Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 15 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 15

 

Mardi 29 octobre

En arrivant au bureau quinze minutes avant ses collègues, Hayden fit ce qu’il n’avait jamais osé faire auparavant: sortir le dossier judiciaire de son père, du moins ses comparutions devant le tribunal et ses condamnations. Hayden constata qu’il était bien garni. Il y avait de tout: banditisme avec le gang de l’Ouest, voies de fait, vols de bicyclettes et d’automobiles, braquage, possession d’armes, complot, recel, vente de drogue, prêt usuraire et contrefaçon. Il comprit de qui Tom tenait son inclination criminelle. Il avait eu un véritable professeur dont Hayden partageait aussi le patrimoine génétique. Lorsque Oligny entra dans le bureau, Owen éteignit son écran, car consulter un dossier sans lien avec une enquête était interdit.

De bonne humeur, Oligny semblait être d’attaque.

— Qu’est-ce qu’on fait, chef?

— On retourne chez Julie Saint-Laurent.

— Dans ce cas, il faut demander un nouveau mandat et rappeler le serrurier.

— Pas nécessaire. J’ai remarqué que la porte arrière, qui donne sur la ruelle, n’est pas barrée. On peut bien demander un mandat, mais on ne l’aura pas avant la fin de la journée.

Peu après, tout en marchant vers la voiture, Hayden raconta à son collègue son rendez-vous raté de la veille avec Mona Sylvestre.

— Elle a peut-être simplement eu un empêchement, dit Oligny.

— Elle aurait quand même pu me prévenir ou me téléphoner plus tard.

— Elle craint peut-être maintenant de se retrouver en ta présence.

— C’est fort possible. C’était une bonne amie de Julie, elle est peut-être surveillée de près.

* * *

Dans l’appartement de Julie Saint-Laurent, rien n’avait bougé depuis la dernière fois. Le courrier avait continué de s’accumuler entre les deux portes avant, et les lieux sentaient toujours le renfermé.

Owen s’avança dans le couloir et s’arrêta devant la console. Il y avait de nouveaux messages sur le répondeur. Il appuya sur la touche de lecture.

«Salut, Julie, c’est Léa. Es-tu revenue de voyage? Donne-moi des nouvelles. Ça fait longtemps.»

Bip!

«Hé, Julie, t’es difficile à rejoindre, donne-moi des news, je suis inquiète.»

— Membre de sa famille? demanda Oligny.

— Aucune idée.

Bip!

«Salut, Djou, c’est Derek. J’aurais un beau contrat pour toi en Abitibi. Voyage en avion. Et bien payé pour montrer tes belles fesses.»

«Fin des messages», annonça la voix de robot.

Hayden ouvrit le tiroir de la console et aperçut un répertoire téléphonique. Il y chercha les noms de ces personnes. Il ne trouva pas celui de ce Derek, en revanche, il tomba sur une certaine Léa Trépanier.

— Ça pourrait être elle, dit Hayden.

— C’est sûrement elle, acquiesça Oligny. Léa n’est pas un prénom très commun.

Hayden nota le numéro dans son calepin.

— On va demander par mandat à Bell de nous transmettre la liste de tous les abonnés que Julie a appelés et qui l’ont appelée au cours du mois précédant sa disparition.

— OK.

Hayden fit une autre découverte intéressante dans le répertoire téléphonique: Julie Saint-Laurent avait écrit deux numéros à côté du nom de Jean Bergeron, dont un qui leur était inconnu. Hayden le montra à Oligny qui dit:

— Un numéro à l’étranger.

C’est alors que Hayden fit signe à son collègue de se taire et de tendre l’oreille. Des vibrations résonnaient dans l’escalier avant, dehors. Quelqu’un montait chez Julie Saint-Laurent. Ils reculèrent lentement vers la cuisine pour se soustraire aux regards du visiteur, qui aurait pu les voir à travers les vitres des portes. Soudain, la fente à courrier s’ouvrit, et une lettre tomba entre les deux portes. Les deux hommes se regardèrent en poussant un soupir de soulagement. Hayden se pencha pour vérifier la lettre. C’était le compte d’électricité.

— Allez! fit Hayden. On sacre notre camp d’icitte!

Avant de partir, Hayden détacha du babillard une des photos de Julie Saint-Laurent, mais il laissa celle où on la voyait avec Bergeron. Ils sortirent par la porte arrière et dévalèrent l’escalier en colimaçon.

Une fois de retour à la centrale de police, ils signalèrent officiellement la disparition de Julie Saint-Laurent.

* * *

Assis à son bureau, Hayden éplucha les notes de service, fit le point sur le déroulement des événements, ce qu’il appelait la «séquence» dans son jargon. Plusieurs enquêtes avançaient parallèlement. Chalifour l’avait avisé que les funérailles de Ben Harvey, le motard pulvérisé dans son VUS, auraient lieu le lendemain à Saint-Henri. À cette occasion, le SPCUM dé‐ ploierait une importante opération de sécurité. Afin d’éliminer la menace de tireurs embusqués, les policiers investiraient les toits avoisinant l’église. Higgins lui avait laissé un message pour dire qu’il avait récupéré les bandes vidéo de plusieurs caméras du port de Montréal et qu’il le remerciait de sa collaboration. Ce changement d’attitude le rassura. Higgins n’était pas tenu de lui faire part du déroulement de l’enquête, et Hayden lui en fut reconnaissant.

D’après une note de service, des journalistes américains étaient en ville pour faire un reportage sur la violence qui sévissait dans la métropole. Ils souhaitaient l’interviewer, mais il déclina la proposition. Il se doutait bien qu’ils avaient eu vent qu’il était le frère de «Tomgun» Hayden. Il préférait que Chalifour envoie un porte-parole. Le New York Times avait récemment qualifié Montréal de «nouvelle Chicago». Cela faisait bien rire Owen. Lors d’un congrès de policiers auquel il avait assisté dans la «ville des vents», il y avait eu douze meurtres entre son arrivée le jeudi et son départ le lundi matin. Cela dit, le fond de l’article du reporter était véridique: Montréal se vautrait dans la criminalité. Elle perpétuait sa tradition de «ville ouverte» au crime organisé. Montréal, plaque tournante de la drogue en Amérique du Nord et liée au clan Bonanno de New York par l’entremise de Frank Castagna. L’auteur faisait allusion à la fameuse French Connection qui expédiait l’héroïne dans le port de Montréal en la cachant à l’intérieur de portières de voitures. Montréal et sa litanie de meurtres, ses règlements de comptes. Une ville infectée par des politiciens acoquinés avec la pègre, ouverte aux ambitions du crime organisé; une métropole où des gangsters avaient tenté d’abattre une procureure, écrivait le journaliste.

Oligny aurait voulu lancer un avis de recherche à partir des renseignements qu’ils avaient sur Julie Saint-Laurent, mais pour ouvrir une enquête sur cette disparition, il aurait fallu que quelqu’un en fasse la demande. Or, à part Léa Trépanier et Mona Sylvestre, personne ne semblait s’inquiéter de l’absence de la jeune femme. Hayden sortit son calepin de sa poche, retrouva le numéro de Léa Trépanier, le composa, et tomba dans la boîte vocale: «Oui, c’est Léa, je ne suis pas là, laissez un message, je vous rappellerai.»

— Si elle passait par nous, dit Hayden, nous pourrions nous charger de l’enquête. J’ai l’impression qu’elle peut nous conduire quelque part.

— Pourquoi on ne composerait pas le numéro inconnu de Bergeron?

— Bonne idée. Fais-le!

Oligny appuya sur la fonction «Haut-parleur», attendit la tonalité et composa les onze chiffres. Après deux sonneries de retour, on décrocha.

— Paradiso Resort, good afternoon. May I help you?

Oligny, qui ne savait que répondre, dit simplement:

— I’m sorry, I’ve dialed the wrong number.

Les deux enquêteurs se regardèrent, tout excités. Aussitôt, Hayden fit des recherches sur Internet et découvrit que cet hôtel de luxe était situé au Panama.

— Ça veut dire que Bergeron avait l’habitude d’y séjourner et que Julie le rejoignait là, dit Oligny.

— Veux-tu savoir à qui cet hôtel appartient?

— Shoot.

— À Jesse Morel!

— Yes!

— Bon, pendant que j’essaie de joindre Léa Trépanier, peux-tu demander le mandat pour qu’on obtienne toutes les communications téléphoniques de Julie Saint-Laurent?

Sur ce, Hayden composa de nouveau le numéro de Trépanier. Cette fois, une voix féminine répondit.

— Est-ce que je parle à Léa Trépanier?

— Oui…

Il hésita à se présenter en enquêteur pour ne pas l’effrayer, mais il devait donner son identité.

— Êtes-vous une amie de Julie Saint-Laurent?

Il sentit de l’inquiétude au bout du fil.

— Oh non, my God, pas ça! Qui êtes-vous?

— Je suis un policier.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé?

— On la cherche.

— Comment avez-vous eu mon numéro?

— En perquisitionnant chez Julie.

À ces mots, la femme se mit à pleurer. Oligny s’était arrêté pour écouter la conversation. Hayden hocha la tête en signe d’impuissance, puis dit:

— Écoutez, madame Trépanier, Léa, s’il vous plaît. Nous sommes là pour la retrouver. Pouvez-vous venir déposer un signalement pour un avis de disparition?

— Je ne veux pas aller au poste de police. J’aime pas ça. Je veux pas être vue là.

— Êtes-vous danseuse, comme Julie?

— Djou et moi, on fait la même job.

— Je peux passer vous voir?

— Si vous voulez.

— Où êtes-vous?

— À Brossard.

— Votre adresse?

Elle hésita, mais finit par la lui donner. Il la remercia et dit qu’il partait immédiatement.

— Viens-t’en, Oli!

En sortant, ils croisèrent Yelle et Guevara qui revenaient de leur entretien à l’hôpital avec la femme de Ben Harvey.

— Et alors?

— Elle a rien vu, dit Guevara. Elle sait rien. Et je la crois parce qu’elle voudrait vraiment nous aider.

— Elle a quand même dit que son mari était en crisse depuis que le territoire des indépendants s’était mis à rétrécir et qu’ils subissaient des pressions pour se joindre aux Hells.

— On en reparle à notre retour, les gars. À plus tard.

* * *

Ralentis par les bouchons, ils mirent une heure à rallier Brossard. Léa Trépanier habitait au troisième étage d’un immeuble de briques rouille, près du boulevard Taschereau. Le hall puait la pisse de chat et le détergent industriel. Le plancher était fait de petites mosaïques blanches et bleues. Des dizaines de prospectus traînaient sous les boîtes à lettres.

Ils montèrent l’escalier jusqu’à la porte numéro 4. AC/DC jouait à fond dans l’appartement. Oligny cogna trois coups forts. Quelqu’un baissa le son, puis un visage ravissant apparut dans l’embrasure de la porte retenue par une chaînette.

— Léa Trépanier? Lieutenant Hayden. Voici mon collègue, le lieutenant Oligny.

Elle détacha la chaînette.

— Entrez.

Hayden reconnut immédiatement l’odeur caractéristique des appartements des prostituées auxquelles il avait eu affaire au début de sa carrière dans l’escouade de la moralité. Un mélange de renfermé, de savon et de transpiration.

Les rideaux étaient tirés, les luminaires, allumés. Elle les invita à passer au salon. Les deux hommes s’assirent sur un gros canapé bon marché, et la jeune femme prit place dans le fauteuil, devant eux, à côté de la chaîne stéréo. Elle était visiblement nerveuse. Hayden prit un ton rassurant.

— Comme vous, nous sommes à la recherche de Julie. Depuis combien de temps êtes-vous sans nouvelles d’elle?

— Depuis deux semaines et demie.

Comme d’habitude, Hayden posait les questions, et Oligny transcrivait les réponses.

— Parlez-nous de Julie.

— Je sais qu’elle est originaire de Sept-Îles, mais elle ne voit plus sa famille depuis longtemps. Depuis qu’ils savent qu’elle se prostitue et danse dans les bars. Sa mère est morte, il lui reste son père.

Elle pianotait nerveusement de la main droite sur sa cuisse. Ses longs ongles verts à petits pois blancs luisaient à la lumière d’une lampe.

— Vous saviez qu’elle fréquentait un enquêteur?

— Celui qui s’est tué l’autre jour?

— Oui.

— J’étais au courant, mais elle m’avait fait jurer de pas en parler.

— Vous sembliez inquiète pour votre amie quand vous lui laissiez des messages.

Elle soupira longuement en fermant les yeux et en hochant la tête.

— C’est certain… On savait qu’elle avait commencé à faire des voyages au Panama. Elle partait parfois une semaine, mais, là, ça fait presque trois semaines. D’habitude, quand elle est là-bas, elle nous donne des nouvelles, mais, là, plus rien.

— Qu’est-ce qu’elle vous disait de sa relation avec Jean Bergeron?

Elle hésita à répondre.

— Léa, intervint Oligny, si vous voulez que nous la retrouvions, il faut nous dire ce que vous savez. Nous allons vous protéger.

— Je peux pas tout vous dire. Je sais qu’elle était tombée amoureuse de lui, mais qu’elle a dû mettre fin à cette relation.

— On l’a forcée à rompre? demanda Hayden.

— Oui, et ç’a été très dur pour elle comme pour lui.

— Au début, devait-elle l’attirer dans un piège?

Léa Trépanier hocha la tête, l’air effrayé. Le haut de sa poitrine s’était empourpré.

— Julie a probablement disparu, dit Hayden. Il est possible qu’elle soit juste en cavale à cause de sa déception amoureuse. Il est aussi possible qu’elle soit en danger.

À ces mots, la jeune femme se prit la tête entre les mains.

— Dites-nous ce que vous savez. Faites-nous confiance.

Sur ce, le téléphone sonna. Le policier invita la jeune femme à répondre, mais elle refusa. Elle pleurait. Elle pinça les lèvres, fixa du regard un point entre les deux enquêteurs et fit oui plusieurs fois de la tête, comme pour se donner le courage de parler.

— Tout ça a commencé quand on a poussé Julie vers Jean Bergeron, finit-elle par dire. On lui avait dit qui il était et ce qu’il faisait. Elle savait qu’il fréquentait La Cage aux Sports, près du nouveau Centre Molson. Elle s’est rendue là et, comme elle est très belle et pleine d’énergie, ç’a cliqué tout de suite entre eux. Bergeron a ferré, comme on dit chez nous. Ils se sont revus. Leurs rapports sont devenus de plus en plus intimes. «Jeannou», comme elle l’appelait, dépensait de plus en plus d’argent pour elle. Ils voyageaient. Puis on lui a clairement rappelé qu’elle devait juste servir à rapprocher Bergeron de certains contacts.

— Des contacts?

Un long silence.

— Les boss. Vous savez comment ça marche.

— Yes, indeed, répondit Hayden en souriant.

— Puis la femme de Jean a fini par découvrir qu’il la trompait, son couple s’est mis à mal aller. Lui et Djou sont partis au printemps au Panama et c’est là que tout s’est joué. Ils ont proposé beaucoup d’argent à Bergeron pour qu’il donne des renseignements aux gars.

— Quels gars?

— Ça, je sais pas.

— Denis Viau?

— J’entendais beaucoup de noms…

— Comme Viau, Hamel, Hayden, Morel, Vargas, Stanton…

— Oui, des boss. Des noms comme ça.

— Allaient-ils au Paradiso Resort?

— Oui.

— Ensuite?

Elle marqua une pause, puis poursuivit:

— Ensuite, les gars ont dit à Julie qu’elle avait bien travaillé et qu’elle pouvait casser avec Bergeron. Elle ne voulait pas, mais il a fallu qu’elle le fasse. On l’a forcée. Quelqu’un lui a dit qu’elle allait manger une hostie de volée si elle s’entêtait à le voir.

— Qui?

— Je sais pas.

Son regard fuyant indiquait à Hayden qu’elle le savait, mais qu’elle ne dirait rien.

— C’est arrivé quand? demanda Oligny.

Elle réfléchit, compta sur ses doigts.

— Environ deux semaines après ma fête, autour du 15 septembre.

— L’avez-vous vue à ce moment-là?

— Je l’ai ramassée en petits morceaux. Elle culpabilisait d’avoir fait ça à Bergeron. Elle s’en voulait. Elle arrêtait pas de dire que c’était un bon Jack. Elle voulait arrêter de danser…

— Elle savait qu’on avait commencé à le faire chanter? l’interrompit Hayden.

— Oui, elle savait qu’il souffrait, qu’il voulait pas aller plus loin dans l’échange de renseignements. Elle m’a dit aussi qu’on retenait une partie de sa récompense et qu’il voulait être payé pour ce qu’il avait fait. Il lui restait un gros paquet d’argent à recevoir.

Elle croisa ses longues jambes fines et galbées.

— Est-ce qu’elle l’a revu malgré les menaces?

— Oui, ils se voyaient de façon clandestine. Mais je n’ai pas eu de nouvelles depuis.

— Savez-vous à qui appartient le Paradiso?

— …

— Je suis sûr que vous vous en doutez.

— …

— Jesse Morel, ça vous dit quelque chose?

Hayden sentit la frousse gagner Léa.

— Ce nom vous dit quelque chose?

— Ben oui.

— Est-ce que Julie vous parlait de Morel?

— Elle a été sa maîtresse.

— Ah oui! Intéressant. Bergeron aurait-il été en contact avec lui?

— Je peux pas vous dire… Peut-être. C’est un big shot, Jesse. C’est pas n’importe qui. Tu ne lui parles pas de même aussi facilement.

— Je répète ma question. Jesse Morel a-t-il pu être en contact avec Jean Bergeron?

— Y a ben des chances que oui. Djou et Jean sont allés ensemble au Panama, à l’hôtel de Jesse.

— Et Julie, avec Morel, comment ça se passait?

— Il l’avait avertie de pu coller à Bergeron, de le crisser là pis de retourner danser, que sa job était faite.

Oligny et Hayden se regardèrent.

— Dernière question, s’il vous plaît. Connaissez-vous une danseuse nommée Mona Sylvestre?

— Oui.

— De près, de loin?

— On danse dans les mêmes clubs. On se croise souvent en région. On se parle. On s’aime bien.

— Et Julie connaissait Mona?

— Oui, elles ont fait de l’aérobic ensemble. C’est deux maniaques de l’entraînement physique. Julie lui montrait à faire du yoga. Il lui est arrivé aussi quelque chose?

— Non. Pas du tout.

Oligny et Hayden échangèrent de nouveau un regard, et ce dernier dit à Léa Trépanier:

— Il faut maintenant que vous signaliez à la police la disparition de Julie.

— Pas intéressée, se braqua-t-elle. Si on apprenait que je me suis mêlée de ça, je me ferais crisser une volée.

Hayden se pencha vers elle pour la rassurer. Il se rendit compte qu’elle regardait la cicatrice qui lui barrait le menton.

— Tout ça va rester confidentiel, lui dit-il doucement. Si vous voulez que nous nous lancions à la recherche de Julie, il faut nous aider.

Léa réfléchit un bon moment, puis accepta la requête du lieutenant. Les recherches pour retrouver Julie Saint-Laurent allaient pouvoir commencer, mais les espoirs de Hayden étaient minces. La jeune femme avait désobéi, et il y avait de grandes chances qu’elle l’ait payé cher.

En retournant à la centrale, Hayden comprit que cette histoire de Roméo et Juliette du monde interlope avait tout pour engendrer une puissante vague médiatique, aussi décida-t-il de n’en rien révéler avant d’être absolument obligé de le faire.

Par ailleurs, il n’était pas surpris que Julie Saint-Laurent ait craqué pour Bergeron. Il était très bel homme, charmeur, drôle, et il en imposait physiquement. Hayden pouvait imaginer le cauchemar de son ancien mentor, cerné de toutes parts, voyant lui échapper son seul espoir, Julie Saint-Laurent, au seuil de l’opprobre. Il se tourna vers Oligny.

— Connais-tu quelqu’un qui fait de la peinture?

— Un peintre?

— Non, un soudeur…

— Excuse-moi, Owen, j’étais dans la lune.

— Le courtier m’a dit que je dois repeindre les chambres des enfants si je veux vendre la maison.

— J’aurais un contact à Saint-Hyacinthe, mais je peux moi-même te donner un coup de main.

— Je te remercie, Oli, mais nos semaines sont chargées et tu mérites de te reposer le week-end.

— Non, mais on prend une bière, relax, et on fait ça ensemble.

— T’es sûr?

— Oui.

— Merci. Je vais acheter ce qu’il faut.

Ils écoutèrent ensuite le bulletin de nouvelles à l’autoradio. Devant les menaces et le chaos des derniers jours, les politiciens s’agitaient à l’Assemblée nationale. Les ministres marchaient sur des œufs lors des points de presse et chantaient toujours la même rengaine: les libéraux disaient que le Parti québécois traînait les pieds; les péquistes répondaient que la justice pénale est de compétence fédérale.

— Pendant ce temps-là, nous autres, on n’a prise sur rien! pesta Oligny.

— D’après toi, quelles sont les chances que Julie Saint-Laurent soit encore en vie?

— Sincèrement, j’aime mieux pas parier là-dessus.

* * *

En fin de journée, Hayden récapitula le passé de Julie Saint-Laurent pour s’en faire un portrait plus juste. La jeune danseuse, adepte du bouddhisme, avait quelques antécédents judiciaires. Rien de très grave, mais assez pour l’éloigner de ses parents. À seize ans, elle avait rendu visite à une copine à Montréal, où elles avaient fait la connaissance de membres d’un gang de rue. Elles s’étaient laissé charmer, offrir des vêtements et des bijoux. Puis, après avoir été agressées, elles avaient été forcées de vendre leur corps. En 1988, Julie avait été inculpée de sollicitation à des fins de prostitution dans la rue Sainte-Catherine. En 1991, un agent infiltré l’avait arrêtée dans un salon de massage. Le propriétaire de ce salon était Jesse Morel. On avait accusé Saint-Laurent de possession simple de cocaïne et de prostitution.

Soudain, Chalifour entra dans le bureau d’une démarche militaire, plein d’entrain.

— Les gars! Écoutez ça. Une dépêche de La Presse canadienne: «Les ministres de la Justice et de la Sécurité publique viennent de tenir un point de presse et se disent prêts à envisager la tenue d’une commission d’enquête dans le but de faire voter une loi antigang. Le solliciteur général du Canada se dit ouvert à l’idée d’examiner les demandes du Québec en ce sens, même si cela signifie un amendement constitutionnel temporaire.»

Tout le monde s’en réjouit, sauf Hayden.

— T’es pas content, Owen? demanda Oligny.

Hayden fit non de la tête.

— Je sourirai quand cette loi sera votée. Je ne truste jamais un politicien, surtout pas quand il veut calmer l’opinion publique.

Cette réponse refroidit sec l’enthousiasme de Chalifour et d’Oligny.

— On peut quand même donner la chance aux coureurs, argua le premier.

— Les coureurs sont des opportunistes. Voilà ce que je pense, dit Hayden en se levant.

— Moi, j’aimerais que tu accompagnes Selma. Après tout, tu as aussi eu un mot à dire dans l’élaboration de ce projet. Et ce serait bon pour l’image du service.

Hayden se figea: il ne s’attendait pas à une telle demande de son patron. Oligny et Chalifour observaient sa réaction. La simple perspective de soumettre un mémoire à une commission parlementaire, où siégeraient des politiciens qu’il abhorrait, le mettait de mauvaise humeur.

— Je préférerais que Selma y aille seule, dit-il en décrochant son blouson noir de la patère, mais j’irai si on me l’ordonne.

Avant de sortir, il inscrivit dans son carnet sa priorité du lendemain: «Transactions bancaires de Julie Saint-Laurent et de Jean Bergeron.»

* * *

Hayden roulait depuis cinq minutes sur l’autoroute 20. Des flocons de neige voletaient, légers comme des plumes, pas pressés de toucher le sol. Il balaya les fréquences de l’autoradio. Sur une chaîne, il était question des funérailles de Benoît «Ben» Harvey, qui se dérouleraient le lendemain sous haute surveillance.

Devant sa maison était garée la fourgonnette banalisée des agents de sécurité. Il passa sans saluer personne, pour ne pas attirer l’attention des voisins. En entendant la portière claquer, Bad sortit de sa niche pour aboyer de joie, au bout de sa chaîne tendue. Hayden ouvrit la porte de la clôture, alla détacher le chien, puis revint à son Ford Explorer pour en sortir six gallons de peinture blanche. Le berger allemand, en position debout, posa ses deux pattes avant sur les épaules de Hayden, la gueule grande ouverte, fouettant de sa langue baveuse le visage de son maître. Il geignait de joie pendant qu’Owen lui caressait la tête. Bad était un chien pisteur à la retraite que lui avait confié un maître-chien de la SQ, deux ans auparavant. Comme ce maître-chien connaissait la situation particulière des enquêteurs des escouades contre le crime organisé, il s’était dit qu’Owen aimerait avoir un ami pouvant flairer de loin un ennemi et se faire invisible pour lui sauter à la gorge. Or Bad était enclin à japper; heureusement, les voisins étaient tolérants. Les premières nuits, Hayden avait dû repousser le chien hors de son lit. Pas question de coucher avec un cabot qui pète et qui prend ses aises! Malgré cela, le berger allemand lui avait prodigué beaucoup d’affection.

Hayden et Bad firent une promenade dans la rue, jusqu’à un champ où ils s’amusèrent avec une branche. Le maître la lançait au loin, et le chien allait la chercher à toute vitesse pour la rapporter aux pieds de son propriétaire.

En rentrant, Hayden alluma la télé. Il était question des revendications de M Flores. Le ministre de la Sécurité publique promit qu’on étudierait le e

sujet en commission parlementaire. Selon le journaliste, la création de ce comité serait annoncée officiellement le lendemain. Hayden éteignit le téléviseur. Normalement, il aurait eu le réflexe de mettre de la musique, mais il laissa la maison baigner dans un silence monacal.

Selma lui avait laissé deux messages. Elle était excitée à l’idée de cette commission parlementaire. «Tiens-toi prêt, on va frapper fort!»

Il fit un feu dans la cheminée, mangea un sandwich au jambon et une salade de chou avec Bad à ses pieds. Plus tard, il tira un roman populaire d’une étagère, tenta d’en lire quelques pages, mais il s’endormit.

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