Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 1 sur 36

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Requiem américain

Première Partie

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Chapitre 1

 

Vendredi 18 octobre 1996

La circulation stagnait autour des rues Notre-Dame et Saint-Antoine. Les coups de klaxon rageurs faisaient des contrepoints assourdissants; montée des frustrations urbaines à l’heure de pointe. Des piétons gelés se faufilaient entre les calandres et les pare-chocs, obliquant dangereusement dans les angles morts des conducteurs. D’autres coups de klaxon qui défoulent. Doigts d’honneur. Invectives.

Dans son Ford Explorer noir, Owen Hayden tournait autour du palais de justice sans pouvoir se garer. Aveuglé, il abaissa le pare-soleil. Tout autour du quadrilatère, les cars de reportage, avec leurs antennes satellites déployées, et les caméramans attendaient le verdict. Dans l’habitacle, la radio passait What Is Life, de George Harrison, et il augmenta le volume, tapant le rythme sur le volant. What is life? «Ma vie, pensa-t-il, c’est du temps perdu dans le trafic.» Il avait calculé qu’il passait trois cents heures par année dans les embouteillages. Par coups d’œil, il cherchait un espace de stationnement qui se dégagerait. «Tell me, who am I without you by my side?» Cette chanson le forçait à regarder en face ses quarante ans: sa vie, son labeur, ses enfants, son divorce et le lent retour de Selma dans sa vie.

L’agenda mental qui rend fou lui faisait tourner la tête comme un carrousel: prendre des nouvelles de son père dont la fin approchait; appeler son fils cadet en immersion linguistique au Mexique; parler au courtier pour l’achat d’une résidence à Montréal – et ce, tout en zieutant les voitures garées au cas où l’une d’elles aurait la brillante idée de se tirer. Il ne devait surtout pas oublier d’aller prendre sa fille à dix-huit heures pour l’amener à l’aéroport. Il l’avait écrit sur le dos de sa main pour s’en souvenir. Fiona irait passer les six prochains mois en Australie. Un autre petit deuil de plus à vivre. La vie est une série de détachements, et la guitare de George Harrison lui donnait juste envie d’être au chaud et d’écouter de la musique. Un cafard soudain le tenailla à l’idée du verdict.

Il aperçut alors une voiture s’extirper lentement d’entre deux véhicules et il s’inséra en vitesse. Il déposa sur le tableau de bord un permis de stationner du SPCUM. Le port d’armes étant interdit à la cour, il détacha son holster qu’il glissa sous le siège. Il descendit, verrouilla les portières et courut vers le palais. Il y entrait rarement en jeans, t-shirt, veste de cuir et souliers de sport. Mais comme il avait déjà témoigné dans ce procès et qu’il avait été vertement varlopé par l’avocat de la défense, qui lui reprochait son ton rude et mesquin à son égard – tout ce que ce trou de cul méritait –, il n’avait aucun compte à rendre au protocole.

Devant l’entrée principale, une armada de photographes et de caméramans faisaient le pied de grue au cas où le chef sortirait à cet endroit s’il était libéré au lieu d’être renvoyé en prison. La présence de deux limousines blanches était un pari sur le sort réservé par la justice à la star des gangsters québécois. Elles témoignaient de la confiance ou de l’arrogance des motards criminels. Soudain, à quelques mètres des portes tournantes, Hayden entendit une clameur sauvage, des hurlements de joie, des éructations animales, des voix qu’il reconnaissait. Il avait sa réponse. Il marmonna: «Fuck! Fuck! Fuck!» Les projecteurs derrière lui s’allumèrent dans un grand halo médiatique. Les journalistes commencèrent leur reportage en direct. Le chef des Hells Angels, Marc Hamel, et les hommes de sa garde rapprochée sortirent bras dessus, bras dessous, à grandes enjambées. Hayden reconnut son frère, Tom, accroché à Hamel, qui avait assuré l’intérim durant l’emprisonnement du chef du chapitre de Montréal. Leurs regards se croisèrent, et Tom le toisa avec insolence, le menton fier. Hamel paraissait flotter sur un nuage, et son clan autour de lui jubilait. Hayden entendit le surnom dont les motards l’affublaient: «Hé! Bitch! Oh you, Bitch! You suck, Bitch!» Au moment où il passa près de Tom, ce dernier lui adressa un sourire crasse, tout en mâchant sa gomme. Il semblait dire: «I got you, bro! Hey! Hey! Catch me if you can…» Owen eut une attitude professionnelle: il ne regarda pas son frère outre mesure et ne réagit pas. Jimmy Stanton, le road captain du club, lui expédia un clin d’œil. Manuel Vargas, qui avait la corpulence d’un lutteur de foire, fermait le cortège. Il planta ses yeux de bœuf dans ceux du lieutenant, et son sourire vainqueur, couronné de deux dents en or, exprimait toute sa haine. Devant les caméras, Hamel en profita pour se livrer à un petit numéro de relations publiques et de singeries qui plaisait tant aux médias. Le gangster multimillionnaire, entouré d’une aura mythique, faisait vendre des journaux, suscitait la sympathie malgré un casier judiciaire qui aurait dû éloigner de son chemin tout être doté de raison. Ces images passeraient en boucle pendant des jours. Les chauffeurs ouvrirent les portières sur de longues paires de jambes fuselées en bas résille. On entendit sauter joyeusement les bouchons de bouteilles de champagne. Les motards se glissèrent dans les limousines, qui allèrent se perdre dans la circulation.

Dépité, Hayden resta un instant à regarder le cortège s’éloigner. Puis il se résigna à poursuivre son chemin jusqu’à la salle d’audience.

Devant la porte du tribunal, l’avocat de la défense parlait à une nuée de reporters, tout comme M Selma Flores, la procureure de la Couronne, qui e

l’aperçut. Elle semblait atterrée par la tournure des événements. Il connaissait bien la gamme des émotions de cette femme sans peur, qui faisait trembler le crime organisé et avec qui il partageait son lit. Ce frêle corps d’oiseau dissimulait les serres d’un rapace.

Il l’entendait expliquer aux journalistes que «nous vivons dans un drôle de système» où les criminels n’ont pas à justifier le fait qu’ils possèdent des biens d’une valeur de plusieurs millions, alors qu’ils déclarent des revenus de quatre-vingt-dix mille dollars par année.

«Pourquoi ne doivent-ils pas révéler à la cour la façon dont ils acquièrent leur fortune? Il y a l’argent légal, bien sûr, mais c’est surtout l’argent criminel qui leur procure une telle richesse», résuma-t-elle sur un ton professoral. À un journaliste qui lui demanda si elle interjetterait appel, elle refusa de répondre.

— Allez-vous demander la tenue d’un nouveau procès? demanda la chroniqueuse judiciaire de La Presse.

— …

— Avez-vous une idée de l’identité du commanditaire qui a pu corrompre le jury?

— …

— Est-ce une défaite pour l’État de droit?

— …

Elle était comme un joueur de football au milieu d’une mêlée monstrueuse.

Un reporter, qui reconnut Hayden, voulut lui poser une question, mais, d’un geste de la main et de la tête, il refusa. Toujours les mêmes questions, toujours les mêmes réponses. Et il y aurait encore un crétin de journaliste pour lui demander s’il était heureux pour son frère…

Vingt ans qu’il ne lui avait pas parlé, non sans regret, car un frère demeure un frère. Pour certains, il serait toujours de la famille du sergent d’armes Tom «Tomgun» Hayden, un des dirigeants des Hells, puissante machine à faire de l’argent, à tuer et à semer le chaos. Il espérait qu’aucun reporter n’avait remarqué leur contact visuel. Qu’il n’y aurait pas de photos dans le journal des deux Hayden à quelques mètres l’un de l’autre sur le parvis du palais de justice de Montréal. Parce qu’on en ferait toute une histoire, et ce, même si Owen luttait contre ce groupe criminel depuis plus de quinze ans.

Du coin de l’œil, Hayden vit un collègue sortir de la salle d’audience. Le sergent Olivier Oligny, que tout le monde appelait «Oli», portait un élégant costume noir taillé sur mesure. Massif, il avait une carrure de garde du corps avec une tête repoussoir et des cheveux ras, une mâchoire carrée, le nez cassé, des cicatrices, des yeux noirs intimidants, mais un cœur d’or, selon ses collègues.

Oligny avait la mine longue. Leurs regards se croisèrent. Hayden alla aux nouvelles.

— Belle pub pour les motards que ce glorieux acquittement! Qu’est-ce qui s’est passé?

— Le délateur a été minable, l’avocat l’a fait se parjurer au moins trois fois. Puis le juge a reçu une note selon laquelle le juré numéro trois avait essayé de contaminer la décision du jury. Selma a été excellente, mais c’était comme un match de hockey où tu sais que ton club ne pourra pas remonter, qu’il y a une malédiction sur la partie…

Subornation de juré. Qui était ce «numéro trois»? Cette question était sur toutes les lèvres. Tout ce travail était à recommencer une fois de plus. Tant d’énergie dépensée à constituer des dossiers laissait bien des intervenants judiciaires désabusés. Le système avait ses failles, et les crapules en abusaient avec leurs avocats à cinq cents dollars l’heure.

— On se voit tantôt à la réunion, dit Oligny. Je dois aller acheter un cadeau de Noël.

— Déjà?! On est seulement en octobre!

— Ma femme y tient. Au moins, je ne serai pas pris dans le rush du 24 décembre.

— As-tu les billets de boxe?

— Oui. De très bons billets, gracieuseté du MSPQ…

Selon la rumeur, les motards se donnaient rendez-vous le soir même au nouveau Centre Molson à l’occasion d’un gala de boxe, et l’escouade antigang du SPCUM avait pu compter sur un cadeau du ministère de la Sécurité publique pour aller voir comment se comporteraient les motards et les autres factions du crime organisé.

À côté de Hayden, un journaliste de Radio-Canada faisait son topo en direct:

«Le procès de Marc Hamel vient tout juste d’avorter, alors que nous nous attendions à une condamnation pour voies de fait graves. Nous avons tous été pris par surprise en apprenant qu’un vice de procédure visait le juré trois, qui aurait avoué en toute candeur aux jurés cinq et six que son oncle, un policier, lui aurait dit que Marc Hamel est une véritable racaille à la tête d’une organisation criminelle et meurtrière, qu’il blanchit de l’argent et pratique la traite des Blanches. Cette conversation aurait influencé le jury, et le juge Ellis n’a eu d’autre choix que d’annuler le procès. Ce juré, qui a trahi son engagement de ne pas avoir de préjugés contre l’accusé, pourrait à son tour faire face à la justice. Il semble bien qu’un ange gardien veillait sur Marc Hamel. Car oui, ce soir, les Hells Angels sont aux anges. Ici Antoine Bélisle, en direct du palais de justice, pour Radio-Canada.»

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