Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 30 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 30

 

Mardi 19 novembre

En arrivant à la centrale, Hayden fut heureux de constater que les compagnies de téléphone leur avaient déjà transmis les relevés des appels de Costello, Gatti, Hamel, Vargas et d’une constellation d’autres personnes qui intéressaient l’escouade antigang. Sentant la soupe chaude, M Di Loro e rappela peu après pour proposer un rendez-vous dans l’après-midi.

Lorsque Hayden entra dans le bureau, il aperçut Yelle qui examinait les documents enfin fournis par Héli-Costello.

— D’après ce que j’ai sous les yeux, dit-il sans relever la tête, aucun hélicoptère n’aurait volé la nuit de l’enlèvement. Le dernier appareil se serait posé à dix-neuf heures trente le jeudi à Dorval.

Guevara et Oligny entrèrent en même temps, suivis de Montanero.

— On va peut-être avoir plus de chance avec les relevés téléphoniques. Je les ai pour les deux dernières semaines.

Après les avoir photocopiés, Hayden les colla au mur sur un grand carton blanc. Il inscrivit au-dessus de chaque relevé les noms de Costello, Gatti, Hamel et Vargas. Il constata qu’il y avait eu une profusion d’appels dans la journée du 14 novembre et dans la nuit du 14 au 15. Avec des feutres de différentes couleurs, il traça des lignes entre les appels des principaux intéressés. On aurait dit les trajectoires d’avions long-courriers qui vont d’un point à l’autre d’une mappemonde. Il y avait eu beaucoup d’agitation cette nuit-là, à moins qu’ils n’aient tous souffert d’insomnie et de logorrhée. Hamel avait téléphoné plusieurs fois à Vargas qui, lui, avait téléphoné à Gatti de Lavage Apollo, lequel avait reçu de nombreux appels de Vargas. Costello aurait-il pu donner la permission d’utiliser un hélicoptère de sa compagnie? Après tout, il en était l’actionnaire majoritaire. Par ailleurs, un appel de Vargas avait été fait à Vito Scalese, un homme de main du clan Castagna, qui travaillait pour Gatti et qui était aussi contremaître. Il supervisait les chantiers de lavage de vitres, on le savait. Et Scalese avait téléphoné à Vargas à cinq heures dix-sept, le 15 au matin. Hamel avait aussi téléphoné à deux reprises à un numéro qui pouvait être celui de Morel. Dans les minutes qui avaient suivi l’enlèvement du motard, au milieu de la nuit, alors que tout le monde aurait dû dormir, les appels avaient été plus fréquents entre Vargas, Gatti et Hamel.

— Les gars! Venez ici!

Hayden fit part de ses conjectures à ses collègues. Tout semblait clair, évident. Tous les indices suggéraient que ces gang sters étaient impliqués dans le sauvetage de Morel. Yelle et Guevara abondèrent dans le sens de leur supérieur, mais Oligny objecta que, si l’on interrogeait Vargas, Gatti, Costello et Hamel sur les raisons de ces appels, ils pourraient dire n’importe quoi. Cette multiplication des communications ne serait au mieux qu’une preuve circonstancielle, puisque ces documents ne donnaient aucune indication sur la teneur des conversations. Il aurait fallu mettre les suspects sur écoute, mais pour cela on avait besoin de l’autorisation d’un juge. De toute façon, il était trop tard.

— En tout cas, on sait que Costello fait des appels de la prison, dit Hayden.

Yello et Che, allez voir Gatti. Oli et moi, on va chez Vargas et ensuite on ira voir Costello en prison.

— Hamel? demanda Guevara.

— Attendons de voir ce qu’on ramassera chez les Italiens.

* * *

Vargas habitait à Laval, tout près de chez Frank Castagna et de chez Tom. Sa maison avait la taille et la forme d’un castelet gonflé aux stéroïdes. Sur le côté, une tourelle de trois étages, pour le moins ostentatoire, portait un toit conique en cuivre rehaussé d’une girouette et d’une rose des vents. Aucune voiture ne stationnait devant les portes du garage. Oligny sonna une première fois, et il n’y eut pas de réponse. Il sonna de nouveau, et, cette fois, une jeune femme leur ouvrit. Elle avait un accent hispanique.

— On veut voir Manuel Vargas.

— Manouel n’est pas à la maison. Parti pour oune semaine en voyage.

— Où?

— Je ne sais pas.

— Il ne vous l’a pas dit?

— Non, il m’a demandé de sourveiller sa maison.

— C’est votre ami?

Elle ne savait que répondre.

— Sí, sí. Jouste amigo.

— Merci, nous repasserons.

Hayden était de mauvaise humeur.

— Bon, allons quand même voir Costello.

Les deux enquêteurs avaient déjà fait presque la moitié du chemin. Ils prirent le temps d’aller dîner rapidement. Une demi-heure plus tard, ils étaient à Sainte-Anne-des-Plaines, où ils durent se plier aux formalités. M e Di Loro les avait précédés de peu dans le parloir. Il était remarquable avec son visage hâlé et sa chevelure noire, mi-longue, striée de quelques crins argent. Il avait tiré un magnétophone et un téléphone de son sac en cuir italien. Il serra la main des deux enquêteurs qu’il avait souvent croisés au tribunal.

— Comment allez-vous?

— Bien. Vous? répondit Hayden, sans entrain.

— Ça va! Ça va! fit l’autre avec un enthousiasme artificiel.

Costello apparut derrière la vitre. Malgré les charges qui pesaient sur lui, il affichait un sourire avenant. Après les salutations d’usage, Hayden entra dans le vif du sujet.

— Connaissez-vous Rocco Gatti?

Costello se tourna vers son avocat pour lui demander s’il devait répondre. Ce dernier lui fit un signe de tête affirmatif.

— Oui.

— Faites-vous des affaires avec lui?

Di Loro répondit à sa place.

— Mon client n’est pas au courant de tous les contrats de son entreprise.

— OK. Quel genre de rapports avez-vous avec Gatti?

L’avocat fit oui de la tête et Costello répondit:

— C’est un ami, une connaissance… Il participe à des soirées-bénéfice que j’organise et il donne beaucoup d’argent à des organismes caritatifs.

— D’autres œuvres communes? ironisa Hayden.

Di Loro saisit la moquerie, mais pas son client.

— Vous réunissez-vous à d’autres occasions?

— Nous sommes aussi membres de l’Association Cattolica Eraclea de Montréal.

Hayden esquissa un sourire. Il était de notoriété publique que cette association regroupait des mafieux originaires de ce village de Sicile, véritable pépinière de truands.

— Avez-vous eu des contacts avec Marc Hamel?

— Hamel? Non.

— Vous avez pas l’air sûr.

Di Loro intervint.

— Lieutenant Hayden, il vous a répondu non.

— Jesse Morel?

— Jess Morel, non plus.

— Pourtant vous l’appelez par son surnom.

— Hein?

— Pourquoi Jess, et non Jesse.

— Tout le monde l’appelle Jess.

— Donc vous le connaissez.

— De nom. On l’a souvent vu dans les gazettes. C’est pas un ami.

— Avez-vous eu des contacts récents avec Manuel Vargas?

Di Loro, d’un signe de tête, lui permit de répondre.

— Non.

— Pourtant, c’est votre associé.

— Oui. Il s’occupe bien de la business pendant que je suis ici.

— Pas de contacts?

— Pas récemment, non.

Hayden brûlait de demander à Costello où il cachait son cellulaire, mais il se dit qu’il pourrait plus tard le faire se parjurer. En outre, il préférait finalement laisser Costello utiliser son téléphone, cela pourrait être utile à la police.

— Vargas, lui, connaît bien Morel, non?

— Aucune idée.

— On pense qu’un de vos hélicoptères aurait servi à évacuer Jesse Morel lors de son évasion de l’hôpital Saint-Luc.

Costello resta un moment interloqué. Di Loro suggéra la réponse en faisant non de la tête.

— Non, répondit Costello. Mes hélicoptères ont pas pu servir à ça.

— Comment pouvez-vous le savoir? Votre avocat vient de dire que vous ne connaissiez pas tous les contrats de votre compagnie.

— Si vous croyez que mon client ment, intervint M Di Loro, vous e devrez en fournir la preuve.

— Pourquoi votre compagnie est-elle fermée «jusqu’à nouvel ordre» depuis hier midi?

Costello se tourna vers Di Loro.

— J’ai oublié de dire à mon client qu’on procède à un inventaire ces jours-ci chez Héli-Costello.

— Ah oui? Sans même un char dans le parking?

— Oui.

— Il n’y avait pas grand monde là, hier. À moins que vous ne fassiez l’inventaire des documents compromettants.

— Lieutenant, je ne peux pas vous permettre de faire de telles insinuations.

Hayden se leva.

— OK. C’est tout pour l’instant.

Il avait voulu instiller à Costello l’impression qu’il y avait du sable dans l’engrenage.

— Merci, maître, dit Hayden en saluant l’avocat d’un signe de tête.

* * *

De retour au bureau, chacun fit le tri de sa récolte du jour. Yelle et Guevara n’avaient pas tiré grand-chose de Gatti, mais ils avaient mis la main sur les numéros de téléphone des employés de Lavage Apollo.

— On va pouvoir les appeler pour vérifier si certains d’entre eux n’auraient pas travaillé dans la nuit du 14 au 15 novembre, dit Yelle. Je doute qu’ils aient laissé des traces, mais on va chercher.

— Avez-vous appris d’autres choses?

— Il dit qu’il a parlé à Vargas, qu’il considère comme un vieux chum. Lorsqu’on lui a demandé s’ils s’étaient vus ou parlé souvent, il a hésité et a répondu «pas plus que d’habitude». C’est sûr qu’il cache quelque chose et qu’on est sur la bonne piste.

Au moment où Hayden s’apprêtait à retourner à ses relevés téléphoniques, Montanero passa la tête par la porte de son bureau.

— Les gars, aimez-vous ça, rencontrer mes clients? On peut échanger nos escouades si vous voulez…

— Ils portent de meilleurs parfums, c’est déjà ça! lança Guevara.

— Les nôtres sentent moins bon, dit Yelle.

— Quand on les retrouve dans le fleuve ou dans un char avec trois balles dans la peau, ils ont la même crisse d’odeur pourrie, railla Hayden. Et puisqu’il est question de pourriture, ajouta-t-il, sachez que Vargas est parti pour une semaine.

— Où ça? demanda Yelle.

— Aucune idée. Il a une villa à Palm Springs, en Floride. Il est peut-être là. Après un gros coup, il est peut-être allé se cacher quelques jours.

— Et Costello par rapport à Vargas?

— Costello mange dans la main de Vargas.

C’est alors qu’Oligny revint de sa réunion avec Chalifour.

— Tout est prêt pour ce soir, dit-il. Octopus, deuxième round, guys!

— Yeah!

* * *

Il sentait la chaleur du sac de mets chinois sous sa main. Les délicieux parfums d’un poulet Général Tao en émanaient. Lorsqu’il entra dans l’appartement, Selma était assise dans son fauteuil. Elle lisait un roman devant la fenêtre qui donnait sur le centre-ville. En voyant son reflet dans la vitre, elle se retourna et lui fit un sourire radieux. Il s’approcha d’elle pour lui donner un baiser. Elle était sereine et reposée après avoir passé la journée à étudier les chefs d’accusation contre le juré numéro trois.

— Des grosses journées pour vous autres, si je me fie aux nouvelles.

— Oui, t’as vu ça, hier? Pas mal, hein? dit Hayden en lui donnant d’autres baisers.

— Hamel! Ferguson! Vargas!

— Il ne manquait que Hayden…

— Hayden?

— Oui. Tom Hayden.

Selma éclata de rire. Elle n’avait pas vu venir cette blague.

— Ils ne s’attendaient pas du tout à nous voir débarquer au Ritz, dit Owen. Quatre cheveux sur la soupe… Disons que ç’a gâché leur dîner d’affaires.

— Et Morel? Des nouvelles?

— Toujours au large, mais il est activement recherché. Il n’a pas intérêt à sortir de sa cachette. On va finir par le ramasser, à moins qu’il n’ait été liquidé.

Selma huma l’odeur aigre-douce des mets asiatiques en écarquillant les yeux. Elle tira le bouchon d’un rouge de l’Alentejo.

— T’as faim?

— Oui.

— Sers-nous, dit-elle en versant le vin dans les verres.

— Pas trop, on fait une descente ce soir.

Tout en préparant les assiettes, il lui parla de leurs hypothèses.

— On croit que la pègre coupe les approvisionnements d’héroïne aux Rock Machine, ce qui confirmerait les liens qu’elle tisse avec les Hells en qui elle a davantage confiance.

Ils mangèrent tranquillement, Hayden but à peine, et à un moment donné il consulta sa montre et dit:

— C’est l’heure. As-tu repassé mon t-shirt de pieuvre?

Selma s’esclaffa de nouveau. Elle riait de ce rire cristallin en cascade qu’il aimait tant.

* * *

Les dizaines de gyrophares des autos de police et des ambulances s’entrecroisaient, se reflétaient sur les vitrines des commerces. Les descentes de l’opération Octopus avaient débuté simultanément, vers une heure trente. Les paniers à salade se remplissaient, les saisies allaient bon train. Dans un des bars, une bagarre générale avait éclaté et nécessité l’intervention de plusieurs ambulanciers. À un moment donné, Hayden dut faire coffrer un de leurs indicateurs; il lui adressa un sourire discret.

Dehors, dans les rues, des badauds observaient les arrestations et les perquisitions. Les bars furent mis sous scellés.

Ces descentes, qui touchaient à leur fin, mettraient à mal la distribution de drogue sur l’île de Montréal. Le butin était constitué à première vue de trois à cinq kilos de cocaïne, de trois ou quatre mille comprimés d’amphétamines, dont de l’ecstasy, et d’armes illégales.

Hayden regarda les portes des derniers fourgons se refermer. Dans sa tête, il vit l’image d’un filet de pêche ramenant quelques tonnes de menu fretin. Même s’il était satisfait, il rêvait de poissons beaucoup plus gros…

* * *

En ouvrant la radio, il tomba sur You Learn, d’Alanis Morissette. Il augmenta le volume au maximum. Il aimait l’énergie contagieuse de cette chanson. Il pouvait se reconnaître dans les paroles du refrain:

«You live, you learn

You love, you learn

You cry, you learn

You lose, you learn

You bleed, you learn

You scream, you learn»

Il tapait les percussions sur le volant. Les lampadaires à la hauteur de Sainte-Julie filaient à grande vitesse dans le rétroviseur. Il sentait ses veines gorgées d’adrénaline.

Il pensa à Selma et se sentit très amoureux.

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