Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 4 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 4

 

Lundi 21 octobre

Le poste du SPCUM était situé dans un complexe appelé Place Versailles, qui comprenait un immense centre commercial construit dans les années soixante, ce qui donnait parfois aux policiers l’impression d’aller magasiner au lieu d’aller travailler. On était cependant à des années-lumière de Versailles et de ses grands jardins. C’était plutôt un monstre de béton et d’asphalte en bord d’autoroute.

Les enquêteurs Hayden, Oligny, Guevara et Yelle entrèrent dans la salle de réunion en rigolant. Leur fort gabarit les faisait ressembler à des membres d’une équipe sportive. Si Hayden acceptait le surnom péjoratif de «Bitch» que lui avait attribué le crime organisé, personne n’osait l’appeler ainsi dans l’escouade. C’était «chef». Chacun des membres avait son diminutif: «Oli» pour Olivier Oligny; «Che» pour Alberto Guevara; et «Yello» pour Anthony Yelle, la recrue. Plusieurs enquêteurs de l’escouade antimafia étaient déjà assis, d’autres se servaient du café, commentaient la défaite des Canadiens de Montréal contre les Sénateurs d’Ottawa et, bien sûr, l’acquittement de Marc Hamel et le match de boxe de vendredi soir.

Hayden portait le poids d’une mauvaise nuit dans son corps et sur son visage. Il n’avait pas cessé de penser à sa fille, au procès, et s’était aussi demandé combien de temps il faudrait pour vendre sa maison.

Guevara ouvrit une boîte de beignes, et des mains voleuses la prirent d’assaut.

— Hé! les pique-assiettes! Laissez-moi mes beignes! cria-t-il en serrant sa boîte contre lui, les lèvres poudrées de sucre.

— On dirait que t’as pris de la coke, Che, lança Oligny. Essuie-toi le bec!

Guevara passa le dos de sa main sur ses lèvres. Yelle en profita pour lui piquer un beigne au chocolat.

— Bande de vautours! Allez vous en acheter!

Guevara était un fils d’immigrants argentins. Ses parents avaient fui le régime sanguinaire du général Videla et obtenu le statut de réfugiés au Canada. Che avait passé quinze ans à Buenos Aires et vingt ans à Montréal. Il portait les cheveux longs peignés vers l’arrière, une vague noire brillante enduite de gel. Ses grands yeux et son sourire ravageur d’une blancheur irrésistible faisaient de lui le latin lover tout désigné dans les activités sociales. Son interprétation d’Amor, Amor, Amor, à la manière de Julio Iglesias, au karaoké de Noël, lui avait valu un grand succès auprès de la gent féminine à qui il aimait bien chanter la pomme.

En allant prendre sa tasse aux couleurs des Bruins de Boston, près de la machine à café, Yelle se rendit compte qu’on y avait apposé un autocollant des Canadiens de Montréal. Il soupçonna tout de suite Guevara, qui aimait taquiner ses collègues.

— Che, tu perds ton temps et ton argent…

— Qu’est-ce que tu vas faire avec ton ancienne tasse des Canadiens?

— Tu peux la crisser aux poubelles!

L’allégeance de Yelle aux Canadiens de Montréal avait changé le printemps précédent lorsque son fils avait été repêché par Boston. Un dur à cuire de six pieds six pouces surnommé «Rebel» Yelle dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec. Le père éprouvait une grande fierté, lui qui avait passé tous ses week-ends hivernaux, pendant douze ans, à accompagner son fils à l’aréna.

Yelle avait un visage aux traits doux et une peau lisse et imberbe comme celle d’un bébé. Il avait les cheveux avoine, très fins, d’où son surnom «Yello». Il avait une grande connaissance du milieu de la drogue, car il avait passé cinq ans dans la brigade des stupéfiants, et Hayden appréciait son jugement.

Au bout de la longue table de conférence, le patron, Paul Chalifour, classait ses documents. Ce fort en gueule au visage rougeaud, atteint d’urticaire et de calvitie, se présentait chaque matin frais rasé avec une odeur d’eau de Cologne Old Spice. Il était estimé autant de ses escouades que des journalistes.

Chalifour commença la réunion en montrant la une des journaux du samedi.

— Ça, ça ne passe pas ce matin à Québec! On peut pas menacer le système de même, tabarnak! Le ministre de la Sécurité publique veut qu’on prenne tout de suite des mesures. C’est de ça qu’il sera question pendant le briefing.

— Il a téléphoné? demanda Owen.

Le patron hocha la tête pour dire oui.

L’acquittement de Hamel et sa déclaration occupaient toute la première page du Journal de Montréal: «Si le système veut nous écœurer, on va sortir nos canons. Watch out la police, les procureurs pis les screws.» La photo le montrait, triomphant, en compagnie de sa garde rapprochée. Le gros plan de sa tête de citrouille, ses yeux encavés avec cette étincelle de malice, ses oreilles décollées avaient de quoi faire peur.

— En termes de menace, dit Guevara, c’est direct.

— Mets-en! fit Oligny. C’est une déclaration de guerre!

— Écoutez ça, dit Yelle en lisant un article: «Après que se fut propagée la rumeur de la présence du chef des Hells dans la foule, lui qui avait été libéré de prison le jour même, le public du Centre Molson l’ovationna lorsqu’il le reconnut.»

— On était là, on a tout vu, rappela Oligny.

— Méchant monde de malades! se dégoûta Yelle.

— Tu peux toujours postuler à l’escouade des vols qualifiés, expédia Guevara sur un ton badin.

— Ta gueule, Che!

Ce dernier s’éloigna pour éviter le coup de poing dans les côtes que Yelle lui décocha.

— S’il vous plaît, messieurs, insista Chalifour, tel un enseignant devant sa classe dissipée.

Autour de la table, les enquêteurs de l’escouade antimafia, Montanero, Massarelli, Donato et Reggiani, avaient la même appréhension. La guerre des gangs prenait un tournant décisif et dangereux. Comme ils le faisaient partout en Amérique du Nord, les Hells prenaient de l’expansion sur le terrain des trafiquants indépendants. À Montréal, leurs rivaux venaient de former l’Alliance – renommée «Rock Machine» – pour répondre à cette agression en regroupant ceux qui ne voulaient pas laisser le chapitre de Hamel, les Vikings, prendre tout le marché d’Hochelaga-Maisonneuve. Le chef avait décidé que tout devenait un marché ouvert et que la force allait infléchir les volontés. Les autres chapitres des Hells s’étaient rangés derrière Hamel dont l’ascendant et le charisme avaient fait pencher la balance. La guerre avait été déclarée. Il restait à voir quand le sang coulerait. L’arrestation et l’emprisonnement du caïd avaient déclenché de sérieux avertissements. Les règlements de comptes se multipliaient dans la lutte pour le contrôle des bars légaux et clandestins de l’île de Montréal, mais sans toucher au secteur du gang de l’Ouest. À Québec, des tenanciers de bar qui refusaient de changer d’allégeance étaient exécutés ou victimes de graves représailles.

Oligny, qui tapotait nerveusement son bureau de son crayon à mine, s’emporta:

— Mais eux, à la Sécurité publique, est-ce qu’ils vont prendre des mesures concrètes pour nous aider? Ça fait des mois qu’on doit être entendus!

Chalifour frappa du poing sur la table pour clore la discussion.

* * *

Dans l’après-midi, un analyste apporta à Owen une sélection d’écoutes électroniques, un montage vidéo et des photos de l’après-soirée de boxe des motards qui avait eu lieu chez Tom. La police avait perquisitionné au domicile de son frère deux ans plus tôt parce qu’on soupçonnait la présence d’armes illégales. On en avait saisi trois. Il en possédait une collection qui aurait fait l’envie de n’importe quel musée. Les techniciens en avaient profité pour planter des micros un peu partout.

— Est-ce que les membres de la mafia les ont accompagnés? demanda Hayden.

— À part le frère de M Ricci, non, répondit l’analyste. Mais on parle me

de vous…

Tom vivait à Laval dans une monster house. Le garage à trois portes permettait de loger huit voitures, des motos et un bateau. Avec ses pignons, ses tourelles et ses pierres grises, la maison avait une sombre allure, un style gothique qui s’harmonisait bien avec la vie d’un criminel.

Le vendredi soir, après le gala de boxe, des voitures de luxe et des VUS étaient garés devant la résidence. Deux hommes montaient la garde. À l’intérieur, on entendait sauter les bouchons de champagne les uns après les autres sur les écoutes électroniques. Owen pouvait imaginer sur le manteau de la cheminée les photos des trois enfants de Tom et de Maria Ricci, trois garçons de douze, quatorze et dix-huit ans, Jimmy, Sam et Michael, avec leur uniforme du Collège de Montréal. Le plus vieux, Michael, venait d’entrer en sciences pures au cégep Dawson et aspirait à devenir médecin.

À un moment donné, un micro capta une conversation entre Tom Hayden, Hamel, Viau et le frère de Maria Ricci.

— Eille, fit Hamel, c’est ton frère qu’on a croisé en sortant?

— Oui. As-tu vu la face qu’il faisait? s’esclaffa Tom.

— Tu t’es même retourné pour le baver, dit son beau-frère, Gino Ricci.

— Y va peut-être finir par se rendre compte qu’il devrait changer de service, dit Tom.

— Surtout avec ce qui s’en vient! pouffa Viau.

Le trio éclata d’un rire tonitruant, mais les discussions sur les affaires s’arrêtaient là. La crainte des micros rendait les motards méfiants et paranoïaques.

Dans un autre extrait sonore obtenu grâce à un micro caché dans le garage, on entendit Tom s’adresser à ses comparses au moment où ils offrirent un présent à Marc Hamel: une Harley-Davidson modèle sport du début des années cinquante, que Tom avait fait restaurer.

— Ah ben tabarnak! s’exclama Hamel. Que c’est beau, ça! Plus beau que la plus belle des chicks icitte à soir!

— C’est de toute nous autres, Marc. C’est ton cadeau d’acquittement pour te dire que tu es notre chef et que les affaires vont bien.

Il y eut des applaudissements. Owen et l’analyste présumèrent que Tom et Hamel se donnèrent une accolade et s’embrassèrent, puisque le chef lança ensuite:

— Si t’étais une femme, tu serais mon genre, mon beau Tom!

C’est alors que les motards scandèrent:

— Un discours! Un discours!

— Merci, les gars, hostie! fit Hamel. Je sais pas quoi vous dire, pis je suis pas fort sur les speechs. Je vous aime, tabarnak! Pis on va gagner, calvaire!

Il fut chaudement acclamé.

— Je m’en irais ben m’éventer. C’est ça qui m’a manqué, partir avec mon bike, avec vous autres, quand j’étais en dedans pis innocent!

Tout le monde éclata de rire.

— Ça, y en a pu un crisse qui va m’empêcher de faire ça. On se comprend…

* * *

Owen retourna à la table de ses collègues qui triaient des pièces de nombreux dossiers.

— Je propose qu’on reprenne ça demain, dit-il en soulevant une pile de documents.

— As-tu le temps d’aller prendre un verre? demanda Oli.

— Non, mon fils vient à la maison.

Avant de partir, il consulta sa boîte vocale. Selma lui demandait de la rappeler.

— Ciao!

Il était content que son Patrick vienne souper à la maison. Dans le tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine engorgé par le trafic de l’heure de pointe, il en profita pour écouter une chanson que son fils et son groupe avaient composée. Il voulait le faire depuis longtemps et avait pensé, avant de partir le matin, à prendre le CD. La chanson de type hard rock metal s’intitulait Broken Wings, et il reconnut la voix grave de Patrick. Le père savait qu’il y avait des blessures personnelles dans ce texte, que le chemin de son enfant n’était pas le plus facile. Chaque jour depuis trois ans avait été une lutte contre le décrochage scolaire. Fiston détestait l’école et le laissait savoir.

Après la séparation de leurs parents, Patrick, Brandon et Fiona avaient voulu se rapprocher de Montréal où leur mère venait d’acquérir un condo près des écoles et de la vie mouvementée de la métropole. Ce n’était pas un désaveu du père, bien qu’il l’ait mal pris au départ, mais les enfants voulaient quitter Mont-Saint-Hilaire qu’ils considéraient comme une campagne d’un ennui mortel.

Annick avait débarqué vingt-deux ans plus tôt dans sa vie. Elle avait grandi dans le quartier du marché Atwater, tout près d’où Owen avait passé son enfance. Ils s’étaient mariés jeunes.

Cinq ans avant l’arrivée de Selma dans sa vie, sa relation avec Annick battait déjà de l’aile. Il n’y avait plus d’atomes crochus ni de désir. Le silence rongeait tout autour d’eux, et les enfants en souffraient. Puisque Owen n’était pas des plus communicatifs, cela créait un malaise énorme dans la maison. Le poids du silence faisait son œuvre de destruction.

Selma était apparue pendant qu’il travaillait sur le dossier d’un délateur, et la magie de l’amour avait opéré. Tout avait été naturel, mais résoudre le dilemme était difficile. Devait-il rester avec Annick pour maintenir la fibre familiale ou prendre un nouveau chemin avec Selma et provoquer l’éclatement du foyer? Il tenta de sauver son mariage par une thérapie de couple qui ne fit que confirmer que rien n’allait entre eux. Puis Selma se fit de plus en plus présente et lui, de plus en plus absent de la vie d’Annick.

Owen se sentait si déboussolé qu’il avait ensuite consulté un psychologue qui intervenait auprès de beaucoup de policiers. Celui-ci lui avait suggéré de ne pas se culpabiliser et de prendre une décision éclairée. Il lui avait surtout posé cette question: «Voulez-vous vous détruire ou tenez-vous absolument à jouer au sauveur?» Il était resté bouche bée, mais l’homme l’avait forcé à répondre à la question. Il avait décidé de rompre les amarres.

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