Perle de Lune
Chapitre 29
Hôtel les Alizés
Vendredi 10 décembre 1993
– Miss Whitaker ? Ici Alex, l’assistant de Mme Leong.
– Oui ?
– M. Drake vous propose de le retrouver à dix-sept heures cet après-midi devant la tour Drake. Il aimerait que vous preniez sa Jaguar et que vous l’emmeniez à Aberdeen dîner sur l’eau. Cela vous paraît-il possible ?
– Oui, absolument, fit Allison avec un sourire amoureux.
James s’était levé à l’aube, à l’issue d’une nuit où ils n’avaient pas dormi. Elle s’était dit que James aurait mille problèmes à affronter dans la journée, qu’ils ne se reverraient pas avant minuit. Malgré tout, il choisissait de tenir aujourd’hui la promesse qu’il lui avait faite lors de la réception à Peak Castle. D’accord, elle conduirait la Jaguar sur les quelques centaines de mètres qui séparaient l’hôtel de la tour, mais ensuite elle lui laisserait le volant. Elle n’avait rien à prouver à l’homme qu’elle aimait, et si James conduisait, ils pourraient se tenir la main en toute sécurité.
– C’est parfait, ajouta-t-elle.
– Bien. Je lui transmets votre réponse. Oh… une dernière chose : M. Drake m’a demandé de vous rappeler de ne surtout pas oublier d’attacher votre ceinture de sécurité.
A 16 h 45 précises, Allison franchissait la porte à tambour des Alizés. Au même instant, Maylène pénétrait dans l’ascenseur dans lequel se trouvait déjà Sam Coulter, seul.
– Oh !
Un sourire moqueur se dessina sur les lèvres sensuelles de l’entrepreneur.
– Entre, Maylène. Nous trouverons bien quelque chose à nous dire pendant quarante-huit étages.
Les ascenseurs de l’hôtel étaient rapides, se dit Maylène, la descente serait brève. Simplement une éternité d’intimité avec les yeux bleu nuit qui la dévoraient, séduits et méprisants tout à la fois.
– Je te croyais reparti au Texas ?
– C’est ce qui était prévu. Mais la tempête sévit en Californie ; je ne peux pas partir avant demain.
Son haussement d’épaules nonchalant dissimulait bien son vif agacement de se retrouver coincé à Hong Kong, alors qu’il avait besoin d’être à San Antonio.
– Peut-être pourrions-nous nous retrouver ce soir, Jade. En souvenir du passé ? Tu peux venir chez moi.
– Tu parles comme si tu n’avais rien de mieux à faire.
– C’est la vérité. Je ne peux pas m’attaquer à mon prochain détournement de fonds avant d’être rentré au Texas, et même là-bas ce sera un peu rude. Actuellement, personne ne se précipite pour m’engager. Mieux, les deux chantiers que j’avais en perspective m’ont été retirés.
– Je suis désolée, murmura Maylène. Désolée aussi que tu t’imagines que je doute de toi.
– Alors, Maylène, qu’en dis-tu ? Nous boirions du champagne, je t’apprendrais à fumer… Une chose en entraînant une autre, tu pourrais même me dire qui tu es en réalité. Ce serait amusant, et d’ailleurs qu’as-tu à perdre ? Passé cette nuit, tu ne me reverras jamais.
Maylène se demanda s’il avait déjà bu, mais ce qu’elle lut dans le regard bleu indubitablement sobre lui parut autrement plus dangereux. Sam Coulter était tout bonnement en rage. Des années auparavant, quand Garrett Whitaker l’avait sauvé du naufrage, Sam avait fait vœu de changer de vie, de devenir quelqu’un qui vaille la peine qu’on le sauve. Il y était parvenu. Et maintenant tout ce pour quoi il avait si durement lutté lui était ravi. Sa fureur présente était aussi violente et glacée que la tempête dans laquelle il avait failli périr.
– Tu m’effraies, Cow-boy.
En réponse à ces mots murmurés, la colère s’apaisa dans les yeux de glace. Pour Maylène seulement.
– Sache que pour rien au monde je ne te ferais de mal, Jade, fit-il d’une voix sourde.
La porte de l’ascenseur s’ouvrit, une autre personne entra et la descente s’acheva dans le silence.
– Es-tu joueuse ? demanda Sam à Maylène, comme ils se dirigeaient vers le tambour.
– Non.
– Si tu venais quand même à Macao avec moi ce soir ? Je t’apprendrais à jouer au vingt-et-un. Et à gagner !
Instant tentateur. Maylène se laissa aller à imaginer une soirée au casino avec Sam. Elle serait assise à la table de jeu, il serait debout derrière elle, les mains doucement posées sur ses épaules nues, et des lèvres il lui effleurerait la tempe en lui chuchotant ce qu’elle devait faire : doubler sa mise, tirer une carte, passer son tour.
Elle jouerait l’argent de Sam, des milliers de dollars dans chaque main, peut-être des dizaines de milliers. Quand elle gagnerait, elle lirait une satisfaction paisible sur son visage. Et quand elle perdrait, quand elle tournerait vers lui un regard d’excuse anxieuse ? Le demi-sourire sensuel lui répondrait et, d’un clin d’œil, il lui enjoindrait de ne pas s’affoler… Car au bout du compte, il gagnait toujours.
Ce soir, Sam Coulter serait farouche, téméraire, furieux.
Et demain ?
– Tu vas essayer de convaincre les gens qui ont annulé tes deux prochains contrats de changer d’avis, n’est-ce pas ?
– Et comment ! Je vais me battre comme un beau diable.
Demain, Sam Coulter bataillerait pour sauver ses rêves.
Mais ce soir, elle seule existerait – si elle le voulait. Maylène savait qu’il ne lui promettait rien de plus et rien de moins qu’une nuit de plaisir, de passion débridée, de désir fougueux. Elle savait aussi que, pour cette nuit-là, n’importe quelle femme ferait l’affaire.
Pour rien au monde je ne te ferais de mal, avait-il dit, et malgré la violence qui émanait de lui, Maylène savait qu’il respecterait cette promesse. Sam ne lui ferait aucun mal – pas physiquement. Cette nuit, la nuit de ses rêves brisés, la nuit où il aurait désespérément besoin de combler son vide intérieur, il serait d’une tendresse avide et exquise.
Et demain il s’en irait, elle ne le reverrait jamais… C’était encore une pulsion autodestructrice que de réfléchir à sa proposition. D’ailleurs, elle avait un autre projet pour ce soir, aussi destructeur peut-être : celui de voir sa mère.
Maylène n’avait pas fermé l’œil de la nuit, et, tout le jour, elle avait erré dans Hong Kong. Son corps était fatigué, mais elle tenait le coup. Elle tenait grâce à sa volonté, qui lui donnait l’énergie d’aller de l’avant, vers la plus importante des destinations qui lui restait encore inconnue.
S’agissait-il du Coliseum ? s’interrogeait-elle. L’événement se produirait-il là-bas ? Juliana la trouverait-elle, malgré la foule ? Les yeux brillants d’amour – de pardon, aussi –, implorerait-elle sa fille de la rejoindre dans sa courageuse croisade pour la liberté ?
Sa véritable destination était-elle bien Macao, où elle se risquerait, une dernière fois, à aimer Sam ?
Ou alors cette agitation qui ne la quittait pas la poussait-elle vers un autre destin ?
Allison sourit au chasseur ganté de blanc qui arriva avec la Jaguar. Il mit le frein à main, puis, laissant tourner le moteur, sortit du véhicule et tint la portière, tandis que la jeune femme s’installait au volant.
Elle avait hâte de rouler, hâte de rejoindre James, mais le respect envers ceux qu’elle aimait lui imposait la prudence. Sa sécurité était désormais plus importante que jamais, car aujourd’hui un homme qui avait autrefois perdu une femme aimée autorisait son cœur à aimer de nouveau.
Elle étudia attentivement le tableau de bord, trouva les commandes du klaxon, du clignotant et – indispensable par ce temps humide – des essuie-glaces. Elle régla le rétroviseur et débraya afin d’essayer toutes les vitesses.
Enfin, elle fut prête ; il ne restait que l’ultime recommandation de James : ne pas oublier de s’attacher. La ceinture de sécurité bouclée, elle s’apprêtait à débloquer le frein à main quand elle aperçut Maylène et Sam.
Spontanément, elle détacha sa ceinture, bondit hors de la voiture et marcha vers le couple.
– May…
Le prénom de sa demi-sœur se perdit dans le fracas de l’explosion de la rutilante Jaguar. Des morceaux de tôle volèrent, suivis par des flammes vives qui montèrent plus haut encore à l’assaut du ciel, dans des volutes de fumée grise.
– Allison !
Sam et Maylène se précipitèrent vers la jeune femme qui gisait à terre, sans mouvement, en sang. Avec une force terrible, le souffle de la déflagration l’avait projetée loin de l’enfer. Loin du brasier.
– Allison, appela Maylène, s’agenouillant pour caresser le visage pâle. Allison, je t’en supplie.
Les yeux d’émeraude s’ouvrirent, un ravissant sourire effleura les lèvres couleur de cendre.
– Maylène, murmura Allison d’une voix lointaine. James et moi allons nous marier. Nous aimerions que tu sois notre demoiselle d’honneur.
Elle perdit conscience avant d’entendre la réponse. Maylène continua de lui parler. Dans un doux chuchotement, elle lui dit combien elle l’aimait, quel merveilleux mariage ce serait, combien James avait de la chance, qu’il était l’homme le plus heureux de la terre.
Tandis qu’elle berçait Allison et que le personnel de l’hôtel cherchait du secours, Sam tenta d’empêcher la mort de la blessée. La pâleur livide du jeune visage disait assez qu’elle perdait du sang, beaucoup de sang. S’il pouvait trouver une cause externe à l’hémorragie, il suffirait d’un garrot…
Il eut beau chercher, rapidement mais sans brusquerie, sur les membres inanimés, son examen ne révéla aucune blessure apparente. Extérieurement, Allison ne souffrait que d’égratignures, de plaies superficielles dues à la violence de sa chute. Elle saignait de l’intérieur et chacun de ses battements de cœur la rapprochait inexorablement de la mort.
Le hurlement aigu des sirènes se fit entendre… suivi d’un cri plus grave, rauque, angoissé, primitif.
– Allison !
Maylène leva les yeux vers le visage ravagé de James. Quand il s’agenouilla, leurs mains se touchèrent. Il avait besoin de serrer dans ses bras la femme qu’il aimait, de lui murmurer son amour. Maylène lui céda la place, mais continua de caresser sa sœur tout en expliquant doucement :
– Elle était dans la Jaguar, prête à démarrer, mais quand elle nous a vus, elle est ressortie et… la voiture a explosé, James, murmura-t-elle, encore incrédule. Explosé… comme ça.
– Allison… dans la Jaguar ? répéta-t-il dans un cri de détresse et de rage.
Allison s’était trouvée dans sa voiture, comme Gweneth s’était trouvée dans son lit, et les flammes et la fumée dévoraient maintenant le ciel, comme cette nuit au pays de Galles. Si Allison était restée dans la carcasse carbonisée du véhicule, il s’y serait précipité, pour tenter de la sauver, quand bien même c’était impossible. Par miracle, Allison était là, loin de la tôle calcinée, et elle vivait encore.
Elle va vivre, hurla le cœur de James. Elle vivra.
– Elle est restée consciente quelques instants, reprit Maylène.
Son cœur hurlait, de plus en plus fort à mesure que l’atroce réalité s’imposait à James comme à elle : le visage d’Allison était de plus en plus blafard.
– Elle m’a dit que vous alliez vous marier et m’a demandé d’être sa demoiselle d’honneur. Je le serai, James… Ce sera le plus merveilleux mariage de tous les temps.
– Oui, souffla James en s’adressant à celle qu’il aimait.
Des lèvres, il caressa la tempe d’Allison et il lui fallut tout son amour pour chasser la peur de sa voix. La peau de la jeune femme devenait si froide…
– Tu m’entends, mon amour ? Notre mariage sera merveilleux, mais pas autant que la vie que nous aurons ensemble. Je t’aime, Allison. Bats-toi, mon amour. Je t’en supplie, bats-toi.
– Nous l’emmenons au bloc opératoire, déclarait le Dr Paméla Lau, sept minutes après qu’Allison eut été transportée aux urgences. Elle souffre d’une hémorragie interne, probablement à la rate. L’un d’entre vous connaît-il son passé médical ? Son bracelet nous met en garde contre une transfusion sanguine.
Maylène, James, Sam, tous savaient de quoi il retournait. Allison s’était confiée à sa sœur et à l’homme qu’elle aimait. Sam avait été mis au courant par Garrett Whitaker.
Ce fut James qui répondit à la question du chirurgien. A l’annonce qu’une transfusion risquait d’être fatale, le Dr Lau répliqua, avec une gravité égale à celle de James :
– Je ne pense pas qu’elle survive autrement.
– Vous allez pourtant stopper l’hémorragie interne.
– Oui, mais elle a déjà perdu tellement de sang que son cœur commence à faiblir. Pour l’instant, il s’active aussi vite qu’il le peut pour pomper le peu de sang dont il dispose. Nous devons la transfuser, nous n’avons pas le choix. Il ne nous restera qu’à parer du mieux possible à toute réaction fâcheuse.
– Vous le pouvez ?
– Nous essaierons.
Maylène prit alors la parole, dans un cantonais rapide. Quand elle se tut, le Dr Lau expliqua, en anglais, à Sam et James :
– Elle vient d’offrir de donner son sang.
– Prenez le mien, rétorqua aussitôt Sam. Je suis du groupe O, donneur universel, et vous pourrez m’en prendre plus qu’à Maylène.
Il tourna vers cette dernière un regard éloquent, qui lui disait en silence la raison la plus importante de toutes : je ne vais pas te laisser faire cela, Jade. Je ne vais pas te laisser passer ta vie à te reprocher la mort de ton amie.
– Prenez mon sang, docteur, conclut-il sans quitter le regard vert.
– Impossible, intervint sourdement James qui comprenait le cantonais et bien davantage encore. Le docteur ne peut se servir ni de ton sang ni du mien, Sam. Pas si elle peut utiliser celui de Maylène.
– Je ne veux pas qu’Allison sache, James, pria Maylène avec la même urgence dans son anglais châtié que celle qu’elle avait eue dans son cantonais musical. Elle ne devra jamais savoir.
– Moi, j’ai besoin de savoir, fit doucement Sam. Maylène ? James ?
Ce fut Maylène qui répondit, Maylène qui révéla à Sam Coulter ce qu’il avait toujours voulu savoir : qui elle était réellement derrière son masque.
– Allison est ma sœur. Je suis aussi la fille de Garrett Whitaker.
Grâce à cet aveu, Sam, comme James, commença à comprendre les peurs secrètes et la bouleversante vulnérabilité de cette femme à la personnalité complexe dont il était tombé amoureux. Il lui faudrait du temps pour mesurer toutes les implications, et il s’y attellerait plus tard – avec elle, il l’espérait. Mais pour l’heure, sa priorité ¿tait de protéger Maylène de souffrances plus grandes.
– Raison de plus pour que tu ne le fasses pas, dit-il tendrement, soutenant le regard déterminé de la jeune femme.
Il continua à l’adresse du chirurgien :
– Quand Garrett Whitaker m’a prévenu qu’Allison ne pouvait subir de transfusion, il a précisé que son propre sang, ainsi que celui des grands-parents d’Allison, avait été testé. Il s’est avéré que leur sang risquait de provoquer les réactions les plus dangereuses. Le sang de Maylène risque fort d’avoir les mêmes conséquences, non ?
– Pas nécessairement, rétorqua le médecin, soudain aussi déterminée que Maylène. En fait, la sœur d’Allison est incontestablement son meilleur espoir.
Juliana avait appelé Garrett au Peninsula à trois reprises dans les deux heures qui avaient suivi leur dernier baiser à la boutique Perle de lune. Des coups de fil brefs, moments de joie pure volés entre deux rendez-vous. La dernière fois qu’ils s’étaient parlé remontait à dix minutes. Juliana avait assuré que c’était son dernier appel, leurs derniers mots d’amour avant la fin du meeting. Dans moins de cinq minutes, elle partirait préparer le programme de la soirée avec les autres intervenants.
Garrett décida de sortir se promener, et il allait ouvrir la porte quand la sonnerie du téléphone retentit de nouveau. Il répondit avec un sourire dans la voix – pour elle.
Ce n’était pas Juliana qui l’appelait. Mais Sam. La permanence téléphonique de Garrett à Dallas lui avait fourni le numéro où l’on pouvait joindre ce dernier à Hong Kong.
– Allison a eu un accident, Garrett. Elle souffre de blessures internes qui requièrent une opération d’urgence. Elle est en route pour le bloc. Les médecins affirment qu’elle a absolument besoin de sang.
– Elle ne peut pas en recevoir, à moins qu’il n’ait été testé avant. Son médecin de Dallas…
– On n’a pas le temps de procéder à des analyses, Garrett Il faut la transfuser immédiatement. Maylène est ici. Elle a proposé de donner son sang.
– Oh, Sam, souffla Garrett dans un chuchotement qui recelait tout son amour, et toute son angoisse, pour ses deux filles.
– Maylène tient à le faire, Garrett. D’après les médecins, c’est la meilleure chance d’Allison.
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