Requiem américain
Chapitre 23
Lundi 11 novembre
Il venait à peine de se lever et se dirigeait vers la machine à café lorsque le téléphone sonna. D’une voix étranglée, sa belle-mère lui annonça que son père était à l’hôpital, souffrant d’une embolie pulmonaire. Quand elle lui dit que son frère irait le voir en après-midi, il comprit qu’il n’avait pas le choix: il irait en matinée.
En arrivant à l’hôpital, Hayden tomba sur Nicole, la mine déconfite. Le vieil homme venait de mourir. Owen n’avait pas eu le temps de lui dire adieu. Bien qu’il n’en restât qu’un corps squelettique, son père ne lui avait jamais paru si apaisé. Le rictus qu’il avait toujours eu sur le visage s’était enfin effacé.
Owen se tenait d’un côté du lit et Nicole, de l’autre. Ils ne savaient pas quoi dire. Devant son père inerte, le fils était troublé de ne ressentir aucune émotion. Sentant que Nicole l’observait, il se mit à lui poser des questions pour lui montrer que, même s’il ne pleurait pas, il s’intéressait aux dernières heures de son père. Nicole lui apprit qu’il était affecté par les mauvaises relations entre ses deux fils, qu’il disait que ça allait trop loin. «Aller trop loin», pensa Owen. Il regarda l’homme qui lui avait donné la moitié de son patrimoine génétique. L’homme qui l’avait éduqué à la dure. L’homme qui ne respectait pas les lois. Le père magouilleur, l’alcoolique bilieux qui le frappait. Owen était cependant fait de la même fibre: caractère maussade qu’il essayait de soigner, tempérament agressif dont il voulait s’affranchir, et faible résistance à l’alcool.
Owen se souvint qu’un soir, autrefois, son père lui avait offert une bicyclette. Quelques semaines plus tard, l’enfant, humilié, avait dû la rendre à un policier. Son père prétendait l’avoir achetée chez un prêteur sur gages, mais en fait il l’avait volée. Ce jour-là, l’enfant apprit le mot «recel».
Nicole l’informa que les préparatifs de la cérémonie funéraire étaient déjà décidés et qu’il n’aurait à s’occuper de rien. Il était convaincu que son frère avait prévu une belle mise en scène.
— I must tell you, Owen. Your father had a wish. He wrote it in his will. He wants you to meet Tom and he wants Tom to meet you. He wants peace between you two, boys.
Hayden hocha la tête.
— I can’t promise anything.
— Think about it. It was his last wish. Your daddy’s wish. He loved you.
«Fucking tough love», pensa Owen.
* * *
Il ne savait pas comment annoncer la mort de son père à ses collègues, mais il devait le faire. Les funérailles feraient des remous dans les médias, dont il se serait bien passé. Il en avisa d’abord Chalifour, qui relaya le message, et immédiatement des flots de condoléances déferlèrent. Guevara lui fit l’accolade, Yelle lui serra longuement la main, et Oli, qui le connaissait bien, le réconforta de bonnes paroles. Owen avait envie de répondre à ses collègues qu’il n’avait pas de peine, qu’il avait peu connu son père, que ce dernier avait eu une influence néfaste sur lui, et que son vrai père avait été son grand-père. En secret, chacun se demandait toutefois comment se comporteraient les deux frères ennemis aux obsèques.
Peu après, réunis dans la salle de conférence, les hommes discutèrent des funérailles à venir.
— Le problème, dit le commandant Chalifour, c’est que des motards et des policiers seront face à face parmi les journalistes, les photographes et les caméramans.
— Et ben des hosties de woireux, ajouta Oligny.
— On se serait bien passés de tout ça, je sais, dit Hayden, mais il faudra négocier avec tout ce monde-là sans faire de faux pas. Je vais demander au curé de séparer les policiers des motards. Il ne faut pas que la population puisse penser qu’il y a l’ombre d’un lien entre eux et nous.
— Et avec ton frère? demanda Chalifour.
— Dans ses dernières volontés, mon père a exprimé le souhait que mon frère et moi nous parlions.
À ces mots, Chalifour écarquilla les yeux.
— T’en fais pas, dit Hayden. Je ne respecterai pas ce souhait. Je vais me tenir loin de Tom.
Après la réunion, il téléphona à Patrick pour lui annoncer la nouvelle, mais il tomba dans la boîte vocale. Il se préparait ensuite à écrire un courriel à Fiona, lorsqu’il prit conscience de ses contradictions. S’il n’était pas attaché à son père, pourquoi faisait-il des pieds et des mains pour prévenir ses proches? Parce que Fiona, elle, aimait son «granddaddy», comme elle l’appelait. Il comprit qu’il était sensible aux conventions et que ce qui lui manquait vraiment, c’étaient ses enfants, sa fille, et non son père qu’il ne voyait plus depuis des années. Il téléphonerait à Brandon, mais il lui faudrait avant trouver les mots. Comme Fiona, son cadet était attaché à son grand-père, et ce serait son premier deuil.
Il téléphona à Selma, mais elle était absente. Il laissa un message laconique sur le répondeur: «Salut, c’est moi. Mon père est mort. La vie continue. Je t’aime.»
Une heure plus tard, c’était au tour de Selma de laisser un message sur son répondeur. «Je suis désolée, Owen. On se voit vite? Rappelle-moi quand tu peux.» Elle connaissait le lien ambigu qui existait entre lui et son père et, même si elle savait qu’il aurait du mal à aborder le sujet, elle voulait être présente à ses côtés.
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