Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 17 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 17

 

Jeudi 31 octobre

Le lendemain, dans la salle de conférence, le produit de la rafle fut étalé sur une grande table pour les médias. Les couleurs du SPCUM étaient bien visibles. Il y avait cent cinquante mille dollars en billets de banque, un demi-kilo de cocaïne, deux kilos de mari, trois kilos de haschich, deux cent cinquante comprimés d’ecstasy et deux cents gélules d’autres amphétamines. Ce n’était pas la plus grande saisie de drogue de l’histoire de Montréal, mais elle montrait jusqu’où les policiers pouvaient aller pour défendre les institutions démocratiques. Trente-huit arrestations avaient eu lieu, et les motards avaient été déstabilisés dans des points de vente rentables. Ils se tiendraient tranquilles pendant quelque temps.

* * *

Hayden retira avec impatience le message de Higgins du plateau du télécopieur.

 

«Salut, Hayden. Le pimpcar, une Cadillac Seville mauve 1977, a été

retrouvé. Le propriétaire, un certain Timothy Jean, membre du gang de

rue Les Beaux Gosses, est en garde à vue au poste 33. Il a dit qu’on lui

avait volé son char vendredi dernier en début de soirée. Quand on lui a

appris qu’il avait été filmé au milieu de la nuit de vendredi à samedi

par la caméra de surveillance d’un guichet automatique avec sa voiture

bien visible, il s’est mis à bafouiller. Ensuite, il a avoué qu’il était allé

faire un tour, seul, au port de Montréal. Quand on lui a dit qu’on avait

des preuves qu’ils étaient deux dans le char, il a prétendu se rappeler

que, effectivement, il était avec sa petite amie et qu’ils sont allés baiser

dans un coin tranquille de l’île Sainte-Hélène. Quand je lui ai demandé

s’il était gai, il s’est fâché. Je lui ai alors dit que sa petite amie est en

fait un gars et qu’il est sans doute descendu sur l’avenue Pierre-Dupuy.

À ces mots, son visage s’est fermé et il n’a plus ouvert la bouche. Il

réclame la présence de son avocat. Autre chose: on a retrouvé une balle

intacte entre l’assise et le dossier du siège du passager. Le tireur l’a

sans doute échappée, et elle a roulé dans le creux. On l’a envoyée au

labo. On en est là, man. Je te tiens au courant.»

 

Higgins avait bien travaillé. Hayden lui répondit: «Good job! Je paye la tournée.»

À quatorze heures, Chalifour lui apprit que la commission commencerait ses travaux dans quelques jours et qu’il serait le premier à y présenter le mémoire qu’il avait préparé avec Selma. Cette nouvelle le réjouit et le stressa en même temps. Il ne voulait pas que son nom apparaisse sur le document, c’est Selma qui l’avait rédigé, mais elle avait insisté, car ils y avaient réfléchi à deux. Entre autres sujets, il était question des embûches qui se dressent devant les enquêteurs dans l’exercice de leurs fonctions. Qui de mieux qu’un policier expérimenté, spécialiste du crime organisé, pour soumettre ce mémoire?

* * *

Patrick rappela son père pour lui dire qu’il viendrait souper. Il était rare qu’il fasse deux visites si rapprochées, et Hayden se doutait que quelque chose tracassait son fils aîné.

Le soir, Patrick arriva en retard de trente minutes. Son père lui fit l’accolade et lui demanda si ça allait. Le jeune homme sourit en guise de réponse.

— Et toi, papa, ça va?

— Ça va.

Patrick n’avait jamais été intéressé par le métier de son père ni d’ailleurs par d’autres professions. Dans une sorte de nonchalance heureuse, il croyait pouvoir gagner sa vie en faisant de la musique, en jouant de la guitare dans des bars de Montréal.

Owen décida d’aller droit au but.

— T’as un problème?

— Ouin… J’ai pas d’argent pour payer mon loyer, et notre prochaine gig est la semaine prochaine.

Owen roula les yeux, alla chercher son chéquier, le posa sur le comptoir et l’ouvrit.

— Combien?

— Trois cents dollars.

Sa situation financière commençait à être inquiétante. Sa carte de crédit était au plafond et les intérêts s’accumulaient. Il avait beau gagner soixante-dix mille dollars par année, ses ressources avaient des limites. Il détacha le chèque et le tendit à son fils.

— Merci! Je vais te rembourser, promis.

— Pat, il faut que tu te trouves une vraie job ou que tu repenses à l’école. Tu peux pas continuer comme ça. Tu vas bientôt avoir vingt ans. C’est tellement jeune pour fermer toutes les portes.

— Dad, je veux faire de la musique, pas travailler dans un bureau.

— C’est pas payant. Tu en fais, de la musique, et je dois te donner de l’argent chaque mois, ta mère aussi.

Hayden lui tendit alors un dépliant sur les cours de musique au cégep de Saint-Laurent.

— Lis ça et on s’en reparle.

— Dad, je viens juste d’arrêter l’école. Donne-moi une chance de faire mes preuves. Je sais que je vais y arriver.

Il le disait avec une telle conviction qu’Owen voulait y croire.

Peu après, à table, Patrick demanda à son père:

— Et puis? Vas-tu répondre à la question que je t’ai posée hier sur ton répondeur?

À ces mots, Hayden s’esclaffa.

— Version longue ou courte? Allons-y pour la courte…

Owen, qui n’était pas du genre à s’épancher ni à raconter sa vie, marqua une pause pour remonter dans son enfance.

— J’étais pas bon à l’école, j’écrivais pas bien, je retenais que le minimum, mais je me faisais respecter. Les autres me craignaient, même ceux qui tabassaient les plus faibles me laissaient tranquille. Je tapais pas sur les faibles, mais je faisais rien non plus pour leur venir en aide. Je me mêlais de mes affaires. Je détournais le regard. Je ressentais évidemment l’injustice autour de moi, mais je venais d’un milieu tough et il fallait survivre. Ton oncle Tom était tout le contraire. Il était bien entouré de voyous. J’étais fort physiquement et pas peureux. Un jour, un orienteur m’a dit que je ferais un bon policier parce que j’avais aussi des qualités humaines, ce que mon père m’avait jamais dit, contrairement à ma mère. Je suis allé à l’école de police et suis devenu patrouilleur, puis, assez vite, enquêteur. Il aura fallu que quelqu’un voie mes qualités et me dise ce que je pouvais en faire dans la vie. Ça, c’est la version courte. Un jour, tu connaîtras la version longue…

Patrick n’avait pas cessé de hocher la tête.

— Merci, dit-il. Je dois t’avouer que j’ai longtemps été gêné devant mes amis de dire que tu étais policier. Je cachais ta profession… Mais je suis vraiment fier de ce que tu fais. Je sais que c’est important et difficile.

Après souper, ils téléphonèrent à Brandon, qui semblait très heureux au Mexique, mais qui s’ennuyait d’eux. Il dit à son grand frère, dans un élan d’enthousiasme, qu’il avait trouvé une étoile de mer pour lui.

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