Perle de Lune

Katherine Stone · Chapitre 14 sur 36

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Perle de Lune

Chapitre 13

 

L’Œil du dragon

Dimanche 20 juin 1993

 

Il était près de deux heures du matin et la princesse était seule en son château. L’autre moitié du couple exemplaire était partie finir la nuit avec l’une de ses maîtresses.

Geoffrey serait doux avec sa maîtresse, songeait Eve. Sa violence sexuelle, il l’avait déjà exercée – sur elle.

Avant même que la soirée ne commence, Ève avait su que, quoi qu’elle fasse, quelque parfaite que soit son attitude, la nuit s’achèverait dans la brutalité. Comme chaque fois. Geoffrey adorait mettre sa princesse en représentation, montrer au monde l’exquis trésor qui lui appartenait. Pardessus tout, il adorait rappeler à Ève qu’elle était son bien.

Comme souvent en public, il avait joué avec elle ce soir, la traquant dans un jeu que lui seul pouvait gagner. Personne ne soupçonnait ces joutes secrètes. Et Ève seule connaissait la noirceur du désir que les autres voyaient briller dans le regard aimant de sir Geoffrey Lloyd-Ashton.

Ce soir, au cours du dîner, devant témoins et avec une tendresse caressante, il lui avait demandé si elle monterait en avion avec Allison. Elle devait répondre oui, la politesse l’exigeait, quand bien même elle savait que Geoffrey ne l’y autoriserait pas – surtout en compagnie d’un être aussi charmant et sympathique qu’Allison.

Geoffrey la croyait-il réellement prête à confier sa honte à Allison – à quiconque ? L’imaginait-il capable d’entraîner quelqu’un dans une tentative d’évasion vouée à l’échec ?

Non, bien sûr que non. L’homme qui possédait quasiment tout Hong Kong, et qui avait rendu sa femme célèbre au point que le moindre de ses pas était suivi par cinq millions de regards admiratifs, ne redoutait nullement que son bien tentât de fuir. Simplement, il prenait plaisir à la tourmenter avec cette idée.

Il aimait la mettre au supplice en présence de témoins autant que lorsqu’ils étaient seuls.

Ce soir, une fois les invités partis, il avait dardé sur elle ses yeux de vainqueur.

– Es-tu affreusement déçue de ne pas pouvoir monter en avion avec Allison, ma princesse ?

– Non, avait-elle murmuré au moment où les lèvres de son mari écrasaient les siennes.

Non, non, non ! avait supplié son corps en subissant les violences que lui infligeait Geoffrey.

Eve avait à peine entendu la supplique fiévreuse de son être. Comme toujours, dès l’instant où Geoffrey l’avait touchée, son esprit s’en était allé. Et si maintenant sa chair blessée continuait de crier, elle refusait encore de l’entendre.

Eve songeait à la jeune femme qu’elle avait été, tellement ignorante de sa beauté et si avide d’être aimée qu’elle n’avait pas même entrevu la vérité : sir Geoffrey Lloyd-Ashton ne voulait que sa belle apparence. Rien d’autre…

 

Eve n’ignorait pas comment elle avait été conçue. Quand elle était petite fille, jamais on ne lui avait permis de l’oublier, comme si c’était sa faute, comme si elle avait choisi de devenir le symbole méprisé de la trahison de sa mère… comme si elle avait demandé à naître. L’homme qui allait devenir son beau-père tenait un bar, la Taverne du cheval blanc, dans un village côtier proche de Weymouth. Sa mère y travaillait comme serveuse ; son père biologique, un docker, était un habitué de la taverne qui aimait la bière et appréciait plus encore de flirter avec la barmaid délurée chaque fois que celle-ci se chamaillait avec son amant.

La liaison de la coquette et du séduisant débardeur avait eu les effets escomptés : rage, jalousie, réconciliation, mariage enfin. Et une conséquence non désirée : une naissance. Pour de perverses raisons expiatoires, la mère d’Eve ainsi que son beau-père avaient tenu à ce qu’elle vienne au monde.

Ève était celle qui devait le plus souffrir de cette décision. Même son nom était un châtiment, la tentatrice de l’Eden, la créature rebelle qui avait entraîné l’humanité dans le péché. Son beau-père l’avait en horreur. Il retrouvait son rival dans le minois enfantin et, avant même qu’elle comprît le sens des mots, se moquait de sa laideur. Sa mère la haïssait tout autant, et refaisait l’histoire en donnant à son père le rôle de l’abominable séducteur, quand c’était elle qui avait fait des avances au docker.

Ève passa son enfance à souhaiter la mort. Elle était persuadée d’être atrocement laide et de ne pas mériter la moindre affection. Elle ne s’était jamais regardée, mais l’eût-elle fait, et quand bien même elle avait toujours été belle, elle n’eût pas vu qu’elle était ravissante. Elle se serait vue ainsi que la voyaient les autres : un objet de risée aussi bien chez elle qu’en dehors, une petite chose maigre, voûtée, souffreteuse, dont les extraordinaires yeux bleus ne révélaient que tristesse, peur, désespoir.

 

– Reculez ! Reculez du bord, vous allez tomber !

L’appel affolé retentit derrière elle, une voix humaine, aussi impérieuse que les mugissements de la mer qui l’imploraient de sauter.

Ève venait souvent au sommet de la falaise calcaire qui dominait la Manche et il semblait qu’elle seule connût les sentiers qui menaient du village jusqu’au plateau herbeux et isolé. Elle seule et le cerf. Jamais elle n’y avait croisé âme qui vive.

Pourtant, en ce jour d’été qui marquait le commencement de sa quinzième année sur terre, ce jour qu’elle voulait le dernier de son existence, voilà que quelqu’un l’avait surprise. Il n’était pas trop tard, elle pouvait encore sauter… mais l’inquiétude qui perçait dans la voix était si ardente, si manifeste, qu’elle eut l’impression qu’on la retenait.

Ce n’était pourtant qu’une voix, et la personne qui avait proféré ce cri ne s’enhardirait sûrement pas à s’élancer vers le bord de la falaise. Tout à coup, cependant, par-delà les imprécations des flots qui lui ordonnaient de sauter, Ève perçut un bruit de course rapide. Au lieu de s’élancer dans le vide, elle se retourna… et vit les bras tendus de lady Gweneth St John.

Parfois, pour s’amuser, pour parader, Gweneth Frances St John montait à cheval en amazone. Pour ces occasions, elle arborait une tenue extravagante, dans le pur style Régence : velours vert, dentelles, toque crânement perchée et piquée d’une longue plume incurvée. Dans d’autres circonstances moins frivoles, quand elle concourait pour des rubans de satin bleu ou d’autres trophées, elle portait un costume des plus modernes. Mais aujourd’hui, pour galoper sur la lande, lady Gweneth St John avait simplement revêtu un jean, un tee-shirt rose fuchsia et des bottes cavalières fatiguées.

A voir cet accoutrement, on aurait pu la prendre pour la fille de quelque palefrenier ; Ève devina cependant, sans animosité, que cette fille de son âge était de haute naissance, tant elle était distinguée et raffinée.

– S’il vous plaît, venez, fît Gweneth.

Elle s’était immobilisée, non par crainte d’approcher le bord de la falaise, mais à cause de ce qu’elle lisait dans l’étonnant regard bleu. L’inconnue avait voulu sauter. Un pas de plus pouvait provoquer le geste fatal.

– S’il vous plaît, répéta-t-elle.

Maintes et maintes fois, Eve était venue à la falaise avec l’intention de mourir. Chaque fois, elle avait été retenue par la beauté qui l’entourait. L’immensité d’azur et le bleu saphir de la mer l’enchantaient, si bien qu’elle s’oubliait elle-même ; et elle décidait de continuer à vivre sans autre but que d’avoir encore une fois la chance de contempler ce merveilleux paysage.

Aujourd’hui, la beauté du ciel et de la mer était au rendez-vous, mais elle ne l’avait pas vue. Repliée sur elle-même, elle n’avait vu que ténèbres et désespoir. A présent, elle découvrait une autre splendeur, inconnue d’elle : la générosité illimitée d’un cœur humain.

Elle fit un pas vers Gweneth, le premier pas gracieux de sa vie, et dans cet instant stupéfiant, son corps voûté se redressa, comme si elle n’avait été jusqu’alors qu’une marionnette oubliée dont un être de bonté tirait soudain les fils invisibles pour enfin lui donner vie.

– Vous m’avez fait peur, souffla Gweneth, soulagée en la voyant hors de danger. Ce n’est peut-être pas votre cas, mais quand je me tiens ainsi au bord d’un précipice – surtout si je regarde en bas – je suis prise de vertige, la tête me tourne et j’ai peur de tomber… ou même de sauter… et cela me terrifie.

– Je viens souvent ici, fit Eve, se demandant si son interlocutrice avait deviné ses intentions. J’ai l’habitude de m’approcher, fit-elle d’un ton rassurant. Mais aujourd’hui, c’est vrai, j’ai eu un peu le vertige.

– Ça va mieux maintenant ?

– Oui. Merci.

Il semblait invraisemblable que le fruit de l’infidélité d’une serveuse de bar et la fille d’un comte puissent devenir amies. Ce fut pourtant le cas, et ce ne devait pas être une amitié à sens unique, la faible Ève prenant tout ce que la forte Gweneth pouvait lui donner.

Si leur rencontre répondit à un besoin fiévreux chez Eve, ce fut vrai aussi chez Gweneth. Jusqu’à ce moment, l’existence de cette dernière avait été merveilleusement heureuse et sereine, entourée d’amour. On comparait la jeune fille, toujours prête à offrir sympathie, réconfort et sages conseils, à un roc. Mais il était facile d’être un roc dans une vie solide. Avant que son père ne soit piétiné par les sabots de son cheval de polo, la force de Gweneth n’avait jamais été mise à l’épreuve. Le comte avait survécu et il était déjà rentré chez lui, mais dans un tel état de faiblesse que toute la famille, y compris le blessé, s’était tournée vers elle, quêtant sa force.

A présent, lady Gweneth St John avait elle aussi besoin d’un roc, quelqu’un à qui confier les peurs qu’elle dissimulait aux siens.

Eve fut ce roc.

A la fin de l’été, quand le comte fut complètement rétabli et que Gweneth partit pour West Heath, les deux adolescentes étaient déjà très proches. Gweneth formait des vœux généreux pour son amie : qu’Ève acquière confiance en elle, dans ses dons, dans sa valeur. La petite aristocrate, aimée depuis toujours, avait une confiance en soi illimitée ; elle tenta, sans succès, d’en donner un peu à celle qui n’en avait aucune.

– Tu devrais poursuivre tes études, Eve. Avec tes notes, tu obtiendrais aisément une bourse. Tu deviendrais médecin, ou infirmière, ou travailleur social, une carrière qui te permettrait d’exercer au mieux ta compassion.

Mais Eve avait d’autres ambitions qui, même si elles paraissaient bien modestes à Gweneth, dépassaient de loin tout ce que l’adolescente qui avait failli se jeter dans la mer avait jamais rêvé. Après l’obtention de son bac, elle quitta pour toujours le foyer qui avait causé à sa personnalité un mal irréparable. Elle trouva un minuscule appartement à Londres, un emploi de caissière à la Bank of London and Hong Kong, et consacra son temps libre à visiter les enfants d’un hôpital proche. Enfin elle connaissait la paix, enfin elle sortait d’elle-même, aidant comme elle le pouvait, goûtant une joie paisible dans la splendeur d’une rose, un coucher de soleil, l’innocence radieuse d’un sourire d’enfant.

Eve n’avait pas l’impression de faire partie du monde ; elle se considérait comme invisible, une observatrice sensible, reconnaissante qu’on l’autorise à regarder. Elle considérait avec une grande fierté son amie si douée, si sûre d’elle et si vive. Gweneth se distingua à Cambridge, obtint sa licence en littérature anglaise puis se lança dans une brillante carrière de journaliste indépendante.

Gweneth se trouvait à Milan, afin de couvrir les collections d’automne pour le Vogue britannique, le jour fatal où sir Geoffrey Lloyd-Ashton pénétra dans la Bank of London and Hong Kong. Le taï-pan de la première compagnie commerciale de Hong Kong venait en Angleterre pour affaires : l’acquisition de trois nouveaux navires pour sa flotte. Les négociations s’étaient déroulées au mieux ; il partait aux courses à Ascot et, puisque la chance semblait de son côté, il avait décidé de s’octroyer un supplément d’argent liquide.

D’abord, il ne fit guère attention à la jeune caissière, peu agréable au premier regard, surtout pour ce connaisseur en beauté féminine. Ses épais cheveux couleur sable pendaient de façon à lui dissimuler le visage ; ses vêtements n’avaient pas le moindre chic et son corps maigre se voûtait, à croire qu’elle essayait de se faire encore plus petite, de disparaître. Et tandis que ses mains pâles comptaient l’argent, Geoffrey remarqua avec dégoût qu’elle se rongeait les ongles jusqu’au sang.

Mais lorsqu’elle parla pour le remercier d’avoir recouru aux services de la banque, alors que sa diction était d’un commun achevé, le timbre de sa voix, riche et doux, sonna pour l’homme d’affaires comme un souvenir envoûtant. Il la fixa, souhaitant que le rideau de sable s’ouvre. Quand cela se produisit, sir Geoffrey Lloyd-Ashton eut devant lui un fantôme : Rosalind, la seule femme qu’il eût réellement voulue… et la seule qui eût jamais osé le défier.

Rosalind était morte depuis seize ans, et pour Geoffrey cette mort avait été la pire, la plus impardonnable de ses bravades. Elle avait osé mourir avant qu’il ne puisse la punir de l’avoir quitté.

Face à cette jumelle, Geoffrey fut aussi attiré par Eve qu’il l’avait été par Rosalind. Avec un peu de travail, cette piètre créature deviendrait l’exacte incarnation de la défunte.

Même, songea-t-il, elle la surpasserait. Et peut-être l’était-elle déjà, à sembler si humble, si mal affermie, si délicieusement soumise. Il avait toujours désiré asservir Rosalind – et il y serait parvenu s’il avait eu davantage de temps pour la briser.

Cette femme-là était déjà brisée. Il ne lui restait qu’à apprendre à marcher, à parler, à se vêtir comme Rosalind – en princesse… Cette chevelure couleur sable, exactement de la même teinte que celle de Rosalind, serait coupée court de façon à révéler l’exquis visage… Et cette fois, elle ne partirait pas.

 

A vingt-six ans, solitaire et d’une timidité maladive, Eve tomba évidemment amoureuse de cet homme de quarante-deux ans, brillant et sûr de lui ; et bien que cela parût impossible, sir Geoffrey Lloyd-Ashton affirma l’aimer.

Moins de deux semaines plus tard, Ève se retrouvait à Hong Kong, dans la suite de l’hôtel du Mandarin oriental où elle allait subir la métamorphose qui transformerait la maladroite petite employée de banque en maîtresse de Peak Castle. Elle n’avait aucune idée quant à la façon de procéder à pareille transformation, mais Geoffrey avait des idées très précises. Il se chargea personnellement des cours de diction et de maintien, puis, dès qu’elle eut acquis un parler et une allure suffisamment aristocratiques, il la confia à des spécialistes qui avaient ordre de lui apprendre à se vêtir, se maquiller et se coiffer.

Reconnaissante d’être aimée, avide de lui plaire, Eve fut une élève modèle. Geoffrey lui avait si tendrement promis de faire d’elle sa « Fair Lady » qu’elle se fit la complice crédule de cette création – et de sa propre destruction – sans soupçonner les véritables intentions de son fiancé.

Le soir de leurs noces, quand elle eut passé le négligé en soie ivoire qu’il avait choisi pour elle, Geoffrey l’amena devant le miroir de leur chambre à coucher.

– Regarde-toi, ma beauté. Regarde ton visage. Tu es une princesse maintenant. Les gens te dévoreront des yeux. C’est ainsi que tu dois paraître, toujours.

Elle lui avait obéi, comme elle avait scrupuleusement suivi les instructions des experts en maquillage et en coiffure. Elle savait comment Geoffrey la voulait, et elle savait précisément comment y parvenir. C’était chose faite, et ce soir-là, en se contemplant dans le miroir, elle s’attendit à y voir quelque chose de neuf, de merveilleux. Cependant, même ce soir-là, auprès de l’homme qui affirmait l’aimer, elle ne vit que ce qu’elle avait toujours vu dans son reflet : le désespoir. Pire encore, sa tristesse lui apparut plus flagrante qu’auparavant. Privé de son rideau de cheveux, son visage pleinement exposé révélait sa désolation.

Elle ne vit ni beauté ni bonheur. Mais Geoffrey était satisfait, cela seul importait.

– Déshabille-toi maintenant, ordonna soudain son époux de quelques heures. Non, ne te détourne pas. Je veux te regarder.

Une fois encore elle obéit, et quand elle fut nue devant lui, vierge pétrie d’espoir et de crainte, il promena un œil satisfait sur son corps trop maigre.

– Ne prends jamais de poids, Ève, lui intima-t-il sourdement. Pas un gramme.

Eve et Geoffrey ne firent jamais l’amour, pas même cette première nuit. C’était seulement un assouvissement sexuel

– pour lui –, et sir Geoffrey Lloyd-Ashton était rarement doux quand il possédait sa princesse. Sa sauvagerie violentait la chair délicate d’Ève, même quand il la prenait entre les draps de satin de leur lit à baldaquin. D’autres fois, quand son désir ne souffrait pas d’attente, il l’écrasait contre les marbres froids de son château, les pierres saillantes des cheminées, les rampes ouvragées. La peau d’albâtre de la jeune femme portait comme un deuil les marques de ces cruelles étreintes.

Geoffrey la désirait, de cela elle ne doutait pas. Mais la noirceur de son désir la déroutait et la terrifiait – comme le changement qui s’opéra dans sa personnalité à partir du moment où ils furent mari et femme. Disparu l’homme chaleureux, charmant, aimant qui l’avait courtisée. Il réapparaissait parfois – en public toujours, et en privé quand cela lui chantait. Mais il existait un autre sir Geoffrey Lloyd-Ashton, réservé à elle seule, et celui-là était froid, avec des yeux narquois et…

Et Ève s’adressait des reproches. Elle s’efforçait de lui plaire – ô combien – et au lit comme aux yeux de Hong Kong, la princesse semblait réussir. Mais cette perfection de façade ne suffisait pas. A l’évidence, Geoffrey était terriblement déçu. Comment aurait-il pu en être autrement ? Sans doute avait-il découvert la vérité qui la harcelait, gravée dans son esprit et dans son cœur depuis sa naissance : elle n’était rien… et ne méritait surtout pas d’être aimée.

Pourtant, c’était elle qui devait découvrir la vérité la plus dévastatrice de toutes…

 

– Quand même, Nigel et moi vous trouvons sacrément bonne fille, Eve.

C’était Béatrice qui avait prononcé ces mots, l’épouse de Nigel Lloyd-Ashton, le cousin de Geoffrey. Le couple était venu de Gibraltar où Nigel supervisait les opérations de la Compagnie Lloyd-Ashton en Méditerranée. Ce jour de printemps, Ève et Béatrice admiraient les porcelaines anciennes du musée de Flagstaff House. Cela faisait quinze minutes qu’elles détaillaient un service à thé de la province du Jiangsu.

– Bonne fille ? répéta Ève.

– Mon Dieu, souffla Béatrice, soudain plus grave. Nigel m’avait dit de ne pas y faire allusion devant vous, mais la coïncidence paraît tellement incroyable. Vous lui ressemblez tellement… Nous avons supposé que Geoffrey vous avait montré sa photo, et que vous lui aviez proposé de vous coiffer exactement comme elle, de porter le même genre de vêtements… Mon Dieu, vous ne savez rien de Rosalind ?

– Non.

Parfois, pourtant, quand la passion conquérante assombrit son regard, Geoffrey m’appelle sa rose.

– Racontez-moi, Béatrice.

– C’est une vieille histoire qui n’a plus aucune importance.

– S’il vous plaît.

– Bon, soupira Béatrice, de toute façon j’en ai déjà trop dit. Cela s’appelle « gaffer », n’est-ce pas ? Mais franchement, c’est sans importance, Ève. Même si vous êtes apparemment identiques, vos personnalités sont très différentes. Il suffit d’ailleurs de voir l’adoration que vous porte Geoffrey pour se rendre compte qu’il préfère votre réserve à l’extravagance de Rosalind. Elle était extravertie, fougueuse comme un pur-sang. De haute naissance, évidemment. En fait, elle affirmait que l’homme qui l’avait élevée n’était pas son véritable père, qu’elle était de sang royal, l’enfant naturelle de quelque obscur monarque européen. Nigel et moi ne l’avions pas vraiment crue, mais Geoffrey si. Et même si sa conduite n’était pas toujours aussi contenue que devrait l’être celle d’une princesse, elle ne se départait jamais de son autorité. Nous lui pardonnions, bien sûr, car elle était extraordinaire, un derviche tourneur qui entraînait tout un chacun dans sa danse.

– Y compris Geoffrey.

Geoffrey qui aimait la princesse fougueuse, enchanteresse, sûre d’elle.

– Oui. Leur relation était explosive et passionnée, mais nous savions tous qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Pourtant, même après leurs fiançailles, Rosalind ne s’assagit pas. Un mois avant le mariage, elle annonça à Geoffrey qu’elle le quittait, qu’elle était tombée amoureuse d’un autre.

Geoffrey ignore ce que je sais, reprit Béatrice après un silence songeur, ce que tout le monde sait. Nous étions quatre couples amis depuis l’université ; à l’époque nous nous étions retrouvés dans la résidence d’été des Lloyd-Ashton en Ecosse. Tout le monde était dehors, excepté Geoffrey, Rosalind et moi. Je me reposais et, leur chambre étant voisine de la mienne, j’ai entendu leur dispute. Je suis certaine qu’ils se seraient réconciliés si Rosalind avait vécu, mais…

– Elle est morte ?

– Ce jour-là, ajouta gravement Béatrice, tout de suite après. Elle s’est précipitée dehors, est montée en voiture et a démarré sur les chapeaux de roue. Elle regardait derrière elle, pour s’assurer, je suppose, que Geoffrey ne la poursuivait pas. Elle n’a pas vu le camion qui arrivait. J’ai crié depuis ma fenêtre, Geoffrey et les autres ont crié eux aussi, mais elle n’a pas entendu nos avertissements. Elle est morte sur le coup, sous nos yeux. Elle n’avait que vingt-six ans.

A l’issue d’une nouvelle pause, significative, Béatrice souligna l’évidence :

– Extraordinaire, non ? C’est exactement l’âge que vous aviez quand vous avez rencontré Geoffrey. Il a dû vous prendre pour un fantôme. C’est tellement étrange, Ève. Dans votre allure, et jusque dans votre beauté éclatante, Rosalind et vous auriez pu être jumelles.

Beauté éclatante. De tous les mots terribles prononcés par Béatrice Lloyd-Ashton, ceux-là devaient tarauder Ève plus que les autres. Se tenant pour affreuse depuis sa naissance, elle s’était toujours efforcée de devenir invisible, de dérober son corps et son visage aux railleries. Elle était à la fois détachée de son être physique et bizarrement protectrice à son endroit.

Or voilà que c’était cette enveloppe extérieure qui l’avait trahie, en devenant belle, en se parant d’une beauté qu’elle-même ne pouvait voir, mais qui avait attiré Geoffrey.

Ce jour-là, Ève crut avoir tout compris, compris qu’elle était désirée – et punie – à cause de sa ressemblance avec la sauvage et rebelle Rosalind. Elle se trompait. Rosalind depuis longtemps oubliée, Geoffrey ne nourrissait plus de noir désir que pour Ève seule. Il voulait la posséder totalement, la soumettre ; mais, d’une manière qui l’irritait plus encore qu’autrefois la fougue de Rosalind, Ève échappait à son emprise. Il y avait en elle comme un noyau dur, imprenable, qui exaspérait le désir de domination de Geoffrey, le poussait à blesser la misérable qu’il avait métamorphosée en princesse… mais qui osait le défier par sa sérénité hautaine.

Restait une vérité dont, à juste titre, Ève ne doutait pas : Geoffrey ne la laisserait jamais partir. Et, contrairement à Rosalind qui, sans ce tragique accident, aurait reconquis sa liberté, Ève ne s’enfuirait jamais. Elle était, au sens propre, captive dans un paradis tropical.

Lady Lloyd-Ashton ne pouvait s’évanouir parmi les habitants de Hong Kong. Son beau visage était trop connu. Et même si l’aéroport de Kai Tak était l’un des plus actifs au monde, avec des vols quotidiens pour quasiment toutes les grandes métropoles, jamais Eve ne pourrait monter à bord d’un avion. Son passeport se trouvait sous clef, dans un coffre du bureau de Geoffrey. Qu’elle en demande un autre et la nouvelle, comme toutes les nouvelles, parviendrait sur-le-champ à son geôlier.

Hong Kong ne possédait de frontière qu’avec la Chine. Trente kilomètres de fils de fer barbelés le long desquels patrouillaient des soldats armés jusqu’aux dents. Si barrages et gardes étaient destinés à empêcher l’afflux de réfugiés de la Chine communiste et non la fuite hors du Hong Kong capitaliste, Ève s’y heurterait malgré tout.

Elle ne pouvait fuir ni par les airs ni par la terre, et il y avait peu d’espoir qu’elle eût plus de chance par la mer de Chine infestée de requins. Physiquement prisonnière, elle était revenue à son point de départ, à la solitude et au désespoir de son enfance. D’ailleurs, malgré la magnificence de sa nouvelle demeure, le vertigineux sommet du pic Victoria lui rappelait la falaise au bord de laquelle elle s’était si souvent tenue. De maints endroits de Peak Castle, lady Lloyd-Ashton aurait pu se jeter dans le vide.

Elle ne le ferait jamais ; elle avait tiré d’autres leçons de sa jeunesse. Elle avait appris à dériver loin de la douleur, à puiser une joie paisible dans la splendeur de ce qui l’entourait. C’était là sa fuite.

La splendeur naturelle de Hong Kong était sans limites ; et il existait encore d’autres joies pour Eve. Dès le début de leur union, parce qu’il voulait que l’on admirât sa princesse, Geoffrey avait accédé à son désir de travailler bénévolement à l’hôpital pour enfants. Et bien sûr, il y avait Gweneth. Celle-ci avait beau être à l’autre bout du monde, lettres et téléphone les rapprochaient.

– Je vais me marier, Eve, tu imagines ? Lui et moi sommes tous deux abasourdis de ce qui nous arrive. C’est un célibataire endurci et tu sais combien ma carrière me tient à cœur. Mais voilà, nous sautons le pas, et nous parlons même d’avoir une maison pleine d’enfants ! Peux-tu venir au mariage ? J’ai besoin d’une première demoiselle d’honneur ; j’aimerais que tu rencontres James, et je voudrais aussi faire la connaissance de Geoffrey.

Ève n’assista pas au mariage de Gweneth. Geoffrey refusait d’y aller et n’aurait pas permis à son épouse de quitter Hong Kong sans lui. La jeune femme doutait de revoir un jour son amie, quand elle reçut un nouveau coup de téléphone, et la plus heureuse des nouvelles : James et Gweneth venaient à Hong Kong. Et si Gweneth s’y plaisait (« Ce qui sera le cas, Ève, puisque James l’adore ! »), le couple s’y installerait définitivement.

Les Drake séjournèrent deux semaines à Hong Kong durant la période de Noël. Pour Ève, chaque seconde de cette quinzaine fut emplie d’espoir. Si, comme toujours, Geoffrey se montra éblouissant de charme – et aimant – en public, par extraordinaire il le resta dans l’intimité. Il était charmant avec sa femme et semblait aussi heureux qu’elle à la perspective de fréquenter régulièrement James et Gweneth.

Tandis que le taï-pan introduisait de bonne grâce James dans les arcanes du pouvoir de Hong Kong, Gweneth et Ève couraient les rues illuminées. Les deux amies riaient, bavardaient, exploraient, faisaient les magasins. Hong Kong avait beau jouir d’une réputation mondiale de paradis de l’acheteur, Ève connaissait à peine tout ce qu’il avait à offrir. Ses vêtements arrivaient à Peak Castle dans des limousines, interminable défilé – non sollicité – des plus grands couturiers de la colonie qui brûlaient tous de devenir le designer exclusif de lady Lloyd-Ashton. Geoffrey choisissait pour elle et renvoyait le reste.

Et des petites choses pour le château ? Quelques babioles qui eussent permis à la jeune femme d’ajouter sa signature à sa nouvelle demeure ? Geoffrey avait accueilli ses premières tentatives avec un tel mépris pour son goût qu’elle avait depuis longtemps renoncé même aux achats les plus anodins.

Gweneth Drake, elle, savait où aller pour acheter à Hong Kong. Sans jamais s’étonner du manque d’expérience d’Ève, elle fit le guide.

– Avant de quitter Londres, j’ai pris rendez-vous avec Juliana Kwan en personne, expliqua-t-elle tandis qu’elles traversaient Des Vœux Road en direction du Landmark.

Elle a aussi des boutiques à Kowloon, au Régent et à l’Océan terminal, mais c’est ici qu’elle travaille. Vraiment, tu n’as jamais entendu parler d’elle, Eve ? Ni de Perle de lune ? Ses modèles t’iraient à merveille.

Pour sa part, Gweneth désirait des tenues de grossesse. Elle serait enceinte de cinq mois lorsque James et elle s’installeraient à Hong Kong. Elle arborerait fièrement sa future maternité et elle était à la recherche de vêtements sur mesure, élégants et confortables.

Elle les aurait, promit Juliana Kwan. Ils seraient prêts à son retour.

Gweneth Drake ne devait jamais revenir à Hong Kong. Une semaine avant ce jour tant attendu, elle mourut dans l’explosion de leur maison de campagne au pays de Galles. Ève apprit la tragédie par Geoffrey. A l’instant où la triste nouvelle était tombée sur le Télétype de The Standard, Geoffrey en avait été averti. Il s’empressa de rentrer à Peak Castle. Son apparition inhabituelle en pleine journée emplit Ève d’effroi avant même qu’il n’ouvre la bouche. Ces visites surprises signifiaient chaque fois qu’il avait envie d’elle, un besoin soudain et urgent de la posséder – de lui faire mal.

L’affreuse nouvelle qu’il lui communiqua en ce jour pluvieux de mars lui causa une souffrance terrible, mais Geoffrey se montra gentil. Trois semaines plus tard, quand James Drake, profondément blessé, arriva à Hong Kong, ce fut Geoffrey qui émit le vœu qu’ils fassent leur possible pour aider l’époux en deuil.

James, pourtant, refusa leurs avances. Ses traits sévères leur commandaient de se tenir à distance, et il refusa de parler de Gweneth comme de sa peine.

Ève lui apporta la seule aide en son pouvoir, la seule qu’il lui autorisait tacitement, puisque c’était sans qu’il le sache : elle se rendit à la boutique de Juliana Kwan afin de s’assurer qu’il n’y aurait pas, par inadvertance, de coup de téléphone au bureau de James pour le prévenir que la garde-robe de son épouse était prête.

Juliana reçut Ève avec un sourire accueillant qui s’effaça promptement face au triste regard de la visiteuse.

– Entrons ici, invita la couturière, guidant Ève vers un petit salon d’essayage. Qu’est-ce qui ne va pas ? s’enquit-elle doucement dès qu’elles furent seules.

– Gweneth… est morte.

 

Gweneth Drake était morte, mais elle devait laisser à Eve le souvenir impérissable de son cœur généreux. Grâce à Gweneth, Ève eut soudain deux amis à Hong Kong : Juliana et James. Si distant et réticent que fût James, il avait toujours un regard plus doux pour la meilleure amie de sa femme. Tous deux se savaient liés à jamais par leur amour pour la défunte.

L’amitié d’Ève pour Juliana naquit comme était née son amitié pour Gweneth, dans une période de grand besoin. Et, comme avec Gweneth, ce besoin s’avéra réciproque. Les deux femmes avaient toutes deux une tristesse profondément enfouie au fond du cœur. Elles partagèrent le même chagrin après la mort de Gweneth, s’inquiétèrent ensemble pour James puis, finalement, Juliana confia à Eve son tourment de mère. Et si Eve ne révéla jamais les détails de la pénible réalité de son mariage, elle confia à Juliana qu’en dépit des apparences qu’elle s’efforçait de sauvegarder, son union avec Geoffrey n’était pas aussi parfaite que le croyait le Tout-Hong Kong.

Rebutée par le principe de ce genre de compétition, Juliana Kwan n’avait jamais envoyé de cargaison de robes à Peak Castle. Cependant, grâce à Gweneth Drake, elle devint bientôt la couturière exclusive de lady Lloyd-Ashton. Au lendemain du jour où elle était venue à Perle de lune afin de commander ses vêtements de maternité, Gweneth était revenue à la boutique avec une nouvelle requête : une robe (« quelque chose de doux, de romantique, qui porte l’espoir ») pour son amie, cadeau qu’elle avait prévu d’offrir à Ève lors de son retour à Hong Kong.

Lorsque Ève montra à Geoffrey la robe que Juliana avait conçue pour elle à la demande de Gweneth, le regard de celui-ci s’éclaira de plaisir. Il comprit qu’il s’était complètement trompé dans ses choix vestimentaires pour Ève. Il avait opté pour des tenues qui eussent convenu à Rosalind, audacieuses, colorées, brillantes ; les modèles romantiques de Juliana Kwan, créations de pur espoir, seyaient autrement mieux à la princesse qui n’avait pas d’espoir.

Geoffrey adorait ordonner à Ève de se déshabiller devant lui. Elle prenait toujours grand soin de ne pas malmener les vêtements confectionnés par Juliana, comme si, en préservant ces atours romantiques, elle pouvait préserver une part d’espoir.

 

La robe en soie couleur saphir qu’Eve avait portée lors de la soirée donnée en l’honneur du Palais de jade reposait sur une méridienne. Elle n’avait pas souffert, témoin seulement des brutalités du maître de céans. Quand Eve se leva du lit pour aller suspendre le vêtement à son cintre, son corps hurla de douleur.

Comme chaque fois, Eve ignora ses plaintes. Elle n’éprouvait plus de sentiment protecteur envers son corps ; il lui était maintenant tout à fait étranger, un objet haï. Ne l’avait-il pas trahie en affichant une beauté qu’elle n’avait pu voir ? Et les meurtrissures sur sa peau d’albâtre, et tous les cris de sa douleur étaient peu de chose comparés aux hurlements et aux contusions de son cœur.

Assez soudainement, les pensées d’Eve revinrent à la passion brutale qu’elle avait subie ce soir. Pourquoi ? Avec la réponse lui vint un souvenir de douceur, et elle vit à nouveau l’image à laquelle s’était cramponné son esprit tandis que Geoffrey la violentait. D’habitude, elle s’évadait vers des visions qui se résumaient à des flots de couleurs, de doux pastels mouvants, tourbillonnants, libres ; en de rares occasions, quand les images prenaient forme, elle voyait un coucher de soleil, une fleur, les étoiles.

Mais ce soir, l’image avait été celle d’un homme. Une merveilleuse réminiscence. Bien sûr, Eve connaissait sa réputation, son goût immodéré pour les voitures rapides et les brèves aventures féminines. Pourtant… il n’y avait pas de hâte superficielle, de désir d’une possession fugace dans les yeux bleus qui l’avaient contemplée. Us s’étaient contentés de la caresser d’un regard qui semblait lui dire qu’il la devinait au-delà de son apparence, jusqu’au tréfonds de son cœur, qu’il comprenait sa souffrance – et qu’il était là.

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