Requiem américain
Deuxième Partie
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Chapitre 16
Mercredi 30 octobre
En route vers la centrale, Hayden écoutait les nouvelles. Il était question du premier anniversaire du référendum qui aurait pu faire du Québec un pays. On revenait sur le résultat serré. Hayden avait voté pour la séparation du Québec du Canada. Selma aussi, même si elle savait qu’elle décevrait amèrement ses parents qui, en tant qu’immigrants, avaient beaucoup d’estime pour leur pays d’accueil. Owen et Selma avaient passé la soirée à espérer une indépendance qui ne viendrait pas.
Une fois assis à son bureau, Hayden reçut les premiers rapports des analystes en prévision des rafles de son escouade. La vente de stupéfiants sur l’île de Montréal, le nouveau fief que les Hells disputaient aux Rock Machine, allait grandissant. La drogue, dont la qualité avait augmenté, se négociait jusqu’aux petites heures du matin. Dans un bar, on pouvait vendre quarante-cinq mille dollars de cocaïne par soir. Les policiers avaient identifié et photographié des revendeurs qui seraient bientôt arrêtés.
Après avoir lu les rapports des informateurs, le lieutenant avisa son chef que le moment était venu de faire une première descente au centre-ville. La quantité de drogue saisie importait moins que l’exercice de relations publiques. La cible: plusieurs bars, dont un qui venait d’être infiltré. Le propriétaire avait eu les jambes fracturées parce qu’il avait refusé les nouveaux arrangements…
Une épreuve de force s’imposait. On suspendrait les permis des tenanciers qui enfreignaient les règlements de la Ville en prolongeant leurs heures d’ouverture. Cette nouvelle réconforterait les journalistes et incommoderait les motards.
Sur une carte de l’île de Montréal, Owen avait identifié avec des points colorés les secteurs de la ville et les établissements qui avaient été forcés de changer d’allégeance. La police frapperait dans quelques-uns de ces bars.
Un manutentionnaire entra avec une boîte qui venait d’être livrée à l’attention de Guevara.
— Je me doute bien de ce que c’est! s’exclama ce dernier.
Il descella le colis à l’aide d’un couteau et en sortit un t-shirt blanc portant le nom de l’opération et imprimé d’un magnifique dessin.
— Regardez ça, les gars! Opération Octopus!
Une pieuvre broyait de ses tentacules une Harley-Davidson.
— Je le porterai ce soir! lança Yelle.
— Tiens, dit Guevara en lui lançant celui qu’il avait en main.
Documents sous le bras, Hayden prit un t-shirt dans la boîte et se dirigea vers le bureau de Chalifour pour obtenir le feu vert. Les autres le suivirent.
— Hayden. Ça va?
— Oui, répondit le lieutenant en déposant le rapport sur la table de son patron. On serait prêts pour une sortie ce soir.
Il lança le t-shirt que Chalifour attrapa d’une main.
— Wow! Il est beau! Je peux le garder?
— Bien sûr.
— Vous êtes prêts?
— On a ciblé les bars et on peut frapper. Le timing serait bon.
— Opération Octopus! J’aime ça!
— C’est l’idée de Che. Il en mange, de la pieuvre, lui… Peux-tu imaginer ça? Ça me dégoûte juste d’y penser.
— Vous autres, vous mangez de la langue de bœuf… Peux-tu imaginer ça? railla Guevara.
Tout le monde éclata de rire.
Le patron hocha la tête d’un air décidé.
— C’est OK! On frappe.
Pour ne pas trahir les agents qui avaient infiltré le milieu, on les arrêterait, comme les malfaiteurs, et on les pousserait dans le panier à salade. Même si les policiers ne saisissaient pas de grandes quantités de drogue ni n’arrêtaient de grosses pointures, les motards n’aimeraient pas qu’on les nargue au moment où ils se sentaient plus puissants que le système. Plusieurs patrouilleurs participeraient à la rafle «pour un gros show de sirènes et de gyrophares», disait Hayden.
* * *
En fin d’avant-midi, Hayden eut enfin accès au compte Visa de Julie Saint-Laurent. Le relevé du mois de septembre montrait plusieurs transactions. Il attendait celui d’octobre.
Il dépêcha Guevara et Yelle aux funérailles de Ben Harvey à Saint-Henri et leur demanda de prendre des photos et de jauger le moral des troupes.
— Voyez si les Rock Machine peuvent réunir des forces assez bien organisées pour faire la guerre.
Pendant qu’Oligny préparait la rafle nocturne à laquelle participeraient une trentaine de policiers, Hayden prit connaissance des informations qui commençaient à affluer à propos de Julie Saint-Laurent. Plusieurs personnes rapportaient l’avoir vue un peu partout au Québec, comme si elle avait le don d’ubiquité. Quelqu’un affirmait même l’avoir aperçue au Nouveau-Brunswick. Rien de très sérieux au premier abord, mais Hayden ne se découragea pas. Il se dit que la famille finirait bien par se manifester.
Lorsque le télécopieur se mit à faire sa musique mécanique, le lieutenant se rua dessus. La CIBC lui envoyait les comptes bancaires de Jean Bergeron. Il constata que, de la fin mai à la fin août, Bergeron n’avait pas utilisé sa carte Visa. Ce dernier avait sans doute reçu assez d’argent liquide à ce moment-là pour payer en espèces tous ses achats. Mais à partir du mois de septembre, les paiements pour la voiture n’avaient pas été faits, et, malgré un revenu très confortable, Bergeron était dans le rouge. Il faut dire qu’une partie du salaire était versée dans le compte du cabinet d’avocats Gendron et Simard. Il remarqua des frais de psychologue et plusieurs achats dans une pharmacie. Bergeron devait être à bout de nerfs, anxieux, désespéré. Par ailleurs, Hayden fut déçu de ne trouver aucune transaction au Panama. Rien n’indiquait un séjour de Bergeron à l’hôtel de Morel, où il avait dû être hébergé aux frais de la princesse.
* * *
Juste avant d’aller à la réunion, Hayden reçut un courriel du lieutenant Higgins.
«Salut, Owen. D’après les vidéos, le char mauve, après être venu de
l’ouest sur Pierre-Dupuy, serait passé devant Habitat 67 et aurait
poursuivi sa route par le pont de la Concorde, l’île Sainte-Hélène et le
pont Jacques-Cartier. Par contre, l’agrandissement des images montre
qu’il y avait deux personnes à bord de la voiture quand celle-ci est
passée devant la première caméra, mais que plus loin, au pont de la
Concorde, il n’y en avait plus qu’une. Le passager manquant est
certainement descendu près d’Habitat 67. Soit le tueur était attendu par
un getaway car, soit il a pris la fuite à pied, en bateau, à la nage, qui
sait? Je te donne des nouvelles aussitôt que j’en ai. On devrait retrouver
cet hostie de char de mongols là sans trop de problèmes.»
Higgins avait grandi à deux coins de rue des Hayden. Étrange quartier où les voyous devenaient des justiciers ou des truands et conservaient leur carapace de durs à cuire. Hayden avait l’impression lui-même d’être resté un voyou, mais qui œuvrait du côté de l’ordre établi. Mais qu’est-ce que cela voulait dire l’«ordre établi»? Avec tous ces dirigeants corrompus à la Ville et au gouvernement, cela ne signifiait plus rien. Plusieurs personnes notaient que Tom semblait avoir plus de classe qu’Owen, qu’il avait même l’air moins dur que lui. Rien ne l’insultait plus que d’entendre dire qu’il ressemblait davantage à un motard que son frère. Il répliquait en anglais: «Don’t judge a book by its cover.» Il savait – Selma aussi – qu’on ne ferait jamais de lui un être raffiné. Il serait pour toujours une créature de Griffintown au feu brûlant dans la poitrine. Une colère le consumait comme un incendie impossible à éteindre.
Plus tard dans l’après-midi, Yelle et Guevara revinrent de leur mission de reconnaissance aux funérailles de Ben Harvey.
— Puis? demanda Hayden.
— Grosse surveillance policière, dit Guevara. Aucun incident à signaler.
— Et les Rock Machine?
— Ils sont nombreux, répondit Yelle. Assez pour opposer une grosse résistance. As-tu épluché les comptes de Bergeron?
Hayden écarquilla les yeux en hochant la tête.
— Pendant trois mois, il n’a pas utilisé sa carte de crédit, puis, en septembre, il est vite tombé dans le rouge. Tu devrais voir les intérêts…
— Ouch!
* * *
La dernière réunion avant l’opération Octopus eut lieu à vingt heures trente dans la salle de conférence. Hayden, Oligny, Yelle et Guevara étaient d’aussi bonne humeur que les policiers venus en renfort. Trois tonnes de muscles prêts à passer à l’action – et un bel exercice de relations publiques. La dégaine de ces hommes faisait peur. Ils avaient soigné la mise en scène: cheveux longs, barbes, tatouages faux ou réels, bijoux clinquants. Ils n’avaient plus l’air de policiers, mais d’une bande d’hommes de main des motards.
Ils furent informés des lieux où ils interviendraient. Cinq policiers par bar suffiraient pour créer la surprise et procéder aux arrestations. La police de proximité serait aussi mise à contribution. Oligny avait mobilisé plusieurs paniers à salade. Des professionnels viendraient remplacer les serrures des bars qui seraient fermés. Et quelques ambulances avaient été appelées. «À la guerre comme à la guerre», s’était dit Oligny.
À la fin de la réunion, Chalifour, qui devait conduire le minibus, s’approcha d’Owen:
— Je vais te demander de conduire l’«étaubus».
— Tiens, le boss se dégonfle, railla Oligny.
— Pourquoi? demanda Hayden.
— J’ai pas de permis de classe 4B.
— Moi non plus! rétorqua Hayden.
— Mais toi, je te laisse aller même en état d’infraction, dit Chalifour en s’éloignant. Y aura pas de trouble. Ça se conduit comme un gros char, transmission automatique et tout.
— Mais patron, j’ai jamais con…
— Tu viens de te trouver une nouvelle job? l’interrompit Yelle en riant.
— La polyvalence est une qualité, argua Che.
— Allez chier! lança Hayden à la blague. Si je décide d’envoyer un de vous trois au volant, vous allez la trouver moins drôle.
* * *
Hayden ne retourna pas chez lui avant l’opération Octopus. Il alla plutôt souper chez Selma pour fêter l’annonce officielle de la mise sur pied de la commission parlementaire. Dans le corridor, le policier de garde le reconnut et le salua.
Dès qu’il entra, Selma se pressa contre lui, et il se détendit instantanément. Une bonne odeur de caldo verde lui ouvrit l’appétit. Dans le salon, le téléviseur était allumé. On entendait les rires en boîte d’une sitcom que Selma adorait.
— On va passer à l’action, mon Hayden!
— Oui, ma Flores. Je serais prêt à te suivre, mais tu es plus douée que moi du génie de la parole. Tu ferais mieux d’y aller seule.
— Pas question! On a pensé le projet ensemble. Un policier spécialiste comme toi donnera du poids à notre requête. En plus, tu es beau! T’as pas le choix…
Il ne répondit rien, mais reviendrait plus tard à la charge. Il l’embrassa plutôt, en lui caressant les cheveux.
— Je t’adore, querido.
— Moi aussi.
— Tu veux boire quelque chose?
— Juste une bière. On a une grosse opération ce soir.
Elle alla chercher pour lui une Belle Gueule dans le réfrigérateur et se servit un verre de blanc. Hayden s’assit au comptoir, sur une chaise de bar, pendant que Selma s’occupait à préparer le souper devant lui. Ils trinquèrent.
— À notre projet de loi!
— À ton projet de loi!
— T’as eu plein de bonnes idées.
— Ç’a germé dans ta tête, Selma.
— Si tout va comme prévu, le gouvernement fédéral serait prêt à modifier un article de la Constitution à la demande de Québec.
— Ça pourrait être adopté quand?
— Le temps de rédiger le projet de loi, d’en faire une première lecture et une seconde, répondit-elle en remuant la soupe. Si toutes les étoiles s’alignent, peut-être l’an prochain. En attendant, j’aimerais que tu témoignes devant la commission pour expliquer comment ça se passe sur le terrain, combien c’est dur pour vous autres.
Hayden ressentit un puissant vertige. Il était heureux de l’avancée de ce dossier, mais tétanisé à l’idée de s’adresser aux commissaires. Il n’avait jamais pu convaincre ses enfants du bien-fondé de certains principes et il avait cédé sur toute la ligne pour finir avec un décrocheur, une globe-trotteuse et le cadet qui détestait l’école . Alors, comment parviendrait-il à convaincre des élus? Son patron souhaitait aussi qu’il y participe, mais Hayden avait peur de bousiller le projet à cause de sa maladresse. Une boule d’anxiété lui tenaillait l’estomac, mais puisque ce projet pouvait sauver des vies, il se devait de faire face.
Selma laissa glisser doucement le revers de sa main sur le visage d’Owen.
— Tu vas être à la hauteur.
— On s’habille comment pour aller là?
— Comme quand tu vas à la cour. Il faut observer le décorum, c’est le Salon rouge de l’Assemblée nationale. Ça va bien aller. Tu es bon quand tu témoignes en justice, et là il n’y aura pas d’avocat de la défense contre toi.
— Ça va être pire, tous les partis vont me poser des questions.
— Le projet est bien accueilli.
— Mais l’opposition a des réserves.
— Quelques réserves à peine, pour la forme.
— Oui, car elle a des amis bien placés dans le monde du crime organisé…
— Ne t’en fais pas, dit-elle avec le sourire.
— L’opposition va faire semblant de trouver le projet formidable devant les caméras pour mieux le torpiller dans le rapport.
— Hé! mon grand anxieux! Tu ne seras pas seul. Je serai là. Nous allons faire un tabac. Tout le monde dit que notre projet est nécessaire.
Selma connaissait bien Owen, elle savait qu’il ne croyait plus dans le «système». «Un gang ou un autre», lançait-il souvent avec cynisme. Il semblait défendre des valeurs sans vraiment y croire, mais quand Selma le voyait plein de fougue au travail, elle pensait qu’il exagérait un peu son pessimisme.
Pendant qu’elle versait la soupe dans les bols, elle parla de sa voisine qui avait été tuée. Les funérailles auraient lieu dans l’intimité le lendemain. La famille ne souhaitait pas qu’il y ait des journalistes – elle s’abstiendrait de tout commentaire –, mais elle avait tenu à inviter Selma, ce qui l’avait émue.
— Ce sera étrange de la voir dans un cercueil, alors que c’est moi qui devrais y être allongée.
— Higgins est sur une piste. Les caméras du port ont filmé une voiture suspecte qui passe dans la rue peu avant le meurtre.
Selma l’invita à passer à table, et il accepta finalement un verre de vin. Il aurait bien le temps de dégriser. Ce blanc australien lui fit penser à Fiona. Elle lui manquait. Il espérait que tout se passait bien pour sa grande.
* * *
Dans le stationnement de Place Versailles, les policiers attendaient près du minibus noir. Chacun avait revêtu son gilet pare-balles. On aurait dit un club de rugby qui se préparait à partir pour un tournoi. Oligny, Guevara et Yelle discutaient avec des membres de l’escouade. D’autres confrères fumaient, blaguaient ou examinaient le véhicule.
Hayden ouvrit la portière du minibus pour se hisser au volant. Ses collègues montèrent à la queue leu leu en s’émerveillant du confort et de l’espace intérieur. À l’un d’eux qui s’apprêtait à entrer avec sa cigarette, Hayden demanda de respecter l’environnement non-fumeurs. D’une pichenotte, le policier envoya sa cigarette tournoyer dans le stationnement et souffla par le nez les dernières fumées. En passant devant Hayden, chacun choquait son poing contre le sien, en souriant.
Le lieutenant ajusta son siège et les rétroviseurs.
— On dirait qu’on part en voyage, dit Yelle.
En jetant un œil dans le miroir, Hayden constata que son collègue avait coupé ses cheveux à l’iroquoise.
— Le voyage que je te propose est de dix kilomètres et t’auras même pas le temps de prendre un verre en chemin.
Toutes sortes de plaisanteries fusaient dans le minibus, de celles qui apaisent la nervosité avant une mission. Hayden, lui, se sentait puissant au volant. La visibilité était parfaite derrière ce grand pare-brise. Il se serait vu partir en road trip pour la Californie. Lorsqu’il alluma la radio, de la musique classique sortit des haut-parleurs, et les passagers s’esclaffèrent. Hayden avait prévu un air de circonstance: il glissa un CD de Metallica dans le lecteur et poussa les premières notes d’Enter Sandman presque au maximum, histoire de mettre ses hommes dans l’ambiance.
Ce soir-là, Hayden avait enfilé un chandail noir à manches courtes pour montrer ses couleurs. Sur le bras droit, il avait des tatouages composés de signes cabalistiques: un étrange mandala aux formes géométriques, fait de cordes entrelacées et de deux têtes de cheval, gueules ouvertes, de chaque côté d’une croix celtique.
Dans le rétroviseur, il vit des policiers rythmer la musique à coups de tête, d’autres brandissaient le poing en cornes, index et auriculaire levés. Celui que les motards appelaient «Bitch» sourit.
Une fois tout le monde assis, Hayden démarra le moteur. Il appuya sur l’accélérateur, et le moteur ronronna. L’insonorisation était impeccable. C’était comme rouler dans une limousine. Il augmenta encore le son. Les haut-parleurs crachaient Enter Sandman à s’en défoncer les tympans.
Il y avait peu de circulation, et ils arrivèrent vite au centre-ville. D’est en ouest, Hayden laissa descendre tour à tour les équipes près de chacun des bars: le Tropicana, le Del Monico, le Jubilee Lily, le Fly Bean et le Flingflang. Ses enquêteurs dirigeaient chacun leur groupe. Une fois le débarquement terminé, il alla se garer à l’intersection des rues Peel et Sainte-Catherine pour écouter le déroulement de l’opération sur les fréquences de la police. Tout semblait se passer normalement. Toutefois, vers minuit quarante-cinq, il reçut un message inquiétant de la part des hommes qui se trouvaient au Del Monico, rue Ontario.
— Lieutenant Hayden, on est débordés. Pouvez-vous nous envoyer des renforts? Ça brasse en crisse!
— OK, j’arrive!
Peu après, Hayden immobilisait le minibus dans une petite rue perpendiculaire. Rue Ontario, l’affiche au néon jaune et rouge du Del Monico clignotait. Il se rappelait y avoir fait une descente quand il était patrouilleur, mais le bar portait alors un autre nom. Le portier lui bloqua le passage, mais s’écarta lorsque l’enquêteur exhiba sa carte et son pistolet.
— Et tu bouges pas de là, l’avisa Hayden en se retournant.
Le lieutenant monta un escalier et entendit des sons qui ne le rassuraient pas. Des cris, des bruits de chaises qui volaient, des bouteilles qui se fracassaient. Il y avait beaucoup de testo s térone dans l’air. Sur le palier, un colosse aux cheveux longs, portant une longue barbe et un t-shirt Indian Motorcycle, s’approcha de lui d’une démarche moqueuse. Un quasi-silence se fit. Owen aperçut ses cinq policiers qui avaient été mis à l’écart, intimidés par un groupe de motards.
— Hey! toé, le jerk! C’est quoi ton nom?
— Abdullah the Butcher, répondit Hayden en abattant une droite retentissante sur la joue gauche du fanfaron qui s’écrasa par terre.
— Y en a-tu d’autres qui ont pas entendu mon nom?
Il sortit son arme de son holster et cria:
— C’est une descente! Tout le monde contre le mur!
— Hey! fucking bitch! cria un gorille en s’agitant près de lui. C’était Jeremy Otis, un jeune policier noir d’origine jamaïcaine qui tentait d’infiltrer le milieu. Même si les Hells n’aimaient généralement pas les gens de couleur, ils avaient accepté Jeremy comme prospect ou futur membre en règle. Ce «fucking bitch» le ferait passer pour un héros chez les motards.
— Si tu fais le clown avec moi une autre fois, c’est ça qui va t’arriver, dit Hayden en pointant son Glock sur Otis. Il y a des personnes ici qui sont en état d’arrestation. Les autres, vous pourrez partir quand on vous le dira. Si j’en vois un jeter ou cacher quoi que ce soit, il va s’en souvenir.
L’homme qu’il avait frappé se relevait péniblement. Hayden prit son téléphone pour appeler le panier à salade et des renforts. Un distributeur, deux revendeurs, un livreur et trois clients qui avaient acheté de grandes quantités de drogue seraient écroués.
Hayden se réjouit à la vue des gyrophares qui éclairaient les fenêtres du bar. À une heure vingt-huit, les policiers terminèrent les descentes, et il fallut plusieurs fourgons pour ramasser toute la racaille. Hayden apprit que la plupart des interventions avaient donné de très bons résultats: importantes confiscations de drogue, d’armes de poing et d’armes automatiques, arrestations d’individus en période de probation, etc. À part au Del Monico, il ne s’était produit aucun incident fâcheux. Deux policiers avaient été transportés à l’hôpital pour soigner des contusions, tandis que trois ambulances avaient été nécessaires pour évacuer les motards blessés.
Hayden alla ensuite chercher ses hommes devant les quatre autres bars. Dans le minibus, tous se racontaient avec enthousiasme leurs interventions respectives et les dégâts qu’ils avaient causés.
— Lieutenant, dit un membre de l’escouade, ç’a été une soirée formidable! Il y a longtemps que j’avais pas eu autant de plaisir.
— Alors, il faudra refaire la tournée.
Un policier monta dans le minibus en arborant une arcade sourcilière tuméfiée.
— Ç’a cogné dur! remarqua Hayden.
— Oui, mais je l’ai couché pour un compte d’au moins trente secondes.
Lorsque Hayden aperçut Yelle, il remarqua que sa crête mohawk avait tenu le coup.
— Dis donc, Yello, c’est quoi la marque de ton fixatif? Ç’a pas bougé d’un poil!
Bientôt, Oligny et Guevara remontèrent à bord du minibus, satisfaits de l’opération. Avant de repartir pour la centrale, Owen alla sortir de la soute deux caisses de vingt-quatre bouteilles de bière. Quand il revint vers ses collègues, il fut accueilli par des cris d’allégresse, comme s’il avait porté la coupe Stanley.
— Je suis fier de vous, les gars! On a arrêté trente-huit personnes, saisi de la drogue et des armes. C’est un succès!
Che se leva et dansa dans l’allée avec le blason des Dark Knights qu’il avait arraché d’un blouson. Il le montra aux autres comme un boxeur exhibe sa ceinture de champion. Ce fut le délire.
Oligny distribua les t-shirts de l’opération Octopus, à la grande joie des policiers qui étaient comme des gamins. Très vite, les détails de l’intervention de Hayden au Del Monico circulèrent, et chacun s’imagina la scène en riant. Hayden, lui, inséra un CD de Van Halen dans le lecteur, et la chanson Panama, précédée par le son d’un moteur d’avion, retentit dans les haut-parleurs. Ils étaient maintenant prêts à regagner la centrale.
Ce soir-là, les motards comprendraient que le gang d’Owen Hayden pouvait être dur et violent, et ce, au nom de la loi.
* * *
Une fois chez lui, Hayden eut du mal à dormir. L’adrénaline courait dans ses veines. Et il réfléchissait au message que Patrick lui avait laissé sur son répondeur. Son fils lui avait demandé: «À quel âge as-tu su ce que tu voulais faire dans la vie?»
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