisait confiance, parce qu’elle l’aimait, il en doutait à présent. N’avait-elle pas plutôt eu envie d’épicer ses plaisirs, de savourer une étreinte dans la violence des éléments déchaînés ?
– Je suppose que l’aéroport ne va pas tarder à rouvrir, reprit-elle en s’adressant à la baie vitrée transparente comme le cristal. Tu pourras quitter Hong Kong aujourd’hui.
– Sans doute.
Il fallait qu’elle s’en aille avant qu’il ne l’entende pleurer.
– Bon, alors adieu, Cow-boy.
– A un de ces jours, Jade.
Par la fenêtre, il la regarda gagner l’esplanade et grimper à bord d’un canot à coque vernie qui se balançait le long de la digue. Un calme plat régnait sur Victoria Harbour en ce matin d’hiver. Lisses comme un miroir, les flots avaient oublié leur colère.
Maylène ne jeta pas un regard en arrière. Quand elle fut à mi-chemin de l’île, le poing de Sam se desserra, juste le temps de se refermer sur l’un des cendriers en marbre de Florence.
Eût-il réfléchi, il aurait reconnu la folie de son geste, et sa futilité. Mais Sam n’avait plus sa raison, seulement la rage au cœur. Pour une fois, il allait permettre à la violence qu’il tenait prisonnière en lui depuis tant d’années de s’échapper.
Il aurait toute sa vie désormais pour se punir d’être tombé amoureux de Maylène Kwan – et il n’y manquerait pas. Il resterait toujours en lui assez de violence.
Pour la première fois pourtant, Sam Coulter choisit une cible extérieure à lui-même : la vitre à la transparence de cristal qui, cette nuit, avait été leur clair de lune.
Au moment où il lançait le marbre contre la fenêtre, il se moqua de lui-même. Le verre n’aurait pas une rayure, et le cendrier retomberait sur l’épaisse moquette.
Effectivement, le cendrier en marbre retomba, et les qualités tant vantées du matériau se révélèrent exactes : même face à la pire violence des éléments, le verre pouvait se fêler, mais non se briser.
Toute la nuit, la nature s’était acharnée pour marquer même d’une griffure le verre teinté couleur de jade… et elle avait échoué. La colère de Sam surpassait le terrible typhon.
Sous ses yeux apparurent non pas une mais des milliers de minuscules fêlures, comme une gigantesque toile d’araignée vert émeraude et vert jade qui se détachait sur le rose du ciel.
Sam attendit une heure avant d’effectuer à son tour la traversée du port ; il ne désirait pas rencontrer Maylène. En revanche, il tomba nez à nez avec James.
Les deux hommes retournaient aux Alizés pour la première fois depuis le typhon. Aucun n’était rasé, aucun n’avait dormi, mais si Sam souffrait intérieurement du pire déchirement, James était couvert de sang.
– Que s’est-il passé ? interrogea Sam tout de suite inquiet pour les deux sœurs. Allison ?
– Allison va bien, le rassura James. C’est le sang de Tyler.
Tandis qu’ils traversaient le hall de l’hôtel en direction de l’ascenseur, James fît à son compagnon un bref résumé de ce qui s’était passé à Peak Castle.
– Nous avons dû attendre quatre heures du matin avant que les vents se soient suffisamment calmés pour nous permettre de descendre la montagne. Tyler avait déjà perdu énormément de sang – beaucoup trop – mais il est maintenant à l’hôpital et, d’après les médecins, il devrait s’en sortir. Cela dit, il ne remarchera pas avant un moment. Il va falloir débarrasser sa jambe de tous les débris d’os et y placer une tige d’acier.
– Quand ont-ils prévu l’opération ?
– Ce soir, à condition que sa numération sanguine se soit stabilisée.
– Il est conscient ?
– Pas un instant il n’a perdu conscience, fit gravement James.
Par amour, songeait-il. Tyler n’avait pas cru qu’il survivrait, et il avait tenu à rester avec Eve, pour lui dire son amour aussi longtemps qu’il en serait capable.
– Je vais le voir avant mon départ.
– Tu t’en vas aujourd’hui, Sam ?
– Si je peux trouver une place dans un avion. James, il faut que tu saches… ce qui est arrivé à la fenêtre de la suite impériale n’a rien à voir avec le typhon. Je paierai le remplacement de la vitre.
D’un geste, James écarta plus ample explication.
– Tu es déjà allé à l’hôtel ?
– J’y ai passé la nuit. Ainsi que Maylène.
– Tu l’as donc vue ce matin. Elle va bien ?
– Maylène ? rétorqua Sam avec amertume. Oh, oui, elle se porte comme un charme.
Peu avant que la vedette n’atteigne la jetée Blake sur l’île de Hong Kong, Maylène glissa la main dans la poche de son jean pour voir combien il lui restait d’argent. La veille, prévoyant qu’il lui serait difficile de convaincre un marin de l’emmener à Kowloon sur les flots déchaînés, elle avait pris tout l’argent liquide qu’elle possédait dans son appartement. Malgré ce que lui avait coûté la traversée jusqu’à la péninsule, elle avait encore quelques billets de cent dollars. Elle en sortit deux.
– Vous pouvez m’emmener au port d’Aberdeen ? demanda-t-elle en cantonais. Je vous paie deux cents dollars.
C’était un prix honnête, mais on était à Hong Kong, et même après un typhon, le marchandage était de rigueur.
– Quatre cents, jeta le patron du bateau.
– Trois cents, offrit Maylène.
L’homme sourit, satisfait du marché.
– Va pour trois cents.
Dès que Maylène lui eut donné l’argent, il mit le cap sur Aberdeen.
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