Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 7 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 7

 

Au poste, la réunion durait depuis des heures, et l’atmosphère était à trancher au couteau. Chalifour, qui avait souhaité une méprise, était sous le choc. C’était comme si un mantra tournait dans sa tête:

— Bergeron, tabarnak, ça se peut pas! Pas Bergie! C’était le meilleur! À quoi il a pensé? Bergeron, une taupe! Bergeron, corrompu! C’est le boutte!

— Plus les dettes et une double vie, dit Hayden.

Il pensa: «Si on était mieux payés, ça n’arriverait pas, on serait moins soumis à la tentation.» Mais il garda ses réflexions pour lui-même.

Yelle poursuivit:

— Le labo est formel. C’est lui. On aurait pu penser à une substitution de corps, mais c’est pas le cas. On a tous vu sa tête éclater. Pire que Kennedy à Dallas.

— Puisque les motards sont au courant, dit Hayden, il va falloir annoncer nous-mêmes la nouvelle du suicide de Bergeron et révéler qu’il était une taupe.

— Il dit vraiment qu’il avait transmis des informations sur le procès de Hamel? demanda Chalifour.

— Oui. Il parle d’éléments de preuve. Il savait que le juré numéro trois était là pour corrompre les autres. On va mener l’enquête, mais c’est la SQ qui aura la patate chaude entre les mains.

— Pas sûr. Des soupçons vont peser sur tout le monde. On va chercher des taupes partout, après ça! déplora Chalifour. Pas un hostie de mot aux journalistes!

Yelle et Guevara entrèrent en agitant le mandat de perquisition.

— On l’a! On peut aller chez Viau, l’interroger et le mettre au chaud pendant vingt-quatre heures.

Hayden eut un mauvais pressentiment. Cette nouvelle allait le mettre sur la sellette. Si Bergeron, un supposé intouchable, avait pu être acheté, alors il pouvait en être de même pour lui, surtout compte tenu de son lien familial avec Tom. Les insinuations allaient proliférer comme des punaises de lit. Il entendait déjà la meute de journalistes émettre des doutes quant à son statut au sein de l’escouade. Le patron perça son inquiétude.

— Je sais à quoi tu penses, Owen. Je vais te soutenir jusqu’au bout. Tu m’entends, jusqu’au boutte, câlice! Ton dossier sur le plan éthique est blindé. Y auront beau sortir tous les crimes de ton frère, je leur répondrai à chaque fois que t’es pas responsable de lui. Ta feuille de route est vierge et tu as fait tes preuves.

— Merci, chef.

Le patron pointa du doigt l’horloge murale.

— La conférence de presse de la SQ est à dix-sept heures. Je vais l’écouter en direct.

Owen pensa à la perquisition et décida qu’il serait préférable de surprendre Viau à sa résidence très tôt le lendemain matin. «Un effet de douche froide», comme il aimait à dire.

— Avez-vous l’adresse de la maîtresse de Bergeron?

— Non, répondit Oligny. Pas de nom de famille, seulement un surnom.

— Ça nous prend son nom. Il faut aussi un mandat pour qu’on puisse avoir accès aux courriels et aux appels téléphoniques de Bergeron depuis six mois. Son compte de banque aussi. Che et Yello, occupez-vous de ça.

Sur ce, Hayden alla s’emmurer dans la salle de vidéo. Il mit deux heures à transcrire et à minuter toutes les informations capitales que Jean Bergeron avait révélées avant de se suicider. En plus de fournir des renseignements à la partie adverse lors du procès de Hamel, il avait divulgué des éléments clés des conventions collectives des deux principaux corps de police du Québec, la SQ et le SPCUM. Très vite, Hayden vit les avantages que pouvait en tirer le crime organisé. Il n’avait pas envie de revoir la séquence fatale, mais il n’eut pas le choix, car il devait en noter la durée. Pas besoin d’être pathologiste, croyait-il, pour supposer que la mort cérébrale avait été immédiate même si, pendant deux minutes trente-six secondes, le cœur avait continué à chasser le sang par le tronc cérébral transformé en fontaine.

Il écrivit le nom de Djou. Mais quel était son prénom? Julie, Juliette, Julianne? Une Québécoise francophone. Elle était un témoin important, et il avait hâte de la rencontrer. Hayden nota aussi que, avant que Bergeron appuie sur la commande d’enregistrement, il y avait pendant cinq secondes une image de station balnéaire avec à l’arrière-plan une très belle maison et des baigneurs affalés sur leurs chaises longues.

Lorsque Hayden retourna dans son bureau avec son rapport sous le bras, Oligny, Guevara et Yelle se tordaient de rire en écoutant le ministre de la Sécurité publique qui prétendait que la justice québécoise avait les moyens de mettre à l’ombre les individus qui menaçaient les assises de l’État de droit. Yelle nargua le ministre à la télé:

— Alors, fais-le, toi, si tu t’en crois capable!

Hayden esquissa un sourire malgré le choc qu’il avait encaissé dans la salle de vidéo. Il savait que, pour retenir une bande de policiers au tempérament bouillant et agressif, il faudrait au sein même de cette escouade des hommes capables de temporiser.

Il se planta derrière ses trois collègues dont les regards passaient de l’écran à leurs fiches.

L’opération Octopus aurait pour objectif de resserrer l’étau sur les réseaux de vente de drogue dans les bars. De plus en plus de propriétaires se voyaient forcés d’admettre dans leurs établissements des revendeurs exclusifs, sous peine d’être tabassés ou tués. Ils se retrouvaient entre l’arbre et l’écorce, entre deux groupes qui se faisaient la guerre. Il s’agissait donc de montrer au crime organisé qu’il ne pouvait impunément étaler ses tentacules sur des commerces légaux. Entériner la sélection des trente membres de la nouvelle escouade n’était pas une tâche facile. Hayden craignait de se retrouver avec des électrons libres, mais, en même temps, il était nécessaire de frapper fort dans tous les sens du terme. Il s’agissait après tout d’une épreuve de force.

Il posa une main sur l’épaule d’Oligny.

— Tu vas coordonner cette équipe-là. Tu vas en avoir la responsabilité.

— Pourquoi moi?

— Parce que tu es le plus bétail de nous quatre. Ils vont t’écouter.

Les deux autres s’esclaffèrent.

— Je suis juste un fils de cultivateur…, argua Oligny d’une voix plaintive.

— Remettez ça à la secrétaire pour qu’elle convoque tout ce beau monde à notre réunion de demain en début d’après-midi, dit Hayden. On se retrouve chez Viau à sept heures demain matin.

— Oui, chef.

Owen regagna son bureau. Sa boîte vocale contenait pas moins de douze messages dont quatre de journalistes et un de son ex-femme. Elle disait que Brandon avait été malade au Mexique, que ce n’était pas grave, mais surtout elle lui annonçait avec découragement que Patrick abandonnait le cégep et que Fiona était partie en voyage avec trop peu d’argent. Il appuya sur la touche de suppression. Suivait la voix énergique de Selma qui lui fit du bien. «Hey, big man! Il faudrait bien aller manger ensemble: sushis, indien, portugais, québécois…?»

Alors qu’il décrochait son manteau, il se retrouva face à Chalifour qui avait une mine de déterré. Il remit à Hayden la note interne qu’il venait de recevoir.

C’était un message du service des renseignements qui indiquait les noms des policiers, procureurs, gardiens de prison, juges, journalistes et sous-ministres inscrits sur la liste noire des Hells. Ils ne partaient pas en guerre seulement contre leurs ennemis qui avaient formé une alliance, mais aussi contre tout le système judiciaire. Hayden lut les noms et blêmit en voyant celui de Selma.

* * *

De retour à la maison, il écouta de la musique, gratta un blues sur sa guitare. Toujours aucune nouvelle du courtier immobilier qui devait vendre sa maison et lui trouver un condo plus près du bureau. Puis il eut au téléphone Brandon, qui se remettait de son intoxication alimentaire. Il s’ennuyait de son père et de sa mère. Il faisait soleil tous les jours. Il y avait partout des lézards, des tortues et des poissons multicolores. Il parla aussi en espagnol. Son père n’y comprit rien, mais sut que son fils faisait des progrès et il en fut heureux. «Et je vais vous envoyer des photos des pyramides qu’on a visitées. J’ai pris un serpent dans ma main, un gros serpent plus long que moi!» Après leur divorce, Owen s’était senti coupable d’avoir envoyé son fils au pensionnat du Collège de Montréal, mais cette école était fréquentée par l’élite. Ce n’était quand même pas le goulag, s’était-il convaincu. Et Brandon serait à l’abri des disputes de ses parents.

Toute la soirée, Owen éprouva un sentiment d’inquiétude. Devait-il aviser Selma tout de suite qu’elle était sur la liste noire des motards?

Pour se changer les idées, il dépoussiéra les objets sur les étagères, dont certains avaient appartenu à Maurice Richard. Il avait connu le «Rocket» très jeune, après lui avoir écrit une lettre. Comme le célèbre numéro 9 lui avait répondu, Owen lui en avait écrit d’autres. Un jour, beaucoup plus tard, il avait aidé Richard à se débarrasser d’un extorqueur, et, depuis, le hockeyeur lui donnait de temps à autre des souvenirs: une rondelle, deux bâtons et un chandail autographiés, des photos dédicacées. Il pouvait dire, mais il ne s’en vantait jamais, qu’il était un ami du Rocket.

Après l’époussetage, il laissa un message à Selma pour lui dire qu’il aimerait beaucoup aller manger avec elle vendredi soir.

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