Requiem américain
Chapitre 27
De retour à la centrale après les funérailles, Hayden téléphona à l’hôpital pour s’enquérir de l’état de santé de Jesse Morel. Mais, comme il n’était pas un membre de la famille du patient, on refusa de lui communiquer ces informations.
Lorsque Yelle, Guevara et Oligny entrèrent dans son bureau, Hayden ne laissa pas le temps à ce dernier de s’installer. Il était temps d’aller mettre un peu la pression sur Morel.
* * *
Avec l’autorisation de l’infirmière-chef, Oligny et Hayden se fendirent d’une petite visite de courtoisie à Morel pour lui souhaiter un prompt rétablissement et l’inciter à poursuivre sa collaboration avec eux, tout en l’avisant que de nouvelles charges allaient tôt ou tard s’ajouter.
Devant la porte d’une chambre individuelle du sixième étage, deux policiers montaient la garde jour et nuit. On leur apportait leur nourriture. Aucun n’avait le droit de quitter son poste.
Branché à des sondes et à des appareils, Morel lisait un magazine de yachting. Le bateau de la page couverture devait valoir deux millions de dollars, ce qui était peu pour lui. Vêtu de sa chemise d’hôpital bleue, il ressemblait presque davantage à monsieur Tout-le-Monde qu’à un truand, mais ses tatouages grossiers sur les bras et les doigts, de même que cette affreuse pieuvre, rappelaient son appartenance. Comment Julie Saint-Laurent avait-elle pu être la maîtresse de cet homme? Il continuait de tourner les pages de son magazine sans s’intéresser aux visiteurs.
— Tu rêves déjà à ce que tu vas faire quand tu vas sortir de prison? dit Hayden. Les voiliers risquent d’avoir évolué dans vingt-cinq ans, à moins que tu ne sois toujours intéressé par l’entente que je t’ai proposée.
— Quelle entente? railla Morel.
— Préfères-tu confectionner des modèles réduits de bateaux entre quatre murs pis des barreaux?
— J’ai du temps.
— Tu sais que ça passe pas vite, le temps, en prison. Et qu’une autre accusation de meurtre, ça alourdit un cas… T’as plus vingt ans…
Hayden essaya de masquer son découragement devant la tournure des événements.
— Qu’est-ce qui s’est passé depuis qu’on s’est parlé la dernière fois?
— Je me suis rendu compte que j’étais en train de faire une crisse d’erreur…
— Avoir su, je t’aurais laissé crever comme un hostie de chien sale. Tu hais les flics. Mais c’est moi, câlice, qui ai ressuscité ton crisse de cœur. Mais je vois qu’au fond t’as pas de cœur! T’en as pas!
— Maintenant, c’est à mon avocat que tu vas parler.
— Ah oui? Y a fini par te rappeler!
— Il pense que vous aviez pas le droit de faire ce que vous avez fait et que vous m’avez intimidé.
— P’tite nature, va…
Hayden s’approcha du lit. Oligny l’observait avec inquiétude. Quand le visage de son chef arborait cette expression et que ses yeux s’enflammaient, il craignait… pour le protocole.
— Si tu penses que ton zouf d’avocat va passer à la caisse avec nous autres, tu te trompes. Après ce que tu as fait? Moi, tout ce que je veux que tu saches, c’est que tu m’en as dit assez pour avoir de la marde avec tes amis pis maintenant avec nous autres. Tu vas payer pour le meurtre de Julie Saint-Laurent. Je vais m’arranger pour que tu restes en dedans pis que tu fasses du bateau sur un fond de ciel de calendrier dans ta cellule.
— Je t’ai rien dit.
— Tu m’en as dit juste assez pour que…
Morel avait appuyé sur le bouton d’appel, et la voix d’une infirmière sortit de l’interphone pour interrompre Hayden.
— Oui?
— Je suis fatigué, je me sens pas ben. Y a des gars icitte qui me rendent malade. Pourriez-vous les faire sortir?
— Oui.
— J’aurais dû te laisser crever, répéta Hayden. Je t’offrais la possibilité de te racheter.
— Blablabla…
— On va s’arranger pour que tu sois jugé sous la nouvelle loi Flores. Tu vas voir que ça va frapper fort. T’as quarante-trois ans, mon pit, penses-y bien. Quand tu vas sortir de prison, tu vas pouvoir aller chercher ta carte de l’âge d’or. Et avec la santé que tu as, on va te crisser probablement dans un CHSLD.
L’infirmière entra avec un des policiers. Elle regarda le patient.
— Ça ne va pas, monsieur Morel?
— Faites sortir ces deux clowns-là.
La femme tourna vers les visiteurs un visage plein de commisération.
— Il faudrait que vous laissiez M. Morel se reposer.
— Pas de problème, on va lui en donner du temps pour relaxer, répondit Hayden, frustré.
Avant de partir, il tira un objet de sa poche.
— Tiens, je t’ai apporté un petit quelque chose… Il a fini par arriver…
Il déposa sur la table de chevet l’inhalateur que la pharmacie avait livré trop tard.
— Sors d’icitte, crisse de bœuf!
Tout sourire, Owen fit un clin d’œil à l’infirmière, et Oligny lança:
— Se crinquer de même, c’est pas bon pour le cœur!
Quelques minutes plus tard, au sortir de l’ascenseur, le téléphone de Hayden sonna. C’était Chalifour, hors de lui.
— L’avocat de Morel nous poursuit pour un million de dollars pour avoir intimidé son client, lui avoir fait faire un infarctus et l’avoir frappé à la jambe. Il veut avoir la vidéo.
— Pas de problème, il verra que c’était un interrogatoire normal.
— Je viens de la visionner. Disons que tu le brasses pas mal. Je t’attends dans mon bureau.
Dans le hall de l’hôpital, un poste de télé diffusait les nouvelles. Les deux enquêteurs s’arrêtèrent pour écouter la conférence de presse de Me Dagenais. L’avocat de Morel dit que l’interrogatoire de son client avait été mené par un enquêteur brutal, qu’on l’avait privé de son inhalateur et que, sous la pression, il avait fait une grave crise d’asthme et un infarctus. Il ajouta enfin que les aveux de Morel avaient été obtenus sous la contrainte, en contravention avec la Charte des droits et libertés.
Oligny ne put s’empêcher de lâcher:
— Bonne chance en déonto, Owen. Après ta suspension, tu vas être sous mes ordres.
Owen sourit. Oligny avait l’art de détendre l’atmosphère.
* * *
En entrant dans le bureau de Chalifour, Hayden sut qu’il passerait un mauvais quart d’heure. La mâchoire en galoche du patron ressemblait à un pare-chocs prêt à cogner. D’un geste brusque, Chalifour lui ordonna de s’asseoir, puis tourna les yeux vers la fenêtre, lissa son pantalon. Il était dans une telle colère qu’il n’arrivait pas à regarder son lieutenant. Hayden, lui, fixait un point devant lui, prêt à justifier son interrogatoire.
Chalifour poussa un soupir exaspéré et finit par toiser Hayden. Puis il jeta théâtralement devant lui, sur le bureau, la lettre de M Dagenais. e
— Un million de dollars! Tu nous as mis dans la grosse marde!
— C’est de la grosse bullshit. Ça ira pas loin cette affaire-là.
— Laisse-moi parler! J’ai visionné la vidéo et je trouve que tu y es allé fort.
— Où ça? Quand? Comment?
Chalifour pointa un index vers le lieutenant en l’agitant, comme si son doigt était en feu et qu’il voulait l’éteindre.
— Plusieurs fois durant l’interrogatoire, Morel te dit qu’il va mal, qu’il veut sa pompe, et toi, tout ce que tu lui réponds, c’est que le médecin s’en vient!
— C’est un fait. Elle arrivait pas, l’hostie de pompe! Je suis pas magicien, ni médecin ni pharmacien. Je pouvais pas lui en chier une. Y avait juste à pas la perdre.
— Le gars tousse, il siffle, il râle, et toi, tout ce que tu trouves à faire, c’est d’augmenter le chauffage à deux reprises!
— La seconde fois, je l’ai baissé! J’étais en train de le coincer, crisse!
— Tu voyais bien que tu y allais trop fort. Tu lui suggères pas de retourner sa veste, tu le contrains presque à le faire. Tu poses des gestes que son avocat considère comme de l’intimidation. À un moment, on te voit presque l’égorger. On n’est plus avant la Charte.
— As-tu dit à son avocat que c’est moi qui ai fait les manœuvres de réanimation? Qui ai sauvé la vie de son client? Je pensais le mettre de notre bord en lui faisant sentir tous les risques qui pèsent sur lui.
— T’y allais pas avec le dos de la cuillère.
— Faut pas utiliser une cuillère avec des gars de même. C’est pas le bon ustensile.
Chalifour se gratta la nuque, poussa un long soupir.
— Résultat, tu nous as foutus dans la fosse à purin.
Le patron secoua la tête plusieurs fois. Owen tendit les bras en guise de bonne foi.
— Il a pété quand il s’est rendu compte qu’il avait trop parlé. Pas sûr que l’avocat pis ses amis vont aimer ce passage-là.
Chalifour opina pour accorder le bénéfice du doute à son enquêteur.
— OK, mais j’ai pas le choix, je dois envoyer la vidéo au commissaire à la déontologie. Tu peux t’attendre à ce que les journalistes la réclament.
Hayden s’avança sur sa chaise jusqu’à s’accouder sur le bureau de son patron pour lui dire de près:
— On la leur donne pas.
— Tu les connais. Ils vont faire une demande à la Commission d’accès à l’information. On va gagner un peu de temps, mais ils vont finir par l’obtenir.
— Parfait! Penses-tu que le public va avoir de la pitié pour un gars de même? C’est un meurtrier. Il a assassiné Julie Saint-Laurent et un chef de gang, et on sait qu’il importe de la coke de Colombie par le Panama.
— Je sais tout ça.
— Je l’avais. J’étais sur le point de le faire parler quand il a pété sa crise. Et les gens vont bien voir que, si je lui avais pas prêté secours avec le défibrillateur, il serait mort. Montre cette partie-là aux journalistes.
Hayden ramena d’une main tendue ses cheveux vers l’arrière. C’est alors que le téléphone sonna. La secrétaire avisa Chalifour que les avocats des médias souhaiteraient obtenir la vidéo de l’interrogatoire.
— Ne la leur remets pas, répéta Hayden à son patron. Dis-leur qu’on ne peut pas dévoiler pour l’instant certains éléments de preuve. Y a pas un maudit journaliste qui doit voir ça pour le moment. De toute façon, je suis sûr qu’on va avoir gain de cause devant la Commission d’accès à l’information.
Le patron approuva de la tête.
— Bon point!
— Oui.
— Mais on va en rester là pour aujourd’hui.
* * *
Hayden arriva chez lui vers vingt et une heures. Il alla détacher Bad qui le gronda pour être rentré si tard. Après dix minutes de marche, les oreilles gelées, il pénétra enfin dans sa vieille maison aux poutres en chêne et aux belles boiseries. Il avait de la peine à croire qu’il quitterait cette demeure, témoin d’une partie de sa vie.
Dans le courrier se trouvait une invitation du Collège de Montréal au concert annuel, auquel participerait Brandon. S’y rendre voulait dire croiser son frère, puisque les cousins fréquentaient la même école, mais il ne s’empêcherait pas de vivre pour autant.
Il appuya sur la touche de lecture du répondeur. Tout en écoutant le premier des deux messages, il prit une bière dans le frigo. L’avocat d’Annick lui disait qu’il fallait réviser la pension alimentaire en fonction de l’inflation et de sa récente augmentation de salaire.
Le second message était de Selma.
«Le ministre de la Justice, à Ottawa, a dit au chef de l’opposition officielle que c’est lui qui allait modifier la Constitution pour accommoder le Québec. Comme l’opposition est indépendantiste, les libéraux ne vont pas vouloir qu’on perçoive que ce dossier est mené par des indépendantistes québécois à Québec et par des bloquistes à Ottawa… Ça va être long… Sinon, on se voit ce week-end? Je t’embrasse.»
Décidément, pensa Hayden, la politicaillerie s’immisçait partout et portait nuisance. Sur ce, il passa au salon et alluma la télé. Sur la chaîne d’information en continu, il revit l’avocat de Morel. Il parlait de l’entente qu’il venait de conclure avec la SQ. Hayden sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il augmenta le son et se rapprocha de la télé, comme s’il avait peur de rater quelque chose. La SQ voulait lui mettre des bâtons dans les roues, alors que c’étaient Selma et lui qui proposaient l’idée d’une escouade mixte plus efficace. Manifestement, les gars de la police nationale n’avaient rien compris. Ils s’étaient laissé manipuler par Morel et M Dagenais, qui e devaient espérer un meilleur deal en s’adressant directement à la SQ. Il leur souhaitait bonne chance avec ce témoin en qui on ne pouvait avoir confiance. Mais lui ne lâcherait pas l’accusation de meurtre contre Morel. Il ne s’en tirerait pas pour l’assassinat de Julie Saint-Laurent.
Il savait que le début de confession de Molosse ouvrait une piste. Il but une dernière gorgée de bière, marcha jusqu’à la fenêtre. La fourgonnette banalisée faisait toujours le guet. Il tira les rideaux.
Devant le miroir de la salle de bain, il se brossa les dents en observant son visage tourmenté. Dix minutes plus tard, il dormait profondément.
* * *
Il fut réveillé à quatre heures quarante-cinq par la centrale de police. Il devait se rendre immédiatement à l’hôpital Saint-Luc. Son téléphone sonna de nouveau quelques secondes plus tard.
— Tabarnak! Dites-moi que c’est une mauvaise farce!
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