Requiem américain
Chapitre 20
Mardi 5 novembre
Au lieu de prendre congé ce jour-là, Hayden entra dans le stationnement souterrain du quartier général de la Sûreté du Québec. Les derniers développements dans l’affaire Bergeron-Saint-Laurent le forçaient à reprendre le service. Le lendemain, il comparaîtrait devant la commission parlementaire et sentait, d’heure en heure, de vilains papillons voltiger dans son estomac. Il préférait donc travailler pour occuper son esprit.
En fin d’avant-midi, le père de Julie Saint-Laurent avait pu identifier le corps de sa fille retrouvée à Cornwall. Au QG de la SQ, Hayden croisa deux enquêteurs en costard qui le reconnurent et le saluèrent froidement. Tous savaient qu’il avait la responsabilité d’enquêter sur la mort de leur collègue et de faire la lumière sur la tentative de corruption orchestrée par le crime organisé. Pour l’instant, il se dirigeait vers la morgue. Avec sa carte magnétique, il franchit la cloison de sécurité, passa le tourniquet et prit l’ascenseur jusqu’au sous-sol, où l’attendait le pathologiste.
— Bonjour, Owen.
— Bonjour, docteur.
La porte de la salle d’autopsie était ouverte et l’on pouvait voir les quatre tables en inox. Un corps reposait sur chacune d’elles.
— C’est la troisième.
Le premier corps était celui d’un accidenté de la route complètement disloqué, le deuxième était un grand brûlé, calciné et raidi, dont l’extrémité des membres avait fondu comme de la guimauve. Puis les deux hommes s’arrêtèrent devant Julie Saint-Laurent.
— La balle a traversé le crâne de gauche à droite, dit le pathologiste en indiquant le point d’entrée. Les policiers de l’OPP n’ont pas retrouvé la douille, mais ça ressemble à un calibre .38. En plus, elle a été violée.
— Tabarnak! Comme si l’assassinat suffisait pas! s’insurgea le lieutenant. Et comment ça s’est passé avec son père?
— Ç’a été pénible. Il a fait une crise de larmes.
— OK. Merci.
— Le dossier Bergeron avance?
— Tu sais comment c’est: avance, recule, avance, recule.
Hayden salua le médecin et regagna le stationnement. De sa voiture, il appela Yelle. Lui et Guevara sortaient de l’agence de location d’autos.
— Et alors, la voiture?
— Ils l’ont lavée.
— Dis-leur de ne pas la relouer et appelle Duchesne, on va faire un prélèvement d’ADN et passer le véhicule au Polilight.
* * *
Hayden se rendit à l’agence de location, chemin de la Côte-de-Liesse, où Morel avait laissé la voiture qu’il avait louée à Toronto. Le préposé lui montra où se trouvait le garage. Yelle était en compagnie de Guevara. Duchesne faisait des prélèvements.
— Ça ne marche pas pour le sang, dit l’expert. Mais je serai peut-être plus chanceux avec l’ADN même s’ils ont lavé le véhicule.
L’usage du Polilight n’avait rien révélé tant sur les portières que sur les vitres. Il n’y avait pas une trace de sang. Julie Saint-Laurent avait sans doute été exécutée dehors, près de l’endroit où son corps avait été découvert.
Hayden décida alors de téléphoner à Léa Trépanier et à Mona Sylvestre. La nouvelle serait rendue publique sous peu, et il voulait leur annoncer la mort de leur amie avant qu’elles l’apprennent par les journaux. Mona était absente, mais Léa décrocha.
— Bonjour, Léa, ici le lieutenant Hayden de la police de Montréal. J’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Julie Saint-Laurent a été retrouvée sans vie dans un champ, en Ontario, près de Cornwall.
Il y eut un silence au bout du fil, puis la jeune femme éclata en sanglots.
— Toutes mes condoléances.
— Ç’a aucun bon sens! cria Léa. Julie était une fille extraordinaire!
— Je suis certain que c’était quelqu’un de bien.
— Elle aurait jamais fait de mal à personne!
— Avez-vous entendu parler d’elle ces derniers jours à votre travail? Des gens, peut-être, qui se demandaient ce qui lui était arrivé?
— Non.
— Si jamais vous apprenez quelque chose, appelez-moi. Nous ferons l’impossible pour retrouver l’assassin.
Hayden raccrocha au moment où le répartiteur de la centrale lui relayait un appel de Mona Sylvestre.
— Bonjour, Mona. Je dois vous annoncer le décès de Julie. On a retrouvé son corps dimanche, près de Cornwall, en Ontario.
Long silence. Puis un hoquet pénible suivi d’un affreux sanglot.
— Est-ce qu’elle était allée danser dans une réserve?
— Non.
Il la laissa se ressaisir, puis lui offrit ses condoléances.
— Merci. Avez-vous une idée de qui a fait ça?
Il n’allait pas la mettre en danger en lui révélant que Jesse Morel était le suspect numéro un dans son enquête.
— On cherche… En attendant, si jamais vous entendez parler de quoi que ce soit de votre côté, appelez-moi.
— D’accord… je… vous… le promets, dit-elle en chignant, les mots étouffés par l’émotion.
Il raccrocha, puis pensa à Fiona. Il souhaitait qu’elle soit heureuse et que personne ne lui fasse jamais de mal, qu’aucun homme n’ait jamais assez d’ascendant sur elle pour l’écraser et la dominer.
S’il ne pouvait pas associer Morel à la bombe qui avait tué Ben Harvey, il ferait tout en son pouvoir pour l’associer au meurtre de Julie Saint-Laurent. Une fois cette preuve établie, il n’aurait plus qu’à lui faire retourner sa veste pour le forcer à avouer d’autres crimes, dont le meurtre de Harvey.
Plus tard, de retour au bureau, il retrouva Oligny devant son écran d’ordinateur.
— Qu’est-ce que tu fais ici? demanda son collègue.
— Je m’ennuyais à la maison et je pensais juste à ma présentation. Puis je viens d’apprendre que Julie Saint-Laurent a été exécutée d’une balle dans la tête.
— Elle a désobéi aux ordres. Ça pardonne pas dans le milieu.
Hayden s’empressa ensuite de rentrer chez lui pour peaufiner son texte et répéter. Le répondeur clignotait. Il appuya sur la touche de lecture et écouta la voix de Selma qui disait l’attendre à dix-neuf heures pour souper. Plus tard, il sortit son complet porte-bonheur, le Hugo Boss noir avec lequel il avait fait ses meilleurs témoignages à la cour. Il le glissa dans une housse. Il choisit une chemise blanche en coton italien épais. Il mit dans un sac ses chaussures Clarks, noires et luisantes. C’est alors qu’il reçut un courriel de Fiona, qui le remplit de joie. Une photo d’elle s’afficha lentement de haut en bas. Elle était radieuse. Elle se trouvait à Canberra. Il demeura longtemps à la regarder et à relire son message. Puis il emmena Bad faire une promenade. Du sommet de la butte derrière chez lui, il voyait la fourgonnette de surveillance. Il lança le bâton, et le chien alla le chercher à toute vitesse, le ramena à son maître tout aussi rapidement, la gueule ouverte, prêt à recommencer ce jeu indéfiniment.
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