Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 10 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 10

 

Vendredi 25 octobre

Il était dix heures vingt-deux lorsque Hayden reçut un appel l’enjoignant de se rendre dans la rue Sicard, près du Stade olympique. Ben Harvey, le chef de l’Alliance des indépendants, devenue récemment les Rock Machine, venait d’être tué dans son véhicule, dans son allée de garage. Aussi bien dire qu’il s’agissait d’une déclaration de guerre.

Hayden prévint Oligny et ils partirent sur-le-champ.

* * *

La voiture longeait le parc Maisonneuve et le Jardin botanique tout en draperies automnales. Le Stade, qui évoquait une cuvette de toilette, et sa tour penchée symbolisaient bien ce qu’était devenue la métropole: une ville croche qui battait des records de corruption et de criminalité. Le bâtiment lui-même avait coûté un milliard de dollars en raison de magouilles lors de sa construction. On racontait que les camions entraient vides sur le chantier et en ressortaient tout aussi vides. Les Jeux olympiques de 1976 s’étaient déroulés sans le mât ni le toit rétractable. Le bruit courait que la mafia y avait coulé des gens dans le béton. C’était sans doute pour cela qu’il se fissurait et que des morceaux tombaient du ciel, au péril des spectateurs.

Soudain, un message radio, la voix de Guevara:

— On a vérifié auprès des douanes, et Julie Saint-Laurent n’est pas à l’extérieur du pays. Elle serait rentrée il y a plusieurs jours par un vol atterrissant à Toronto.

— Allez interroger ses proches, ses parents, dit Hayden. Si ces gens-là ne peuvent pas vous dire où elle est, ce sera un dossier de disparition.

— OK.

Hayden se tourna vers Oligny.

— Et puis, le chat?

— Il a mangé! Les enfants s’en occupent. Je pense qu’il va se remettre tranquillement sur ses quatre pattes. Il est couché dans la paille avec les vaches. Au fait, ont-ils commencé à monter la garde devant chez toi?

— Si c’est le cas, je n’ai pas remarqué…

Ben Harvey habitait un bungalow dans l’ombre du Stade olympique. Un grand périmètre de sécurité avait été établi. La rue avait été fermée, la circulation, détournée, et l’on refoulait les curieux hors du cordon de police. Lorsque Hayden et Oligny arrivèrent sur la scène de crime, Mary Howard, une spécialiste des explosifs, examinait le dessous du véhicule. Un technicien du SIJ le photographiait sous tous les angles.

— Ç’a pété fort, conclut Hayden.

— Broyé comme dans un gros robot culinaire…, dit l’experte qui avait entendu la voix du lieutenant.

On n’avait pas encore sorti les restes humains du Toyota RAV4 dont l’intérieur était maculé de sang, de lambeaux de chair, d’esquilles mélangées à de la matière cervicale. On se préparait à déployer une grande toile sur le véhicule pour soustraire la scène aux regards.

Le vent glacial ne donnait pas envie d’être dehors. Hayden fourragea dans les poches de son manteau, enfila ses gants de laine noirs coupés aux jointures, ceux que Fiona lui avait offerts pour son anniversaire.

Oligny et lui jetèrent un regard à l’intérieur de la voiture. Hayden sourcilla. Un corps en charpie, déchiqueté, méconnaissable. Un œil, qui avait atterri sur le tableau de bord, semblait les regarder.

— J’ai jamais vu un modus operandi pareil chez les motards, dit Hayden. Il faut connaître les explosifs pour faire ça.

Une plateforme à roulettes sortit de sous le véhicule, et la tête bouclée de Mary Howard apparut:

— A fucking pro did that.

Les motards n’utilisaient habituellement pas cette méthode d’exécution, contrairement à la mafia. Étaient-ce les liens récents entre cette organisation criminelle et les Hells qui apportaient cette nouvelle façon de faire?

— Un échange de compétences, ironisa Hayden.

L’assaut ne pouvait provenir que des Hells. Ben Harvey avait osé les défier en réorganisant les indépendants pour protéger leur territoire, l’île de Montréal, contre l’invasion ennemie du chapitre des Vikings. Tôt ou tard, il allait en payer le prix.

Les techniciens du SIJ étiquetaient les débris du véhicule répandus tout autour. C’est alors que Mary Howard se redressa. Petite, elle arrivait sous le menton de Hayden. Elle portait une tuque noire des Steelers de Pittsburgh sous laquelle jaillissait une masse de cheveux blonds bouclés, comme de petits ressorts. D’origine américaine, elle était venue s’installer au Québec après avoir rencontré une experte de la police scientifique dans un congrès.

Un débutant imberbe et sans voix, récemment diplômé en chimie, l’accompagnait. Howard lui donnait son cours accéléré tout en faisant tranquillement son travail, comme si de rien n’était.

Un policier s’approcha.

— Lieutenant Hayden, d’après la femme de Harvey, qui a tout vu, la voiture aurait explosé quand son mari a démarré le moteur. C’est tout ce qu’elle a pu nous dire. Elle a pété une crise de nerfs et a été envoyée à l’hôpital.

Hayden le remercia. Il faudrait attendre le rapport de Howard pour confirmer les dires de cette femme. L’explosion aurait aussi bien pu être déclenchée à distance.

Oligny alla vérifier s’il y avait des caméras de surveillance autour de la maison, mais à première vue il n’y en avait pas. Et, comme il n’y avait pas de commerces à proximité, on ne pouvait pas compter sur des vidéos qui auraient pu montrer le ou les poseurs de bombe en action ou le véhicule qu’ils avaient peut-être utilisé.

Hayden alla interroger les voisins, mais personne n’avait rien remarqué avant l’explosion qui avait fait trembler les maisons et voler en éclats quelques fenêtres, peu après neuf heures.

— Je pensais qu’un avion venait de s’écraser, lui dit une femme âgée.

— Il y avait beaucoup de va-et-vient dans cette maison-là, affirma un homme.

— On n’est plus en sécurité nulle part! lança une autre voisine.

— Des enfants auraient pu être tués, pesta un autre.

C’est alors qu’une dépanneuse arriva pour charger le véhicule et le transporter à Parthenais. Les techniciens du SIJ achevaient de recueillir les pièces à conviction. Mary Howard devrait par la suite déterminer la nature de l’explosion: type de charge, mécanisme de déclenchement, etc. Il serait alors possible de savoir qui chez les Hells était en mesure de préparer un tel cocktail.

Hayden, qui revenait de son enquête de voisinage, alla retrouver Oligny.

— Alors?

— Personne n’a rien vu, mais tout le monde a fait un gros saut.

Le RAV4 était lentement hissé sur la plateforme de la dépanneuse. Hayden n’ignorait pas qu’une guerre venait d’éclater et que la réplique n’allait pas tarder. Les Hells avaient ouvert un front contre le pouvoir en place et contre un ennemi qui avait refusé de se soumettre au nouveau joug. Déjà, comme à Québec, des tenanciers de bar, qui refusaient de s’allier avec eux, se faisaient tabasser et seraient bientôt tués s’ils s’entêtaient. Tout en écrivant des notes dans son calepin, Hayden livrait le fruit de ses réflexions à Oligny.

— Ça, c’est comme franchir le Rubicon ou comme l’assassinat de l’archiduc Machin à Sarajevo…

— Qu’est-ce que tu racontes là?

— Ça va sauter partout. La guerre vient de commencer, mais on sait pas comment ça va finir.

Pourquoi les motards ouvraient-ils un second front? Cela semblait incompréhensible. Il y aurait des représailles, encore et encore. Cette guerre ouverte ressemblait plus à une décision de Marc Hamel qu’à une stratégie de Tom Hayden. Pendant l’incarcération du chef, les choses avaient été relativement paisibles. À titre de sergent d’armes, Tom Hayden s’était plutôt préoccupé d’intégrer la fortune des motards dans l’économie légale au lieu d’ordonner des séances de tabassage, mais le retour de Hamel semblait avoir changé la donne.

Malgré vingt ans d’expérience qui l’avaient endurci, Oligny ressentit un grand frisson remonter le long de sa colonne vertébrale en voyant l’homme déchiqueté devant lui. «En se levant ce matin, songea-t-il, ce gars-là ne se doutait pas qu’il finirait en steak haché.»

Être enquêteur dans l’escouade d’Owen Hayden ne procurait pas la même satisfaction que de travailler dans la Section des crimes contre la personne, où les enquêteurs étaient obsédés par la traque de meurtriers qui avaient attenté à la vie d’individus innocents. Hayden et ses hommes, eux, étaient chargés la plupart du temps d’élucider des règlements de comptes comme celui-là, impliquant des gens au casier judiciaire bien garni, qui n’étaient que très rarement jugés. On éprouvait peu de compassion pour les victimes, souvent des crapules et des criminels. Contrairement à certains de leurs collègues qui, après des mois de travail, voire des années, voyaient une enquête se conclure par des accusations formelles qui apportaient de la consolation aux proches des victimes et inspiraient aux policiers la fierté du devoir accompli, Hayden et ses hommes ne pouvaient pas brandir de la même manière le poing triomphant de la justice.

* * *

Hayden et Oligny rentrèrent à la centrale de Place Versailles où une bonne nouvelle les attendait. Yelle et Guevara étaient en verve: les analyses des verres de styromousse et des bouts de cigarettes avaient permis d’associer deux motards à des crimes graves. L’un d’eux, membre des Dark Knights, Jerry «Cercueil» Robillard, était recherché pour agression sexuelle avec une arme de poing; et un autre, René «Nez» Cyr, pour voies de fait. Des mandats d’arrêt avaient été lancés par la Sûreté du Québec, qui traitait ces dossiers.

Yelle s’amusa à imiter un poulet pour se moquer de Jerry Robillard, et les enquêteurs se firent des high fives.

— Vous vous rendez compte? Pognés à cause de verres de styromousse! Ah! l’ADN! s’émerveilla Guevara.

— Les médias ont été avertis? demanda Hayden.

— Oui, tu te doutes bien que Chalifour les a aussitôt prévenus.

Hayden éprouva un sentiment de satisfaction. Les motards ne viendraient plus les défier sur leur lieu de travail. Il fallait leur faire une guerre de tous les instants, une guerre psychologique sur laquelle le lieutenant comptait pour les rendre encore plus méfiants à l’égard des policiers. Lorsqu’ils verraient à la une des journaux que leurs actes s’étaient retournés contre eux, ils y réfléchiraient à deux fois avant de revenir sur le territoire des forces de l’ordre.

En début d’après-midi, Mary Howard téléphona à Hayden pour confirmer que la bombe avait bien été actionnée par le démarreur du RAV4. Il s’agissait d’un mécanisme assez ingénieux, précisa-t-elle.

— Merci, dit Hayden. Nous allons examiner nos dossiers pour tenter de découvrir quel génie aurait pu faire ça.

Après que le lieutenant eut raccroché, Oligny lui lança:

— Tu diras au génie de m’appeler, j’aurais un puits artésien à creuser dans le roc!

Hayden s’esclaffa.

— Je lui demanderai son tarif…

À ces mots, Hayden pivota sur sa chaise et regarda Yelle et Guevara penchés sur leurs ordinateurs.

— Avez-vous pu parler à des proches de Julie Saint-Laurent?

— Ses parents vivent à Sept-Îles, répondit Yelle. Ils n’ont pas eu de nouvelles d’elle depuis six mois. Elle n’a pas l’air d’avoir de bonnes relations avec eux.

Hayden sortit son carnet, le feuilleta et finit par retrouver le nom qu’il avait oublié.

— Une certaine Mona a laissé un message sur le répondeur de Julie Saint-Laurent. Elle lui demandait de la remplacer un samedi dans un bar de danseuses du centre-ville.

Salvatore Montanero, le chaînon entre les escouades antimotards et antimafia, s’approcha avec un communiqué de la Police provinciale de l’Ontario.

— Comme on le pensait, dit-il, Vargas est arrivé à Toronto hier matin. Il aurait été vu avec Bradley Ferguson et des Siciliens que la mafia de Montréal souhaite mettre à la place des Calabrais. On n’a pas d’écoutes électroniques, mais, à première vue, la GRC craint que ce soit le début d’une guerre.

Hayden prit la feuille que lui tendait Montanero.

— Est-ce que les Calabrais se doutent de quelque chose?

— D’après la GRC, non, ils ne sont pas au courant des ambitions des Siciliens.

— Je regarde ça.

Puis, se tournant vers Guevara:

— Peux-tu vérifier si on a rapporté des vols d’explosifs?

— Oui, chef!

En fouillant dans les fichiers des Hells, dont plusieurs avaient été constitués par Bergeron, Hayden fit une découverte intéressante. En tapant dans le moteur de recherche les mots «bombe», «dynamite» et «Hells Angels», il vit apparaître plusieurs fois le nom de Jesse «Molosse» Morel. Ce dernier avait travaillé dans les mines en Abitibi. Onze ans plus tôt, on l’avait soupçonné d’avoir fabriqué une bombe qui avait détruit le local des Apaches. Hayden pivota sur sa chaise.

— Venez voir ça, les gars! Morel a été artificier dans une compagnie minière et à la carrière Miron. Il aurait aussi fait sauter un bar de Québec, mais sans faire de victimes. Il aurait pu se procurer des explosifs et il sait comment ça marche.

— On a son adresse? demanda Guevara.

— Il est recherché par la police fédérale et coulerait de beaux jours dans le Sud. Il a de très bons contacts avec le cartel colombien.

— Il faut aviser les services frontaliers américains et canadiens, dit Yelle.

— Tu t’occupes de ça. Si jamais ce gars-là est ici, je veux qu’on resserre le filet.

En fin de journée, Hayden apprit que les Hells se réuniraient trois jours plus tard dans l’église de Rougemont pour le service funèbre d’un de leurs membres, Paul «Pompon» Pomerleau.

— Pomerleau est mort d’une crise de cœur.

— Il en avait un? railla Oligny.

— Oli, on va à Rougemont lundi! C’est le temps de refaire l’album de famille. On demandera à des patrouilleurs de faire des vérifications: permis de conduire, immatriculations, modifications illégales de motos, décibels des pots d’échappement, etc.

— T’es sûr que tu veux qu’on fasse ça pendant des funérailles?

— Je m’en contrecrisse. On est en guerre.

— Comme tu veux.

— Et on sait jamais… On va peut-être y voir Jesse Morel.

Sur ce, Yelle pivota sur sa chaise et annonça:

— L’agence des douanes confirme que Julie Saint-Laurent est rentrée au pays à la mi-octobre. Elle est allée à trois reprises au Panama ces six derniers mois pour des séjours d’une à deux semaines. Le premier a eu lieu fin avril, le deuxième début mai et le dernier, début octobre. Ils coïncident avec ceux de Jean Bergeron. Ils sont partis en même temps et revenus ensemble lors des deux premiers voyages.

— Super boulot!

La journée se termina par une discussion sur les bières artisanales. Il était temps d’aller en déboucher une, conclut Hayden en saluant ses collègues.

Dans les bulletins de nouvelles, on montrait les restes du Toyota RAV4, et les journalistes associaient directement les Hells à la mort de Ben Harvey. «Première victime d’une guerre à venir?» se demanda le journaliste de TVA. Les images étaient déconseillées aux jeunes enfants, prévint la lectrice du Téléjournal. Le mot qui revenait le plus souvent dans les médias était «représailles».

* * *

Avant d’aller souper chez Selma pour entamer le week-end, Hayden passa au centre-ville. Il s’arrêta dans une succursale de la SAQ pour acheter un bon pinot noir, puis se rendit Aux sept péchés.

Au milieu du cabaret, une scène en inox avec trois poteaux, ceinturée d’un comptoir en contrebas. Tout autour, des chaises en métal avec sièges de moleskine. D’immenses sofas rouges capitonnés, cloutés, en forme de fer à cheval, longeaient le mur donnant sur la rue. Une chaînette interdisait de s’y asseoir. C’était une section VIP. Des miroirs avaient été fixés aux fenêtres pour que les clients puissent regarder les filles sous différents angles. Au plafond étaient accrochées des bannières des Canadiens de Montréal.

Trois danseuses faisaient de la pole dance, les jambes souples bien enlacées autour du poteau, sur Dancing in the Dark, de Springsteen, qui se fondit dans Rebel Yell, de Billy Idol.

Lorsque Hayden entra, des regards se tournèrent vers lui. Il reconnut quelques caïds, des capos, de jeunes picciotti qui fréquentaient ce haut lieu de la pègre. Ici, les feuilles de route criminelles étaient des autoroutes à péage très payantes.

Hayden alla s’asseoir au bar. Aussitôt, la barmaid au décolleté plongeant s’approcha.

— Tu bois quoi, mon pit?

— Une Guinness.

Elle fit couler la boisson noire dans un verre, ôta la mousse excédante avec un bâtonnet et déposa la bière devant lui.

— Cinq piasses vingt-cinq.

Il lui donna sept dollars.

Elle le remercia. Il lui fit signe de venir près de lui et, au milieu de la musique trop forte, il lui demanda si Mona dansait ce soir. Elle sourit et désigna une belle grande brune qui se déhanchait sur Rebel Yell. Ses seins refaits, presque fixes dans les mouvements de la danse, étaient d’une plastique parfaite. Sa longue jambe droite se tendit parallèlement au poteau, et son regard lança des appels au désir. Hayden alla s’attabler près de la scène.

Lorsque Mona se rendit compte que ce gaillard l’observait avec intérêt, elle se mit à lui lancer des œillades. Elle s’approcha de Hayden, se tordit comme un serpent sur une branche, se pencha vers lui. Il tira sur l’élastique de sa culotte pour y glisser un billet de dix dollars. Elle se redressa en lui soufflant un baiser. Il lui fit signe du pouce qu’il souhaitait la voir dans un des isoloirs, et elle lui fit un clin d’œil.

Les haut-parleurs crachèrent She Sells Sanctuary, du groupe The Cult. Lorsque Mona sortit de scène, Hayden se leva pour la suivre. Une fois dans l’isoloir, il sortit un billet de vingt dollars qui ferait office d’assignation à comparaître. Elle commença à le caresser, mais il lui fit comprendre que ce n’était pas nécessaire.

— Je viens pas pour ça. Je suis enquêteur pour la police de Montréal.

À ces mots, elle recula.

— Je viens au sujet de Julie Saint-Laurent.

— Écoute, c’est pas la place! Si mes patrons se rendent compte que je parle à un policier, je vais être dans marde, câlice!

— J’enquête sur la disparition de ta copine. Je sais qu’elle était supposée te remplacer un samedi.

— Comment ça vous savez ça?

— C’est ma job de le savoir. J’ai entendu ton message sur son répondeur.

— Elle m’a jamais rappelée. On n’a pas de nouvelles. Les filles pensent qu’elle est partie danser en région.

Hayden lui tendit le billet de banque, mais elle le refusa.

— Écoute, je peux demander un mandat pour te parler ou tu peux le faire volontairement. Je veux retrouver Julie.

Elle réfléchit un moment, puis dit:

— J’ai un break à huit heures. Viens me rejoindre au Tim Hortons à deux coins de rue d’ici.

— OK, merci.

Owen alla finir sa bière au bar, puis sortit de l’établissement sans regarder personne. Dans la rue Stanley, au milieu des tours, il ouvrit son portable. La voix enjouée de Selma le rassura.

— Selma, je vais être en retard d’une bonne heure. J’ai encore du travail.

* * *

Hayden revint avec deux cafés noirs qu’il déposa sur la table. Les néons agressifs du Tim Hortons faisaient mal aux yeux et révélaient sous un éclairage cru tous les défauts que le maquillage ne cachait pas. Mona reniflait et avait les ailes du nez légèrement rougies. Il se doutait bien de ce qu’elle consommait. Il la trouva jolie avec ses lèvres ourlées, ses grands yeux verts et son visage tout en finesse. Elle portait un perçage, une petite boule en or au bout de la langue.

— J’ai dix minutes pour toi, fais ça vite.

Hayden sourit de se faire apostropher de cette façon.

— Quand as-tu vu Julie pour la dernière fois?

— Ça fait au moins trois semaines.

— C’est une amie?

Elle balançait la tête, hésitante.

— Oui… Une copine de travail que j’aime bien.

— Tu sais qu’elle fréquentait Jean Bergeron?

La question sembla surprendre Mona. Elle aspira un peu de café du bout des lèvres, souffla dessus.

— Oui, elle me l’avait dit. Mais elle restait discrète.

— Tu sais que Bergeron est… enfin… était un enquêteur?

— Oui. Je l’ai lu dans les journaux, mais Julie me l’avait dit.

— Sais-tu si Julie l’aimait?

Elle réfléchit un instant et dit:

— Au début, non, mais elle a fini par s’attacher à lui.

— Pourquoi pas au début?

— Je sais pas si je devrais te dire ça.

Elle hocha la tête, ne cacha pas son malaise, détourna le regard. Hayden cogna délicatement sur la table pour capter son attention.

— Mona, si tu veux que je retrouve ta copine, aide-moi.

Elle fixa ses grands yeux tigrés sur lui.

— Ils ont fini par avoir du plaisir ensemble.

— Vraiment?

— Oui. Ce n’était plus du fake…

— C’est Bergeron qui l’avait appelée comme escorte?

— …

Mona s’était soudainement murée dans le silence, comme si elle craignait de trop en dire. Hayden connaissait cette réaction. Il approcha son visage du sien.

— Qui lui a demandé ça?

— Ça, je peux pas te le dire. Je sais pas. C’est toi qui es payé pour le savoir comme tu dis.

Il sentait qu’elle lui cachait une information importante.

— Ils ont fait des voyages ensemble?

— Ils sont allés au Panama une couple de fois. Trois ou quatre fois.

— Est-ce qu’elle avait peur de ce qu’elle faisait?

Après avoir entendu ces mots, Mona prit une petite gorgée de café avant de dire:

— Elle se demandait si elle pourrait…

— Si elle pourrait…?

— Sortir pour de vrai avec un policier. Ça se fait pas dans le milieu.

— T’a-t-elle dit que Bergeron avait été acheté?

Elle cilla, puis fit oui de la tête.

— Aucune idée où elle pourrait être?

— Non.

— Et entre vous, les danseuses, qu’est-ce que vous vous dites?

Longue pause. Mona tripotait le bâtonnet de plastique, le tordait dans tous les sens.

— On se demande toutes ce qui lui est arrivé.

— Elle consommait?

— Un peu.

— Des dettes de drogue?

— Je pense pas.

— Sais-tu si Bergeron s’était mis à consommer?

— Aucune idée.

— As-tu eu l’occasion de les voir ensemble, tous les deux?

— Oui, je les ai croisés une fois à l’épicerie. Ils avaient l’air amoureux, très olé olé.

— C’était quand?

— En juin dernier. Ils étaient tout bronzés. Ils revenaient de voyage. C’était tout nouveau, tout beau!

— Considères-tu Julie comme une fille honnête?

— Oui, elle ferait pas de mal à une mouche… Elle est bouddhiste et elle a toujours de bons mots pour tout le monde.

— Serait-elle du genre à se laisser manipuler?

Mona regarda le plafond pour réfléchir longuement à la question.

— Oui ou non, demanda Hayden.

— Oui, par naïveté.

Elle regarda l’heure, ramassa son sac à main.

— Il faut que je retourne là-bas.

Il lui tendit sa carte.

— Es-tu fou, toé? Penses-tu que je vais garder ça su’ moé!

L’enquêteur écrivit son numéro sur un bout de napperon en papier et le lui remit.

— Si jamais il te revient autre chose qui pourrait m’aider à retrouver Julie, tu m’appelles. C’est mon dossier. Je veux savoir ce qui lui est arrivé. On est inquiets.

Elle prit le bout de papier, ne répondit ni oui ni non, se contentant de dire:

— J’espère que vous la retrouverez.

Hayden fit oui de la tête, se persuadant lui-même qu’il avait encore une chance de retrouver Julie Saint-Laurent saine et sauve.

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