Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 29 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 29

 

 

Lundi 18 novembre

En arrivant au bureau, Hayden s’enquit du dossier Morel auprès de ses collègues qui pianotaient déjà sur le clavier de leur ordinateur. Il fut déçu d’apprendre que le fugitif était toujours en cavale. Sa tête étant mise à prix, on comptait beaucoup sur une dénonciation. Cent cinquante mille dollars, la somme était alléchante. En attendant, les hypothèses les plus ahurissantes circulaient. Les hommes prirent le parti d’en rire.

— Il paraît que Morel aurait été vu sur l’île où se cache Elvis, dit Yelle.

Guevara pouffa, puis renchérit:

— Moi, on m’a dit qu’il a été enlevé par les raëliens et qu’il est devenu le dealer de Jimi Hendrix…

Yelle et Hayden éclatèrent de rire.

C’est alors que la secrétaire avisa le lieutenant qu’un certain M. Bélanger, directeur du Collège de Montréal, était au bout du fil.

— Merci. Je le prends.

Hayden sentit dès les premiers louvoiements de l’homme qu’il y avait un problème et que ce problème c’était lui, Hayden, comme s’il était un éléphant dans une verrerie de Murano.

— Nous avons bien reçu votre réservation, monsieur Hayden, et, euh… Brandon est un élève très aimé et…

M. Bélanger marchait sur des œufs. Il s’inquiétait à l’idée que Tom et Owen puissent se retrouver dans la même salle en même temps.

— En raison des circonstances, monsieur Hayden, il serait sans doute plus simple que vous ne veniez pas…

Owen sentit son cœur cogner très fort. Son frère donnait beaucoup d’argent à la fondation du Collège, notamment pour les activités sportives, ce que lui n’avait pas les moyens de faire.

— Écoutez, monsieur le directeur. Ça me coûte la peau des fesses pour envoyer mon fils dans votre école, sans compter les frais de ce voyage d’immersion culturelle au Mexique. Je ne m’empêcherai donc pas d’assister au spectacle des élèves. Faites un sondage parmi les parents, demandez-leur s’ils préfèrent côtoyer un meurtrier qui drogue leurs enfants, prostitue leurs filles et vole tout l’argent qu’il gagne, ou bien un brave policier qui essaie de maintenir l’ordre et de protéger la population. Rappelez-moi pour me communiquer les résultats.

Hayden raccrocha au nez du directeur et resta quelques instants à bouillir sur sa chaise, jusqu’à ce qu’il entende Yelle engueuler quelqu’un au téléphone. Il comprit qu’Héli-Costello tarderait à leur remettre les plans de vol des hélicoptères.

— Je les veux d’ici la fin de la journée, dit Yelle, sinon nous vous inculperons d’outrage au tribunal. Le lieutenant Hayden passera les chercher. Je m’en crisse qu’il y ait les funérailles de la femme d’un employé, je veux les rapports!

Guevara attendait le résultat des analyses des empreintes digitales que les techniciens avaient relevées sur la plateforme volante – sur le garde-corps, les treuils, etc. En attendant, il téléphonait à tous les héliports de Montréal et des banlieues pour s’enquérir si des vols avaient eu lieu dans la nuit de jeudi à vendredi, entre trois heures trente et quatre heures trente.

Ce lundi n’annonçait rien de bon. Hayden était à cran et la journée était encore jeune. Chalifour s’approcha avec un document.

— Salut, Owen! La secrétaire de Gatti nous a fait parvenir la liste des employés d’Apollo. La voici.

Hayden récapitulait en esprit ce qu’il pensait de l’affaire: a) les Hells tenaient à protéger Morel qui avait des contacts privilégiés avec le cartel colombien; b) c’était un excellent artificier et un membre de longue date du gang; c) si les Hells avaient voulu se débarrasser de Morel, ils l’auraient tué à l’hôpital. Bien sûr, il y avait une autre possibilité: Morel étant dans une situation intenable, coincé entre la police et les motards, il aurait pu planifier lui-même son évasion. Il avait des relations, et l’argent n’était pas un problème. Une chose était sûre cependant: les Rock Machine n’avaient pas pris Morel en otage, comme l’affirmaient plusieurs chroniqueurs mal avisés. Ils n’avaient tout simplement pas les moyens d’organiser une telle évasion.

Sur ce, Oligny entra et jeta un œil à la une du Journal de Montréal: «Une taupe au SPCUM» en grosses lettres rouges.

— Merde! s’écria-t-il.

— C’est pas moi, je le jure, blagua Guevara.

Celui-ci se mit ensuite à chanter «I’m just a poor boy from a poor family», en adaptant un peu les paroles du succès de Queen, ce qui amusa tout le monde, sauf Hayden.

— Les gars, dit-il, on doit pas se laisser déconcentrer. On a une job à faire, même si le public aime mieux les motards que la police.

D’après les informateurs, un véritable blizzard de cocaïne soufflait depuis quelques jours dans les bars de Montréal. Il neigeait de l’excellente poudre colombienne, ce qui attirait la clientèle. Hayden se demandait s’il ne fallait pas relancer dès maintenant l’opération Octopus. C’est alors qu’il reçut une note du lieutenant Meyer de l’OPP. Le chef des Hells ontariens, Bradley Ferguson, était à Montréal. Il rencontrerait Hamel, Hayden et Vargas au Ritz-Carlton à midi.

— Hé, les gars, écoutez ça! Grand conciliabule au Ritz entre le chef de l’Ontario et nos amis! Pas question de ne pas gâcher ce repas!

Hayden alla donc voir le patron pour lui demander de débloquer des fonds. En apprenant l’idée de son lieutenant, Chalifour soupira, exaspéré par ses requêtes.

— C’est contre la convention collective. C’est vous autres qui l’avez signée. Vous avez droit à dix dollars quarante-cinq le midi.

Hayden sentit la moutarde lui monter au nez.

— On mange même pas une salade verte au Ritz-Carlton avec dix piastres! Dans ce cas, je vais le payer de ma poche, mon dîner, et j’invite mes hommes, es-tu content?

Le patron leva les mains pour apaiser Owen.

— Quand des pays entrent en guerre, dit Hayden, qu’est-ce qu’ils font? Ils prennent des dispositions exceptionnelles. Ils exigent plus de ressources. L’argent, c’est le nerf de la guerre. Les motards l’ont compris, eux. Moi, ce que je te propose, c’est de prendre les sous de la dernière rafle pour payer le dîner au Ritz. On n’ira pas là pour manger des hotdogs, hostie!

— On n’a pas le droit de prendre l’argent d’une rafle.

— Non? L’idée de Selma de récupérer l’argent des criminels pour lutter contre eux a été applaudie à l’unanimité. Disons qu’on décaisse à l’avance une petite somme d’un compte bancaire à venir…

Chalifour se gratta la tête tout en réfléchissant. Il finit par acquiescer.

— Je vous demande seulement de ne pas boire d’alcool. Pas de vin, pas de bière, rien.

— Inquiète-toi pas, on sera à l’eau claire.

— Prenez pas non plus des fruits de mer… Ça pourrait se retrouver dans les journaux.

— Come on, boss! Faut montrer aux motards qu’on a les moyens de manger autre chose qu’une salade César!

De retour dans son bureau, Hayden téléphona au Ritz-Carlton, demanda le gérant de l’hôtel en annonçant ses couleurs: lieutenant Owen Hayden, escouade antigang. Après un bref exposé de la situation, il lui demanda de bien les placer près de la table des Hells.

Il sentit un malaise au bout du fil.

— Nous, dit Hayden, notre job est d’empêcher d’autres drames. Comprenez-vous ça?

— D’accord, je vais faire ce que je peux.

— Non, vous allez faire ce que je veux. Sinon, je me présente avec des mandats et vous n’aimerez pas ça, vos clients non plus. Je peux vous gâcher un dîner en un instant.

— Bon, OK. Je vais vous placer à côté d’eux.

— Rapprochez bien les tables. Inquiétez-vous pas pour le pourboire…

Owen raccrocha en serrant le poing.

— Yes!

Son enthousiasme rejaillit sur ses hommes.

— Un bon repas à côté de nos amis, ça vous tente?

Guevara poussa un oui sonore en reculant brusquement de son poste de travail.

— Les garçons, dit-il, écoutez ça. Bradley Ferguson doit au Québec cinq cent vingt-cinq dollars de stationnement interdit, plus un excès de vitesse, plus les intérêts et les frais administratifs. Il a refusé de payer malgré tous les avis. Je crois qu’il ne fait pas sa part pour les coffres de l’État, oh! oh!

— Good job, Che! lança Hayden en lui tapant dans la main.

— On demande un mandat?

— Oui. Et la saisie de la voiture de Ferguson.

Yelle éplucha le livre de paye de la compagnie Lavage Apollo et entra les noms dans une base de données. Il en ressortit que deux employés avaient des casiers judiciaires. Il y aurait une autre excursion dans la Petite Italie.

À onze heures trente-deux, au moment où les hommes se préparaient à partir, ils apprirent qu’Antonin Quirion, un membre des Rock Machine, venait d’être liquidé dans son appartement à Lachine. Un calibre .357 avait été retrouvé à proximité des lieux. Le télécopieur cracha ensuite le mandat contre Costello.

— Let’s go au Ritz, les boys! Oubliez pas vos vestons!

* * *

La salle à manger du grand restaurant était bondée. Lustres étincelants, plafond haut, plancher de marbre, boiseries, service à la française, argenterie, tout était chic. Les quatre enquêteurs y mettaient les pieds pour la première fois. Les parfums de la cuisine excitaient les papilles gustatives, le luxe aguichait les sens. Les serveurs allaient et venaient avec des plateaux fermés. Le placeur au nœud papillon s’avança, demanda le nom de la réservation.

— Hayden, Owen.

— Numéro de chambre?

— Pas de chambre.

— Ah oui, je vois! Veuillez me suivre, monsieur Hayden. Messieurs, ajouta-t-il avec déférence envers les trois autres enquêteurs.

Ils auraient pu passer pour des hommes d’affaires, sauf aux yeux des truands attablés. Hayden se réjouit de constater que les quatre motards seraient leurs voisins d’un midi. Marc Hamel, Tom Hayden, Manuel Vargas et Bradley Ferguson étaient en pleine discussion, et ça semblait sérieux. Mais ils s’interrompirent net à la vue des enquêteurs.

Voir le placeur tirer les chaises avec classe pour leur permettre de s’asseoir si près des gangsters ajouta au plaisir de Hayden. Il savourait cette petite victoire personnelle dans la guerre d’usure que se faisaient motards et policiers.

Son frère lui lança un regard furtif et cligna des yeux, ne pouvant masquer sa contrariété.

— C’est votre récompense, les gars, pour votre beau travail, lança Hayden.

Ses hommes gloussèrent.

— Prenez ce que vous voulez, mais no vino.

La dégaine décontractée des policiers n’avait pas l’heur de plaire aux truands. La présence de Vargas, qui dirigeait Héli-Costello pendant que le patron était en prison, réjouissait spécialement Hayden. Les deux hommes se toisèrent, puis Hayden lui fit un clin d’œil et un sourire sarcastique. Il avait beau fanfaronner et en avoir vu d’autres, cette brute colossale aux dents en or lui glaçait le sang. Dans cette classe de suppôts de l’enfer, dont les visages faisaient peur, Vargas dominait. Hayden aurait aimé avoir un mandat d’arrêt en poche, mais à la vitesse à laquelle le Colombien trinquait, il s’alcooliserait rapidement. Il serait possible, plus tard, de l’arrêter pour conduite avec facultés affaiblies et de fouiller son véhicule.

Hayden ne s’empêcha pas d’afficher un sourire amusé et de saluer discrètement Marc Hamel, qui, lui, ne riait pas du tout. Soudain, le chef ontarien se retourna pour jeter un regard dédaigneux aux enquêteurs. À la manière dont Tom grattait l’étiquette de la bouteille de vin, sans un regard pour la tablée de policiers, Owen comprit que son frère se sentait particulièrement humilié. Leur rencontre avait pris une mauvaise tournure. Il leur faudrait parler de boxe et de motos tout en savourant des huîtres, du caviar et une autre bouteille de Château Margaux que le sommelier venait d’ouvrir. Hamel demanda au garçon s’il y avait une autre table de libre. Celui-ci répondit que non. Le temps perdu était de l’argent jeté par les fenêtres pour les motards, qui aimaient mener les affaires rondement.

Hayden vit Hamel ranger un papier. Une colonne de chiffres à première vue. Le message que les policiers leur adressaient était clair, se réjouit Hayden: «On vous a à l’œil, on vous suit à la trace et, même si on ne parviendra pas à tous vous coffrer, on vous pourrira la vie.»

Le lieutenant se pencha vers ses hommes pour leur dire tout bas:

— Je pense que la présence de Vargas, de Hamel et de l’Ontarien, comme le craint Montanero, est un pas de plus pour aider les Siciliens à déloger les Calabrais en Ontario.

Le serveur tendit à Owen la carte des vins, mais celui-ci fit non de la main. L’homme distribua les menus.

— Eau plate ou gazeuse?

— Du robinet.

Les enquêteurs s’esclaffèrent derrière l’imposant menu relié en cuir rouge.

— Profitez-en, les gars, pour vous remplir la bedaine. C’est les motards qui régalent, on paye avec l’argent de la dernière rafle.

— Dur de choisir entre le filet mignon, la morue noire et le carré d’agneau, dit Che.

— Moi, je vais prendre l’osso buco, dit Yelle.

— Moi, je me ferais une joie d’écraser une de ces sales gueules, dit Hayden sans perdre de vue Hamel qu’il savait responsable de l’attentat contre Selma.

Les dents en or de Vargas scintillaient sous les lustres. Hayden soutint le regard de celui qui ruinait d’honnêtes entrepreneurs pour racheter à bas prix leurs entreprises. Le Colombien agita un instant sa langue de serpent, puis se détourna. Cette machine à tuer, qui terrorisait les hommes les plus durs en prison, aurait donné cher pour passer à tabac ces quatre policiers.

Le serveur reparut cinq minutes plus tard, et les policiers commandèrent leurs plats. Vargas leur envoya une vanne avec son accent hispanique.

— Los pollos son gordos icitte…

Les motards éclatèrent d’un rire grossier.

Guevara, qui avait compris, les applaudit en feignant d’être impressionné.

— Señor Vargas verra tantôt que le poulet n’est pas si gras que ça et qu’il a des muscles…, rétorqua-t-il.

Pour narguer ses ennemis, Hamel battit des coudes pour imiter un poulet effrayé au moment où le serveur apportait une autre bouteille à la table des Anges.

Lorsque les plats arrivèrent sous cloche, Hayden souhaita que ce soit toujours ainsi à l’avenir. Pas de restriction quand il s’agissait de suivre les motards dans les grands restaurants ou les hôtels luxueux.

— Bon appétit, les gars!

Il eut alors l’idée de porter un toast à Selma.

— À M Flores! dit-il assez fort pour que les motards l’entendent. e

— À M Flores! répondirent en chœur les trois autres. e

Et les enquêteurs choquèrent leurs verres d’eau. La guerre devait aussi être psychologique, pensait Hayden. Il fallait instiller aux motards un doute sur leur puissance. Ils devaient comprendre qu’ils n’étaient pas intouchables.

Pendant que Vargas multipliait les facéties en exhibant ses gros doigts bagués et sa Rolex, Tom salua ses confrères et s’éclipsa en se donnant une contenance, sans regarder les policiers. Oligny fit un clin d’œil à Owen. Ce dernier savait que son frère éprouvait une colère terrible et qu’il irait s’en décharger quelque part.

C’est alors qu’Owen intercepta un serveur.

— Combien coûte la bouteille que vous venez d’apporter à la table d’à côté?

— C’est un Petrus, monsieur…

Et il lui chuchota le prix à l’oreille.

— Monsieur en souhaite-t-il une?

— Non, merci.

Le serveur repartit et Hayden dit à ses hommes:

— Six cents piastres.

Ils sourirent.

— Pas facile, la vie, railla Guevara.

Sur ce, Owen s’excusa et se leva pour aller aux toilettes. L’instant d’après, Hamel fit de même et suivit le lieutenant d’une démarche chaloupée. Oligny ne resta pas assis.

Pendant que Hayden se soulageait, la grosse tête de citrouille heureuse de Marc Hamel apparut à côté de lui. Puis Oligny entra, la main sur son baudrier. Hamel affichait sa face de clown et son sourire d’idiot de service si populaire. La tension monta d’un cran lorsque Vargas pénétra à son tour dans la salle de toilettes. Hayden le voyait dans le miroir, massif tel un chêne, la tête monstrueuse.

— Vous vous ennuyez tant que ça, les polices, pour venir manger icitte? dit Hamel avec son accent des faubourgs de Montréal.

— C’est fou à quel point vous nous manquiez.

— Je pensa’ pas que vous aviez le budget.

— On l’a, maintenant, grâce à la formidable procureure que vous avez voulu tuer.

— Dommage…

Sans cesser d’uriner, Hayden tourna la tête vers Hamel.

— Mon père me disait qu’il faut saigner le cochon quand il est gras. T’es rendu là, Hamel. Si tu touches à un cheveu des membres de ma famille, je t’ouvre la gorge. Tu vas saigner autant que Bergeron.

Hamel éclata de rire.

— Ton frère a ben pu en arracher de grandir à côté de toé!

— C’est vrai qu’il aurait pu mieux virer.

— On joue-tu à qui pisse le plus longtemps?

— J’avais cinq ans quand j’ai arrêté de jouer à ça su’ le bord du canal, dit Hayden en refermant sa braguette.

Avant de regagner sa table, Hayden téléphona discrètement au poste de police du centre-ville. Il expliqua que lui et ses hommes étaient au Ritz, où il y avait des motards, et il dit:

— Je suis sûr qu’ils pètent la balloune. Faites-les souffler dans les alcootests. Je veux Vargas. J’aurai un mandat contre lui d’ici lundi, mais je veux le faire chier tout de suite. Fouillez son char, il y aura peut-être des surprises.

— On s’en occupe, lieutenant.

Hayden et ses hommes terminèrent ensuite leur repas. À l’autre table, on échangeait des banalités. Les caïds étaient sur leur départ. Hamel demanda l’addition et déposa sa carte de crédit sur le plateau. Quelques minutes plus tard, le serveur revint avec le reçu. Hamel le signa et laissa un généreux pourboire en liquide.

Une fois les motards hors de vue, Hayden demanda au serveur de faire acheminer l’addition des policiers au SPCUM, puis fit un signe de tête à ses hommes.

— On descend…

Lorsque Owen et ses hommes arrivèrent dans le stationnement souterrain, des patrouilleurs avaient déjà interpellé les motards. Hayden s’approcha de Bradley Ferguson et lui colla le mandat sous les yeux.

— Hé! Fergie! On a un mandat contre toi pour des constats d’infraction.

— What? fit le colosse au visage de Viking, aux longues tresses blondes et à la barbe rousse.

Hayden traduisit:

— Parking tickets, fine for speeding. Bills you didn’t fucking pay at the end of the month to the Quebec government…

L’autre pesta, et les esprits s’échauffèrent.

— What the fuck he said?

— Parking tickets, tabarnak! pesta Hamel. Ils en ont du temps à perdre, les hosties.

— Fuck! Fucking bitch! vociféra Ferguson à deux centimètres du visage de Hayden.

Lorsque le lieutenant reçut des postillons, il décocha une solide droite qui projeta l’autre sur l’aile d’une voiture. Oligny, Yelle et Guevara dégainèrent leurs armes.

Vargas s’excitait de plus en plus. Oli et Che, qui en imposaient physiquement, le maintinrent à distance. Hayden se pencha sur l’Ontarien.

— My name is Hayden. Owen Hayden. Don’t ever forget that.

L’autre, sonné, essuyait le sang sur ses lèvres. Hamel haussa alors le ton et accusa les policiers d’intimidation.

— Let me call my lawyer, Fergie. Don’t worry, man. It’ll be OK.

Il sortit son portable de sa poche, l’échappa, ce qui le fit rager encore davantage.

— Dis aussi à ton avocat d’aviser Morel qu’on est sur le bord de le pincer, ajouta Hayden.

Une dépanneuse entra dans le stationnement, et un patrouilleur indiqua au chauffeur qu’il devait remorquer la Porsche 911. Ce dernier abaissa sa vitre.

— Ça me prend les clés.

— Your keys, Ferguson.

Vargas s’avança pour s’interposer. D’un geste, Hayden lui demanda de rester à l’écart.

— Toé, bouge pas, mon hostie.

Vargas se figea pour mieux se maîtriser. Personne ne lui parlait jamais sur ce ton sans encourir un arrêt de mort.

— Give me your fucking keys! cria Hayden.

Ferguson fourragea dans ses poches, en sortit un briquet et deux mouchoirs avant de trouver son trousseau. Yelle et Guevara procédèrent à son arrestation et le mirent dans une voiture de police.

— Une fois qu’il aura liquidé son passif, il sera relâché. À moins qu’on ne trouve autre chose d’ici là.

Hayden comptait demander un mandat de perquisition pour fouiller le véhicule.

— Qu’est-ce qu’on fait avec lui? demanda un des patrouilleurs en désignant Hamel du menton.

— Lui, y peut partir.

Avant de s’en aller, le chef des Hells se tourna vers Ferguson.

— Don’t worry, Fergie. You won’t stay long with the cops.

Vargas voulut suivre Hamel, mais les policiers lui bloquèrent le chemin.

— Vargas, je savais pas que tu aimais les hélicos, dit Guevara.

— Fuck off! répondit l’autre, l’haleine avinée.

Hayden fit alors signe aux patrouilleurs de le laisser partir. Hamel se glissa dans sa BMW blanche et Vargas, dans son Hummer noir, vitres teintées. Frustrés, ils firent crisser leurs pneus jusqu’à la guérite. Au sortir du stationnement, ils furent immédiatement interceptés par d’autres patrouilleurs qui les arrêtèrent pour conduite en état d’ébriété.

Les enquêteurs exultaient et se tapaient dans les mains comme des adolescents. Il ne manquait que le frère d’Owen au tableau de chasse. «Bitch» venait de montrer de quel bois il se chauffait.

Ce lundi, qui avait si mal commencé, avait pris une bonne tournure pour les policiers, contrairement aux motards dont les négociations avaient été gâchées. I’m on Fire, de Bruce Springsteen, passait à la radio. Hayden augmenta le volume.

* * *

Lorsque Hayden et ses hommes entrèrent dans la centrale avec leur prise – Bradley «The Moose» Ferguson, le regard hirsute, la lèvre éclatée, humilié –, tous leurs collègues accoururent. Owen fit sa danse du farfadet irlandais, qu’il réservait pour les grandes occasions. Sur une jambe, le pouce de la main droite sur sa tête dodelinante et celui de la main gauche dans le bas du dos, il virevolta avec grâce, agita les doigts et changea de jambe, ce qui dérida ses copains qui l’encourageaient en tapant des mains. Après sa petite performance, il demanda qu’on le débarrasse de son trophée de guerre.

— Crissez-moi ça en dedans en attendant qu’on vienne payer sa dette!

Le voyant si exubérant, Montanero lui lança:

— Hé! Owen! La Saint-Patrick, c’est dans quatre mois!

— Oui, mais toi aussi, Monty, tu danserais si tu avais vu ce qu’on a vu.

Peu après, dans son bureau avec Oligny, Hayden parla du moment où, dans les toilettes, tout aurait pu tourner au vinaigre, puis sourit. Hamel qui pissait à côté de lui, l’arrivée d’Oligny, la main sur la crosse de son Glock, et la grosse tête de Vargas dans le miroir, prêt à tout casser.

— Les yeux mauvais que tu faisais à Vargas, Oli, ça valait mille piastres!

— J’étais prêt à lui éclater la tête dans le miroir!

— Moi, je me préparais à me faire splasher par Hamel qui pisse encore fort!

Une heure plus tard, un avocat venait payer les dettes de Ferguson. Le motard pouvait rentrer en Ontario. Ce voyage raté n’augurait rien de bon pour lui et ses semblables.

Ferguson parti, Hayden consulta sa montre. Il était l’heure d’aller chercher son fils à Dorval.

* * *

Le tableau des arrivées indiquait que l’avion avait atterri, mais les passagers mettaient du temps à apparaître.

Lorsque Brandon franchit enfin les portes coulissantes du terminal en traînant sa valise, Owen sentit passer une onde chaleureuse dans tout son corps de père. Son fils courut vers lui. Il était tout bronzé. Ses taches de rousseur étaient plus apparentes, ses cheveux, plus lumineux.

— Papa!

Il lui sauta dans les bras. Owen se revoyait en Brandon. Il était son portrait au même âge, sur les plans physique et psychologique. Trapu, les cheveux fins, de grands yeux verts intenses. Brandon était taciturne, rêveur, mais il avait aussi du caractère. Tout le contraire de Patrick, qui avait des traits délicats comme ceux de sa mère et un tempérament doux. Brandon était un dur qui multipliait les retenues à l’école, et Hayden espérait que ce voyage lui avait fait du bien.

— Ça va?

— Oui! Maman n’est pas là?

— Non, elle ne pouvait pas venir. As-tu fait un bon vol?

— Oui. J’ai des cadeaux pour vous autres.

— Super! Tu viens coucher à la maison ce soir et je te conduirai à l’école demain.

— Vas-tu venir au concert dimanche prochain?

— Oui.

— Maman aussi?

— Oui.

— J’ai faim!

— T’as pas mangé dans l’avion?

— Non, c’était dégueulasse.

— Parle-moi en espagnol…

Brandon grimaça.

— Allez, dis-moi quelque chose.

— Non. Pas le goût.

— T’as aimé ton voyage?

— Ouais…

Il aurait beau tenter de creuser, il n’en saurait pas davantage.

Avant de quitter l’aéroport, Hayden téléphona à Yelle pour lui demander où en étaient les choses.

— On a reçu le mandat pour Vargas.

— Très bien. Et est-ce qu’Héli-Costello nous a envoyé les documents?

— Non. Ils répondent même pas au téléphone.

— OK, je vais passer les voir, je suis dans le coin. Appelle-moi s’il y a du nouveau. Sinon, à demain.

— À demain.

La circulation sur les autoroutes était assez dense. Soudain, Owen s’engagea dans une sortie.

— Où tu vas?

— T’as pas faim?

Il montra du doigt les arches jaunes d’un McDonald’s.

— Hé! Gracias, padre!

Owen éclata de rire.

— Enfin un retour sur mon investissement!

Au restaurant, Hayden téléphona à son ex-femme pour lui dire que Brandon dormirait chez lui et qu’il l’amènerait à l’école le lendemain matin. Annick s’énerva. Il lui raccrocha au nez.

Une demi-heure plus tard, le père et le fils remontèrent en voiture.

— Je dois encore m’arrêter quelque part en chemin, dit Hayden. Ça sera pas long.

L’entreprise Héli-Costello était annoncée par une enseigne jaune et rouge en forme de silhouette d’hélicoptère. Hayden se gara dans le stationnement, descendit et se cogna le nez contre la porte verrouillée. Une affiche disait: «NOUS AVISONS NOTRE DISTINGUÉE CLIENTÈLE QUE NOUS SERONS FERMÉS LUNDI À PARTIR DE MIDI, ET CE, JUSQU’À NOUVEL ORDRE. » Hayden sourit. Il alla sur l’héliport, derrière la bâtisse. Tous les appareils étaient cloués au sol. On sentait la soupe chaude chez Costello et Vargas.

Il téléphona tout de suite au bureau pour demander à Guevara d’obtenir un mandat et de prendre rendez-vous le lendemain, peu importait l’heure, avec Antonio Di Loro, l’avocat de Costello.

* * *

Au bulletin de nouvelles, l’arrestation de Bradley Ferguson pour contraventions impayées et celles de Hamel et Vargas pour conduite en état d’ébriété nourrissaient le hachoir médiatique. On pouvait déjà prévoir les unes des quotidiens du lendemain, à moins d’une catastrophe aérienne. Puisque Hamel n’en était pas à sa première infraction, dit un journaliste, on pourrait lui retirer son permis de conduire. Un chroniqueur échafauda des hypothèses sur les raisons de la visite de Ferguson dans la métropole. Pour éviter que Brandon n’entende le nom de son oncle, Owen éteignit l’autoradio.

À la maison, le garçon était fou de joie de retrouver son chien. Bad bondissait autour de lui en jappant. Mais la vue de sa chambre repeinte en blanc le désarçonna.

— C’est laid, papa! Pourquoi?

Son père lui expliqua qu’il vendait la maison pour se rapprocher du travail. Ils passèrent ensuite la soirée à jouer à des jeux vidéo, tout en parlant des problèmes de discipline du fils au Collège. Brandon promit à son père de faire tout son possible pour le satisfaire, mais l’instant d’après il voulut être dispensé d’école le lendemain.

— Emmène-moi plutôt à ton travail, papa!

Owen rit fort, puis dit:

— Je vais t’amener à l’école pour que tu aies un jour ton propre travail…

Plus tard, le garçon s’endormit devant la télé, blotti contre Bad. Son père le prit dans ses bras pour le porter dans son lit.

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