Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 8 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 8

 

Mercredi 23 octobre

Six heures dix. Le temps était frais et la route, quasi déserte. Le soleil n’était pas encore levé. Owen bâilla un bon coup, puis se rendit compte que la jauge d’essence était très basse. Il s’arrêta dans une station libre-service, fit le plein et, en allant payer à l’intérieur, il grimaça en voyant le visage souriant de Jean Bergeron à la une du Journal de Montréal. «Un haut gradé ripou se suicide», disait la manchette. Au-dessous, en médaillon, il vit sa propre photo à côté de celle de Tom: «L’étoile montante des Hells. Son frère, enquêteur du SPCUM, chargé de l’enquête.» Il rageait. Cet amalgame inciterait les gens à penser que ses liens du sang avec Tom engendraient un risque de corruption. Ou qu’il était, comme Bergeron, un ripou.

Il n’avait eu que très peu de contacts avec son frère depuis la fin de ses études collégiales. Il avait rompu tous les ponts dès que Tom s’était engagé dans des gangs de rue pour devenir cinq ans plus tard un homme riche et influent. Pourtant, Tom et lui avaient toujours été très proches jusqu’à la mort de leur mère. Owen avait alors dix-sept ans et Tom, trois de moins. Leur père avait vite rencontré une autre femme. Owen ne s’accordait pas avec elle et s’était placé en retrait, en proie à une certaine rébellion. Tom, par contre, l’adorait, et la belle-mère n’hésitait pas à afficher sa préférence.

À cette époque, Owen avait toujours son frère sur les talons. Après la mort de leur mère, il s’était mis à lui dire de s’occuper de ses affaires et d’arrêter de le suivre: «Tu es une vraie tache, toujours dans mes bottes!» Mais Tom se désespérait de ne plus pouvoir accompagner son frère le long du canal Lachine, ni dans les rues de Saint-Henri, ni dans les gares de triage, à escalader les wagons comme ils le faisaient depuis leur plus jeune âge. Tom admirait l’aplomb d’Owen. Personne ne l’intimidait. Il dégageait une assurance et une force qui le faisaient craindre des plus endurcis du quartier.

Owen, lui, souhaitait maintenant rencontrer des filles, vivre sa vie d’adolescent et assumer son tempérament solitaire. Un jour d’été, alors qu’ils marchaient aux abords du canal, près du marché Atwater, Owen poussa son frère à l’eau. Tom ne savait pas nager. Il le laissa se débattre un peu, puis finit par plonger pour le ramener sur la berge. Pendant que Tom récupérait, hors d’haleine, l’écume à la bouche, Owen le prévint: «La prochaine fois, je te laisse couler.»

Ce jour-là, ils prirent des directions différentes: Owen marcha vers l’est en direction de la minoterie Five Roses, et Tom retourna à Pointe-Saint-Charles où il ne tarda pas à se faire de nouveaux amis peu recommandables. Très vite, il prit du muscle et se mit à grandir, jusqu’à devenir un colosse prêt à se défendre et à imposer sa force. Il commença par faire de petits cambriolages, puis s’adonna à la revente de drogue, à des tabassages à la solde des motards, et bientôt il devint tueur à gages. La police le soupçonnait de deux meurtres sans faille, qui lui rapportèrent vingt mille dollars et lui valurent le surnom de «Tomgun».

À vingt et un ans, Owen, lui, obtint un DEC en techniques policières et fit des stages à l’École nationale de police de Nicolet. Quand il revenait chez ses parents, il voyait bien que Tom, jeune homme sans instruction, menait un train de vie de riche. Il avait un appartement dans une tour du centre-ville, roulait en Porsche 911 et possédait deux Harley-Davidson. Les rares fois où ils se voyaient chez leur père, ils n’avaient rien d’autre à se raconter que des souvenirs d’enfance.

Owen sentait que son père et sa belle-mère admiraient la réussite financière de Tom plus que ses deux diplômes et il commença à espacer ses visites. Leur père, qui avait grandi dans Griffintown, avait participé à toutes sortes de combines dans sa jeunesse et ne semblait pas se formaliser de la provenance de la fortune de Tom. Chez les Irlandais du Sud-Ouest, la petite délinquance était pour certains un moyen de survie.

Depuis l’épisode du canal, Owen avait souvent ressenti de la culpabilité. Il se posait toujours la même question lancinante: «Si j’avais laissé Tom me suivre, serait-il devenu un meilleur être humain?» Il savait très bien qu’il ne pouvait y répondre, mais ses études de criminologie lui avaient appris que le milieu laisse son empreinte sur l’homme. Alors, pourquoi sur Tom et non sur lui? Lorsque son frère était retourné ce jour-là vers Pointe-Saint-Charles, les cartes étaient jouées.

— Pourquoi avez-vous choisi un autre chemin que celui de votre frère? lui avait demandé le psychologue.

— Je voulais avoir de l’autorité, porter un uniforme et un calibre .38 Smith & Wesson pour imposer la loi. Et je voulais être différent de mon frère, différent de mon père.

— L’avez-vous fait par opposition?

— Non, mais je savais que la vie allait de nouveau m’opposer à mon frère. Le jour où j’ai appris qu’il avait tué pour le compte des motards, qu’il vendait et distribuait de la drogue, il est devenu un ennemi.

— Vous n’avez pas l’impression que c’est la parabole de Caïn et Abel?

— Quoi? avait fait Owen. Même si je suis Irlandais, mes connaissances de la Bible sont limitées…

— Dans la Bible, Caïn tue son frère par jalousie.

— Ah ça… Je ne suis pas jaloux de Tom et je ne veux pas le tuer. Si je le coince, c’est parce qu’il n’aura pas respecté la loi. Je n’aurai aucun problème à lui passer les menottes. Mais il reste mon frère. Mes sentiments sont partagés envers lui. C’est variable.

Le psychologue avait fait une pause, esquissé un sourire discret et demandé:

— Et si vous deviez tuer votre frère dans le cadre de votre travail?

— Je n’ai jamais envisagé cette perspective.

— En êtes-vous certain?

— Oui.

— Mais c’est pourtant réellement possible.

* * *

Six heures cinquante-sept. L’auto de la police de Sorel se déplaça pour laisser passer le Ford Explorer, puis reprit sa place. Au bout de la rue, une autre voiture de police bloquait l’entrée. Yelle et Guevara attendaient dans une auto banalisée. Owen se gara derrière eux. Oligny arriva deux minutes plus tard. Les voitures étaient en retrait. Le bungalow gris et blanc de Denis Viau ne payait pas de mine. Seules sa Mercedes-Benz argentée flambant neuve et sa Harley-Davidson étaient des signes de la richesse que confère l’appartenance au crime organisé. Le camion du Service d’identité judiciaire franchit le barrage.

— Je serais resté couché ce matin, dit Yelle.

— Tu vas voir, ça va te réveiller, railla Oligny.

Hayden s’assura que chacun portait son gilet pare-balles. D’un geste, il indiqua à Yelle et Guevara la marche à suivre.

— Yello et Che, vous allez couvrir derrière.

Les mandats dans une main, et l’autre posée sur la crosse de son pistolet, Hayden se dirigea avec Oligny vers la porte d’entrée. Yelle et Guevara, eux, passèrent sous l’abri de voiture.

Oligny sonna une fois, deux fois, trois fois. Un gros carillon style Westminster tintinnabulait. Hayden entendit blasphémer à l’intérieur. Il donna plusieurs autres coups de sonnette pour exaspérer le motard. Les jurons parvinrent encore plus distinctement à ses oreilles lorsqu’une ombre immense apparut derrière la fenêtre en verre dépoli de la porte. Celle-ci s’ouvrit violemment, et Viau reconnut tout de suite la visite. Ses yeux englués dévisagèrent les enquêteurs. Il portait bien son surnom de «Sauvage» à en juger par son visage bosselé par les bagarres, osseux et anguleux comme ceux des hommes primitifs. On aurait dit que la tête était plantée directement sur le tronc, sans cou apparent, tellement Viau était corpulent. Le visage boursouflé, souligné de plis adipeux, encadré par ses longs cheveux noirs striés de gris, était tout fripé par la nuit trop courte.

— On se connaît, je crois, dit Hayden en brandissant les mandats. On assiste aux mêmes combats de boxe… Denis Viau?

— Oué, c’est moé. Quessé vous voulez?

Hayden le détailla.

— On a un mandat de perquisition.

— Voyons, câlice! Vous pouvez pas!

Viau sortit la tête par l’encadrement pour regarder les effectifs policiers dans la rue. Apparut une fille dans une nuisette noire, qui n’avait pas plus de dix-huit ans.

— Cé qui, Denis? demanda-t-elle d’une voix endormie.

Viau se retourna et hurla comme une bête:

— R’tourne dans chambre, toé, câlice!

— Il faudra vérifier l’âge de la petite, dit Hayden à son collègue.

— T’es en train de former des escortes? demanda Oligny à Viau.

Le dur à cuire répondit par un grognement. Hayden le dévisagea.

— Là, tu vas devoir nous laisser faire notre job. On va mettre un peu d’ordre dans tes affaires.

Hayden dit aux hommes du SIJ, qui venaient d’entrer dans la maison, de faire leur travail. Tout ce qui servirait à envoyer Viau à l’ombre pendant quelques semaines ou quelques mois de plus était à ramasser: drogue, cigarettes et armes illégales, joints dans les cendriers, toutes les notes manuscrites dans les poubelles, les ingrédients et le matériel qui pouvaient servir à fabriquer une bombe, etc. Même si Viau n’était pas connu pour ses talents d’artificier, il pouvait conserver chez lui des produits chimiques dangereux.

Après être allé ouvrir derrière à Yelle et Guevara, Oligny interpella la fille maintenant habillée qui se préparait à sortir furtivement.

— Hé! Comment tu t’appelles?

Elle s’immobilisa au bout du couloir.

— Audrey Paiement, répondit-elle, la lèvre chevrotante.

— As-tu une carte d’identité?

Elle sortit ses papiers de son sac à main. Oligny écarquilla les yeux.

— Seize ans! Biquette, qu’est-ce que tu fais ici?

— Je l’héberge, répliqua Viau. C’est ma nièce.

— Oui, oui, railla Oligny. T’es une famille d’accueil, maintenant. On va t’envoyer les enfants de la DPJ, si ça continue!

— Tu conteras ça au juge, dit Hayden en se réjouissant.

Pendant que les techniciens emportaient l’ordinateur et le disque dur externe de Viau, Yelle trouva un sac d’herbe entre deux matelas. Il y avait six onces environ, assez pour ajouter un chef d’accusation et procéder à l’arrestation de Viau. On chercha aussi le CD-ROM dont avait fait mention Bergeron dans son «testament», mais on ne le trouva pas. Il était à souhaiter que les renseignements soient dans l’ordinateur que le SIJ acheminerait au service informatique du labo. Même si Viau était le trésorier du groupe criminel, il ne fallait pas s’attendre à trouver des colonnes de chiffres dans les fichiers, mais Hayden espérait découvrir des traces de la transaction entre lui et Bergeron.

Hayden alla aviser Viau qu’il était en état d’arrestation pour possession simple de cannabis et exploitation sexuelle d’une mineure. Viau se mit à protester et Hayden s’emporta.

— Ferme ta gueule et mets-toi contre le mur.

Voyant qu’il n’obéissait pas, Hayden répéta:

— Je viens de te dire de te mettre face au mur.

Lentement, Viau pivota, mais comme il prenait un temps fou à obtempérer à l’ordre de Hayden, ce dernier le plaqua contre le mur et, de sa jambe droite, écarta sans ménagement celles de l’homme. Il le fouilla, puis lui passa les menottes pendant qu’Oligny lui lisait ses droits. Viau se retourna. La frustration se lisait sur son visage.

— Ça fait mal de voir un de vos chums changer de bord?

Hayden serra davantage l’étreinte sur le nerf radial, comme il l’avait appris dans les cours de ninjutsu. Viau grimaça.

— C’est à toé que ça va faire mal. Je vais tout faire pour te garder en dedans, mon tabarnak!

— T’as le droit de parler ou de garder le silence, dit Oligny. Tu connais le refrain. Tout ce que tu vas dire pourra être retenu contre toi.

— Laisse-moé te dire que je vais appeler mon avocat. J’ai rien à me reprocher.

* * *

À dix heures trente-cinq, les enquêteurs rentrèrent au bercail. Quelques minutes après, Viau fut incarcéré sous bonne garde dans une cellule au sous-sol du poste de Place Versailles.

Dans le hall, Chalifour, qui semblait à cran, s’adressa aux journalistes lors d’un point de presse sur l’affaire Bergeron. Hayden eut juste le temps d’entendre un commentaire qui le concernait. Le patron, dans sa colère, parlait assez fort pour que son policier l’entende.

— J’ai lu ce matin dans un journal que je ne nommerai pas qu’on établit un lien entre l’affaire Bergeron, Owen Hayden et Tom Hayden. Je veux tout de suite rectifier quelque chose. Le lieutenant Hayden est propre, même si son frère est de l’autre bord de la clôture. J’ai la plus grande confiance en lui, et personne ici ne peut remettre en question son engagement. Y en a un qui a un casier judiciaire épais comme un roman et l’autre, un dossier vierge. Moi, si je décidais d’aller fouiller dans vos vies – je le ferai pas, ça m’intéresse pas pantoute –, je pourrais faire sortir ben des cochonneries du placard juste par association. Rien de plus facile.

Tous les journalistes voulurent poser leurs questions en même temps, comme des élèves dissipés. L’un d’eux réussit néanmoins à se faire entendre.

— Est-ce que Bergeron a mentionné d’autres personnes des forces de l’ordre qui auraient été achetées?

— Pas d’autres noms. Et on ne dévoilera rien de ce qu’il a dit.

En entrant dans son bureau, Hayden aperçut la note interne, qu’il lut attentivement.

«Je comprends l’admiration que vous aviez pour Bergeron avant les

événements et la sympathie que vous pouvez ressentir, mais, dans le

contexte actuel, il vaut mieux adopter un profil bas. Vous devez bien

comprendre cette décision et la nécessité de ne pas la transgresser.

Donc, voilà: vous ne pourrez pas assister à ses funérailles. Merci. Nous

avons décidé de taire pour l’instant le fait que l’immeuble appartient à

Marc Hamel. La police est déjà dans le collimateur, n’en rajoutons

pas.»

 

Malgré la bonne influence qu’avait exercée Jean Bergeron sur tous les policiers, il aurait les obsèques d’un paria, et Hayden s’en désola pour ses enfants. Cet homme s’était donné à la justice, et toute sa carrière s’écroulait, sans pitié. La famille aurait à porter la honte posthume d’un policier corrompu.

Cependant, Hayden était d’accord. Il fallait éviter de donner des munitions aux médias et surtout aux tribunes téléphoniques, ces usines d’équarrissage d’opinions, à l’affût chaque jour de pièces de viande avariée.

Si la SQ avait confié l’enquête sur l’affaire Bergeron au SPCUM, c’était par souci de transparence et parce qu’un service de police ne peut faire la lumière sur ses propres agissements. Hayden, de son côté, épluchait peu à peu les comptes de Bergeron. Des recoupements de transactions et des frais de déplacement indiquaient que Bergeron s’était rendu trois fois au Panama pendant que Viau s’y trouvait. La villa louée par Bergeron était à cent mètres de celle louée par un autre motard.

Yelle entra dans le bureau avec les relevés bancaires de Bergeron à la CIBC.

— Bergie était dans le rouge foncé. Il n’avait même plus de crédit. Zéro! Pas une cenne!

Hayden examina les documents avec Yelle. Il n’y avait aucune rentrée d’argent notable, à part sa paye du MSPQ qui ne couvrait jamais les dépenses mensuelles. Il fallait en conclure que Bergeron avait bénéficié d’argent liquide, ce qui n’était pas surprenant dans les circonstances. Il faudrait vérifier chez lui ou auprès de sa maîtresse ce qu’il en restait. «Sans doute pas grand-chose», pensa le lieutenant en songeant à la finalité de l’affaire. La thèse se confirmait: cet argent avait servi à payer des dettes, notamment à la femme de Bergeron.

Che, qui était scotché à son ordinateur, se retourna vers eux.

— Ça y est, j’ai l’identité et les coordonnées de la maîtresse de Bergeron grâce aux relevés téléphoniques! Bergie communiquait régulièrement avec Julie Saint-Laurent.

— Excellent! On va aller la rencontrer. Ça prendrait un télémandat.

— J’appelle le juge.

Oligny rapporta un message de la section informatique du labo.

— Ils sont en train d’exploiter l’ordi de Viau et vont nous envoyer les fichiers d’ici la fin de la journée.

— Si l’Identité judiciaire n’a pas retrouvé le CD-ROM dont parle Bergeron, dit Hayden, c’est qu’il a été mis en lieu sûr. Ce sera difficile de mettre la main dessus. Par contre, vouloir corrompre un membre des forces de l’ordre et modifier le cours d’un procès par des moyens illégaux sont des crimes.

— Encore faut-il le prouver…

Viau avait, comme tous les membres en règle des Hells Angels, un lourd passé criminel. Il avait fait ses classes, des Vandales de Pointe-aux-Trembles jusqu’aux Hells. Cela allait de l’extorsion de fonds au cassage de jambes, en passant par les tentatives de meurtre – tatouage filthy few. Viau était monté en grade, jusqu’à devenir trésorier. C’est lui qui gérait les revenus du groupe.

Hayden décida de laisser poireauter Viau quelques heures dans sa cellule avant de l’interroger. Il rédigea le rapport sur le décès de Jean Bergeron. Cette situation était étrange pour lui. Tout ce qu’il savait du crime organisé, il l’avait d’abord appris de son mentor, et puis il était devenu à son tour un policier chevronné qui formait des jeunes comme Oli, Che et Yello. Comme tout le monde, Hayden était atterré à la pensée que Bergeron soit tombé dans la corruption. Il était aussi déçu que personne à la SQ n’ait constaté que cet homme avait des problèmes. Le service d’aide aux employés avait encore une fois failli à la tâche. Bien des policiers n’étaient pas du genre à se confier. Il pouvait lui-même en témoigner: il avait mis un temps fou à demander de l’aide avant son divorce. Qu’un as enquêteur puisse finir sa carrière dans une telle disgrâce montrait bien la force du crime organisé et les moyens dont disposaient ces gens-là. Personne n’était à l’abri.

* * *

Alors que ses trois compagnons venaient de rencontrer plusieurs gars susceptibles de se joindre à l’opération Octopus, Hayden reçut un appel de Chalifour.

— Une dizaine de motards avec leurs patchs sont en train de dîner au resto, en bas. Je pense qu’ils ont pas aimé qu’on arrête Sauvage.

— Quoi?!

— Ils ont décidé de nous intimider. On va pas tolérer ça.

— Rien ne les empêche légalement de venir dîner à Place Versailles, mais ils ont du culot de le faire dans le contexte actuel, pesta Hayden. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut refaire l’album, ramasser des preuves. Peux-tu envoyer l’IJ?

— Pourquoi?

— T’es au courant qu’on est passé de l’ABO des groupes sanguins à l’ADN, ironisa Hayden.

— Te suis pas, là…

— Y vont manger, y vont boire. On enverra les preuves au labo. On saura vite s’il y a des mandats contre eux.

— Excuse-moi, je suis pas vite aujourd’hui…

Owen se tourna vers ses collègues, concentrés devant leur écran.

— Venez, on va luncher. Les barbus sont venus nous faire une surprise.

Che se leva, prêt à en découdre. Yello feignit de se cracher dans les paumes, se frotta les mains. Oli gonfla à la blague ses biceps.

Owen sourit devant la témérité assumée de ses hommes. Il aimait leur sens de l’humour.

— On va ramasser des pièces à conviction pour le laboratoire de biologie. Ça va les décourager de revenir.

Les quatre enquêteurs apparurent dans l’aire de restauration, sûrs de leur autorité. Ils furent vite remarqués par les motards, lesquels appartenaient pour la plupart à un club-école: les Dark Knights. Ceux-ci faisaient le sale boulot, la distribution de drogue, l’intimidation et l’élimination de rivaux. Owen reconnut tout de même quelques visages du grand club, dont Jimmy «The Bridge» Stanton, six pieds deux pouces, le visage mangé de barbe, coiffé d’un bandana. Une autre équipe de policiers s’installa à deux tables des motards. Ils avaient créé le vide autour d’eux, et l’on sentait la nervosité ambiante.

Après avoir commandé leur repas – un pad thaï pour Guevara, un curry rouge pour Yell, un riz frit pour Hayden et un poulet Général Tao pour Oligny –, les quatre collègues allèrent s’attabler. Motards et policiers se regardaient maintenant en chiens de faïence. Un des bikers, particulièrement dégoûtant avec sa tignasse énorme, Marius «The Beast» Milot, régurgita sa nourriture dans son assiette en regardant les enquêteurs. Guevara l’applaudit avec ironie, et Hayden intervint:

— On ne réagit pas, ordonna-t-il.

Un des motards se leva pour aller jeter à la poubelle les restes de son repas. Il éructa en passant à côté d’eux.

— T’es prêt pour le concours de rots? lui demanda Oligny en le toisant.

Pour un peu, la bagarre aurait éclaté. Pendant ce temps, un photographe de l’Identité judiciaire croquait la scène. Quel qu’un ânonna trois fois le surnom d’Owen – «Bitch, Bitch, Bitch» –, ce qui déclencha des rires graveleux.

Robert «Malou» Malone, un gorille des Dark Knights, agita les coudes pour imiter un poulet.

— On peut penser que c’est le début d’une guerre psychologique très brutale, ironisa Che.

— Arrête, dit Yelle à Malone, tu vas pondre un œuf et te reproduire.

— Les gars, je vous ai dit de ne pas en rajouter.

Hayden savait que son frère était le stratège de Marc Hamel, le bras droit des opérations sur le terrain, l’adjudant général en matière de casse, le sergent d’armes. Tom Hayden décidait de la vie ou de la mort. Il n’exécutait pas, mais ordonnait les règlements de comptes. Sans doute avait-il quelque chose à voir dans ce dîner de cons. Hamel n’avait pas l’intelligence de diriger l’offensive que Tom menait depuis un an. Les Dark Knights et les Hells avaient amorcé une expansion qui ne s’arrêterait plus. Certains pensaient même que le règne de Hamel était menacé, mais la loyauté de Tom était telle que cette éventualité était improbable. Ce fidèle général savait rester à sa place.

Lorsque les motards furent partis, des techniciens de l’IJ récupérèrent les verres de styromousse pour y prélever de l’ADN. Même s’il fallait une bonne quantité de cellules pour établir un profil, on pouvait espérer en tirer quelque chose et faire comprendre aux motards qu’il y avait un prix à payer pour leurs hâbleries. Une fois les résultats intégrés dans la nouvelle Banque nationale de données génétiques, il serait intéressant de voir qui regretterait d’être venu manger à Place Versailles ce midi-là.

De retour au bureau, les enquêteurs prirent la mesure des rumeurs qui ne cessaient de s’amplifier à propos du lieutenant Bergeron. À la radio, sans cesse les mêmes propos. À la télé, les mêmes images en boucle. On voyait Bergeron, bien fringué, arpentant les couloirs du palais de justice. Défilaient aussi des images de Hamel lors d’un procès.

Chalifour les attendait dans la salle de conférence. Tiré à quatre épingles, le toupet ratissé pour masquer sa calvitie et rasé de près, il avait un air grave. Les nouveaux renseignements confidentiels dont il disposait n’avaient rien de réjouissant pour la réputation des policiers.

— Je viens de parler à Tousignant de la SQ. Bergeron lui a écrit une lettre d’adieu pour lui expliquer certains faits. Tousignant était au courant que Bergeron était ruiné, qu’il devait des milliers de dollars à son avocat pour les frais de divorce. Il ne payait plus son loyer ni sa voiture. Il avait perdu l’usage de sa carte de crédit. Sa femme réclamait la moitié de son fonds de pension, la moitié de son salaire, la moitié de la maison, la garde des trois enfants parce que, d’après elle, son mari était un père instable et agressif. À l’interne, la SQ a des renseignements qui recoupent les nôtres, et elle sait que c’est au Panama, lors d’un voyage tout inclus, il y a six mois, que Bergeron aurait rencontré Viau pour discuter d’un arrangement. Cinq cent mille dollars en échange d’informations pour aider Marc Hamel dans son procès. Bergeron avait fourni des noms d’indicateurs et de délateurs. L’un d’eux, Paul Bisson, s’est fait tuer entre-temps. Évidemment, il n’existe aucune preuve de cette rencontre, mais Bergeron dit avoir reçu en liquide deux cent cinquante mille dollars. Par la suite, les motards ont exigé plus de renseignements. Lui, il voulait l’autre quart de million qu’on lui avait promis. En retour, ses nouveaux amis voulaient avoir accès aux données numériques de la SQ. Ils l’ont menacé de le dénoncer. Bergeron est tombé dans une grosse déprime et il leur aurait transmis les conventions collectives des policiers, celle de la SQ et la nôtre, ce qui leur permettait de connaître les limites de nos frais de repas, les pauses obligatoires, etc. Pour ne plus nous avoir dans les jambes, ils fréquentent maintenant des restaurants trop chers pour nous et ils ont l’esprit tranquille. Et avec tout ce qui se passe, la liste noire des Hells risque de s’allonger.

— Parle-t-il de sa maîtresse? demanda Hayden.

— Non, rien.

— Il voulait la protéger, c’est ce que je comprends.

Chalifour, en se grattant une plaque d’urticaire, se tourna vers Hayden.

— Je t’annonce que ton nom est sur une autre liste qui circule.

Un lourd silence plana. Hayden sentit où l’influence de son frère s’arrêtait dans cette opération de corruption et de menace contre le système. Tom n’était pas du genre à s’en prendre aux institutions de l’État, mais Hamel, un belliqueux sociopathe sans scrupules, oui. Hayden comprit que Marc Hamel, depuis sa libération, faisait un power trip démesuré et qu’il constituait un danger pour la sécurité nationale. Il voulait prouver qu’il était le plus fort, le plus futé. Tom avait dû appuyer cette décision, puisqu’il fallait l’unanimité.

— Il va falloir te protéger, dit le patron à Owen. Nous placerons des agents de sécurité devant la porte de ta maison.

— Je ne truste pas les agences de sécurité: les motards et la pègre ont des liens avec ces compagnies-là, du moins avec l’une d’elles, la plus grosse. Je préfère ne pas avoir de gardiens.

— J’y tiens. J’ai besoin de toi. C’est ça ou je te mute dans un autre service.

— Merde! pesta Owen.

— On pourrait dire aux policiers municipaux de Mont-Saint-Hilaire d’exercer une surveillance plus étroite de sa maison, sans qu’ils passent vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans ses culottes, suggéra Oligny.

— Les gars, si je perds votre chef, je vais passer dans le tordeur. Je veux que la résidence d’Owen soit surveillée. Que son fils soit protégé. Ça va brasser. On sent que ça peut sauter à tout moment. Comme il enquête sur la mort de Bergeron, je vais demander que la SQ nous réfère des agents de sécurité.

Hayden accepta la décision à contrecœur, heureux que deux de ses enfants soient à l’extérieur du pays.

— As-tu avisé M Flores qu’elle est sur la liste? demanda Hayden. e

— Non, pas encore. Je te laisse t’en occuper.

Montréal était en train de devenir la Chicago du Nord. Des politiciens et des maires corrompus, des règlements de comptes, des meurtres, des tonnes de drogue sur le marché et des gens prêts à applaudir – lors d’un match de boxe – des hommes qui déclarent la guerre à la société. Mais c’était pareil dans les années vingt à l’époque d’Al Capone.

— Viau veut savoir quand il pourra sortir, demanda le patron.

— Quand ce sera le temps, on a vingt-quatre heures, répondit Hayden.

* * *

Le moment était venu d’aller rencontrer Julie Saint-Laurent. Il avait hâte de savoir dans quel état d’esprit était Bergeron ces derniers temps. Était-elle au courant de ses déboires financiers et de ses liens avec Viau? Il voulait aussi savoir pourquoi elle et Bergeron avaient cessé de se voir.

Alors qu’il s’apprêtait à sortir, Hayden aperçut Selma, sur un moniteur de la centrale, qui sortait d’une salle d’audience. Elle semblait avoir retrouvé son aplomb. Des journalistes se ruèrent sur elle.

— À la lumière des nouveaux événements, qu’avez-vous décidé de faire, maître Flores?

— Je réclame un nouveau procès. Il est clair qu’il y a eu de l’interférence. Nous le sentions, nous nous en doutions.

— Avez-vous demandé qu’on renvoie Marc Hamel en prison?

— Oui, le juge va mettre l’affaire en délibéré. Puisqu’il y aurait eu de la corruption du côté de la défense, M. Hamel devrait retourner en prison en attendant son nouveau procès.

Selma venait de lancer une bombe.

— Allez-vous déposer des accusations de corruption dans l’affaire Bergeron?

— Vous mélangez deux dossiers, mais ils finiront par se rejoindre.

— Et le juré corrompu?

— Il devra assumer sa responsabilité. Il est passible de dix ans de prison.

— Et votre loi antigang, ça avance?

— Demandez ça au ministre de la Sécurité publique. Je ne fais pas les lois, je les applique, répondit-elle avec fermeté.

Elle s’éloigna, laissant les oiseaux de proie voleter derrière elle.

* * *

Julie Saint-Laurent habitait le Plateau-Mont-Royal. Yelle avait découvert qu’elle avait déjà été arrêtée pour possession de cocaïne. Elle avait commencé jeune à faire le trottoir, puis avait fini par gagner sa vie comme danseuse.

Hayden se gara et marcha jusqu’à l’adresse de la femme, monta l’escalier jusqu’à l’étage et sonna pour la forme. Il trouva beaucoup de lettres entre les deux portes et des prospectus coincés dans la fente à courrier. Manifestement matière à s’inquiéter. Il se pencha à la fenêtre du salon, mais les rideaux étaient tirés. Il sortit son cellulaire et téléphona au bureau. Oligny répondit.

— Salut, Oli. Je suis devant la porte chez Julie Saint-Laurent. Elle n’est pas passée depuis un bon bout de temps. Il faudrait demander un mandat et l’intervention d’un serrurier.

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