Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 14 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 14

 

Il était étrange pour Hayden d’avoir vu son frère d’aussi près. Ce frère, ombre indélébile de sa vie.

Il se rappelait que Tom était bon à l’école, qu’il avait de meilleurs résultats que lui, qu’il était doux, communicatif, que les enseignantes l’aimaient, qu’il avait une belle voix dans la chorale, qu’il avait un visage angélique sur les photos de classe – tout le contraire de lui. Et, surtout, leur père semblait préférer Tom. Comment avait-il pu devenir un chef de gang impitoyable?

Le bulletin de nouvelles commença par des images des funérailles de Pomerleau. On revint ensuite sur l’attentat de samedi matin contre M Flores. Un topo la présentait comme une version féminine d’Eliot Ness, e

une incorruptible charismatique, version latine. Le reporter évoquait les recommandations qu’elle avait faites aux gouvernements et que l’on tardait à appliquer. Un criminologue réputé confirma que les mesures de M Flores e porteraient un coup dur au crime organisé et que la balle était dans le camp des gouvernements, surtout du côté fédéral, où rien n’avait encore bougé. Il n’était pas surprenant, disait-il, qu’elle ait été prise pour cible.

On se transporta ensuite à l’Assemblée nationale. Le ministre de la Sécurité publique, qu’un animateur de radio surnommait «le ministre de l’Insécurité publique», condamna l’attentat et dit que le ou les auteurs de ce crime seraient sévèrement punis. Lorsqu’un journaliste lui demanda s’il entendait mettre en pratique les recommandations de M Flores, il louvoya: e

— Ses recommandations sont très pertinentes, mais la justice pénale relève d’Ottawa. Je voudrais présenter mes condoléances à la famille de la victime innocente.

Questionné à son tour, le ministre fédéral de la Justice se contenta lui aussi, dans un français laborieux, d’assurer de son soutien l’entourage de la défunte. Eux non plus, Hayden ne les portait pas dans son cœur. Un jour, il avait lancé à ses compagnons policiers, surpris de l’entendre, qu’il n’aimait pas les Hells, mais qu’il les respectait plus que bien des politiciens qui, sous un vernis de bonnes manières, se donnaient des airs honnêtes. Les Hells, les Rock Machine et les Castagna, eux, affichaient leur propension aux crimes et ne cherchaient pas à s’attribuer une image autre que celle qu’on leur reconnaissait. Bien évidemment, jamais il ne répéta ces paroles en public: c’eût été un suicide professionnel.

Il se hissa sur le bout des pieds pour augmenter le volume du téléviseur accroché dans une encoignure de la salle de réunion. L’autre nouvelle le dégoûta tout autant. Les urubus de la télé s’étaient aussi rendus aux obsèques de Jean Bergeron. Comme si l’humiliation de la famille ne suffisait pas, ils en rajoutèrent une couche: à la sortie de l’église, le caméraman avait filmé les enfants du défunt. Tous les téléspectateurs purent les voir, ils n’avaient même pas le visage flouté. Hayden ressentit un profond mépris pour les ramasse-crottes. Les médias avaient fait plus de cas des funérailles de Pomerleau que de celles de Bergeron. Qu’avait fait de bien Pompon pour la société, comparativement à Bergeron? Ça le révulsait.

* * *

Ça ne servait à rien que Hayden rentre chez lui s’il devait rencontrer Mona à vingt heures à la gare Bonaventure. Il eut l’idée de faire d’une pierre deux coups en allant rendre visite à son père à Notre-Dame-de-Grâce, où le pauvre homme terminait ses jours dans un centre hospitalier de soins de longue durée. Hayden n’avait pas vu son père depuis un mois et demi. En route, il s’acheta un chiche taouk dans un restaurant libanais et le mangea dans son véhicule, tout en roulant dans la rue Sherbrooke. Ses pensées se mirent à errer, et soudain il se rendit compte que sa famille s’était disloquée. Son ex-femme vivait seule dans une copropriété, son père, dans un établissement d’hébergement, sa fille était en Australie, son fils Brandon, au Mexique, et Patrick avait pris un appartement avec des colocataires. Pour couronner le tout, Owen n’avait plus aucun contact avec Tom. C’était le parfait modèle de la famille éclatée, et il souhaitait voir un jour tout ce beau monde à nouveau réuni. «Mais comment?» pensa-t-il en freinant un peu tardivement à un feu rouge. Un piéton le dévisagea. Au feu vert, il ne réagit pas. On klaxonna derrière lui. Il appuya sur l’accélérateur. Il se mit alors à penser à Julie Saint-Laurent et à Jean Bergeron. Si la danseuse était vivante, elle aurait des informations de premier ordre à lui fournir sur le réseau panaméen et sur l’homme qui avait corrompu le lieutenant. Il se demanda ce qu’il aurait fait à la place de son ex-collègue. La même chose? Bergeron avait des enfants. Aurait-il pu supporter le poids de la honte? Dans le milieu, un policier devenu ripou était aussi déconsidéré qu’un mafioso qui avait retourné sa veste. Pour Bergeron, c’était la totale: le roi des enquêteurs était déchu, tout le monde savait qu’il avait fréquenté une danseuse, escorte à ses heures, et qu’il avait pactisé avec le diable. Il avait vu à quel point il avait été difficile pour l’homme d’appuyer sur la gâchette. Cinq cent mille dollars, c’était beaucoup d’argent. Il n’en avait reçu que la moitié, certes, mais c’était bien assez pour continuer à le faire chanter.

Dans le corridor qui menait à la chambre 36, les odeurs d’urine, d’excréments et de repas du soir prirent Owen à la gorge. Les assiettes sales, sur les dessertes à roulettes, attendaient que quelqu’un les remporte dans les cuisines. Çà et là, des marchettes, des fauteuils roulants et des brancards, comme dans une zone sinistrée.

Il entra dans la chambre de son père. Celui-ci faisait un somme sur son lit, à demi assis. La tablette roulante, sur laquelle se trouvait une assiette pleine de boulettes de viande, était encore devant lui. Hayden n’en revenait pas de voir à quel point son père était émacié, décati, comme si la peau s’était étirée jusqu’à se déchirer sur les os du visage. L’ancre tatouée sur son bras était déformée, plissée, méconnaissable. Des lunettes nasales aidaient le vieil homme à respirer. Des années de tabagisme l’avaient rendu emphysémateux. Sur la table de chevet, il y avait des fleurs, des chocolats et des bonbons, sûrement des cadeaux de Tom ou Maria. Le moniteur cardiaque montrait un pouls faible. L’homme dut sentir la présence d’Owen, car ses paupières tressautèrent, et peu à peu les petites fentes s’ouvrirent. Il n’eut pas l’air de bien reconnaître son fils. Ses bras se raidirent, et ses mains agrippèrent le drap bleu. Puis ses yeux verts, encore lumineux, se plissèrent pour dévisager le visiteur.

— Tom?

— Dad, it’s Owen. It’s Owen, dad.

— Oh yes? How are you, boy?

— Alright!

— Maria is not there?

— Maria is Tom’s wife, daddy. Mine was Annick…

— Yes…

Il ferma les yeux, chercha son souffle. En plus de souffrir des poumons, il était atteint de démence sénile. Owen prit la fourchette, parla en français.

— T’as pas mangé. Veux-tu du ragoût?

— I’m not hungry. Moé pas garder la bouffe.

— Veux-tu boire? demanda Owen en prenant la petite boîte de jus.

Le vieil homme fit oui de la tête. Owen perça le contenant à l’aide de la paille pointue et se rapprocha de son père. Il fut aussitôt assailli par une odeur nauséabonde. Son père sentait mauvais. On ne l’avait pas lavé depuis un certain temps.

Soudain, une infirmière entra et les salua.

— Did he eat?

— Il mangera pas. Vous pouvez tout rapporter.

Elle écarta la tablette à roulettes et s’apprêtait à repartir avec le plateau lorsque Owen lui demanda:

— Madam, when was the last time someone gave my dad a bath?

— I have to check.

— He smells bad. His diaper is full, I guess, dit-il, embarrassé mais aussi en colère.

— I will ask to know if it’s possible to give him one tonight and I’ll come back soon for the diaper.

Owen la remercia, mais il se doutait bien que, à cause du manque de personnel, le bain se ferait attendre.

Il alla près du lavabo, prit une petite serviette, la mouilla et la passa sur le visage et sur le torse de son père.

— Thanks, Tom.

Chaque fois que son père se trompait de prénom, c’était comme s’il remuait le couteau dans la plaie.

— Do you want some more juice?

— Juice?

Owen lui montra le contenant, et son père fit oui de la tête. Il lui fit aussi signe de se rapprocher. Avec beaucoup de difficulté, le souffle court, le vieil homme parvint à dire:

— Let’s talk with your brother. Parles-y.

— Yes, dad. I will.

— Be brothers again.

Puis il referma les paupières et se rendormit.

Cela faisait quinze mois que son père vivait ici, et chaque visite était une épreuve. Pourtant, il éprouvait peu de sentiments pour lui. Il savait déjà qu’il ne pleurerait pas quand il mourrait. Mais le déclin d’un homme jadis si fort l’obligeait à regarder en face sa propre disparition.

* * *

Hayden entra dans le Tim Hortons à dix-neuf heures cinquante-cinq. Il commanda un beigne et un café, prit Le Journal de Montréal sur une poubelle et alla s’asseoir dans un coin discret. Il était encore question de la femme qui avait été abattue par erreur à la place de Selma. Les expressions «guerre des gangs» et «guerre des motards» apparaissaient pour la première fois. L’affaire Bergeron faisait encore les manchettes. Un journaliste se demandait si les informations que l’homme avait transmises aux motards auraient des effets préjudiciables et si elles leur donneraient l’avantage. Il était aussi question des bons coups de filet de Bergeron. Ils étaient nombreux, mais ils ne signifiaient plus rien, un peu comme pour un champion olympique suspendu pour dopage. La déchéance était la même, mais, en plus, Bergeron avait mis la vie de ses collègues en danger en révélant des renseignements confidentiels. Dans deux jours, les funérailles de Ben Harvey, ou du moins de ses lambeaux de chair, feraient vendre de la copie. Ensuite viendrait peut-être le tour de Julie Saint-Laurent, dont la disparition serait signalée dans quelques heures.

À dix-neuf heures cinquante-neuf entra une fille chaussée de bottes de cuir qui lui montaient au-dessus des genoux, mais ce n’était pas Mona Sylvestre. Hayden retourna à la lecture du journal. Un éditorialiste recommandait au gouvernement d’adopter une loi antigang, comme le proposait M Selma Flores. Au moins, cette idée cheminait dans les esprits, e

mais elle désignait aussi Selma comme cible.

Hayden regarda sa montre: vingt heures trois. Mona devait être aux prises avec un client qui ne la lâchait plus. Il avala la dernière bouchée de son beigne, but d’un trait le reste de son café et regarda dehors. Des piétons circulaient rapidement pour échapper aux rafales qui soufflaient entre les gratte-ciels.

À vingt heures dix, il se leva, déposa son plateau sur une poubelle. Il était crevé. Cela faisait treize heures qu’il avait quitté l’appartement de Selma et il lui tardait de rentrer chez lui et de se coucher.

À vingt heures quinze, il se dit qu’elle ne viendrait pas. Il sortit, marcha jusqu’à la rue Stanley, aperçut les néons du Sept péchés. Il entra, s’installa au bar. Quelques clients épars en ce lundi soir. Sur la scène, une blonde au corps cuivré se tordait sur Plush, des Stone Temple Pilots. La barmaid s’approcha. Il commanda une Guinness. Lorsqu’elle déposa le verre de bière devant lui, il lui demanda si Mona dansait ce soir.

— Non, Mona n’est pas ici aujourd’hui.

— Ah, OK.

Il but, mais le liquide noir passait mal. Où était Mona? Avait-elle eu peur d’aller le retrouver là-bas? Craignait-elle de finir comme Julie? Avait-elle senti que ses patrons avaient des soupçons sur elle? On ne badinait pas avec ces gens-là. Quelqu’un les avait-il aperçus ensemble, Mona et lui, la dernière fois? Toutes ces questions se bousculaient dans sa tête. Il lui téléphona, mais n’obtint pas de réponse. Il n’osa pas lui laisser un message.

Il hésitait à demander à la barmaid quand Mona serait de retour. Si on la suspectait d’avoir bavardé avec un policier, il risquait de perdre son informatrice et surtout de la mettre en danger. Owen décida de partir sans poser plus de questions. Il avait à peine touché à sa Guinness.

* * *

En arrivant chez lui, il actionna son répondeur. Rien de la part de Mona. Seulement un message du courtier en immeubles, qui était passé dans la journée avec un client et qui lui demandait, gentiment mais fermement, de mettre de l’ordre dans la maison et de repeindre en blanc les chambres des enfants. Le courtier ajouta: «Et j’ai vu un beau condo pour vous, rappelez-moi. Il faudrait le visiter sans tarder, il va partir vite.»

Il alla jeter un œil dans les chambres. Il fit de la lumière dans celle de Patrick. Depuis la naissance de ce fils, les murs étaient bleus et décorés de dessins de monstres mythologiques. Owen entra ensuite dans la chambre lilas de Fiona; elle lui rappela à quel point sa fille lui manquait. Il promena ses regards sur les souvenirs accumulés: les médailles d’athlétisme, les photos de l’harmonie musicale scolaire, une affiche de Nirvana, une autre d’un paysage de la campagne irlandaise. Quant à la pièce de Brandon, elle était peinte en vert. Il n’avait pas le cœur à tout repeindre en blanc, à recouvrir le passé, la mémoire de sa famille. Dans le même temps, il n’en pouvait plus de cette maison d’une autre époque, endeuillée par la dispersion des siens.

Il finit par se résoudre à rafraîchir les chambres pour ne plus avoir à endurer les reproches du courtier, qui lui soutirerait huit pour cent de la vente de la maison. Quelle arnaque!

Pour chasser l’humidité, il fit un feu dans la cheminée. Tout était calme, silencieux. Ses pensées le ramenèrent à Mona Sylvestre. Où était-elle?

Il se leva, regarda sa collection de vinyles et de CD, indécis. La musique avait pris une dimension sacrée pour lui. Mais, certains soirs, les sons harmonieux lui faisaient mal à l’âme: ils lui rappelaient ce qu’il avait perdu. Aussitôt qu’il entendait une pièce qu’il aimait, il s’en éloignait ou éteignait la radio. Chez des amis, il lui arrivait de baisser le volume de la musique à leur insu. Il était devenu comme allergique à certaines mélodies ou atteint d’une hypersensibilité. Mais cela finirait bien par passer, se disait-il. Tout finit par passer. Malgré tout, il aimait trop la musique pour s’en priver. Il réapprivoiserait ces vieux airs qui hantent le cœur.

Il alla chercher Bad qui jappait dans la cour. Le chien s’écrasa à ses pieds dans le salon. Il prit ensuite la télécommande; le bulletin de nouvelles allait bientôt commencer. Il alluma le poste, alla d’une chaîne à l’autre pendant quelques minutes, puis l’éteignit. Il ferait mieux d’aller se coucher.

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