Perle de Lune
Chapitre 16
Perle de lune
Jeudi 15 juillet 1993
– Surtout sois prudente, Eve.
– Personne ne me reconnaîtra. Merci, Juliana.
Avec un sourire de gratitude, Eve considéra sa tenue vestimentaire.
Le déguisement était parfait. Les couleurs criardes étaient si typiques de ce que les touristes portaient dans la chaleur tropicale qu’elle se fondrait aisément dans la foule. Sur le tee-shirt bleu paon que Juliana avait trouvé chez un vendeur de rue figurait une jonque toutes voiles dehors, avec HONG KONG écrit en rose vif en anglais et en chinois. Juliana avait confectionné un bermuda d’une teinte fuchsia assortie puis, afin de dissimuler le visage connu de son amie, avait acheté un chapeau à larges bords, ainsi que de grosses lunettes de soleil.
Un sac de plage à rayures grenat complétait l’ensemble. A l’intérieur, Ève avait plié sa tenue de ville avec son sac à main. En fin d’après-midi, avant de rentrer à Peak Castle, la touriste se rendrait aux toilettes situées dans le hall du Hilton sur Garden Road ; quelques instants plus tard, ce serait l’élégante et bien connue lady Lloyd-Ashton qui en ressortirait.
– Personne ne me reconnaîtra, répéta Eve. On ne me remarquera même pas.
– Ce n’est pas ce qui m’inquiète.
Eve devint songeuse.
– Tu n’as pas besoin de te faire du souci à propos de Tyler. Quand je suis avec lui, je me sens…
Elle s’interrompit, abandonnée à une sensation inaccoutumée et délicieuse qu’elle ne savait nommer.
– En sécurité ? souffla Juliana.
– Oui, acquiesça Eve avec un étonnement paisible. En sécurité.
Juliana sourit au souvenir lointain d’un sentiment semblable que, parmi d’autres sensations extraordinaires, elle avait éprouvé avec Garrett. Et elle répéta la phrase que Vivian lui avait dite autrefois :
– Dans ce cas, je ne m’inquiète pas.
Le Sept Mers de Tyler Vaughn était ancré dans Causeway Bay, dans l’une des cales de l’abri anti-typhon affectées au yacht-club Royal Hong Kong. Quand Eve arriva, le sloop en acajou verni oscilla doucement comme pour lui souhaiter la bienvenue.
La jeune femme eut l’impression de pénétrer dans l’univers de la tendresse même…
– Bonjour, fit Tyler. Je suis si heureux que vous ayez pu venir.
– Moi aussi, dit-elle, encore incrédule.
Elle lui avait téléphoné le lundi après-midi, utilisant la ligne personnelle de Juliana à Perle de lune, afin de convenir d’un rendez-vous pour ce jeudi, mais jusqu’à ce matin elle avait craint que Geoffrey ne lui ait arrêté un emploi du temps pour son jour de sortie.
Il ne lui avait pas donné de directives et elle avait eu l’impression de ne plus toucher terre. Mais, elle s’en rendait compte soudain, elle avait à peine respiré jusqu’à maintenant… maintenant où elle se sentait de nouveau haletante, alors qu’il cherchait son regard derrière les énormes lunettes de soleil.
– Partons, proposa Tyler.
Il avait envie de la voir et savait qu’il eût été trop risqué pour elle de se défaire même du plus petit accessoire de son déguisement avant qu’ils ne soient loin du port.
Ils firent voile à l’est afin de contourner l’île, avant d’atteindre la mer de Chine, bleu-vert sous l’azur.
Eve ôta d’abord son chapeau, sourit de sentir la caresse du vent dans ses cheveux. Puis, malgré l’éclat du soleil, enleva ses lunettes parce que Tyler n’en portait pas, parce qu’ils avaient tous deux envie de voir le regard de l’autre.
– Racontez-moi tout de vous, Ève, depuis votre naissance.
Elle obéit à ce doux commandement, lui confia les vérités honteuses de son enfance, lui parla de la fillette esseulée, mal aimée, que le désespoir avait amenée au bord des falaises de Weymouth et qui aurait sauté sans l’intervention de lady Gweneth St John. A mesure qu’elle parlait, elle se sentait de plus en plus en sécurité, car Tyler accueillait ses confidences avec sympathie et tendresse. Un sourire mélancolique effleura ses lèvres quand elle dit ce qu’il était advenu d’elle après cette rencontre sur la falaise, son amitié pour Gweneth, son départ pour Londres et la paix solitaire qu’elle y avait trouvée.
Puis le sourire disparut, et elle se tut, comme si l’histoire s’achevait là… comme si l’histoire d’Eve avait pris fin à Londres sept ans plus tôt.
– C’est à Londres que vous avez rencontré Geoffrey ? finit par interroger Tyler.
– A la banque. Je vous ai dit comment j’étais à l’époque : voûtée, mal fagotée, mal coiffée, les ongles rongés…
Tyler sourit. Elle insistait sur ce point, tenant à ce qu’il sache qui elle était véritablement. Il le savait déjà. Dès le premier instant à Peak Castle, il avait deviné la vraie Eve, la femme timide et mal à l’aise, livrée à la tristesse, qui, malgré sa beauté frappante, aspirait à devenir invisible… et dont la plus grande beauté résidait à l’intérieur.
– Oui, vous m’avez dit, murmura-t-il.
Maintenant, il redoutait la suite ; elle allait lui raconter ce
qu’il ne souhaitait pas entendre : que Geoffrey avait su voir ses merveilleuses qualités de cœur, qu’il en était tombé amoureux, ce qui ne ressemblait pas à sir Geoffrey Lloyd-Ashton. Pourtant, l’expression d’Ève ne suggérait pas que son mari ait su créer ce que Tyler eût aimé être en mesure d’inventer à l’époque : un asile d’amour dans ses bras pour le corps voûté, et des baisers pour guérir les doigts meurtris.
– Que s’est-il passé ?
– Malgré mon apparence, Geoffrey s’est aperçu que je ressemblais étonnamment à une certaine Rosalind, une femme qui était morte un mois avant leur mariage. La ressemblance n’était que superficielle. C’était une femme élégante, raffinée, une aristocrate, peut-être même de sang royal. Mais, avec du travail, un changement de style…
– Vous êtes devenue Rosalind.
C’était la pire des hontes, sa terrible soif d’être aimée l’avait rendue aveugle. Mais, devant l’homme qui avait écouté ses autres aveux avec une telle tendresse, elle le reconnut :
– Oui, je suis devenue Rosalind.
Tandis qu’elle admettait avoir laissé Geoffrey la métamorphoser, son regard ajoutait qu’elle en acceptait tout le blâme, qu’elle avait été consentante, complice de cette ultime destruction de son individualité ; elle ne se cherchait pas d’excuses.
– Vous ne saviez rien de Rosalind, n’est-ce pas ? questionna doucement Tyler.
Vous ne soupçonniez pas ce à quoi Geoffrey se livrait sur votre personne ?
Eve fut tout émue de s’apercevoir qu’il comprenait.
– Je l’ai su beaucoup plus tard.
Beaucoup trop tard. Elle haussa les épaules, sourit.
– J’aime bien la façon dont je parle maintenant. Quand je m’entends, j’entends les intonations et les mots de Gweneth Sans compter que maintenant je respire davantage la santé.
– Et vos cheveux ?
– Je les préfère longs, fit-elle, avec un nouveau mouvement d’épaules, un nouveau sourire. A votre tour de me parler de vous, Tyler. Depuis votre naissance.
Elle ne parlera pas de son mariage, comprit Tyler. Mais qu’y avait-il à ajouter ? Depuis sept ans, elle était lady Lloyd-Ashton – comme l’eût été Rosalind –, une parfaite image de princesse, mais elle n’était pas Ève.
Effectivement, l’histoire d’Ève s’était arrêtée sept ans auparavant… sauf que la charmante, l’aimable Ève continuait de vivre à l’intérieur d’elle, en secret, mal à l’aise et timide – et aspirant encore au rideau de cheveux couleur sable qui dissimulerait son beau visage, lui permettrait à nouveau d’être invisible.
Mais je t’ai trouvée, Eve. Je sais que tu es là, que tu es adorable et… Tyler eût aimé prononcer ces mots sur-le-champ, mais il était beaucoup trop tôt, et elle désirait entendre son histoire puisqu’il connaissait désormais la sienne.
S’attendait-elle au récit d’un homme né dans la soie et l’oisiveté, qui pilotait des voitures de course pour s’amuser, échapper à l’ennui, et qui avait hérité de sa compagnie d’import-export ? Il supposa, avec justesse, qu’elle serait contente de lui découvrir des origines aussi humbles que les siennes.
– Je suis né remuant, et avec un goût prononcé pour les réparations en tous genres. Mes parents avaient trop peu d’amour, trop d’enfants et pas assez d’argent. Pendant longtemps, j’ai essayé de « réparer » leur amour. Quand je me suis aperçu que c’était impossible, j’ai fait ce que j’ai pu pour améliorer leur situation financière. J’ai quitté l’école, trouvé un job de mécanicien dans un garage, et tout mon salaire allait à la famille. Ce revenu supplémentaire ne changea rien ; il ne fit qu’alimenter les querelles et fut gaspillé. Là, je n’ai plus supporté. Je suis parti de la maison, j’ai fait du stop à travers le pays et trouvé un emploi de mécanicien sur un circuit. Au bout de deux ans, j’ai convaincu quelqu’un de me laisser courir.
– Et vous avez gagné tout ce qu’il y avait à gagner.
Tyler sourit. C’était presque vrai ; il avait atteint des records inégalés.
– J’ai remporté un bon nombre de courses.
– Vous ne courez plus à présent ?
– Non.
– Tant mieux, murmura Eve. C’est terriblement dangereux.
La plupart des femmes que Tyler avait connues – toutes, en vérité – étaient électrisées par les courses. Elles tenaient à être au bord du circuit, à se repaître de la vitesse, du danger, du suspense. Souvent, Tyler s’était demandé si elles attendaient l’accident ou la victoire avec un plaisir identique.
Ève était à l’opposé de ces femmes-là et, bien qu’il ne courût plus, elle s’inquiétait rétrospectivement.
– Ce n’est pas si dangereux que cela, la rassura-t-il. Pas si l’on est sûr de soi et décidé.
– Mais… si un coureur se retourne ou en percute un autre devant vous ?
– Un bon pilote doit être capable de contourner l’accident ou de passer au travers. Bien sûr, cela peut avoir des conséquences importantes. Dans mon cas, la conséquence fut le commerce maritime et ma compagnie Grand Prix.
– Comment cela ?
– Je courais à Monte-Carlo, j’étais en tête, mais il y avait des voitures devant moi sur lesquelles j’avais un tour d’avance. L’un des pilotes, un débutant, a perdu le contrôle. Pour éviter de le percuter, j’ai dû quitter la route et j’ai dévalé une pente assez abrupte.
– Et si vous n’aviez pas pris cette décision ?
– Il serait mort, moi je m’en serais sorti indemne – sauf que plus jamais je n’aurais pu me regarder dans une glace.
– Vous avez été gravement blessé ?
– Quelques fractures, répondit Tyler, taisant les blessures qui avaient failli lui coûter la vie. J’ai surtout eu une chambre d’hôpital à Marseille qui dominait le port, et durant des heures j’ai observé l’activité sur les quais d’embarquement. Et figurez-vous que plus je regardais, plus je voyais des erreurs de fonctionnement, des choses à améliorer. Il y avait en particulier une petite flotte méditerranéenne totalement inefficace. Pour m’occuper l’esprit, j’ai réfléchi aux changements auxquels je procéderais si la compagnie m’appartenait. L’idée devint si séduisante que je pris quelques renseignements. De façon assez prévisible, la compagnie avait de gros soucis financiers.
– Alors vous l’avez achetée ?
– Finalement, oui. Aucun banquier raisonnable n’étant prêt à financer un coureur automobile qui n’avait aucune expérience du commerce, j’ai fini par conclure un marché avec les propriétaires, en promettant de les payer sur les bénéfices à venir. Heureusement, il y en eut quelques-uns.
La litote fit sourire Eve. Grand Prix avait connu une réussite fracassante. Sous la houlette de Tyler, la petite flotte méditerranéenne était devenue l’une des premières au monde.
Au bout d’un moment, son sourire disparut.
– Je suis heureuse que vous ne couriez plus, répéta-t-elle.
– Si vous deviez faire un vœu, Eve, quel serait-il ?
Cela faisait cinq heures qu’ils naviguaient, volant sur les vagues, enveloppés par la chaleur caressante de ce jour d’été
– et par les caresses plus chaudes encore qui sourdaient en eux. Us se trouvaient à l’ouest de l’île de Lantau, mais bientôt il leur faudrait changer de cap… afin qu’Eve ait le temps de redevenir la princesse de Geoffrey pour retourner à Peak Castle.
A voir son étonnement, Tyler comprit que personne n’avait jamais demandé à Ève ce qu’elle désirait… et que la femme dont la personnalité, l’individualité avaient été bafouées dès la naissance n’avait jamais d’elle-même émis de souhait.
– Ne réfléchissez pas, dites ce qui vous vient à l’esprit.
– Je voudrais que Gweneth soit en vie.
– Moi aussi, je le voudrais, renchérit Tyler.
Ils gardèrent le silence le temps de quelques battements de cœur.
– Formulez d’autres vœux, Eve.
Tyler Vaughn était assez idéaliste pour croire que dans le cadre d’une liste illimitée de souhaits, la plupart des individus finiraient par en formuler quelques-uns pour la planète tout entière – santé, bonheur et paix pour toutes les créatures, grandes et petites. Excepté des vœux de bonheur pour Juliana, James et une fillette nommée Lily, ce fut par ceux-là qu’Eve commença.
Quand elle eut terminé, elle avait les yeux brillants d’avoir évoqué la paix et le bonheur universel.
– Faites maintenant un vœu personnel, la pressa Tyler, uniquement pour vous, quelque chose d’égoïste, si vous le pouvez.
Un moment s’écoula, comme si elle était incapable de répondre. Pour finir, encouragée par le sourire tendre et le regard aimant de son compagnon, elle osa murmurer :
– J’aimerais que nous puissions naviguer toujours ainsi.
C’était ce qu’il désirait lui aussi. Car désormais, Tyler comprenait : il y avait eu un but à son agitation incessante. Il avait été en quête perpétuelle, son cœur l’avait été, sans même qu’il le sache… Mais maintenant il avait trouvé Eve, et pour la première fois de sa vie agitée, Tyler Vaughn savourait un sentiment de paix.
– Nous le pouvons, Evangéline, fit-il avec une tendresse grave et joyeuse à la fois. Nous pouvons voguer jusqu’à ce que vos cheveux soient aussi longs que vous le désirez. Nous pouvons partir tout de suite.
Eve étouffa presque une exclamation, surprise par ses propres paroles – par leur vérité, la crudité de son aveu – comme par celles de Tyler. C’était un rêve. En ce jour magnifique, où le ciel avait la couleur de ses yeux, où la brise marine semait de furtifs baisers sur sa peau, où les vagues bleu-vert se mouchetaient d’or, elle vivait un rêve. Merveilleux, extraordinaire… mais impossible.
Elle savait le rêve irréalisable et cependant, alors même que le mouvement de sa tête disait non, tout son être aspirait à un oui joyeux.
Impossible.
Tyler vit passer le rêve dans le lumineux regard de saphir, et puis, trop vite, il le vit disparaître.
Les yeux subitement voilés s’abaissèrent vers les mains pâles qui s’étaient nouées nerveusement.
– Je n’aurais pas dû dire cela.
– Si, au contraire, protesta Tyler avec autant de douceur que de fermeté. C’est ce que je désire moi aussi. Je vous…
Relevant tout à coup les yeux, elle interrompit son aveu… et les battements de son cœur. Les yeux bleus ne s’étaient pas éclairés face à sa déclaration d’amour ; au contraire, ils étaient lointains, apeurés, elle ne disait plus oui, pas même au rêve, pas même à l’illusion… et elle se détourna de Tyler pour fixer l’horizon doré vers lequel jamais ils ne feraient voile.
Durant presque tout cet après-midi enchanté, elle avait été Eve… Elle était même devenue Evangéline pour rêver d’amour. A présent, elle était à nouveau lady Lloyd-Ashton, à nouveau Rosalind, prisonnière de cette existence et incapable de voir au-delà.
Son adorable regard bleu restait aveugle à tant de choses, songea Tyler. A la beauté de son corps, à celle de son cœur… et maintenant à la réalisation de leur rêve.
Tyler savait que des obstacles se dressaient sur la route de leur avenir. Geoffrey, bien sûr ; mais même l’obstacle du plus puissant taï-pan de Hong Kong serait surmontable – comme tous les obstacles – une fois qu’Ève croirait réellement à son amour. Cela prendrait du temps. Depuis sa naissance, Eve s’était entendu répéter qu’elle n’était rien, moins que rien, qu’elle ne méritait pas d’être aimée. Et Geoffrey, le seul homme qui ait voulu d’elle, l’avait trahie.
Oui, il faudrait du temps pour qu’elle croie à son amour… car, avant tout, Eve avait besoin de croire en elle-même. Jusqu’à ce qu’elle reconnaisse sa propre valeur, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus aveugle, Tyler serait ses yeux. C’est par lui qu’elle verrait combien elle était aimable, ainsi qu’il la voyait… si elle le lui permettait.
Un moment plus tôt, Tyler avait éprouvé un sentiment de paix pour la première fois de sa vie. A présent, celui qui avait si souvent flirté avec la mort avait peur, pour la première fois.
Une peur inouïe, terrible.
La peur de vivre sans Eve.
La brise tiède lui parut froide tout à coup.
– Si nous sortions d’autres fois en mer ? proposa-t-il d’une voix très sourde. Chaque fois que vous le voudrez, chaque fois que vous serez libre.
Et un jour, mon Eve, mon Evangéline, quand tu auras foi en mon amour, nous voguerons à jamais.
L’avait-elle entendu ? Oh oui, car elle se raidit soudain, comme si elle aussi trouvait le vent glacé.
Libre ? Le mot lui avait transpercé l’âme. Jamais elle ne serait libre, il fallait mettre fin tout de suite à ce tourment…
– Evangéline ? Vous reviendrez en bateau avec moi ?
Elle perçut la crainte qui sourdait dans la voix tendre, comme s’il redoutait qu’elle réponde non, comme s’il doutait de son amour.
– Oui, je reviendrai… répondit-elle aux yeux aimants et inquiets. Chaque fois que je le pourrai.
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