Requiem américain
Chapitre 3
La montre d’Owen indiquait dix-neuf heures quarante-cinq lorsqu’il arriva en vue du Centre Molson. Les mains enfoncées dans les poches de son blouson de cuir, il marchait vite dans la rue Peel. Le temps humide sciait les os et poussait les jambes à s’activer. Il y avait une grande effervescence autour du nouvel établissement. Toutes les places avaient été vendues en quelques heures. Les spectateurs pariaient déjà sur la victoire de Murdoch. «En dix», s’écria l’un d’eux. Les boxeurs du Québec avaient le vent en poupe grâce à plusieurs titres mondiaux, et la boxe revivait à Montréal. Ce soir-là, sur la carte principale, le champion du monde des mi-lourds, le Montréalais Alex Murdoch, affrontait l’Américain Ellis Adams.
Hayden aperçut son collègue Oligny dans les gradins. À partir des informations fournies par un indicateur, le bureau leur avait réservé de bons sièges, ni trop près ni trop loin des gangsters. Ils pourraient prendre d’excellentes photos. Il se serait passé de cette soirée, mais elle permettrait à son escouade antigang d’observer les nouvelles constellations qui se dessinaient dans le ciel criminel.
Il descendit encore quelques marches, puis s’excusa devant les premiers spectateurs de la rangée, qui se levèrent pour le laisser passer. Oligny prenait déjà des photos d’un groupe d’individus, ajustant l’objectif, appuyant plusieurs fois sur le déclencheur.
— Salut.
— Salut. Il va y avoir de l’action sur le ring, mais aussi en dehors.
— Hamel est arrivé?
— Pas encore. Sans doute qu’il veut faire de l’esbroufe avec une entrée spectaculaire. Ton frère n’est pas là non plus, mais tu vas reconnaître le gros barbu à deux sièges de Castagna et juste à côté de Vargas.
— J’ai pas d’aussi bons yeux que toi, Oli.
Oligny lui passa une petite lunette d’approche.
— Bradley Ferguson. Le caïd ontarien.
Il y avait deux sièges libres entre l’Ontarien et les têtes dirigeantes de la mafia montréalaise. Sans doute réservés à Hamel et à Tom. Ce qu’il fallait comprendre de la présence des Hells, de la mafia et du chef du chapitre ontarien se résumait en quelques mots: expansion avec la mafia. D’ailleurs, Manuel Vargas, un dur à cuire, qui servait de garde du corps à Castagna et qui avait gravi les échelons jusqu’à s’asseoir à la droite du parrain tout-puissant, servait maintenant de «démarcheur» entre la mafia et les motards. D’après les analystes, il se faisait de plus en plus présent en Ontario et menaçait les Calabrais que les Siciliens de Montréal voulaient déloger pour accroître leur part de marché au Canada.
Une vraie scène d’anthologie se jouait quelques mètres en contrebas. De père en fils, le clan Castagna s’était toujours entouré de Canadiens français, contrairement aux Calabrais, qui n’acceptaient pas d’outsiders. Vargas, qui n’était pas Sicilien, jasait avec Ferguson. S’y trouvait aussi Vito Scalese, homme de main du clan Castagna, habillé comme un gang ster de Chicago du temps des années folles. Autant les mafieux soignaient leur image avec des tenues très classe, autant les motards s’habillaient de façon négligée avec beaucoup de bling-bling.
Oligny lui donna un léger coup de coude.
— Puis? Pas trop difficile d’aller reconduire ta fille à l’aéroport?
— C’était correct.
Il allait ajouter qu’il se retrouvait bien seul chez lui, mais refusa de s’apitoyer sur son sort.
Sur ce, une vive clameur retentit, et les deux policiers se retournèrent. C’était comme l’entrée de deux rock stars. Marc Hamel et Tom Hayden, avec leurs vestes affichant leurs couleurs, descendaient les marches, acclamés par les spectateurs et bien entourés par Jimmy Stanton et le trésorier du club, Denis «Sauvage» Viau. Hamel accepta de se laisser prendre en photo avec une jeune femme au décolleté affriolant et signa un autographe sur la poitrine d’une autre. L’ascension de Marc Hamel avait été graduelle. Il avait gravi méthodiquement tous les échelons du club-école, jusqu’à devenir, une dizaine d’années plus tard, le chef suprême d’un chapitre appelé «Vikings». Il était désormais admiré de tous et n’était jamais contesté.
Hamel et Hayden attiraient les regards comme deux vedettes de cinéma. Les spectateurs voulaient les toucher, leur donnaient des tapes amicales dans le dos. Ces manifestations de sympathie irritèrent Owen, qui se tourna vers Oli, tout aussi dépité, hochant la tête d’indignation.
— Si c’étaient nous, deux policiers, on serait hués à mort.
— Battus, tu veux dire! dit Owen en s’esclaffant.
Les deux gangsters se tournèrent pour saluer la foule. Son frère détonnait dans l’univers des motards. Avec ses cheveux courts et ses vêtements chics, il ressemblait plus à un mafieux. Il est vrai qu’il s’était marié avec une Italienne, Maria Ricci, dont le père était membre de la Cosa Nostra montréalaise, affiliée au clan Bonanno de New York. Maria lui avait enseigné le bon goût, les belles manières et l’art de se vêtir. Ils descendirent près du ring, et la garde rapprochée de Frank Castagna les accueillit avec de chaudes poignées de main. Ils se faisaient assez de high fives et d’accolades pour que l’on comprenne que les liens entre bikers et Siciliens étaient excellents. Mais la cordialité peut changer très vite dans ce milieu: une transaction mal ficelée, une dette de drogue, des ennuis avec un fournisseur, un manque de loyauté et tout est à recommencer. Le sang se remet à gicler.
Hayden sentit une main taper doucement sur son épaule. C’était son collègue Salvatore Montanero de l’escouade antimafia de la police de Montréal. Il venait aussi faire du repérage et prendre des photos.
— Hé! man! fit Hayden.
— Salut, les gars.
— Hé! Sal. Ça va?
— Avez-vous de bons contacts pour les paris? demanda Montanero.
— Murdoch en six, prédit Hayden.
— Crisse, ça va être court! Moi qui pensais veiller et prendre une couple de bières…
Montanero avait un visage aux traits fins, légèrement hâlé, un nez aquilin et des yeux noirs aux sourcils bien accentués. Vêtu d’habits confectionnés sur mesure, il aurait tout aussi bien pu jouer dans l’autre clan. Il était né dans la Petite Italie, près du parc Jarry. Ses parents faisaient partie de la vague d’immigration italienne du début du xx siècle. e
L’Italo-Québécois sortit sa lunette d’approche.
— Il y a du beau monde! C’est ce qu’on pensait. Les clans cherchent de nouveaux marchés. On sait déjà que la pègre va laisser les Hells prendre le contrôle de l’île de Montréal, s’affilier aux vendeurs indépendants, ça saigne déjà, et que les motards vont aider les Siciliens à conquérir Toronto et que ça va saigner encore plus. Il se prépare de quoi de très gros. Vargas est là pour servir de courroie de transmission.
— Et cette brute-là fait peur à tout le monde, ajouta Hayden.
— Pour arriver où il est, il a fallu qu’il soit très fort, dit Montanero.
Qui disait gala de boxe au Québec disait mafia. Elle s’était infiltrée dans ce milieu comme jamais auparavant. Le crime organisé s’était assuré de la mainmise sur les combats, négociant certains contrats pour les boxeurs qu’il parrainait. Murdoch avait été pris en charge par le clan sicilien depuis deux ans. Castagna versait un salaire à Murdoch, qui était aussi garde du corps et chauffeur. Il le tenait en haute estime, comme si c’était un de ses fils. Les liens entre le monde de la boxe et le crime organisé étaient si étroits que le gouvernement avait décidé de mettre sur pied une commission d’enquête. Sa conclusion: chaque boxeur avait son parrain, et le milieu était sous la férule du crime organisé. «Comme si on ne le savait pas, avait pesté Hayden, comme si on ne nous l’avait pas rabâché cent fois!» À la suite du rapport du commissaire, le gouvernement avait créé la Régie de la sécurité dans les sports du Québec pour veiller à la propreté des contrats.
L’arbitre monta sur le ring. Avant l’affrontement pour le Championnat du monde se tenaient d’autres combats dans différentes catégories. La vue des pugilistes grimpant dans l’arène rappela à Hayden de mauvais souvenirs. Son père l’avait forcé à suivre des cours de boxe au lieu de le laisser jouer au hockey comme la plupart de ses amis. Il était devenu un très bon boxeur, et très vite on s’était mis à le provoquer dans la cour d’école. Il y avait eu des lendemains fâcheux: il avait été renvoyé deux fois en un mois. Son visage en portait encore les stigmates: joues fracturées, nez cassé, cicatrice du menton à la lèvre et plusieurs fois les arcades sourcilières éclatées. Mais puisque la nature l’avait doté de traits fins, son visage avait une double identité: bon cop, bad cop.
Pendant que Hamel signait des autographes tout en parlant avec Vargas, Owen observait son frère rigoler avec Frank Castagna. Le fils du parrain, Francesco, alias «Frank junior», s’entretenait avec Stanton et Viau, le banquier du gang. Frank Castagna fils était un important fournisseur d’héroïne à Montréal, qu’il faisait aussi transiter sur le marché américain, avec des visées ambitieuses sur l’Ontario, territoire contrôlé jusqu’alors par la mafia calabraise. Il y avait aussi un type aux cheveux longs, assez jeune, que les enquêteurs n’avaient jamais vu et qui n’arborait pas de couleurs.
— C’est qui, ce nobody? Un dude de Toronto? demanda Montanero en prenant des photos.
— Plus motard que mafieux, ça, c’est sûr, dit Hayden.
— Les relations semblent bonnes, remarqua Oligny.
— Oui. Pas mal du tout, dit Owen.
— Tout le monde se fédère, alors, pourquoi pas eux! Pendant ce temps-là, nous autres, nous ne partageons pas nos renseignements entre corps policiers, pesta Montanero.
— Le crime organisé se réorganise comme l’économie se mondialise, conclut Oligny en croquant une poignée d’arachides.
Hayden acquiesça sans perdre de vue les motards. Plus jeune, il aurait rêvé d’infiltrer la mafia comme l’avait fait Joe Pistone (Donnie Brasco) à New York. Au lieu de cela, il avait été, à vingt-six ans, promu officier de l’escouade antigang au milieu de l’opération Haro, l’enquête sur l’élimination du chapitre nord des Hells par les Hells eux-mêmes. Cinq motards avaient été exécutés de sang-froid dans le repaire de Lennoxville, et les cadavres avaient été jetés dans le fleuve, enroulés dans des sacs de couchage et lestés de blocs de béton ou d’haltères.
— Tiens, tiens, de la grande visite…, annonça Montanero.
Giuseppe DeLorio, un capo du clan Bonanno, arriva au bras d’une fille qui avait l’air d’une escorte. Il fut accueilli avec toute la déférence que l’on doit à un homme de son rang. La mafia montréalaise avait toujours été sous la tutelle du clan Bonanno et du parrain Joseph, dit «Joe Bananas», surnom qu’il détestait.
La scène entre Hells et Siciliens disait clairement: «Nous sommes ensemble. Nous sommes puissants comme jamais. Unis.» Avis aux Rock Machine qui tenaient à protéger leur territoire en s’en prenant aux visées expansionnistes des Hells sur l’île de Montréal! Avis aux Calabrais de Toronto! Avis aux policiers! Avis au MSPQ! Avis à l’OPP!
Pendant qu’Oli notait ce qu’il voyait, Owen photographia la triple bise de DeLorio à Castagna père.
— Je pense qu’ils ne vont pas parler juste de boxe ce soir, jaugea Hayden.
— Il doit avoir au moins trente ans de plus qu’elle, coupa Montanero.
— Tu connais cette fille? demanda Hayden.
— Non, mais c’est un hostie de beau pétard et moi, je suis célibataire! s’exclama Sal.
Owen commanda un hot-dog et une bière au garçon qui remontait l’escalier. Oligny et Montanero prirent une bière.
* * *
Les quatre premières rondes du combat principal avaient été chaudement disputées, mais, au début de la cinquième, Alex Murdoch fonça comme un ouragan et terrassa Ellis Adams d’une gauche, puis d’une droite sous le menton qui sembla décapsuler la tête de l’Américain qui pissa sang et sueur et cracha son protège-dents avant de s’écraser comme un sac de sable. La foule déchaînée hurlait pendant que l’arbitre terminait le compte.
— Je vous l’avais dit, les gars. Cinq rondes…
— T’avais dit en six! le corrigea Oligny.
— Ah oui?
— Ah oui!
Hamel, Castagna et leur suite jubilaient. Murdoch grimpa sur les câbles, envoya une bise discrète à son parrain. Hayden, Oligny et Montanero se levèrent. La journée de travail était terminée.
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