Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 36 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 36

 

 

Hayden s’engagea dans la sortie vers Saint-Hubert. Les phares d’un train routier se reflétaient dans le rétroviseur et l’éblouissaient. Le conducteur du fardier lui collait au pare-chocs depuis dix kilomètres. Puis le ronflement du frein moteur du camion le fit sursauter. Les flocons de neige s’épaississaient, tournaient en giboulée, les essuie-glaces peinant à les rabattre dans le bas du pare-brise embué.

Hayden se gara sur un terrain vague à côté du motel. Il éteignit les phares du véhicule.

Des lumières de Noël clignotaient sur les rampes d’escalier. Plus loin, au-dessus de la route 116 où passaient les véhicules clairsemés, le petit aéroport de Saint-Hubert irradiait faiblement dans la nuit. Les tubes au néon de l’enseigne grésillaient, mais le T était éteint, ce qui amusa Hayden. … erre des Hommes. Une belle façon de qualifier ce lieu où venaient échouer les âmes perdues. Ce motel décrépit sur deux étages était un repaire de joueurs compulsifs et un nid de prostituées. Il abritait un piano-bar, Le Gigolo.

Hayden examina les entrées et les sorties du bâtiment et compta douze chambres qui avaient une issue extérieure. La chambre 108 était la huitième à droite de la réception. La Honda Civic rouge stationnait toujours devant la porte. La télé projetait ses lueurs fantomatiques sur les rideaux tirés. Les flocons de neige s’étaient transformés en pluie froide.

Soudain, une voiture de la police de Saint-Hubert tourna dans le parking du motel. Hayden baissa la tête. Le véhicule fit lentement le tour des lieux et repartit. Hayden attendit encore une minute. Comme rien ne bougeait, il enfila son gilet pare-balles et remit son blouson. Après avoir jeté un dernier coup d’œil sur les lumières du motel, il sortit de son VUS et ouvrit le hayon. Il prit le Glock et le taser, puis attacha le couteau à sa cheville droite.

Il marcha à pas de loup jusqu’à la Honda Civic, se pencha et planta son couteau dans les pneus qui chuintèrent l’un après l’autre. Après avoir vérifié qu’il n’y avait personne dans les parages, il se dirigea rapidement vers la réception. Dès qu’il poussa la porte, la musique du piano-bar se fit plus forte. L’endroit puait l’humidité, le tabac froid et le manque d’entretien. Dans une pièce enfumée, Hayden entrevoyait les adeptes de vidéopoker qui déposaient des pièces, actionnaient les manettes avec la même musique de cirque qui jouait sans arrêt. Owen ramena ses cheveux mouillés vers l’arrière. Il s’accouda au comptoir. La réceptionniste cessa de trier des factures, leva les yeux.

— Une chambre, monsieur?

Pour toute réponse, Owen lui montra sa carte du SPCUM. La réceptionniste était bouche bée. Il tira ensuite de son blouson une photo de Jesse Morel.

— Cet homme est-il ici?

La fille fit oui de la tête.

— Sous quel nom est-il inscrit?

Elle consulta nerveusement le registre.

— Jean Labonté.

Tom n’avait pas menti.

— Dans quelle chambre il loge?

— Dans la 108.

— Donnez-moi le passe-partout. Et ne téléphonez à per sonne. Compris?

La réceptionniste secoua la tête pour dire oui.

Hayden prit la clé, ressortit de la réception et se retrouva dans l’air froid de la nuit. Son cœur battait avec force, pulsait de l’adrénaline dans ses artères. Il détacha sa gaine, toucha la crosse du Glock.

Une fois posté près de la porte 108, appuyé contre le mur, il tenta de tourner en douceur la poignée. Elle était verrouillée. Il inséra la clé dans la serrure, la tourna et surgit dans la chambre. Une femme à demi nue sur le lit poussa un cri affolé en tirant les couvertures sur son corps et en se recroquevillant. Hayden la mit en joue tout en balayant la chambre du regard. Elle était seule, comme défigurée par la lumière blafarde de la télé.

— Où est Morel?

— …

— Parle, sinon je tire!

Elle désigna du doigt la chambre voisine. Hayden comprit. Morel était futé. Pour tromper la réceptionniste et d’éventuels visiteurs indésirables, il avait loué la 108 au nom de Jean Labonté, mais s’était installé dans la 109 qui, elle, avait été louée par sa compagne.

Hayden ressortit immédiatement de la chambre et aperçut à sa gauche une silhouette qui fuyait dans les ténèbres. Il y avait derrière le motel une petite zone industrielle mal éclairée et déserte la nuit, des terrains lépreux et quelques rues sans trottoirs où se succédaient des entrepôts, de petits immeubles commerciaux en brique, des dépôts en tôle ondulée, etc. Obligé de décamper subitement, le fuyard semblait ne porter qu’un t-shirt et des jeans, vêtements très insuffisants pour le protéger longtemps dans cette température qui avoisinait le point de congélation. Et puis, si c’était bien Morel, Hayden espérait que ses problèmes respiratoires le ralentiraient. Il tablait là-dessus pour lui mettre rapidement la main au collet. Il se lança donc à sa poursuite, le Glock à la main.

Une fois dans la zone industrielle, Hayden dut attendre que ses yeux s’adaptent à l’obscurité. Lorsqu’il commença à mieux distinguer les choses, il se rendit compte que Morel disposait d’une multitude de cachettes dans ce secteur. Il serait ardu de le débusquer. C’est alors que Hayden entendit hurler dans le lointain des sirènes qui se rapprochèrent vite. Il se retourna et vit des voitures de police envahir le parking du motel, gyrophares allumés.

«Fuck!»

Il courut droit devant lui et alla s’accroupir près d’une clôture en métal qui ceinturait le terrain d’un briquetier. Il entendit quelqu’un tousser. Il n’était plus très loin de sa proie. Il avait l’impression d’être à la chasse, de pister la bête aux abois.

Il entra sans bruit sur le terrain clôturé. Partout, des palettes empilées, chacune portant des briques, des pierres taillées et des parpaings emballés dans du polyéthylène, prêts pour l’expédition. Au bout du terrain, il y avait un garage, sans doute aussi les bureaux de la briqueterie, et quelques camions aux couleurs de l’entreprise. Hayden entendit tousser plus près de lui. Morel devait s’être caché derrière une masse de briques ou de blocs de ciment.

Tout à coup, des policiers arrivèrent en trombe, armes au poing. Certains pénétrèrent dans l’enceinte de la briqueterie, d’autres se déployèrent de tous les côtés pour boucler le périmètre. Hayden rageait! Ces idiots allaient tout faire rater!

Soudain, une rafale d’arme automatique déchira la nuit. Quelques secondes après, un homme cria au loin: «Perreault est touché!»

Sans hésiter, Hayden rampa jusqu’à la palette de briques suivante, se mit à l’abri, se releva et examina les alentours. À dix mètres se découpait une silhouette immobile. Il visa, tira. Le coup de feu éclata dans les ténèbres. La silhouette s’effondra.

— Je l’ai eu! Ne tirez plus! Je suis le lieutenant Hayden de la police de Montréal! Escouade antigang!

Il entendit au loin un policier qui appelait des ambulances. En s’approchant du corps, il vit un inhalateur sur le sol de gravier et un pistolet-mitrailleur Uzi, semi-automatique. Hayden poussa l’arme du pied et s’agenouilla à côté de l’homme pour prendre son pouls, prêt à lui loger une balle dans la tête au besoin. Il était mort. Il reconnut alors les lettres f-u-c-k sur les doigts de Morel, comme s’il voulait lui envoyer un dernier message.

Un policier apparut à côté de Hayden.

— C’est qui?

— Jesse Morel.

— Ah ouais? Molosse?

* * *

Dans le parking du motel transformé en scène de crime, Hayden discutait avec des policiers lorsque tout à coup il entendit une voix grésiller dans la radio d’une voiture de patrouille.

— Dites au lieutenant Hayden de rentrer immédiatement, il s’est passé quelque chose chez lui.

À ces mots, Hayden vit rouge. Il se précipita vers son VUS et démarra en faisant crisser les pneus. Des policiers qui montaient la garde devant le motel durent s’écarter en catastrophe pour éviter d’être renversés. Il écrasa l’accélérateur et roula comme un dément dans la nuit. Il respirait par saccades, serrait fort le volant et ne tenait pas en place sur le siège. Il sacrait à pleine bouche. Il entendait en boucle dans sa tête la voix de la radio: «Il s’est passé quelque chose chez lui, il s’est passé quelque chose chez lui…» Il ne se maîtrisait plus, sa vie venait de basculer dans le cauchemar.

Il y avait peu de circulation à cette heure-là sur la route 116 luisante de pluie, aussi franchit-il les vingt-cinq kilomètres en un peu plus de dix minutes. Lorsqu’il tourna dans sa rue, il vit deux camions de pompiers devant sa maison, des autos de police, des ambulances, des badauds sur les pelouses. La carcasse de la fourgonnette banalisée était en flammes, éventrée au milieu des débris calcinés et fumants. Les pompiers étaient en train d’éteindre le feu. Il y avait sûrement des corps déchiquetés au cœur de ces tôles broyées. Seule une bombe puissante avait pu causer tant de dégâts. En proie à la panique, Hayden sortit comme une flèche de sa voiture et se rua vers sa maison. L’explosion avait fracassé toutes les vitres, soufflé la porte, noirci la façade, arraché des bardeaux du toit, décapité la cheminée. Il hurla le nom de Selma. Des policiers convergèrent vers lui pour le ceinturer et l’empêcher d’entrer chez lui. Ils lui dirent qu’il y avait peut-être une autre bombe à l’intérieur.

Owen se laissa choir sur les genoux et se mit à taper du poing sur la terre froide en poussant des plaintes de désespoir.

— Où est ma femme?! cria-t-il. Où est-elle?!

Un policier lui dit qu’elle avait été blessée grièvement par des volées de tessons et qu’on l’avait transportée d’urgence à l’hôpital. Hors de lui, Hayden remonta en voiture et repartit en dérapant sur la pelouse du voisin. Il s’engagea sur l’autoroute sur les chapeaux de roue et fila vers Montréal à une vitesse folle. Il dépassait tout le monde en klaxonnant, en hurlant. Saint-Mathieu, Sainte-Julie, Boucherville furent vite derrière lui. Il franchit le tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine à cent soixante kilomètres-heure. Lorsqu’il passa sous le viaduc de la rue Sherbrooke, il vit briller dans le ciel noir les hauts lampadaires du parking de Place Versailles et il aperçut les étages supérieurs de la centrale de police. Il avait envie de vomir, mais ne ralentit pas.

Il rallia l’autoroute Métropolitaine, fila comme l’éclair jusqu’à l’autoroute des Laurentides, traversa la rivière des Prairies et fut enfin à Laval. Il quitta l’autoroute, roula dans les rues d’un quartier résidentiel très cossu et finit par se garer devant le garage à trois portes de la monster house gothique. Au lieu de sonner à la porte, il la martela de toutes ses forces, à coups de poing et de pied, en criant, en hurlant des insanités.

Les rideaux bougèrent à l’étage. Par le petit carreau rectangulaire de la porte, Hayden vit une ombre descendre l’escalier. Il dégaina son Glock, serra la crosse comme s’il étranglait quelqu’un.

Au moment où la porte s’ouvrit, il sentit une masse s’abattre sur sa nuque et il s’écroula. Il eut le temps de voir une main s’emparer de son pistolet, puis ferma les paupières.

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