Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 12 sur 36

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Perle de Lune

Chapitre 11

 

 

Je suis parfaitement capable de parcourir cinq cents mètres ! avait plaisanté Allison avec un rire sourd et un regard pétillant.

Maintenant qu’elle entreprenait le court trajet, ses yeux brillaient de plus belle, et tout son être fourmillait d’énergie.

Elle avait dormi profondément, pour s’éveiller merveilleusement fraîche et dispose. Une demi-heure après en avoir fait la demande, sa robe de coton blanc et bleu était revenue du repassage ; il ne lui restait qu’à choisir les chaussures, la ceinture et les bijoux.

Dans ses deux valises, elle avait surtout apporté des plans de Hong Kong, des guides, des objectifs et des filtres, avec juste assez de vêtements pour tenir jusqu’à l’arrivée de sa malle, le mercredi suivant. Bien qu’elle n’eût à choisir que dans un maigre éventail d’accessoires, il lui fallut un temps fou pour faire son choix entre les couleurs et les parures.

Se posa ensuite le problème des cheveux. Elle avait beau avoir emporté barrettes, pinces et élastiques, leur usage était purement fonctionnel et elle ne les portait que lorsqu’elle était seule afin de retenir ses cheveux quand elle lisait, écrivait ou développait des films dans son labo. Un moment, elle envisagea de les balayer en arrière, ou encore d’essayer une coiffure vraiment élégante comme le coquet chignon serré de Maylène. Elle y renonça avant même d’avoir fixé une barrette. C’était sans espoir. Dès qu’elle sortirait dans la moiteur ambiante, mèches et boucles rebelles viendraient saccager le soigneux lissage.

Sans espoir, se répétait-elle en marchant à présent dans la brise tiède. Sans espoir et absurde… James est marié à son métier et au souvenir de son épouse ; s’il devait se lier à nouveau, ce serait avec une femme comme Maylène. Pour l’heure, le Palais de jade – sa promesse à Gweneth – est sa seule passion.

Pour ma part, je mettrai toute l’extraordinaire énergie que je ressens à prendre les meilleures photos, se jura Allison. Pour James, peut-être pour lui arracher un sourire.

Un flot humain ininterrompu encombrait le trottoir de Chater Road. Sur la chaussée, c’était un lent défilé étonnamment silencieux de voitures particulières, taxis, limousines, autobus et trolleys. Certes, Allison percevait le ronronnement des moteurs ou le joyeux coup de cloche occasionnel d’un trolley, mais, curieusement, les klaxons se taisaient. Bien qu’avec ses quatre cent dix-huit véhicules au mile Hong Kong possédât l’une des circulations les plus congestionnées au monde, on y conduisait courtoisement. Les chauffeurs de taxi portaient des gants blancs et tout semblait se dérouler dans la plus parfaite civilité.

Dans le flot des marcheurs, Allison ne cessait de lever les yeux vers les gratte-ciel. Leurs vitres teintées de rose, d’indigo, de tons argentés et dorés, miroitaient au soleil ; leurs angles aigus, leurs lignes droites se troublaient dans d’invisibles vagues de chaleur. Elle saurait rendre cette symphonie chatoyante dans ses photos, se dit-elle, mais pas de la façon ordinaire. Chaque bâtiment serait photographié dans un effet de miroir, reflété dans un autre, une tour dorée reflétée dans une tour argentée, le rose dans l’indigo, l’or dans l’or…

En approchant de Murray Road, Allison cessa d’imaginer ses futures photos pour s’intéresser à son lieu de destination : devant elle, la tour Drake dressait dans l’azur sa rectitude d’ébène et d’argent, ses lignes élégantes et austères.

A l’image de son propriétaire.

Justement. Elle le vit alors qu’il était encore loin. Au milieu des monolithes d’acier et de pierre, James Drake marchait vers elle… à sa rencontre. Habillé d’un costume aussi noir que ses cheveux, il ne semblait pas le moins du monde souffrir de la canicule.

La chaleur qui irradiait de ses yeux ne provenait pas du soleil qui s’y reflétait, mais du feu dont il était habité. Une panthère aux yeux d’argent, songea Allison, sensuelle, puissante. Un prédateur. De tous les portraits qu’elle ferait de Hong Kong, celui de James serait le plus magnifique.

Les yeux argentés qui la repérèrent parurent luire d’une satisfaction paisible, comme l’esquisse d’un sourire. Le feu venait de passer au rouge et Murray Road les séparait encore pour un long moment.

Comme elle attendait au bord du trottoir, la jeune femme réfléchit davantage au portrait de James Drake. Portrait quasiment impossible à réaliser. Comment pourrait-on capturer, rendre sur la pellicule sa passion, sa puissance, sa souffrance ? A cet instant, les pensées d’Allison prirent un tour inquiétant ; la panthère de Hong Kong aux yeux d’argent était déjà captive. Certes, la puissance élégante de sa marche, sa fière assurance disaient haut et fort qu’il était le maître de son domaine. Cependant, il y avait quelque chose dans ses yeux, quelque chose de plus que l’immense chagrin qu’il avait de la mort de sa femme. James était pareil à une bête en cage, qui tourne inlassablement, qui flaire, qui cherche. Une bête affamée.

Que quelqu’un ait pu capturer James Drake paraissait une idée assez ridicule. Allison ne s’y attacha que le temps d’un feu rouge. De toutes les fibres de son corps, elle aspirait à combler le plus vite possible la distance qui la séparait de James. Mais la jeune femme, qui, toute sa vie, avait pris garde à ne pas mourir, à rester saine et sauve pour ceux qu’elle aimait, prit le temps de vérifier qu’aucun véhicule n’arrivait avant de poser le pied sur la chaussée.

Comme aucun danger ne se profilait, elle s’élança vers James, souriante. A cet instant, dans un éclair, Allison vit ce que personne, hormis quelques pompiers du pays de Galles, n’avait jamais vu : la peur flamboyer dans le regard de la panthère.

– Allison ! Attention !

Un klaxon hurla, pressé par la main gantée de blanc du chauffeur de la Daimler. Instinctivement, Allison remonta sur le trottoir, à la seconde même où l’imposante limousine l’effleurait, la rasant à quelques centimètres.

Elle comprit immédiatement l’erreur qui avait failli lui être fatale. Elle se trouvait dans une colonie britannique. A

Hong Kong comme en Angleterre, on roulait à gauche. A Hong Kong comme en Angleterre, pour s’assurer que la voie était libre, il fallait regarder sur sa droite et non sur sa gauche.

Erreur stupide, preuve irréfutable que Dorothy était venue à Oz avec toute sa naïveté. Le chauffeur de la Daimler eût-il roulé plus vite, son erreur stupide aurait tourné au drame. Enfin, elle était sauve et il n’y avait aucun dommage, sinon celui infligé à sa fierté – à son espoir stupide d’apparaître à James un peu expérimentée, un peu plus assurée dans sa féminité.

Il était auprès d’elle maintenant et, dans ses yeux, la peur, si elle avait existé, avait fait place à l’inquiétude.

– Vous allez bien ?

– Très bien ! assura-t-elle, tandis qu’ils traversaient Murray Road. Mais je me sens stupide.

– Il ne faut pas. C’est une erreur normale.

– Ah… merci.

– Bonjour, Allison, reprit James quand ils eurent atteint l’autre trottoir.

– Bonjour, James.

– Avez-vous bien dormi ?

Elle leva les yeux vers les cernes noirs qui soulignaient ceux de son interlocuteur, trahissant son manque de sommeil. Pourquoi James Drake ne dormait-il pas ? s’interrogea-t-elle. Cauchemars ? Soucis à propos de son empire ? Inlassables allers-retours nocturnes dans sa cage invisible ?

A force d’attendre sa réponse, les yeux ombrés de noir parurent s’inquiéter.

– Oui, merci, répondit-elle. Incroyablement bien.

 

En terrasse au sommet de la tour, le bureau de James Drake était à l’image de son occupant, un lieu austère et pourtant élégant, tout en teintes brunes et grises. Sur la surface ardoise de son bureau, une statuette d’ambre de la dynastie Tang représentant un cheval apportait l’unique touche de couleur.

Les vitres qui allaient du sol au plafond, qui de dehors miroitaient comme l’argent, avaient de l’intérieur la transparence du cristal ; elles garantissaient une intimité absolue tout en offrant une vue imprenable sur le monde extérieur ; un monde qui s’arrêtait beaucoup plus bas. Seuls les gratte-ciel de la Bank of China et du Central Plaza grimpaient plus haut à l’assaut de l’azur.

– J’avais espéré vous montrer Hong Kong ce matin, malheureusement je dois prendre l’avion pour Sydney d’ici une heure.

– Oh, je comprends, bien sûr. Je ne comptais pas… D’après ce que j’ai lu, il y a d’excellentes visites guidées. Je pensais consacrer quelques jours aux excursions organisées, histoire d’avoir une vision générale, avant de me lancer toute seule.

– Mon assistante, Mme Leong, vous réservera des places pour les visites. Ensuite, dès que vous serez prête à aller à l’aventure, une voiture avec chauffeur sera à votre disposition.

– Je n’ai besoin ni de voiture ni de chauffeur, James. Je connaîtrai bien mieux Hong Kong si j’utilise les transports en commun. Et puis, à moins que je n’aille dans les Nouveaux Territoires ou de l’autre côté de l’île, j’imagine que je me déplacerai surtout en ferry ou à pied.

James hésita quelques instants avant de répondre. Quand il le fit, il n’y avait aucune condescendance dans sa voix, pas la moindre indication qu’il la tînt pour naïve ou idiote. Au contraire, son intonation fut celle d’un homme attaché à la femme à laquelle il parlait.

– Soyez prudente, s’il vous plaît, Allison.

– Je le serai, promit-elle en souriant.

Et dans son regard elle discerna une lueur nouvelle qui s’accordait au ton de sa voix, une tendresse profonde, un éclat argentin plus brillant… quelque chose que le cœur frémissant de la jeune femme interpréta comme une attirance, un désir. Puis la lueur disparut, faisant place à une dureté de pierre. Elle avait certainement été victime d’une illusion, d’un mirage provoqué par la chaleur intense qui émanait de James.

– Bien, conclut-il, d’une voix un peu rude, altérée.

– Combien de temps resterez-vous en Australie ?

– Je rentre samedi après-midi. Le soir, il y aura une réception pour célébrer le Palais de jade, à laquelle vous êtes évidemment conviée.

– C’est très aimable. Où aura-t-elle lieu ?

– Je vais vous montrer.

A travers son domaine de granit, il la précéda depuis les baies vitrées d’où l’on dominait Victoria Harbour jusque dans l’angle sud-ouest de son bureau. Là, il désigna un bâtiment perché au sommet du pic Victoria qui le coiffait comme une couronne de perles.

– Là-bas, à Peak Castle.

– C’est un hôtel ?

– Non, c’est la demeure de sir Geoffrey Lloyd-Ashton et de son épouse. Eve vous plaira. Je suis heureux que vous fassiez si tôt sa connaissance.

Ève ? se répéta Allison, frappée par la tendresse qui perçait dans la voix de James. Qui était Eve ? Quelle était sa relation avec James ?

 

Elle ne le questionna pas à propos d’Eve ; elle ne demanda pas non plus,

ni à James ni à l’efficace Mme Leong, quelle tenue serait le plus appropriée pour un dîner à Peak Castle. Ce serait forcément une soirée habillée, smokings en soie et robes de satin. Par chance, Allison possédait la robe qui convenait. Elle devait arriver le mercredi suivant, avec sa « garde-robe Hong Kong », une collection hétéroclite de shorts, de robes légères, et aussi de tenues de soirée qui faisaient partie de son trousseau et qu’elle aurait dû

porter une fois devenue Mme Stephen Gentry.

Pour la réception à Peak Castle, elle mettrait sa préférée. Qu’elle fût entrée en sa possession était tout à fait surprenant ; elle avait insisté pour l’acheter malgré les objections conjuguées de ses deux grands-mères, comme mues par un sombre présage. Bien sûr, Iris Parish et Pauline Whitaker la trouvaient belle. Qui eût prétendu le contraire ? Cette soie ivoire, ornée de volutes entrelacées en paillettes irisées, était parfaite pour un mariage de conte de fées. Elle était comme un message d’innocence, de pureté. Détail extraordinaire : chaque paillette iridescente révélait un minuscule arc-en-ciel.

Allison et ses deux grands-mères avaient découvert la robe dans le célèbre magasin d’habillement Neiman-Marcus. Si la griffe Perle de lune leur était inconnue, la vendeuse avait quelques informations :

– Le créateur est de Hong Kong. Je ne me rappelle plus son nom, mais je sais que c’est une femme, ce qui explique que ses modèles soient tellement romantiques. Perle de lune fait sensation en Europe depuis plusieurs années déjà, et à peine la marque a-t-elle été commercialisée aux Etats-Unis que les ventes ont battu des records.

Perle de lune eût-elle été de Dallas ou de New York, ou même de Tombouctou, les grands-mères d’Allison n’auraient pas hésité à acheter cette robe stupéfiante. Mais parce qu’elle venait d’Asie, de Hong Kong, elles regimbèrent, et la petite-fille qui s’efforçait toujours de leur plaire se montra pour une fois rebelle. C’était justement cette robe, oui, ce modèle romantique où chatoyaient les promesses pastel d’une infinité d’arcs-en-ciel, qu’elle porterait la veille de son mariage.

Ce jour-là, chez Neiman-Marcus, il était inimaginable que le mariage et le gala prévu la veille n’aient point lieu. Six semaines plus tard, alors qu’elle préparait ses bagages, Allison avait jugé que la robe conviendrait parfaitement à un autre événement : l’inauguration du Palais de jade au soir de la Saint-Sylvestre.

Voilà qu’elle porterait la robe encore plus tôt, ce qui signifiait qu’il lui en faudrait une autre pour le Nouvel An. Certes, elle en possédait plusieurs dans son trousseau, mais aucune n’était aussi romantique. Justement, songea-t-elle, elle était à Hong Kong, le pays de Perle de lune. Elle trouverait une boutique à cette enseigne, et si la robe qu’elle recherchait n’existait pas encore, peut-être trouverait-elle une couturière. Elle souhaitait une soie vert jade, quelque chose d’exceptionnel pour une soirée exceptionnelle.

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