Perle de Lune
Chapitre 19
– Soyez gentille d’excuser le désordre, pria Allison en suivant Maylène dans le salon. Je m’apprête à envoyer des cadeaux à ma famille.
Le désordre en question était un éventail coloré de ce que Hong Kong avait à offrir : délicates figurines de porcelaine ; vases en émaux cloisonnés ornés de paons, de dragons, de fleurs et de papillons ; cravates en soie et chandails en cachemire. De beaux présents, choisis avec amour. En les regardant, Maylène apprit des choses sur ceux auxquels ils étaient destinés. L’une des grands-mères était douce, réservée, pastel, quand l’autre avait une personnalité plus extravertie, brillante, hardie ; et parmi les trois hommes que comptait la famille d’Allison, l’un d’eux au moins se permettait des audaces vestimentaires.
– Pour qui, celle-ci ? s’enquit Maylène, désignant une cravate en soie particulièrement voyante. Votre père ?
– Non, pour mon grand-père maternel. Bien qu’elle soit peut-être un peu clinquante, même pour lui.
En réponse aux paroles d’Allison, Maylène caressa doucement la soie d’une autre cravate autrement plus traditionnelle. Plus exactement, elle ne put retenir sa main qui semblait agir de sa propre volonté, avide soudain, saisie du besoin de toucher quelque chose que porterait Garrett Whitaker… ou le père de celui-ci, son grand-père…
Cette idée d’un grand-père prit Maylène au dépourvu. Petite, elle avait chéri et pleuré les parents de Juliana qui lui manquaient tant, ces grands-parents que la mer en folie avait engloutis. Mais, jusqu’à ce soir, elle n’avait pas réellement songé qu’elle avait aussi des grands-parents en vie.
Son grand-père porterait l’une des cravates qu’elle effleurait en ce moment. Et sa grand-mère ? La main de la jeune femme glissa des cravates vers les chandails ; et comme si ses doigts connaissaient la réponse à la question qu’elle n’avait pas encore formulée, ils s’arrêtèrent sur le cachemire rose pâle.
– C’est votre grand-mère maternelle qui aime les couleurs voyantes ?
– Oui, les Whitaker sont beaucoup plus traditionnels que les Parish.
Traditionnels. Le mot transperça le cœur de Maylène, la déchira. Ses vieilles blessures hurlèrent sous cette douleur nouvelle, tandis que les pensées les plus pénibles l’assaillaient. Une fille illégitime à moitié chinoise ne correspond pas exactement à ce qu’il y a de plus traditionnel, n’est-ce pas ? Franchement, crois-tu que tes grands-parents seraient heureux d’apprendre que tu as caressé avec amour des effets qu’ils sont amenés à porter ? Tu rêves ! Evidemment, ils les mettraient malgré tout, ces cadeaux de leur petite-fille dorée – mais non sans les avoir fait nettoyer, purifier.
Sous ses doigts, le cachemire devint aussi blessant que des éclats de verre. Vite, pour mettre un baume sur ses plaies à vif, elle tendit la main vers un petit tas de photos qui se trouvait auprès des statuettes en porcelaine. La première était si apaisante – un lever de soleil sur Victoria Harbour – -qu’elle s’empressa de regarder la suivante, et encore la suivante. Le calme attendu lui revint peu à peu ; bientôt la comédienne en elle prendrait le dessus, elle pourrait à nouveau relever les yeux, sourire et… et au moment où elle arrivait au dernier cliché de la pile, le calme fragile s’évanouit.
Récemment, Hong Kong avait célébré la fête des fantômes affamés. A cette période, les portes du monde souterrain s’ouvraient afin de permettre aux Yen Lo, aux esprits des morts, de se promener sur terre. Pour contenter ces âmes errantes, et donc les dissuader de provoquer des ravages chez les vivants, on leur offrait de la nourriture, des vêtements, de l’encens, et l’on brûlait pour elles de faux billets de banque.
Pour ces visiteurs de l’enfer, la fête se terminait par la mise à la mer d’une flotte de « bateaux fantômes » miniatures. Sur chaque petit navire brûlait une bougie, et ces petites flammes multipliées suffisaient à éclairer la bannière que portait la dernière embarcation. Hsun-feng Teh-li, pouvait-on y lire : tempère les vents et va en prospérant.
Devant la ravissante photo qu’avait prise Allison de cette flottille illuminée, Maylène souffrait un autre supplice : c’était ce jour fatal des fantômes affamés qu’elle avait appris la vérité sur son père – et ce jour-là, ce qu’elle avait de meilleur en elle était mort. Ses propres fantômes avaient surgi des cendres, fantômes errants, cruels, avides de frapper et de blesser comme elle-même avait été blessée.
Une fois, elle les avait laissés faire le mal, s’en prendre à sa mère bien-aimée. Mais ils ne s’étaient pas satisfaits d’un seul jour de liberté, ils ne s’en étaient pas allés avec la flottille illuminée du couchant. Ils vivaient en elle ; en elle où ils resteraient prisonniers, elle se l’était juré. Plus jamais elle ne laisserait s’ouvrir les portes de son propre enfer.
Puisant courage dans ce vœu, elle finit par redresser la tête, par sourire, et ce fut avec douceur, sincérité qu’elle dit à sa sœur dorée :
– Elles sont magnifiques, Allison. J’aimerais en voir d’autres. Ou bien sont-elles toutes au coffre de l’hôtel ?
– Oh non, je ne les y ai pas mises, la détrompa Allison. Je conserve les négatifs dans les fichiers en amiante, mais cette précaution n’est pas nécessaire. Alors, si cela vous fait plaisir de les regarder…
– Oui, grand plaisir.
Elles passèrent près d’une heure dans le laboratoire d’Allison, et même si certaines photographies ravivaient de vieilles douleurs pour Maylène, celle-ci parvint à se concentrer sur le présent, sur le grand talent de sa sœur… Lorsqu’elles regagnèrent le séjour pour préparer du thé et appeler le service d’étage, le cœur de Maylène palpitait d’espoir.
J’en suis capable. Je puis être avec Allison – parce que telle est ma volonté – et contrôler ma douleur, et…
Le temps qu’elles repassent au salon, il se mit enfin à pleuvoir. D’épais rideaux de pluie tombaient sur Hong
Kong, troublant les lumières de la ville au point d’en mêler les couleurs.
– Regarde ce déluge ! s’exclama Allison. Que c’est rassurant !
– Rassurant ? répéta Maylène, incrédule, avec une intonation qui lui fit honte, et peur aussi.
L’instant d’avant, elle n’était que confiance, espérance, elle se dominait parfaitement. Et maintenant ? L’un de ses fantômes s’était-il échappé ? Non, il s’agissait d’autre chose. Mais qui avait quand même causé du tort, comprit-elle en voyant le trouble soudain qui se peignait sur le visage d’Allison ; trouble qui lui rappela celui de Juliana, sa stupeur douloureuse de voir la fille qui avait toujours été si aimante devenir tout à coup si cruelle. Bientôt, Maylène s’entendit prononcer pour sa sœur les mots qu’elle espérait avoir un jour le courage de dire à sa mère :
– Je suis désolée, Allison.
– Il n’y a pas de mal !
– Si, insista sombrement Maylène. Je n’aurais pas dû accepter ton invitation. J’aurais dû savoir que je ne serais pas d’une compagnie bien agréable ce soir.
– Pourquoi, Maylène ? s’enquit doucement Allison. Il y a un problème au Palais de jade ?
– Non. C’est moi. Je vais avoir mes règles. Je sais que ce n’est pas une excuse, s’empressa-t-elle de poursuivre, plus défaite encore. Mais, chez moi, c’est une faiblesse… un défaut très grave.
– Peut-être un défaut, concéda Allison avec un adorable sourire. Mais pas une faiblesse. Nous sommes ce que nous sommes, Maylène, c’est notre réalité, à chacun.
– Je me demandais justement à quel point c’était réel. Je me sens dans un état émotif tellement extrême… J’avais fini par conclure que tout se passait dans ma tête. Mais cet après-midi, alors que je venais de décider que tous les plans que j’avais dessinés depuis deux semaines ne valaient rien et qu’ils étaient tout juste bons pour la poubelle, j’ai consulté le calendrier et je me suis aperçue que j’allais avoir mes règles.
– Ça a dû être un soulagement.
– En tout cas, un sursis pour les plans. J’y jetterai à nouveau un œil dans quelques jours.
– Et tu verras qu’ils sont irréprochables.
– J’espère. Toi, Allison, tu es déprimée avant tes règles ?
– Non, et je ne me rappelle pas l’avoir été. Je prends la pilule depuis mes dix-huit ans ; je suppose que cela atténue le syndrome prémenstruel.
Maylène parvint à dissimuler sa surprise. Bien que les vierges de vingt-sept ans soient rares, elle avait décidé, d’emblée, que sa demi-sœur, dans sa merveilleuse innocence, sa pureté joyeuse, était de celles qui se préservent pour l’homme qu’elles aimeront. Ainsi, à l’époque où elle-même avait quitté Hong Kong, se méprisant tellement qu’il lui semblait impossible qu’un homme eût jamais envie de la toucher, Allison avait commencé à prendre la pilule. Des hommes avaient désiré Maylène, bien sûr, et elle s’était donnée à eux, même après avoir découvert la vérité sur elle-même, qu’elle était de glace, maladroite, destinée à décevoir.
Deux sœurs discutaient-elles de relations sexuelles ? Et faire l’amour était-il un tel plaisir pour Allison, ses envies étaient-elles si impulsives que la pilule lui paraissait le contraceptif le plus commode ?
Maylène opta pour une approche prudente :
– Dix-huit ans, c’est jeune pour prendre la pilule.
– Pour ce qui me concerne, j’aurais dû commencer beaucoup plus tôt. J’avais des règles excessivement abondantes, mais dans la mesure où je n’en avais jamais parlé à personne, je ne savais pas ce qui était normal ou non. Une semaine avant d’entrer à l’université, mon corps m’a lâchée.
– C’est à cette occasion qu’il a fallu te transfuser ?
– Oui. Quand les médecins se sont aperçus que je ne pouvais pas recevoir de sang, ils m’ont prescrit du fer et la pilule. D’abord, ils étaient sceptiques, mais depuis qu’il s’est avéré que la pilule endiguait effectivement les saignements, je dois la prendre sans interruption. Enfin, jusqu’au moment où je voudrai un enfant.
Dans le regard d’Allison, Maylène déchiffra soudain une détermination qui se teintait de défi.
– Ce serait prudent que tu renonces à la pilule ? interrogea Maylène. Ne risquerais-tu pas de perdre trop de sang ?
– Peut-être… Mais ce qui inquiète surtout les médecins – et ma famille – c’est l’accouchement. Rien ne prouve que je présenterais les mêmes complications que ma mère, mais cette seule éventualité, vu mon incapacité à recevoir du sang, leur fait penser que je ne devrais jamais avoir d’enfant.
– Et tu n’es pas d’accord.
– Je ne me place pas sur le plan médical, je sais seulement que je voudrai des enfants avec l’homme que j’aimerai.
– Pas si cela doit te coûter la vie !
– C’est ce qui est arrivé à ma mère, Maylène, répliqua Allison. Mais elle a donné à mon père le bébé qu’il désirait.
Le bébé qu’il désirait. Ces mots déchirèrent le cœur de celle dont Garrett Whitaker n’avait pas voulu. Mais Maylène remarqua à peine cette douleur-là, familière, ancienne, car une nouvelle souffrance l’avait saisie soudain à imaginer sa sœur en train de mourir pour donner le jour à son enfant.
Allison ne peut pas mourir. Je ne la laisserai pas mourir.
Maylène Kwan n’était une Whitaker que pour moitié, pour moitié traditionnelle, et tandis que son cœur émettait ce vœu, s’y ajouta une idée des plus avant-gardistes. A l’ère de la fécondation in vitro et des mères porteuses, il était possible de trouver une femme qui accepterait de porter l’enfant d’une autre… une femme qui avait déjà ses propres enfants, ou qui savait qu’elle n’en aurait jamais, et désireuse d’aider une future mère.
Une femme comme moi.
Ce fut une pensée grisante, libératrice, pleine d’espoir… jusqu’à ce qu’elle vole en éclats. Le bébé serait d’Allison, avec les gènes d’or pur de sa mère ; mais durant neuf mois, il grandirait en Maylène. Quel nid pouvait-elle offrir à cette vie minuscule cernée par ses fantômes affamés ? Et si, en se développant en elle, l’enfant de l’amour d’Allison se muait en une version moderne de Rosemary’s Baby ?
C’est certainement ma faute, pensa Allison, voyant, pour la deuxième fois de la soirée, l’expression de Maylène se dégrader. Tout à l’heure, elle avait entrevu ce noir tourment quand Maylène avait fixé – presque apeurée – la photographie de la flottille des bateaux fantômes. A nouveau l’ombre était là. Si auparavant, Allison avait pu l’attribuer à une cause hormonale ou à quelque souci à propos du Palais de jade, cette fois aucun doute n’était possible. C’était entre elles deux, quelque chose de personnel, quelque chose qu’elle avait dit.
La première fois, alors qu’Allison s’apprêtait à demander si elle n’avait pas enfreint quelque règle non écrite qui interdisait de photographier les bateaux des âmes errantes, la tempête s’était soudainement dissipée dans les yeux de jade. De la même façon, à l’instant où elle trouvait le courage de s’enquérir de ce qu’elle avait fait ou dit pour bouleverser Maylène une fois de plus, la sombre turbulence passa son chemin.
Elles avaient terminé leur repas chinois commandé au Gingembre sauvage, et reprenaient du thé au jasmin fraîchement infusé, lorsque Maylène revint à leur conversation sur le temps, d’un ton qui semblait s’excuser, comme si elle souhaitait aborder à nouveau – poliment – ce sujet-là.
– Explique-moi pourquoi tu aimes tant la pluie.
– Parce que… réellement je la trouve… rassurante.
Moi aussi, songea tout à coup Maylène. Mais pourquoi ?
Cette sensation était en tout cas sans rapport aucun avec sa vie à Londres. Là-bas, la bruine lui avait toujours paru froide, déprimante, lugubre. Cette impression « rassurante » tenait-elle aux averses tropicales de Hong Kong ? Oui. Curieusement, et sans qu’elle s’en rappelle la raison, elle éprouvait un sentiment de sécurité. La pluie… c’était comme d’être aimée.
– J’aime marcher longtemps sous la pluie, continua Allison, encouragée par la soudaine gentillesse de Maylène. Mes cheveux ont beau se mettre à friser affreusement, l’eau de pluie leur laisse aussi une étrange douceur.
– Je n’ai jamais essayé.
– Sérieusement ? Ces averses sont pourtant fréquentes à Hong Kong, non ? Le soir du dîner à Peak Castle, j’ai cru comprendre que tu avais grandi ici.
– Effectivement, reconnut Maylène, avant d’ajouter, avec un sourire : sans doute suis-je toujours sortie avec un parapluie.
– As-tu de la famille ici ? Des sœurs, des frères ?
– J’ai une sœur.
Disant ces mots, Maylène plongea le regard dans sa tasse de thé, afin qu’Allison ne devinât pas ses pensées.
– Mais elle ne me connaît pas.
– Comment est-ce possible ?
– Mon… Notre père était américain. Il est resté à Hong Kong juste le temps pour ma mère de se trouver enceinte. Evidemment, il lui a raconté qu’il l’aimait, mais ce n’était qu’un mensonge pratique. Il est retourné aux États-Unis sans se préoccuper de ce qu’il laissait derrière lui.
– Savait-il que ta mère était enceinte ?
– Oh, oui. La dernière fois qu’elle lui a parlé, c’était deux jours après ma naissance.
– Oh, Maylène, souffla Allison, je suis désolée.
Maylène releva les yeux vers sa sœur.
– Que penses-tu d’un homme qui se conduit de la sorte, Allison ?
– Je… Et toi, qu’en penses-tu ?
– Je le juge méprisable, sans honneur.
C’était si dangereux, ce jeu avec la douleur. Maylène s’était juré de garder closes à jamais les portes de son propre enfer, et elle se tiendrait à son vœu, mais son cœur meurtri brûlait de questionner.
– Peux-tu imaginer ton père se conduisant ainsi, Allison ?
– Mon père ? Non. Pour rien au monde, scanda éloquemment Allison. Tu dis qu’il a eu une autre fille… ta sœur ?
– Oui, répondit Maylène, soutenant le regard franc d’Allison. Elle ne sait rien de moi, elle ignore jusqu’à mon existence.
– As-tu déjà envisagé de prendre contact avec elle ?
– Souvent, confessa Maylène.
Elle dut marquer un arrêt, puis elle reprit, car elle avait davantage besoin de réponses que d’apaiser son cœur affolé :
– A ton avis, Allison, aurait-elle envie de me connaître ?
– Évidemment ! Tu es sa sœur.
– Oui… mais ses parents sont de race blanche. Si elle était choquée de se découvrir une sœur à moitié asiatique ? Tu ne crois pas qu’elle préférerait ne rien savoir ?
Lentement, solennellement, Allison secoua sa tête auréolée d’or et de feu.
– Je suis sûre qu’elle voudrait savoir, déclara-t-elle avec certitude.
Elle n’a pas de préjugés, ni de race ni de couleur, comprit Maylène. D’aucune sorte.
Dis-lui, murmura le cœur de Maylène. Tu peux, tu le sais. Elle ne se détournera pas avec dégoût. Tu connais les mots, les as-tu assez répétés ! Des milliers de fois au long des nuits. Dis-les maintenant : tu es ma sœur, Allison, ma sœur ! je suis tellement fière de toi, et…
Non ! Ne prononce pas ces mots d’amour ! Maylène s’attendait à une soudaine et véhémente protestation de la part de ses fantômes affamés, furieux d’une trop longue captivité, et qui n’avaient que leur geôlière sur qui exercer leurs cruautés. Elle attendait qu’ils lui rappellent durement combien elle était ternie, sans valeur, impure.
L’ardente protestation ne vint pas de ses fantômes, mais des profondeurs mêmes de son cœur. Tu ne peux révéler la vérité à Allison, ni aujourd’hui ni plus tard. Que de ravages cela causerait ! Certes, Allison gagnerait une sœur – et parce qu’elle est ce qu’elle est, elle fermerait les yeux, même sur tes pires défauts –, mais du même coup elle perdrait le père qu’elle aime, la confiance qu’elle a en lui, sa certitude que c’est un homme d’honneur. Tu n’as pas le droit de briser ses illusions. Toi, mieux que quiconque, tu connais la douleur de découvrir d’amères vérités sur un être aimé. Tu ne peux pas causer pareille peine à Allison. Tu ne le feras pas. Tu n’es pas cruelle à ce point.
– Maylène ?
Tu n’es pas cruelle à ce point. A cette farouche affirmation, pas un fantôme n’osa se récrier, soit qu’ils fussent d’accord, soit que l’audace de leur geôlière les eût momentanément neutralisés. Maylène tremblait d’espoir, de tout son être. Lorsque leurs regards se rencontrèrent, les yeux d’Allison n’étaient que clarté et brillance. Ce n’est pas le moment de lui dire.
Allison hocha la tête, incapable de parler. La lumière qui luisait dans le regard de Maylène lui rappelait leur rencontre à l’aéroport. Nous sommes destinées à êtres amies, songea Allison. Maylène le veut, elle aussi. Ce n’est pas une illusion de ma part. Le cheminement vers l’amitié sera certainement difficile, déroutant, comme déjà il le fut… mais c’est ce que nous désirons toutes deux.
Avec un délicieux sourire, des yeux qui brillaient eux aussi, Allison osa s’aventurer un peu plus avant sur le terrain où les fragiles prémices de leur amitié s’efforceraient de s’enraciner :
– Et ta mère, Maylène ? Est-elle à Hong Kong ?
– Oui, souffla Maylène. Elle est ici, mais je ne la vois pas. Nous nous sommes brouillées il y a des années.
– Sais-tu si elle se porte bien ?
– Oh, oui. Très bien. Parfaitement bien. Elle réussit.
– Mais tu ne lui parles plus ?
– Depuis neuf ans, avoua doucement Maylène à la sœur qui toute sa vie avait souhaité une mère. Les relations entre parents et enfants ne sont pas toujours aussi idéales que celles que tu as avec ton père. Ma mère m’a dit plus de mensonges que je n’en pouvais supporter ; moi, je lui ai dit des choses impardonnables. Il était préférable, pour nous deux, d’aller chacune notre chemin.
– Tu en es certaine ?
– Absolument.
Certaine qu’elle est mieux sans moi. Mais elle me manque.
Il fallut un moment à Sam pour s’apercevoir que deux bruits d’eau se confondaient dans le centre sportif de l’hôtel : la pluie torrentielle qui martelait le toit vitré de l’atrium et, plus lointain, le son régulier d’un crawl vigoureux dans la piscine. Il était une heure du matin et, bien qu’il sût les hommes d’affaires des années 90 obsédés par leur forme physique, Sam avait cru qu’il serait seul. Il n’était pas venu pour faire de l’exercice ; son corps restait mince, ferme, puissant du seul fait de son mode de vie.
Sans curiosité particulière, mais simplement parce qu’il était également venu afin d’étudier la conception de la piscine, il se dirigea vers celle-ci. A la vue de la nageuse, il réprima un sursaut.
C’était Maylène ; il ne pouvait en douter, quand bien même elle avait le visage à moitié plongé dans l’eau. Elle nageait avec le style et la vitesse d’une championne, mais si son maillot une pièce accentuait sa silhouette de sportive, sa chevelure, en revanche, au lieu de disparaître sous un austère bonnet en caoutchouc, traînait dans son sillage une longue natte noire qui fendait l’eau bleutée.
Cette natte, Sam la voyait à la jeune femme chaque fois qu’elle venait sur le chantier depuis la mi-juillet. La cow-girl était toute soyeuse : jeans, santiags, longue natte brillante et chemisier de soie. Il l’avait invitée à venir au moins une fois par semaine sur le site et elle avait volontiers adopté ce rythme ; mais ses visites n’étaient nullement indispensables. Sam n’avait pas véritablement besoin d’elle pour dresser la structure d’acier. En revanche, dès la semaine prochaine, sa présence serait nécessaire quasiment chaque jour.
Besoin d’elle… désir d’elle… chaque jour.
Jusqu’à présent, le Palais de jade avançait à merveille, en avance sur le programme et avec beaucoup moins de modifications que l’entrepreneur ne l’aurait cru. Mais on était encore très loin du but et le plus difficile restait à faire : habiller d’albâtre le squelette d’acier. Pour Sam et Maylène, le plus délicat était aussi à venir. Parviendraient-ils à travailler ensemble, à soupeser de concert les décisions importantes, sans laisser les inévitables désaccords professionnels dégénérer en frictions personnelles ?
Sam l’espérait.
Il espérait tellement plus.
– Oh ! Vous êtes là.
– Salut, lança-t-il, ému.
Au milieu de la piscine, Maylène traçait son sillage dans l’ombre que projetait la silhouette de l’entrepreneur.
– Que faites-vous ici, Cow-boy ?
– J’avais envie de jeter un œil à l’atrium. A mon avis, une variation sur ce thème trouverait assez bien sa place au Palais de jade. Qu’en pensez-vous ?
– Effectivement. Depuis combien de temps êtes-vous là ?
– Assez pour constater que vous nagez à la perfection. Vous avez fait de la compétition ?
– Du tout.
– Alors, comment cela se fait-il ?
– Je crois que j’ai appris à nager avant de marcher.
En nageant, Maylène s’était demandé si la sensation oubliée de douceur et de confort qu’avait ravivée en elle l’averse tropicale ne tenait pas au souvenir du bien-être dans l’eau tiède de la piscine. Ce n’était pas le cas. Certes, nager procurait un sentiment de sécurité, où l’amour aussi avait sa part, mais c’était une impression différente de celle suscitée par la pluie battante.
– Ma mère tenait à ce que je sache nager.
– Alors c’est elle qui était championne de natation ?
– Non. Elle n’a jamais appris à nager, alors qu’elle a vécu jusqu’à treize ans sur une jonque à Aberdeen.
– Et à treize ans, elle a débarqué ?
– Un typhon a dévasté la cité flottante. Toute sa famille a péri.
– Mais elle en a réchappé.
– Toute seule.
Disant doucement ces mots, Maylène mesura à quel point ils étaient vrais, quand bien même Juliana ne s’était jamais accordé la moindre part à son sauvetage. Quand elle racontait sa vie, elle affirmait que c’était une planche de Perle de lune qui l’avait sauvée, avec l’accord des dieux, puis le gentil camionneur, ensuite Vivian, et enfin, cinq ans après, était venu le sauveur parmi les sauveurs : Garrett Whitaker.
Maylène s’était presque immobilisée au milieu du bassin. Dans ses cils, les gouttes d’eau brillaient, pareilles à des diamants, mais, par-delà ces éclats chimériques, Sam vit que les ténèbres envahissaient une fois de plus les yeux de jade.
– Cent mille dollars américains pour savoir à quoi vous pensez en ce moment, Maylène.
– Ça ne vaut pas tant !
– Laissez-moi être juge.
– Ça ne les vaut pas.
– C’est bon, admit Sam en souriant. Dans ce cas, vingt dollars de Hong Kong.
Maylène fit de la tête un petit « non » qui ressemblait à une prière. Dans son mouvement, les diamants qui perlaient le long de ses cils glissèrent sur ses joues où ils formèrent des larmes.
– D’accord, je vous laisse votre pensée, reprit Sam avec une extrême douceur. Je voulais juste m’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une récidive.
– Une récidive ?
– Je sais, le mot paraît déplacé dans la bouche d’un cow-boy, mais je crois l’avoir employé à bon escient. Je voulais m’assurer que vous n’aviez pas sombré à nouveau dans le penchant autodestructeur auquel vous avez renoncé voilà six semaines.
– Vous, vous n’avez pas replongé ?
– Je n’ai pas tiré une bouffée.
– Vous ne deviez pas être si gros fumeur.
– Complètement intoxiqué, Jade. Mais j’étais très sérieux quand je vous ai proposé ce marché.
Les paupières de Maylène s’abaissèrent, déposant une nouvelle myriade de diamants sur les joues de la jeune femme. Sam s’autorisa à suivre leur course humide jusqu’aux lèvres, pas plus bas. L’eau bleutée avait beau voiler à peine le corps adorable, Maylène ne l’avait pas invité à l’admirer. Il s’arrêta donc aux lèvres pleines, qui parfois lançaient de troublantes invites, peut-être sans la permission de Maylène. Des lèvres un rien bleutées à présent, et qui tremblaient.
– Vous avez froid, reprit Sam. Et je devine que vous ne sortirez pas tant que je serai là ; je me trompe ?
Maylène le regarda, esquissa un sourire.
– J’ai besoin de faire encore quelques brasses. Cela me réchauffera.
– D’accord. Bonne nuit, Jade.
– Bonne nuit, Cow-boy.
Il allait partir quand, sur une impulsion, il se ravisa :
– Que pensez-vous de la pluie, Jade ?
– Je trouve que c’est rassurant.
Mais j’ignore pourquoi.
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