Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 26 sur 36

Pages du PDF

Requiem américain

Chapitre 26

 

Jeudi 14 novembre

En lisant La Presse le matin des funérailles, Owen constata que Tom avait acheté un grand espace dans la rubrique nécrologique pour annoncer le décès de leur père. «Ton père tu honoreras», pensa Owen. Il y avait quelque chose d’indécent dans cet hommage aux proportions bibliques d’un criminel notoire à son créateur. Mais Tom avait un orgueil démesuré. On avait l’impression que le vieux était un PDG ou un chef d’État, alors qu’il avait été un simple journalier qui perdait sans cesse ses emplois, un homme sans instruction, malmené par les boulots éreintants, jusqu’à devenir videur doublé d’un pilier de bar au casier judiciaire bien garni. Mais cet espace ne pouvait faire oublier la une des journaux qui, elle, annonçait l’arrestation de Jesse Morel.

Owen alla chercher Patrick chez lui. Pas un mot de Fiona depuis son courriel de Canberra, et c’est ce qui lui faisait le plus de peine. La veille, il avait téléphoné à Brandon, au Mexique, pour lui annoncer, parmi d’autres nouvelles, le décès de son grand-père.

Le ciel avait l’air malade. Il pleuvait des cordes dans la grisaille où se découpaient les gratte-ciels fantomatiques. Patrick attendait son père dans le hall d’un bâtiment qui ne payait pas de mine. En montant en voiture, il serra fort son père contre lui.

— Je comprends ce que tu ressens, dad.

Il portait une chemise neuve, des pantalons sobres et un veston trop grand pour lui.

— Dommage que Fiona ne soit pas ici, dit Patrick.

— Ta mère ne viendra pas non plus.

Son ex-femme avait décidé que ces funérailles seraient trop dures pour ses nerfs. De plus, pour des raisons de sécurité, il avait été convenu que Selma ne viendrait ni au salon funéraire ni à l’église.

— On sera juste nous deux, mon grand. Avec peut-être quelques vieux oncles et vieilles tantes et, bien sûr, quelques anges…

* * *

Après la fermeture du cercueil de Sean Hayden, tout le monde regagna sa voiture pour accompagner le corbillard jusqu’à l’église. Aux Harley, les motards avaient préféré des Hummer, Mercedes, Porsche, Audi, BMW et Jaguar. La météo ne s’était pas arrangée. La pluie tombait en faisceaux d’aiguilles.

Les vitres du VUS d’Owen étaient embuées. Il fallut un puissant souffle d’air chaud pour les assécher. Le corbillard était sur le point de quitter le salon funéraire. Son père, qui avait toujours rêvé de posséder une Cadillac, ferait son dernier voyage dans une limousine Fleetwood.

— Mon oncle Tom a grossi, dit Patrick.

— «Le cash arrondit les tours de taille», comme disait ta grand-mère.

Owen se glissa dans le long cortège, phares allumés. L’église était à dix minutes. Ces funérailles étaient une longue épreuve, et il avait hâte qu’elles se terminent. Il en profita pour demander à son fils des nouvelles de ses projets. Comme toujours, Patrick attendait un contrat, à la merci de ses contacts, d’un coup de chance. Owen n’enviait pas cette jeunesse perdue dans ses rêves fous. Mais fiston avait des plans, et cela rassurait le papa.

* * *

D’imposants effectifs policiers s’étaient déployés autour de l’église vers laquelle s’avançaient lentement le corbillard et le cortège. La SQ et le SPCUM ne voulaient courir aucun risque, compte tenu des circonstances exceptionnelles. Des journalistes américains du Boston Globe, du New York Times et du Chicago Tribune étaient en ville pour couvrir la saga de cette fratrie haineuse. Toutes les demandes d’entrevue avaient été refusées par le SPCUM et par les Hells. No comment était le leitmotiv, seul terrain d’entente entre les deux clans.

Sean Hayden aurait aimé que le service funèbre ait lieu à l’église Sainte-Anne, où il avait été baptisé en 1920, mais elle avait été démolie quand Owen était adolescent. Il ne reconnaissait plus le Griffintown de son enfance, quartier maintenant en proie aux démolitions, à la spéculation immobilière et à l’embourgeoisement.

Dans l’église Saint-Gabriel, les deux frères se tenaient avec leur famille près du cercueil. Des épaules rivales se frôlaient dans les bancs, ce qui faisait craindre le pire. L’atmosphère était à couper au couteau. Comme les pôles magnétiques identiques de deux aimants, Owen et Tom semblaient se repousser. Ils étaient même incapables de se regarder. Heureusement, Nicole Nardella, Patrick, les enfants de Tom et le clan Ricci formaient une barrière entre les deux frères. Debout devant l’autel, la famille recevait les mains tendues, les baisers et les condoléances. Les odeurs d’encens, d’humidité et de parfums luxueux se mélangeaient dans l’air. Les anges de l’enfer qui avaient envahi l’église semblaient narguer le Christ crucifié sur le mur du chœur. L’organiste entama Jésus, que ma joie demeure, de Bach, ce qui conféra aux lieux une apparence de sérénité.

La mort d’un homme permettait une trêve surréaliste de quelques heures. Il y avait beaucoup de barbus dans l’église. Personne ne marmonna le mot «Bitch», mais quelques durs à cuire aux sourires diaboliques dévisageaient Owen. Celui-ci restait impassible. Il remarqua plusieurs membres du clan sicilien, qui avaient l’air de gens respectables, dont Manuel Vargas, le médiateur entre la mafia et les motards. Son regard froid lui glaça l’échine.

Les deux familles avaient été placées face à face pour éviter tout malentendu. D’un côté, il y avait Hayden et Patrick; de l’autre, Nicole, Tom, Maria et leurs trois fils. Hayden ne pouvait donner la main qu’aux personnes qui n’appartenaient pas au milieu criminel. Il ne devait pas non plus parler aux membres du crime organisé. Comme il les connaissait tous par leurs noms, prénoms, surnoms et faciès, il ne ferait aucune entorse au protocole.

Il y avait dans cette église des dizaines de meurtriers qui avaient gravi l’échelle sociale grâce à leurs crimes. Ils avaient fait rouler bien des corbillards et enrichi les pompes funèbres. Owen les regardait se signer, s’agenouiller et prier, et ce spectacle le dégoûtait. L’organiste enchaîna avec l’Air sur la corde de sol, toujours de Bach.

Une guerre de relations publiques faisait rage dans l’église Saint-Gabriel. Les motards venaient dire: «Nous sommes plus forts et plus nombreux que vous. Vous n’aurez pas notre peau.» Owen, lui, disait à Patrick s’il devait accepter ou non les condoléances de telle ou telle personne.

— Lui, tu passes… Passe encore… Lui, c’est correct… Pas lui… Lui, c’est un de nos gars… Non, non, non, surtout pas lui!… C’est un tueur…

Puis ce fut au tour de Hamel et de Vargas de se présenter devant eux. Le premier se contenta de leur sourire discrètement, mais l’autre lança à Owen un regard dévastateur. Puis Denis Viau passa sans le regarder, suivi du road captain Jimmy Stanton, large comme un pan de briques, les cheveux attachés.

Juste avant la fin des condoléances, sur l’air majestueux de la Toccata et fugue en ré mineur, une trentaine de membres de plusieurs corps policiers spécialisés dans les gangs criminels pénétrèrent dans l’église. On aurait dit une mise en scène soignée. Les têtes chevelues et barbues se retournèrent sur ces autres poilus vêtus de leur plus beau complet. La scène était stupéfiante. Il ne manquait qu’un halo de lumière au-dessus de ces archanges de justice. Hayden fut ému du soutien de ses collègues. Ils vinrent tour à tour lui offrir leurs condoléances sous l’œil des ennemis. Défilèrent ensuite de vieilles tantes fardées aux parfums capiteux, des oncles ivrognes au nez rubescent, dont certains puaient le foie malade, des cousins et des cousines oubliés depuis longtemps.

En passant près de son banc, il vit son frère se retourner et lui jeter un regard furtif, mais pas du tout hostile, tout en décochant un clin d’œil sympathique à son neveu qui lui répondit d’un signe discret de la main. Sa belle-sœur ne le regarda pas. Tout le clan des Ricci, proche de la famille Castagna, était présent. Les Siciliens ressemblaient à des princes, tout de noir vêtus dans leurs costumes onéreux. Nicole Nardella portait une voilette.

Dans son homélie, le prêtre évoqua sur un ton pénible l’histoire de Caïn et Abel, mais sans jamais faire référence à Owen et Tom. Un chanteur d’opéra connu, qui s’était reconverti dans la chanson populaire, s’approcha pour entonner le célèbre Con te partirò, popularisé par Andrea Bocelli. Un quatuor à cordes et un chœur d’enfants l’accompagnaient. Patrick fit à son père des yeux étonnés, et celui-ci lui répondit par un hochement de tête tout aussi incrédule. «Rien de trop beau», se dit Owen. Devant l’argent les scrupules s’effacent. Il fallait être cynique pour demander grâce à Dieu après avoir commis tant de meurtres. Tout le monde sortit néanmoins son mouchoir pour pleurer. Dès que le ténor se tut, les gens ne purent s’empêcher d’applaudir. Le prêtre reprit ensuite la cérémonie.

La chorale entama l’«Agnus Dei» tiré du Requiem de Fauré. Tout ce faste, cette pureté, ces voix d’anges entraient en contradiction avec la réalité de cette assemblée. Tout sonnait faux. Owen eut une pensée pour Julie Saint-Laurent et pour Jean Bergeron, lequel avait été doublement piégé par l’argent et l’amour. Bergeron qui lui avait tant appris.

La musique, le quartier, des têtes du passé qui remuaient le présent rappelaient à Hayden des souvenirs qu’il aurait voulu chasser de sa mémoire. Il savait qu’il aurait pu appartenir à l’autre clan, mais les aléas de la vie l’avaient mené ailleurs.

Le prêtre invita ensuite Tom, le fils aimé, à faire l’éloge funèbre. Il avait l’air d’une vedette de cinéma dans son complet italien noir. Il sortit une feuille de la poche de son veston, la déplia.

— Daddy Paddy, papa, tu étais un homme simple, et je vais te parler comme tu nous parlais. Papa, dad, tu nous jugeais sur nos efforts, mais jamais sur nos mauvais choix, qu’il fallait assumer. Tu laissais chacun libre d’être la personne qu’il voulait être. Je te remercie de m’avoir permis d’être celui que je suis.

Owen écouta son frère raconter combien leur père aimait la fête, la bière et la musique. Qu’il avait aimé ses fils d’un même amour et souhaité jusqu’à la fin que cet amour puisse transcender la haine.

Au moment de la communion, Owen resta assis, tandis que son frère et toute sa famille se levèrent pour aller recevoir l’Agneau de Dieu «qui enlève le péché du monde». Le chœur d’enfants entonna l’Ave Maria de Schubert. Plusieurs collègues d’Owen allèrent communier. Il n’y eut ni incident ni provocation, mais c’était hallucinant de voir Salvatore Montanero, de l’escouade antimafia, croiser Frank Castagna fils en train de se signer.

Après la cérémonie, les portes de l’église s’ouvrirent sur une éclaircie. Les porteurs, des amis du défunt, amenèrent le cercueil au corbillard. Plusieurs caméramans et photographes s’activèrent. Motards, mafieux et policiers, dans leurs cercles respectifs, ne se mêlèrent pas.

Owen avait hâte d’en finir. Il marchait lentement derrière le cercueil. Des policiers le saluèrent discrètement. Il avait l’impression d’avoir lui aussi sa garde rapprochée, son gang. Le cimetière Notre-Dame-des-Neiges serait la dernière étape de cette journée. Bien sûr, après l’enterrement, il était hors de question qu’Owen participe au goûter que Tom avait organisé dans une salle de l’Hôtel Bonaventure.

Les chemins se séparaient là où le travail devait reprendre.

OceanofPDF.com