Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 28 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 28

 

 

Vendredi 15 novembre

Lorsque Hayden arriva aux abords de l’hôpital Saint-Luc, il se faufila entre des autos de police aux gyrophares allumés. Il présenta sa carte au policier qui bouclait le périmètre de sécurité. D’un geste de la main, on lui fit signe de passer.

Il marcha vite et, pressé d’en savoir plus, s’engouffra dans le bâtiment de briques jaunes. Des agents montaient la garde au rez-de-chaussée. Il montra patte blanche et fut autorisé à aller plus loin. Au sixième étage, puisque des enquêteurs de la SQ et du SPCUM menaient l’intervention en cours, un problème d’autorité s’était présenté. Un policier de la SQ barra le chemin de Hayden à la sortie de l’ascenseur. Celui-ci exhiba de nouveau sa carte.

— Désolé, dit l’homme. L’enquête est maintenant du ressort de la Sûreté du Québec.

— C’est mon enquête. C’est mon suspect.

— Plus maintenant.

— On voit ce que ça donne. Vous l’avez bien protégé, le témoin clé. Bravo!

— C’est comme ça.

— Jusqu’à ce que tu me sortes un avis du ministère de la Sécurité publique, moi, je suis toujours sur le coup, et tu vas me laisser travailler.

Devant le ton que prenait l’échange, le policier comprit qu’il devait laisser passer cette forte tête dont il connaissait la réputation.

Hayden ne savait pas encore ce qu’il était advenu exactement de Morel. Lorsqu’il aperçut les techniciens du Service d’identité judiciaire faire des prélèvements, il comprit. L’un d’eux reconnaissant Hayden s’approcha.

— Qu’est-ce qui s’est passé? demanda Hayden.

— Ils ont utilisé une plateforme suspendue, tu sais, pour laver les vitres, et sont descendus jusqu’ici. Ils savaient dans quelle chambre Morel se trouvait. Ils ont découpé la vitre de la fenêtre et ont emmené le gars sans faire de bruit. Les deux agents qui montaient la garde dans le corridor n’ont rien entendu, rien vu. Une opération chirurgicale, oserais-je dire. C’est une infirmière qui s’est rendu compte de la disparition de Morel en allant vérifier ses paramètres vitaux. Maintenant, tout le monde se demande qui a fait le coup. Les Rock ou les Hells?

Hayden inspecta la chambre. La forme de Morel était encore imprimée sur le matelas. «Un exploit à la Houdini», pensa-t-il. Pas une goutte de sang n’avait été versée. Si le criminel avait pris le grand large par la fenêtre avec l’aide de complices, il méritait encore plus son autre surnom de «Molosse» – une bête puissante, difficile à capturer et capable de tuer. Par contre, s’il était entre les mains de ses ennemis, on pouvait présumer qu’il finirait sa vie au fond du Saint-Laurent dans un sac de couchage bien lesté.

En voyant Owen Hayden, l’enquêteur Michel Bellamy de la SQ s’approcha avec ses yeux noirs et sa moustache à la Freddie Mercury. Il ne lui manquait que le justaucorps blanc, les leggings et le micro pour ressembler tout à fait au défunt chanteur du groupe Queen. Bellamy passa sous le ruban jaune.

— Paraît que vous avez joué dur avec Morel?

— Ouais, mais nous autres, au moins, on l’a protégé. On lui a porté les premiers secours et on l’a fait transporter à l’hôpital. On lui a sauvé la vie, tandis que, vous autres, vous l’avez laissé filer. Résultat, il est mort de rire sous le soleil!

— Pas si vite, Hayden! On avait posté deux hommes à côté.

— Ouais, dans le corridor… Bravo!

— Qui aurait pu prévoir ça?

— À partir du moment où il avait accepté de se mettre à table, vous auriez dû augmenter la surveillance et poster un agent dans la chambre. Nous, on avait posté un vigile devant l’hôpital. Il devait nous aviser de tout mouvement suspect. Alors, pas de leçons à recevoir sur nos méthodes. Je vous laisse vous démerder avec ce dossier. Bonne chance!

Hayden tourna les talons en serrant les dents. Bellamy marcha derrière lui en l’apostrophant.

— Il a signé avec nous autres parce qu’il avait pas confiance en toi!

Hayden pouffa de rire en se retournant.

— Notre gars s’est envolé au nez et à la barbe de vos deux agents. Son arrestation a failli coûter la vie à un de mes hommes. Il est le principal suspect dans la mort de Julie Saint-Laurent et fort probablement l’exécuteur de Ben Harvey. Bravo, la police…, dit Hayden en applaudissant.

— …

— Morel a été enlevé et ils vont sûrement lui faire passer un mauvais quart d’heure. S’il pouvait le faire ce matin, il courrait vers moi pour poursuivre notre interrogatoire. Et il vous enverrait chier.

La réplique cloua le bec à Bellamy. Hayden eut envie de chanter «We are the champions / No time for losers», mais il s’en abstint. Travailler en escouade mixte serait ardu si un jour cela devait arriver comme il le souhaitait. Il s’en voulut de ne pas avoir donné l’exemple ce jour-là.

Au lieu de reprendre immédiatement l’ascenseur, Hayden se rendit au poste des infirmières. Elles étaient toutes très occupées. Une seule d’entre elles leva les yeux de son ordinateur.

— Oui?

— Avez-vous entendu quelque chose d’anormal à l’heure de l’évasion du patient?

— On nous a dit de ne pas parler.

Hayden sortit sa carte d’enquêteur du SPCUM. L’infirmière, ne voyant pas la différence qui existait entre les corps policiers, engagea la conversation.

— Nous, ici, nous n’avons rien entendu, dit-elle, mais un préposé aux bénéficiaires, qui se trouvait à ce moment-là au dernier étage, aurait entendu un bruit de moteur, comme celui d’un hélicoptère.

— Il est ici?

— Non. Il est rentré chez lui.

Le lieutenant se dirigea ensuite vers l’escalier, à droite des ascenseurs. Un policier était en faction. Hayden lui montra sa carte. D’un signe de tête, l’autre le laissa entrer dans la cage d’escalier. Après être remontés sur le toit à bord de la plateforme aérienne, les ravisseurs et Morel auraient-ils pu redescendre par ces escaliers ou par l’ascenseur? Ce scénario semblait improbable. Un patient dans l’état de Morel n’aurait pas eu la force de faire ces acrobaties. Et puis ces individus louches se seraient fait remarquer, auraient été interpellés à la sortie. Non, vraiment, la seule façon pour ces hommes de s’enfuir de cet hôpital, c’était par le toit. C’était du grand art, un travail de professionnels.

En sortant du bâtiment, Hayden fut aveuglé par les dizaines de gyrophares qui clignotaient dans la rue. Tout allait de travers dans sa ville gangrenée par le crime organisé, il en avait une preuve de plus. Il se demanda si d’autres personnes, à part les motards, avaient intérêt à enlever Morel. Le simple fait d’avoir été embarqué par la police avait peut-être signé son arrêt de mort. Une taupe à la SQ avait-elle dit aux motards que Morel s’apprêtait à retourner sa veste? Bergeron avait peut-être des émules au sein de ce corps policier. D’un autre côté, pour les Hells, Morel était sans doute plus utile vivant que mort ou emprisonné. D’ailleurs, s’il avait eu peur des hommes qui étaient venus découper la vitre de sa chambre, n’aurait-il pas crié pour alerter les deux agents qui gardaient sa porte? Hayden aurait souhaité parler à M Dagenais, mais le secret professionnel e l’empêcherait de divulguer quoi que ce soit, à moins que des preuves ne l’associent au complot visant à libérer son client Jesse Morel.

Le lieutenant soupira de dépit, éprouvant soudain toute la fatigue d’une nuit trop courte, d’un réveil brutal et de l’absurdité de la situation.

* * *

À la radio, les conjectures des chroniqueurs envahirent les ondes. Selon plusieurs, les Rock Machine venaient de venger spectaculairement Ben Harvey en enlevant Jesse Morel. Les risques d’escalade étaient grands, et il fallait s’attendre à une riposte rapide des Hells, dit un reporter. «Montréal va devenir une poudrière», ajouta un autre. En outre, les portraits de Jesse Morel se multipliaient. Parti de rien, ce caïd avait fait sa place dans la cour des grands. Tout le monde connaissait maintenant son florissant hôtel au Panama. Et le coup fumant des laveurs de carreaux, d’après les chroniqueurs judiciaires, deviendrait un classique de l’histoire du crime au Québec, province qui regorge pourtant d’évasions spectaculaires, dont celles de Jacques Mesrine et de Lucien Rivard. Oui, Jesse Morel venait d’assurer sa place dans le panthéon criminel. Le porte-parole de la SQ, pesta Hayden, rejetterait sûrement la faute sur le SPCUM. Quoi qu’il en soit, l’avocat de Morel pourrait maintenant escroquer un autre corps de police en exigeant des dommages-intérêts.

Lorsque Hayden arriva au bureau, il alla immédiatement se verser un grand café noir. Quelques minutes plus tard, Yelle apparut avec sa tasse aux couleurs des Bruins de Boston.

Un à un, les enquêteurs se présentèrent au briefing. Ils avaient tous entendu la nouvelle. À la table de travail, Hayden faisait le point avec Oligny, Yelle et Guevara. Montanero, qui avait des informations à leur divulguer, s’était joint à eux. La SQ et Bellamy eurent droit à une volée d’insultes.

— Qui avait le plus intérêt à enlever Morel? demanda Oligny.

— C’est pas si simple, dit Hayden. Il y a plusieurs possibilités: a) Morel, sachant qu’il est dans le trouble, fait appel à des amis pour le sortir de là; b) Morel en a probablement déjà trop dit selon ses amis et ils ont décidé de l’éliminer pour l’empêcher d’en dire davantage; c) les amis de Morel savent qu’il est loyal, qu’il mène les policiers en bateau, et ils sont venus à sa rescousse; d) Morel est tellement important en raison de ses contacts que les autres ont décidé de le sauver à tout prix.

Yelle imita le timbre d’un jeu-questionnaire.

— Toutes ces réponses! cabotina-t-il.

— Merde, on l’avait…, se désola Guevara.

— Et s’il y avait une autre taupe à la SQ? avança Montanero en repoussant son long toupet sur sa tête.

Les policiers se regardèrent avec inquiétude.

— C’est une possibilité, dit Oligny.

Hayden hocha la tête.

— Dans ce cas, on serait encore plus dans la marde. Mais j’opterais pour la réponse D: ils ont vraiment besoin de lui.

Hayden se tourna vers Montanero qui tripotait son verre de styromousse vide.

— Monty?

Celui-ci repoussa son verre et dit:

— Morel a établi d’excellents rapports avec les cartels colombiens, et ça, c’est pas facile à faire. Ça prend beaucoup de doigté. Il faut vraiment que Morel soit respecté là-bas. Ce qui se passe ici ressemble à ce qui est arrivé aux États-Unis pour le contrôle du marché de la drogue. Chez nous, ce qu’on comprend sur le terrain, c’est que le gang de l’Ouest s’est allié avec les Rock Machine. La mafia, elle, s’est rangée du côté des Hells. Les Siciliens pensent qu’ils sont les mieux placés pour vendre leur marchandise. L’enjeu, c’est l’expansion des Hells, qui viennent jouer dans les plates-bandes des ex-indépendants qui ont formé les Rock, qui ont aussi du stock à écouler et ne veulent pas s’en laisser imposer. On a donc deux clans très puissants qui s’affrontent dans un contexte de restructuration. Et contrairement aux entreprises en transformation qui liquident les secteurs non rentables et qui congédient des employés, ici, on tue la concurrence. Et puis il y a nous, nous qui voulons mettre fin à cette guerre et qui leur mettons des entraves. Ce qu’on sait aussi, c’est que les Hells et les Siciliens ont ouvert un nouveau front en Ontario.

— Et Morel? demanda Oligny en égrenant son verre de styromousse.

— On reprend le dossier, répondit Hayden. C’est pas nous qui avons l’air caves ce matin.

— Les gars de la SQ ont l’air de vrais amateurs! s’emporta Yelle. À côté d’eux, nous avons bien fait notre job. Dans les tribunes téléphoniques, les gens disent que tu as bien fait de lui flanquer un interrogatoire serré au point que son cœur pète. Beaucoup trouvent que tu as été trop bon de le réanimer, qu’il méritait de crever.

Hayden ricana en mettant la main droite sur son cœur et en feignant d’être un saint. Il se tourna ensuite vers Guevara.

— Examine tout ce que tu peux sortir sur Morel. Les adresses où il pourrait crécher, sa famille, ses amis, les planques possibles, etc.

Guevara opina du chef.

— Oli, dit Hayden, appelle à l’hôpital pour savoir avec quelle entreprise de nettoyage de vitres ils font affaire. Demande à quelle date la nacelle a été installée. Je crois que ça mérite une petite visite. Il faut savoir comment des criminels ont pu réussir à monter là-dessus pour aller cueillir Morel. Faites le tour de vos informateurs.

— Tu supposes qu’ils avaient des complices?

— Sans doute, oui. Il faut savoir comment actionner les câbles de levage. Il y a un treuil électrique à chaque extrémité de la plateforme pour la maintenir à l’horizontale et pour la faire descendre et monter. Ces appareils sont complexes, seuls des pros peuvent les manœuvrer. Il faut aussi savoir comment les gars ont fait pour se tirer de là aussi vite. Ils ont pas pu prendre l’ascenseur, on les aurait repérés immédiatement, ni descendre les escaliers avec Morel en piteux état. Par contre, une infirmière m’a dit qu’un employé avait cru entendre un hélicoptère.

— Un hélicoptère?

— Ben oui! Aux grands maux les grands moyens!

* * *

Réveillé tôt, Chalifour ne s’était jamais rendormi. Une fois au bureau, il avait tenu à voir Hayden sur-le-champ pour dresser le portrait de la situation. Il l’avait contacté à l’hôpital pour lui dire de se dépêcher.

Chalifour avait les yeux cernés, et ses vêtements étaient froissés, ce qui contrastait avec sa mise soignée habituelle. Des pellicules neigeaient sur son col chaque fois qu’il passait la main dans sa chevelure dégarnie. Sa mâchoire saillante bougeait peu quand il parlait.

Trois petits coups sur la porte. Il fit signe à Hayden d’entrer.

— T’as parlé à Bellamy?

— Oui.

— Laisse-moi te dire qu’on se débarrasse d’une grosse patate chaude. En plus, j’ai des renseignements que la SQ n’a pas en main. Ils vont nous demander de leur remettre nos dossiers sur Morel.

— Pas tout de suite. Nous, on continue notre enquête. On va pas les laisser la bousiller davantage.

Le rictus de Chalifour exprimait un doute. Hayden poursuivit.

— On va leur faire une guérilla bureaucratique.

— C’est pas toi qui souhaites une escouade mixte?

— Oui, mais pas avec Bellamy, surtout pas après le coup bas qu’il vient de nous faire, l’enfant de chienne!

Le patron afficha un visage de souffre-douleur. Hayden insista.

— Ils nous ont chié dans les mains. Tu ne leur remets pas la vidéo de l’interrogatoire, j’espère! Nous en avons besoin pour notre enquête. Tant qu’un juge ne nous ordonnera pas de la leur remettre, ils vont niaiser.

Chalifour, d’un geste nerveux de la main et du visage, approuva son enquêteur.

En sortant du bureau de son patron, Hayden croisa Montanero, tout fébrile, le toupet retombant. Il s’était collé des post-it sur toute la longueur de l’avant-bras.

— J’ai de quoi pour vous, les gars!

— Ç’a ben l’air! Tu ressembles à un poteau-réclame.

Hayden claqua des mains pour capter l’attention de ses hommes.

— Notre banque de données a sorti le nom du propriétaire de la compagnie de lavage de vitres de l’hôpital Saint-Luc, dit Montanero. Lavage Apollo appartient à Rocco Gatti, et ce dernier a comme associé d’affaires un certain Manuel Vargas…

Montanero et Hayden se firent un high five. Le premier replaça ses longues mèches de cheveux derrière ses oreilles. Il gesticulait beaucoup quand il parlait et ses yeux vifs vous regardaient avec une rare intensité.

— C’est une compagnie à numéro avec plusieurs partenaires et une multitude d’activités que l’on peut qualifier de louches, à part le torchage des vitres, et encore! La compagnie aurait été acquise frauduleusement. Mais c’est pas important pour l’instant. Vargas est une star montante de la mafia. Il est assis à la droite de Castagna. Il faut le faire, lui qui est Colombien. Il est très intelligent sous des dehors de brute. Castagna croit qu’il est la carte maîtresse qui délogera les Calabrais de l’Ontario. Et, comme vous le savez, les Calabrais et les Siciliens n’ont jamais pu se sentir à Montréal. Quant à Gatti, c’est un ami de Castagna. Il permet de blanchir de l’argent. Il s’est acquis par la force la plupart des contrats de lavage de vitres des édifices publics, et Castagna l’a aidé avec ses hommes de main. Il en décroche beaucoup des gouvernements, surtout du fédéral. Il est un très bon ami, et là il faut faire attention, du ministre des Travaux publics, Antonio Gallo, député fédéral de Saint-Léonard, qui avait été, avant d’entrer en politique, le comptable du restaurant de Gianni Esposito, le plus grand importateur d’héroïne pendant trois ans avant de se faire descendre. Mais bon, Esposito n’a jamais eu de démêlés avec la justice. Vous ne serez pas étonnés d’apprendre que le gouvernement fédéral fait nettoyer les vitres de ses immeubles de bureaux et de ses ministères par Lavage Apollo.

— Pas étonné du tout, lança Guevara qui déclencha une grande vague de rires.

— Merci, Sal!

— De rien, les gars, je suis à votre disposition.

Hayden nota l’adresse de Lavage Apollo dans son calepin.

— On va aller lui faire une petite visite.

— Sans mandat? demanda Oligny.

— Demandes-en un. Je vois pas pourquoi le juge ne nous l’accorderait pas d’ici la fin de la journée compte tenu de la gravité de la situation.

— On prend rendez-vous?

— Non, on va le surprendre. Pendant ce temps-là, les gars, vous allez tout sortir sur Morel. Vérifiez aussi aux douanes s’il n’est pas sorti du pays sous les pseudos de Jean Labonté ou Jean Larose. Ça m’étonnerait, mais les surprises se succèdent depuis le début de cette guerre. Je veux avoir son hostie de roman de vie. Préparez aussi un avis de recherche panaméricain sur Morel pour la DEA, le FBI et les polices frontalières. Mentionnez qu’il a besoin de médicaments pour l’asthme et pour le cœur. Et qu’il est très dangereux.

— OK.

— Concernant l’opération Octopus, on fait quoi? demanda Yelle.

— Ce serait le moment de frapper de nouveau pour leur montrer qu’on les lâche pas. Nos informateurs nous disent que du bon stock serait rentré en grande quantité. Ils veulent jouer des muscles, sortons les nôtres. Ils vont voir qu’on se laisse pas intimider.

— D’accord.

Sur ce, Hayden, qui sentait crier son estomac, sortit s’acheter un sous-marin dans un petit restaurant du centre commercial. C’est alors qu’il repensa à la soirée du concert annuel au Collège de Montréal. Il lui fallait en parler au patron.

De retour dans les bureaux, il se planta dans le cadre de porte de Chalifour, qui lui fit signe d’entrer.

— J’ai oublié de te dire que la semaine prochaine j’assisterai à une soirée au Collège de Montréal à laquelle participera mon fils Brandon. Il est fort possible que mon frère y soit aussi parce que deux de ses garçons étudient là.

Le patron se gratta la tête. Il détestait ces situations ambiguës, les imbroglios qu’elles pouvaient causer.

— Je vais téléphoner à la direction pour préparer le terrain.

— Merci.

— Y me semble que dans mon temps, c’était l’élite qui envoyait ses enfants au Collège de Montréal.

— Tu vois comment elle est tombée bas, l’élite, avec des fils de mafieux et de policiers, dit Hayden pince-sans-rire.

Peu après, Guevara et Yelle firent des découvertes sur Lavage Apollo.

— Écoute ça, chef, dit Che. C’est un papier du Journal de Montréal paru l’an dernier. Rocco Gatti s’est approprié le marché pas seulement en intimidant ses concurrents, mais aussi en vandalisant leurs équipements. Il a réussi à mettre en faillite au moins deux compagnies. Il rachète ensuite le matériel et les contrats à bas prix. Il remporte presque tous les appels d’offres. J’ai appelé à l’hôpital et ils m’ont dit qu’ils font affaire avec Lavage Apollo depuis deux ans et qu’ils n’ont rien à leur reprocher. Comme les motards ont des liens privilégiés avec les Siciliens, on peut penser qu’ils se sont entendus pour sauver Morel. L’occasion était trop belle.

Guevara sortit une photo d’identité judiciaire de Gatti. L’Italien à la bouille de chérubin mafflu fixait l’objectif comme un chien en colère.

— Beau bonhomme! se moqua Hayden.

Yelle poursuivit le topo.

— Gatti fait aussi des affaires avec un certain Gerlando «Gerry» Costello, un proche des Siciliens qui, lui aussi, a mis en faillite un honnête entrepreneur en excavation, Frenette et Fils. Des vandales endommageaient la machinerie des Frenette, et Costello proposait ensuite de racheter la compagnie. Le patron a refusé à trois reprises et, chaque fois, il voyait ses biens saccagés un peu plus sauvagement. Un jour, les assurances ont avisé les Frenette qu’elles ne les couvriraient plus. Au bord de la faillite, l’entreprise a dû augmenter ses soumissions pour pallier le manque à gagner. Finalement, les Frenette ont vendu à perte leur commerce à Costello, qui l’a ensuite revendu. Devine à qui…?

— Facile, répondit Hayden en souriant. À Gatti.

— Et qui a fait un an de prison pour avoir saccagé des équipements? Manuel Vargas. Il s’est forgé une réputation de tyran en dedans.

L’histoire que Yelle et Guevara relataient avait fait la une du Journal de Montréal. Le fils de Frenette racontait avec émotion comment cette affaire avait tué son père, mort d’un cancer, humilié d’avoir perdu l’héritage des générations précédentes. L’article intitulé «Dépossédé par le crime organisé» exposait une fois de plus la tumeur maligne des gangs criminels.

— Voilà une autre belle facette de la mafia, se désola Hayden. On ne restructure pas, on déstructure en détruisant des vies, puis on rachète au rabais. Ces entreprises deviennent ensuite des façades légales servant à recycler l’argent des crimes.

— C’est pas tout, dit Yelle en prenant un autre dossier sur son bureau. Costello est aussi actionnaire d’une compagnie d’hélicoptères qu’il a rachetée et qui propose des vols aux touristes! Ils sont basés à Dorval. Toujours le même stratagème. Soit dit en passant, Costello est lui-même pilote. Il a son brevet.

— Une compagnie d’hélicoptères… Penses-tu à la même chose que moi?

— Oui, chef.

— Et plusieurs employés de Saint-Luc, pas seulement le préposé aux bénéficiaires, disent en avoir entendu un cette nuit, dit Guevara. Gatti a tous les contrats de nettoyage de fenêtres des hôpitaux de Montréal. Puisque la plateforme était déjà installée, c’était facile de faire descendre des hommes jusqu’au sixième étage.

— On va voir qui en premier? demanda Oligny. Costello, Vargas ou Gatti?

— Costello est en prison pour deux ans, dit Guevara.

— On fait ce qu’on avait prévu, dit Hayden. On va voir Gatti.

— OK, dit Oligny. Le mandat devrait rentrer dans l’heure.

— Vérifiez qui dirige la compagnie de Costello pendant son absence.

Hayden ouvrit ensuite le dossier de Rocco Gatti. Âgé de quarante-sept ans, originaire de Cattolica Eraclea, en Sicile, il avait été arrêté dès l’âge de dix-sept ans pour complot, extorsion, intimidation et voies de fait graves. À vingt-deux ans, il aurait incendié deux pizzerias et une pâtisserie. En 1989, il était accusé d’avoir fraudé le fisc. Il avait omis de déclarer des revenus de six cent mille dollars. On le suspectait aussi de règlements de comptes.

— Pis as-tu entendu ce que Sal a dit à propos du ministre des Travaux publics? demanda Hayden à Oligny.

— C’est pas beau, ça, mon ami!

— On touche pas à ça…

Jour après jour, des liens se tissaient entre les organisations criminelles. Elles se fédéraient, se mondialisaient, se rendaient des services. Même les gangs de rue haïtiens du quartier Saint-Michel pouvaient être utiles. Et pendant que ces groupes florissaient, pensait Hayden, les corps de police se nuisaient les uns les autres.

Il lut l’adresse de l’entreprise de Gatti, située dans une zone industrielle de Parc-Extension. Quant à sa résidence, elle se trouvait tout à côté, dans la Petite Italie, près du parc Jarry.

— On va aussi aller voir Costello en prison. Il est où, ce crisse-là?

— À Sainte-Anne-des-Plaines.

Le téléphone sonna, Hayden décrocha. C’était la secrétaire.

— Le mandat est arrivé, dit-il. Yello et Che, retournez à l’hôpital. Explorez le toit, examinez la nacelle, parlez au personnel. Les vrais laveurs de vitres sont peut-être là. Posez-leur des questions. Qui a installé l’appareillage et quand.

— Bellamy va capoter, dit Yelle, c’est son dossier.

Hayden secoua la tête en riant.

— Tu sortiras le mandat. On enquête sur le meurtre de Julie Saint-Laurent, et Morel est notre suspect. Tu chanteras à Freddie une berceuse à dormir debout.

— C’est pas toi, Owen, qui prônais le partage des informations? lui rappela Guevara.

— Oui, mais pas avec lui. Si t’avais vu comment il m’a accueilli ce matin, tu ne partagerais même pas un cœur de pomme pourri avec lui…

* * *

L’entreprise de Rocco Gatti occupait une ancienne fonderie en briques orangées. Il n’y avait aucune enseigne. Les vitres en damier étaient souillées de cambouis. Décidément, on était chez un cordonnier mal chaussé.

Derrière l’immeuble étaient garés des camions de la compagnie, des grues et les voitures des employés. Devant un écriteau «STATIONNEMENT INTERDIT – remorquage à vos frais» étaient rangées une Mercedes et une Ferrari F355.

Oligny entra en premier, tint la porte à son patron. Des blocs de verre séparaient l’accueil des bureaux. Hayden et Oligny furent accueillis par les regards suspects des employés: sans doute avaient-ils l’habitude de voir débarquer ce genre de visages sérieux, mandat en main. La réceptionniste à chignon était au téléphone. D’un doigt, elle leur signifia qu’elle serait à eux dans une minute. Hayden lut sur la porte fermée d’un bureau le nom de Rocco Gatti.

— Que puis-je faire pour vous? demanda la femme après avoir raccroché.

— Nous voudrions parler à M. Gatti.

— Il n’est pas ici.

— Pourtant, nous avons vu sa voiture, dit Hayden avec assurance.

— Il est allé au café.

Hayden devina tout de suite de quel café il s’agissait.

— Au Riviera?

— Oui. Vous savez où c’est?

— Oui. On connaît bien, répondit le lieutenant en esquissant un sourire.

Le quartier italien était très agréable à arpenter: des pâtisseries, des bistrots, des restaurants, des fleuristes, des comptoirs de gelato, des épiceries fines, la Pizzeria Napoletana, des librairies et, bien sûr, le marché Jean-Talon. Des décorations de Noël ornaient déjà certaines devantures et leur donnaient un air de fête.

Le Riviera était dans la rue Jean-Talon. En théorie, tout le monde pouvait y entrer, mais on vous faisait vite sentir que vous n’étiez pas les bienvenus. Les intrus, les curieux étaient rapidement invités à partir. Le café appartenait à Frank Castagna. Les chefs s’y réunissaient pour discuter. Il y avait quelques tables à l’avant, presque toujours inoccupées. À l’arrière se trouvait une petite pièce avec une table de billard. On s’y partageait l’argent, réglait les affaires courantes.

L’endroit avait été mis sur écoute par la police lors de la célèbre Commission d’enquête sur le crime organisé, dans les années soixante-dix, qui avait porté un dur coup à la pègre. Lorsqu’on s’était rendu compte qu’un important ministre du Travail, un libéral, avait des accointances avec la mafia, on avait interrompu l’enquête à son sujet et mis sous scellés des boîtes qu’on ne pourrait rouvrir que dans cent ans. Tout le monde aurait le temps de mourir avant que l’on prenne connaissance des liens étroits qui existaient entre le gouvernement de l’époque et la mafia. Les ministères du Travail et des Travaux publics constituaient de véritables pompes à fric pour la mafia, très active dans le secteur de la construction, qui avait eu assez d’influence pour placer au sein des partis libéraux, provincial et fédéral, des hommes de confiance en apparence irréprochables, qui gagnaient leurs élections et finissaient ministres.

Hayden repéra Rocco Gatti. C’était un homme obèse à demi chauve, au visage de gros bébé. Il discutait avec deux individus: un vieux capo de la famille Castagna, Joe Barsetti, un caïd de l’immobilier; et un jeune à queue de cheval non identifié. Attablés devant un expresso, ces messieurs conversaient avec sérieux dans une gestuelle emportée.

— Ç’a l’air important, dit Oligny. Tu mises sur quoi? Paris clandestins, racket de protection, incendie de restaurant, cassage de jambes ou entrée d’héroïne dans le port de Montréal?

— Peut-être juste une histoire de nacelle qui va mal tourner…

Aussitôt que les trois hommes aperçurent ces «clients», la conversation cessa. Barsetti paya les cafés et sortit avec le jeunot qui dévisagea les deux intrus.

— On ressemble tant que ça à des polices? railla Oligny.

— Ça en a tout l’air, renchérit Hayden. Pourtant, on dit que je ressemble à mon frère.

— Ce qui veut dire que policiers et criminels se ressemblent plus qu’on pense, ironisa Oligny.

Ils allèrent s’accouder au comptoir. Le serveur qui leur tournait le dos, mais dont le visage se reflétait dans le grand miroir, essuyait des tasses qu’il accrochait au-dessus de la rutilante cafetière Simonelli. Il ne se préoccupait pas d’eux.

— Pour qu’on puisse se plaindre que le café était froid, il faudrait d’abord qu’il soit servi, dit Hayden à haute voix.

Lorsque Gatti quitta l’établissement, Hayden et Oligny le suivirent immédiatement sur le trottoir, laissant le serveur en plan. Une fois à la hauteur du mafieux, le lieutenant s’adressa à lui.

— Bonjour, monsieur Gatti.

— …

— Nous travaillons pour le SPCUM et aurions des questions à vous poser.

— Rien à dire.

— Nous allons quand même vous les poser.

L’enquêteur lui montra sa carte.

— C’est pour quoâ? demanda Gatti avec son accent italien.

— C’est à propos de ce qui s’est passé la nuit dernière à l’hôpital Saint-Luc.

— Je suis au courant de rien.

— Vous n’êtes même pas au courant que des bandits ont utilisé une de vos plateformes?

— Pas de nouvelles de çâ.

— Pourrait-on vous parler dans votre bureau?

— Non, pas le temps.

Hayden sortit de sa poche le mandat et le déplia devant les yeux de Gatti, lequel le prit pour l’examiner.

— Pas le temps, pas le temps. Il va falloir le prendre, le temps, dit Hayden. Parce qu’on a un sac de questions. Capiche? Vous pouvez piger la première si vous voulez…

Le visage poupon de Gatti s’empourpra.

— OK, rendez-vous au bureau dans une demi-heure. Je suppose que vous savez où il se trouve.

— Il a pas dû bouger depuis tout à l’heure, dit Oligny.

* * *

Le bureau de Gatti regorgeait d’objets qui évoquaient l’Italie. Sur le mur de droite, en brique, étaient accrochés des drapeaux, dont celui de la Sicile, jaune et rouge, portant le triskèle et une gorgone. Il y avait aussi une madone dans une niche en coquille et des photos de son village natal. Ça puait le cigare, une odeur âcre, et au mur derrière Gatti était fixé un splendide espadon empaillé.

Le patron se cala confortablement dans son fauteuil en cuir, prêt à répondre aux questions avec un air de défiance. Il les invita d’une main impatiente à s’asseoir.

Hayden le regarda fixement dans les yeux.

— Depuis combien d’années êtes-vous dans le lavage de vitres de grands immeubles?

Le gros homme réfléchit un instant en rejetant la tête en arrière, puis marmonna:

— Cinq ans.

— Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce métier?

— La piastre! répondit Gatti en poussant un rire. Du bel argent pour faire ce que personne d’autre veut faire: aller dans les airs nettoyer les vitres. Faut pas avoir le vertige.

— Ni de scrupules…, envoya Hayden avec ironie.

— Qu’est-ce qu’il dit, scrupoli? mâchonna Gatti en regardant Oligny qui ne releva pas la question.

— On pense que des hommes de chez vous ont participé à l’évasion ou à l’enlèvement de Jesse Morel.

— C’est qui, çâ? Connais pâ ce gâ-lâ.

Rocco Gatti s’emporta en battant l’air de gestes désordonnés.

— Penses-tu que j’vâ me mêler de t’çâ, moé?

Hayden haussa le ton.

— Oui, justement! Moi, je pense que certains de vos employés se sont faits complices des ravisseurs.

— Pâ au courant.

— Connaissez-vous Jesse Morel?

— Non, connais pâ!

— Jamais entendu parler?

— Peut-être dans les journaux…

— On veut le nom de vos employés qui travaillent à l’hôpital Saint-Luc. On veut savoir depuis combien de temps les nacelles sont là. Vous allez aussi nous fournir les relevés de vos appels téléphoniques sur tous vos appareils, fixes et mobiles.

Gatti réfléchit, pianota sur son bureau en fronçant ses épais sourcils, visiblement embarrassé.

— Utilisez-vous des hélicoptères, parfois, pour installer des nacelles?

— Jamais.

— C’est long, apprendre à manœuvrer une nacelle?

— Pâ trop.

— Est-ce qu’il faut suivre un cours ou une formation technique?

— Oui.

— Est-ce qu’il faut une clé pour déverrouiller le système de mise en marche?

— Non. Y suffit de rebrancher le câble électrique su’l toâ.

— Vous êtes aussi propriétaire d’une compagnie d’excavation, n’est-ce pas?

— Oui.

— Depuis quand?

— Dix ans.

— C’est pas deux ans, plutôt.

— Peut-être. J’sais pâ. J’en ai plusieurs compagnies.

Hayden sentit ses muscles se tendre. Il était à cran.

— À qui l’avez-vous rachetée?

— À un gâ.

— Pouvez-vous être plus précis?

— À un Québécwâ.

Hayden ferma les yeux, claqua la langue, serra les dents, inclina la tête de côté. Oligny savait que c’était mauvais signe, cette veine qui battait sur la tempe, cette mâchoire qui se contractait.

Soudain, Owen rabattit violemment son poing sur le bureau, et le pot à crayons vola dans les airs, dispersant tous les stylos. Gatti sursauta et recula sur sa chaise.

— Écoute, Gatti, si tu continues de nous faire chier, je te flanque une entrave au travail des policiers et tu verras pas ta Ferrari pendant un bout de temps. À qui t’as racheté la compagnie d’excavation?

Abasourdi, l’autre resta coi.

— Y s’appelait pas Frenette, par hasard? Frenette et Fils?

— Peut-être, ou Guénette, je m’en rappelle pu. Je fais plein de business. Des foâ, c’est les avocâ qui règlent toute çâ.

— Fais-tu de la business avec d’autres personnes?

— Oui, répondit Gatti en chassant d’un geste maniéré une poussière sur le revers de son veston.

— Manuel Vargas, ça te dit de quoi?

Gatti hésita un peu.

— … Manu, oui, je le connais.

— Tu fais des affaires avec lui?

— Non.

— Ah non? Gerlando Costello, tu connais?

— Gerry? Ben oui.

— C’est qui?

— Un…

Hayden crut que Gatti allait dire «un gâ», mais le mafioso, sentant que l’enquêteur était à bout de patience, fit un petit effort.

— Un… homme d’affaires ben connu dans la Petite Italie…

Oligny et Hayden se regardèrent en riant.

— Il fait quelles sortes d’affaires?

— Toutes sortes…

— Comme des affaires qui mènent en prison…?

À ces mots, Hayden donna un coup de pied sous le bureau, qui atteignit Gatti au tibia. Ce dernier se plia dans son fauteuil en poussant un cri. Grimaçant de douleur, il frotta sa jambe endolorie.

— Pourquoé tu fâ çâ?

— J’ché pâ. Pardon. C’est un réflexe de Pavlov quand on répond pas à mes questions. Moi, je pense que tu as donné ton OK pour qu’on se serve d’une de tes plateformes suspendues pour aller chercher Morel dans sa chambre d’hôpital.

— Non, c’est pas moé. Rien à voir dans çâ.

— Pis t’aurais pas eu besoin d’un hélicoptère de ton chum Gerry récemment?

— Non.

Sur ce, Hayden se leva et pointa vers Gatti un index menaçant.

— Tu restes à notre disposition. J’espère que la mémoire va finir par te revenir.

— Pâ de problème…

Rocco Gatti gardait le sourire, mais c’était un sourire feint, inquiet. Les deux enquêteurs tournèrent les talons sans saluer l’homme au visage rond. Une fois dehors, Hayden abaissa du doigt une de ses paupières inférieures pour dire «mon œil!». Il ne croyait pas un mot de Gatti.

Maintenant, un mandat serait nécessaire pour aller interroger Costello. Du fond de sa prison, celui-ci devait continuer à diriger sa compagnie. Hayden chargea aussi Oligny de se procurer la liste de toutes les communications passées entre Gatti et Costello, entre Costello et ses associés, entre l’entreprise Héli-Costello et Gatti, et entre Héli-Costello et Lavage Apollo. En principe, Costello ne devait pas avoir de téléphone en prison, mais des contacts lui en avaient peut-être fait passer un.

— As-tu faim? demanda Hayden à Oligny.

— J’ché pâ!

Les deux gaillards éclatèrent de rire et s’arrêtèrent au marché Jean-Talon pour s’acheter des paninis prosciutto-bocconcini.

Dans la voiture, pendant que les hommes mangeaient, Hayden reçut un appel du lieutenant Garrett Meyer de l’Ontario Provincial Police. Une caméra de surveillance avait capté des images de Julie Saint-Laurent et Jesse Morel dans une station-service de Morrisburg, à une cinquantaine de kilomètres de Cornwall. Ils y avaient fait le plein et mangé au restaurant attenant. Une autre vidéo, captée plus tard à la frontière entre l’Ontario et le Québec, montrait qu’il n’y avait plus qu’une seule personne dans la voiture que Morel avait louée à Toronto. Hayden nota ces renseignements dans son calepin, puis annonça à son collègue ontarien que Morel s’était évadé de l’hôpital la nuit précédente. Meyer répondit qu’il était au courant et que l’OPP avait déjà resserré les contrôles à la frontière.

* * *

Au bureau régnait une tension électrique. Guevara et Yelle avaient répondu à des dizaines d’appels. Et une rumeur se propageait à propos de la présence d’une taupe au sein du SPCUM. Chalifour, enfermé dans son bureau, discutait avec le ministre de la Sécurité publique. Hayden et Oligny arrivèrent au milieu de cette agitation.

— Tu devrais entendre les appels débiles qu’on reçoit, dit Guevara.

— Tu m’étonnes, répondit Oligny.

Partout il était question de la spectaculaire évasion ou de l’enlèvement de Jesse Morel – l’histoire était confuse. Certains parlaient d’un coup monté par la SQ. On avait retiré le dossier au SPCUM afin de permettre l’évasion de Morel dont la déposition aurait pu nuire à la réputation de la SQ. Bergeron n’était sans doute pas la seule taupe dans la police. Des spécialistes judiciaires avançaient même la théorie d’un complot.

— J’espère que c’est pas toi la taupe, Che, blagua Oligny.

Exaspéré, Hayden lança:

— Hostie de tabarnak! On est dans marde!

Il alla frapper à la porte de son patron. Chalifour lui ouvrit pour lui dire qu’il ne pouvait pas le recevoir, mais il l’informa qu’un policier du SPCUM serait bientôt relevé de ses fonctions pour avoir fourni aux motards des informations sur la police en échange d’une rétribution.

— Qui?

— Vous le saurez en temps et lieu. Tout ce que je peux te dire pour l’instant, c’est que l’échange de renseignements aurait eu lieu au Panama.

À ces mots, Chalifour rentra dans son bureau, et Hayden retourna auprès de ses hommes pour confirmer la rumeur. Incrédules, les visages s’allongèrent. Puis la nouvelle se répandit dans tous les services. Montanero apparut peu après, piqua une colère noire.

— À la radio, dit-il, un crétin d’animateur affirme qu’on aurait été les complices de la SQ, qu’on aurait plié devant la police nationale!

— De la bullshit! s’exclama Hayden. Reprenons notre travail. Il ne faut pas se laisser distraire.

Un mandat d’arrêt panaméricain fut lancé dans le but de retrouver Morel. On promettait même une récompense de cent cinquante mille dollars à qui fournirait des renseignements permettant de capturer le fugitif.

— Che, Yello, allez chez Héli-Costello à Dorval pour examiner les plans et les carnets de vol. Tâchez de savoir si des appareils ont décollé la nuit dernière.

Guevara tendit une note de service à Hayden.

— On a des informations sur le terrain à propos d’une importante quantité d’héroïne qui serait rentrée à Montréal.

Le patron la lut avec attention et dit:

— Ça doit faire partie de la stratégie d’étranglement des Rock Machine sur le plan de l’approvisionnement.

— Concernant l’opération Octopus, on la reporte indéfiniment. Là, ça brasse trop. Nous autres, on retourne à l’hôpital, puis on ira faire une petite visite à Costello à Sainte-Anne-des-Plaines.

* * *

Les rafales décoiffaient les toupets sur le toit légèrement blanchi de neige de l’hôpital Saint-Luc. La plateforme volante de la compagnie Lavage Apollo était toujours entourée d’un ruban de police.

Oligny et Hayden venaient de parler aux employés qui avaient entendu voler un hélicoptère la nuit précédente, à l’heure de la disparition de Morel. Plusieurs avaient pensé qu’il s’agissait du transport d’un blessé. Quelques-uns avaient aperçu l’appareil, ou du moins ses feux de position et son phare. Personne ne pouvait dire de quelle couleur il était, puisqu’il faisait nuit noire. En revanche, quelqu’un l’avait vu repartir vers l’est.

De retour dans le véhicule, Hayden reçut un appel de la secrétaire: le cabinet Delvecchio et Angeli les informait que son client Gerlando Costello voulait bien recevoir les enquêteurs en prison, mais seulement en présence de son avocat, qui n’était pas libre aujourd’hui.

Hayden et Oligny rentrèrent au bureau peu avant dix-sept heures, presque en même temps que Yelle et Guevara. La compagnie Héli-Costello s’était engagée à leur remettre les plans et carnets de vol de tous ses appareils le plus rapidement possible.

— Et devinez qui dirige Héli-Costello en l’absence du patron, demanda Yelle.

— …

— Manuel Vargas. Il est le deuxième actionnaire de la compagnie. D’après le registre des entreprises, c’est sa seule couverture légale. Les documents des compagnies de téléphone, on les aura pas avant lundi. Il faut obtenir l’autorisation de leurs services juridiques. Voilà, c’est tout.

— Beau travail, les gars, dit Hayden. Ça va être assez pour cette semaine.

Les hommes se dirent au revoir chaleureusement et chacun partit de son côté pour le week-end. Yelle ferait un voyage éclair à Providence, dans le Rhode Island, pour aller voir jouer son fils, qui était maintenant membre du club-école des Bruins dans la Ligue américaine de hockey. Guevara, lui, irait danser la salsa dans un bar de Montréal. Et Oligny et sa famille accueilleraient dans leur ferme un cheval de calèche à la retraite.

Avant de partir, Hayden laissa un message à Selma pour lui suggérer le menu du lendemain et lui demander de penser à un bon vin. Il allait sortir quand le téléphone sonna. Il crut que c’était elle qui le rappelait déjà, mais il reconnut immédiatement la voix d’Annick, son ex-femme. Elle semblait dans un sale état. Très vite, la conversation s’embourba. Il sentit qu’elle voulait le culpabiliser, comme si, à cause de son métier, il était une menace pour la famille. Elle ne voulait pas qu’il aille à la soirée au Collège de Montréal, la semaine suivante, par crainte de ce qui pourrait arriver à Brandon. Il lui dit que Tom ne ferait jamais de mal à son neveu, mais elle n’en démordait pas: elle lui interdisait d’aller à ce concert. Elle lui demanda ensuite d’aller chercher Brandon à l’aéroport lundi après-midi, leur fils rentrait du Mexique, mais il lui répondit qu’il travaillait et qu’elle n’avait qu’à y aller elle-même, puisqu’elle serait en congé. Il lui rappela qu’il avait été reconduire Brandon et Fiona lors de leur départ. Elle se braqua davantage.

— Va chier! cria-t-elle avant de raccrocher violemment.

— Shit! fit Hayden.

Il se dit qu’il n’aurait pas trop du week-end pour se remettre des émotions fortes de la semaine. Il avait l’impression que la guigne le suivait partout. Au moins, il verrait Selma le lendemain et il se raccrocha à cette joie.

* * *

Le samedi matin, Hayden fut réveillé tôt par un coup de fil de Chalifour. Son patron lui apprit qu’une descente de la SQ avait eu lieu dans toutes les planques des Hells. On recherchait Jesse Morel, mais nulle part il n’y avait trace de Molosse. La police était rentrée bredouille ou presque: de la drogue avait été saisie un peu partout et des armes illégales, provenant de la réserve de Kanesatake, au repaire de Sherbrooke. Le raid occuperait bien les journalistes, et l’on verrait partout le portrait de Molosse Morel.

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